Histoire des enseignes de Paris
Part 9
Ce fut vers ce temps-là que les hôtelleries de Paris prirent le nom d’_hôtels_, comme pour faire concurrence avec les habitations des grands seigneurs. «Il y a à Paris, écrivait le docteur Lister en 1698, un grand nombre d’hôtels, c’est-à-dire d’auberges publiques, où on loue des appartements. Ce nom s’applique aux maisons des seigneurs et des gentilshommes, dont le nom est le plus souvent écrit en lettres d’or sur un marbre noir placé au-dessus de la porte[109].» Beaucoup de ces hôtelleries remontaient à une époque très ancienne, et elles avaient conservé leur enseigne primitive, sur laquelle on lisait encore, suivant les prescriptions de l’ordonnance de 1579: _Hostellerie_, ou _Taverne, par la permission du Roy_. La plupart cependant s’étaient soustraites, en prenant le titre d’_hôte._, aux règlements tyranniques de cette ordonnance, qui enjoignait aux hôteliers de faire inscrire sur leur porte, en gros caractères, les prix que les voyageurs auraient à payer; par exemple: _Dînée du voyageur à pied, 6 sols. Couchée du voyageur à pied, 8 sols_. Sur beaucoup d’enseignes, on lisait: _Icy on fait nopces et festins_, et cette inscription s’est maintenue, avec son orthographe, presque jusqu’à nos jours. On lisait aussi cette autre inscription, qui ne sert plus que dans quelques villes de province lointaines: _Icy on loge à pied et à cheval_. Les hôteliers avaient ainsi à se débattre au milieu d’une foule de lois et de règlements plus ou moins tyranniques.
Le _Livre commode_ de Nicolas de Blegny[110] nous donne les noms et les adresses des principaux hôtels de Paris à la fin du XVIIᵉ siècle, en indiquant bien des enseignes; mais il ne nous dit pas que les hôtels qui portaient des noms de pays avaient pour enseignes les armes de ces pays. Les noms de province et de seigneurie commandaient toujours des écussons armoriés pour enseignes; quant aux noms de ville, on a lieu de croire qu’ils autorisaient les hôteliers à faire peindre _au naturel_, comme on disait alors, sur les enseignes de leurs hôtelleries, une vue de ces villes françaises ou étrangères. Venons maintenant à la nomenclature des hôtels de second ordre, en différents quartiers. Le sieur de Blegny n’en cite que deux de premier ordre: l’hôtel de la _Reine Marguerite_, rue de Seine, et l’hôtel de _Bouillon_, quai des Théatins (actuellement quai Malaquais), dans lesquels on trouvait des appartements magnifiquement garnis pour les grands seigneurs, anciens hôtels princiers, l’un et l’autre, et qui, sans doute, n’avaient pas besoin d’autre enseigne que leur grande notoriété alors qu’ils étaient habités, le premier, par la _Reine Margot_, le second, par le duc de Bouillon. Les bons hôtels, recommandés par le _Livre commode_, étaient les suivants: le _Grand Duc de Bourgogne_, rue des Petits-Augustins; l’hôtel d’_Écosse_, rue des Saints-Pères; l’hôtel de _Taranne_, l’hôtel de _la Savoie_ et l’hôtel d’_Alby_, rue de Charonne; l’hôtel de _Lille_, l’hôtel de _Bavière_, l’hôtel de _France_, et la _Ville de Montpellier_, rue de Seine; l’hôtel de _Venise_ et l’hôtel de _Marseille_, rue Saint-Benoît; l’hôtel de _Vitry_, l’hôtel de _Bourbon_, l’hôtel de _France_ et l’hôtel de _Navarre_, rue des Grands-Augustins; la _Ville de Rome_, rue des Marmousets; l’hôtel de _Perpignan_, rue du Haut-Moulin; l’hôtel de _Tours_, rue du Jardinet; l’hôtel de _Beauvais_, rue Dauphine; l’hôtel d’_Orléans_, rue Mazarine; l’hôtel du _Saint-Esprit_, rue Guénégaud; l’hôtel de _Saint-Aignan_, rue Saint-André; l’hôtel de _Hollande_, l’hôtel de _Béziers_, l’hôtel de _Brandebourg_, l’hôtel de _Saint-Paul_, et le grand hôtel de _Luynes_, rue du Colombier.
Le sieur de Blegny cite ensuite des hôtels d’un ordre inférieur, où l’on mangeait _à table d’auberge_, c’est-à-dire à table d’hôte, pour 40 sols, 30 sols, 20 sols et 15 sols: 1º l’hôtel de _Mantoue_, rue du Mouton; l’hôtel de l’_Ile-de-France_, rue Guénégaud, etc.; 2º l’hôtel de _Château-Vieux_, rue Saint-André; le petit hôtel de _Luynes_, rue Gît-le-Cœur; à la _Galère_, rue Zacharie; aux _Bœufs_, et aux _Trois Chandeliers_, rue de la Huchette, etc.; 3º l’hôtel d’_Anjou_, rue Dauphine; le _Petit Saint-Jean_, rue Gît-le-Cœur; au _Coq hardi_, rue Saint-André; à la _Galère_, chez le sieur Vilain, rue des Lavandières; à la _Croix de Fer_, rue Saint-Denis; au _Pressoir d’Or_, et à l’hôtel de _Bruxelles_, rue Saint-Martin; à la _Croix d’Or_, rue du Poirier; à la _Toison d’Or_, rue Beaubourg, etc.; 4º à la _Ville de Bordeaux_, et à l’hôtel de _Mouy_, rue Dauphine; l’hôtel _Couronné_, rue de Savoie; au _Petit Trianon_, rue Ticquetonne; à la _Ville de Stockholm_, rue de Buci; à la _Belle Image_, rue du Petit-Bourbon; au _Dauphin_, rue Maubuée, etc.
Les auberges où l’on mangeait à 10 sols sont même désignées dans le _Livre commode_: au _Heaume_, rue du Foin; au _Paon_, rue Bourg-l’Abbé; au _Gaillard Bois_, rue de l’Échelle; au _Gros Chapelet_, rue des Cordiers; à l’hôtel _Notre-Dame_, rue du Colombier. Le sieur de Blegny n’oublie pas deux ou trois auberges où il y avait trois tables différentes, à 15, à 20 et 30 sols: à la _Couronne d’Or_, rue Saint-Antoine; au _Petit Bourbon_, quai des Ormes; à l’hôtel de _Picardie_, rue Saint-Honoré.
Les restaurants et les restaurateurs n’existaient pas encore, mais on avait, en différents quartiers de la ville et des faubourgs, des traiteurs et marchands de vin, «qui font nopces, ou qui tiennent de grands cabarets, et où il se fait de grands écots.» Dans ces maisons-là, on ne couchait pas, on ne logeait pas, en général; on ne faisait qu’y boire et manger. Le _Livre commode_ nomme les propriétaires de ces établissements: Clossier, à la _Gerbe d’or_, rue Gervais-Laurent; Blanne, à la _Galère_, rue de la Savaterie; Bedoré, au _Petit Panier_, rue Tirechappe; Robert, au Cloître-Saint-Merry; Aubrin, à la _Croix blanche_, rue de Bercy; Martin, aux _Torches_, cimetière Saint-Jean; Guérin, à la _Folie_, rue de la Poterie; Payen, au _Petit Panier_, rue des Noyers; Cheret, à la _Cornemuse_, rue des Prouvaires.
Nicolas de Blegny ne s’arrête pas là; il cite, avec leurs enseignes, d’autres endroits où «on peut aussi boire et manger proprement et agréablement»: au _Louis_, près le Jeu de paume de Metz; à la _Porte-Saint-Germain_, rue des Cordeliers; à la _Reine de Suède_, rue de Seine; aux _Carneaux_, rue des Déchargeurs; à la _Petite Bastille_, rue de Béthizy; au _Petit Père noir_, rue de la Bûcherie; aux _Trois Chapelets_, rue Saint-André-des-Arts; à la _Galère_, rue Saint-Thomas-du-Louvre; au _Soleil des Perdreaux_, rue des Petits-Champs; au _Panier fleuri_, rue du Crucifix-Saint-Jacques-de-la-Boucherie; à la _Boule blanche_, près la porte Saint-Denis, et au _Jardinier_, faubourg Saint-Antoine. Mais les _bons endroits_ que le sieur de Blegny recommande aux fins gourmets et aux grands buveurs n’étaient, en réalité, que des cabarets, quoique les auberges et les maisons garnies dans lesquelles il y avait des tables d’hôte fussent cent fois plus nombreuses qu’elles ne le sont dans le _Livre commode_; car, d’après les _Annales de la Cour et de la Ville_, pour les années 1697-1698, t. II, p. 185, «il y avoit eu dans Paris un si grand abord d’étrangers, que l’on en comptoit quinze à seize mille dans le faubourg Saint-Germain seulement. Le nombre s’accrut encore bientôt de plus de la moitié, en sorte que, au commencement de l’année suivante, on trouve qu’il y en avoit trente-six mille dans ce seul faubourg.»
Nous n’avons pas l’intention de reconstituer l’état des hôtelleries, à propos de leurs enseignes, sous le règne de Louis XIV; nous nous bornerons à rappeler que si le nombre de ces hôtels et maisons garnies ne fit que s’accroître avec le nombre des voyageurs qui venaient voir les monuments et les curiosités de la capitale de la France, J.-C. Nemeitz, conseiller du prince de Waldeck, qui visita cette capitale en 1715, bien que la traduction française de son _Séjour à Paris_ n’ait été publiée qu’en 1727[111], nous apprend qu’il y logea lui-même dans une grande hôtellerie où se trouvaient, en même temps que lui, des étrangers appartenant à dix nations différentes. Mais il ne songe pas à signaler les principales hôtelleries; il constate seulement que les plus agréables et les plus fréquentées étaient celles du faubourg Saint-Germain, et il nomme l’hôtel _Impérial_, rue du Tour, qui n’est autre que la rue de Tournon; l’hôtel de _Hambourg_, tout contre; l’hôtel d’_Espagne_, rue de Seine; l’hôtel de _Nîmes_, dans la même rue; l’hôtel d’_Anjou_, rue Dauphine; la _Ville de Hambourg_, au bas, rue des Boucheries; l’hôtel d’_Orléans_, rue Mazarine; l’hôtel de _Modène_, rue Jacob; et d’autres hôtels, situés dans la rue de Tournon, qui était la plus recherchée des voyageurs, à cause du voisinage du Luxembourg: le grand hôtel d’_Entragues_, l’hôtel de _Trévise_ et le petit hôtel de _Bourgogne_. C’était dans les hôtels de la rue de Tournon que les ambassadeurs et les seigneurs étrangers louaient de préférence des appartements pendant leur séjour à Paris; l’hôtel officiel des ambassadeurs extraordinaires ayant été établi dans cette rue, à l’ancien hôtel du _maréchal d’Ancre_.
IX
ENSEIGNES DES CABARETS ET DES MARCHANDS DE VIN
Les cabarets eurent longtemps, au moyen âge, la même enseigne que dans l’antiquité. Cette enseigne n’était autre qu’un rameau de verdure, une branche de sapin, une couronne de lierre, ou tout autre bouquet de feuillage, qu’on appela _bouchon_, dès la première formation de la langue française. Le bouchon de paille et la branche de laurier n’indiquaient que les mauvais lieux. Au surplus, cabaret et mauvais lieu souvent ne faisaient qu’un[112]. Comme le peuple, dans certains patois, prononçait _bouchou_, au lieu de _bouchon_, bien des cabaretiers remplaçaient le rameau ou la branche d’arbre par un chou[113]. Le cabaret lui-même prit le nom de _bouchon_, qui est encore usité, mais dans le sens le moins favorable; on l’appelait aussi _buffet_, qu’on transforma en _buvette_. La rue des Lombards était, au XIIIᵉ siècle, la rue de la Buffeterie. On n’ouvrait pas un cabaret sans devoir un droit de _buffetage_ (_buffetagium_) au seigneur féodal de la terre où ce cabaret pouvait être établi, et ce droit, qui se payait tous les ans, comprenait le droit de _lever bouchon_, car il n’y avait pas de cabaret sans enseigne. Le Cartulaire de Saint-Magloire, à Paris, nous apprend que les moines du couvent prélevaient le buffetage sur les cabarets de leur domaine territorial[114].
Vers la fin du XIVᵉ siècle, l’enseigne ordinaire des cabarets avait changé, parce que la plupart de ces cabarets étaient des caves, où l’on vendait du vin au pot et au tonneau. Un _cercel_ ou cerceau pendait à l’entrée de la taverne, à la place du bouchon. Nous voyons, en 1362, un propriétaire autorisé à suspendre à la porte de sa maison «un cercel à taverne, ou autre enseigne[115]». Monteil cite, au XVᵉ siècle, plusieurs cabarets où pendait un cerceau: on y vendait du vin de sauge et de romarin. Il y avait dès lors plus d’un cabaret fameux, entre autres la maison du _Chat_ (1340), rue aux Fèves, dans la Cité; plus tard, ce cabaret avait modifié son enseigne et portait le nom de maison du _Chat blanc_ (1429-1497); c’est sous ce nom qu’il subsista au même endroit jusqu’à nos jours. Lorsqu’il disparut, vers 1860, avec le reste de l’impasse où il s’était maintenu pendant cinq siècles, il n’avait plus pour habitués que des vagabonds et des voleurs, qui y venaient passer la nuit. Le cabaret de la _Pomme de Pin_ n’était pas moins célèbre, du temps de Rabelais, qui le nomme avec d’autres où les écoliers de Paris tenaient leurs assises; il fait dire par son écolier Limousin (liv. II, chap. VI de _Pantagruel_): «Nous cauponisons (mangeons), ès tavernes méritoires de la _Pomme de Pin_, du _Castel_, de la _Magdaleine_ et de la _Mulle_, belles spatules vervecines (épaules de mouton), parforaminées de petrocil (assaisonnées de persil).»
Noël du Fail, dans les _Baliverneries ou Contes nouveaux d’Eutrapel_, en 1548[116], cite deux ou trois cabarets qui avaient la vogue, notamment celui du _Croissant_, rue Saint-Honoré,
et celui de l’_Étoile_, sans donner l’adresse de ce dernier. Pierre de l’Arrivey, dans sa comédie de _la Vefve_, signalait encore, au commencement du XVIIᵉ siècle, le renom des cabarets de la _Pomme de Pin_ et des _Trois Poissons_: «Si je vais au Palais, tous ces clercs sont à l’entour de moy; l’un me mène aux _Trois Poissons_, l’autre, à la _Pomme de Pin_[117].» Agrippa d’Aubigné, dans les _Aventures du baron de Fæneste_, nous fait savoir que la vieille renommée de la _Pomme de Pin_ n’était pas déchue et qu’elle balançait encore celle du _Petit More_, qui avait la clientèle des poètes. Théophile fait l’éloge de ce cabaret, dans sa _Description du voyage de Saint-Cloud_:
Tu sçauras donc qu’un soir, après qu’au _Petit More_ (Qu’à cause du bon vin tout biberon honore), Nous eusmes fricassé, tout comblez de soulas, Des perdrix et lapreaux.....
Il vante aussi, dans une satire, deux autres cabarets, qui n’eurent pas moins de vogue sous le règne de Louis XIII:
..... Lors, par cinq ou six fois, Il me prie à souper, ou que, si je voulois, Nous irions, chez Cormier, au _Cerf_; au _Petit More_, Ou chez Torticoly.....[118].
Vers cette même époque, un livre facétieux, dont l’auteur n’est pas connu[119], passe en revue les principaux cabarets de Paris.
Un homme, que sa femme venait de battre pour l’avoir vu sortir d’un cabaret borgne, vient «_en Parnasse_» supplier Apollon «qu’il luy pleust luy donner une ample et entière congnoissance de toutes les maisons d’honneur, que Bacchus possède dans Paris.» Apollon ne refuse pas de lui indiquer les cabarets les plus estimés: d’abord la _Pomme de Pin_, sur le pont Notre-Dame, «qui commence néanmoins à descheoir du crédit qu’elle avoit le temps passé.» Mais, ajoute Apollon, «si vous avez nouvelle que la presse soit à la _Pomme de Pin_, prenez la peine de vous transporter au _Petit Diable_.» Apollon conseille à son homme, dans le cas où il passerait devant le Palais, d’aller hardiment déjeuner à la _Grosse Tête_. Après avoir entendu la messe à Saint-Eustache, celui qui aurait fait vœu de dîner en ce quartier-là ne doit pas chercher d’autres rendez-vous qu’au _renommé logis du célèbre_ Cormier. Celui qui sort du théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, encore tout échauffé par l’éloquence admirable de M. Bellerose, ne saurait mieux faire que d’_aller rafraîchir_ aux _Trois Maillets_. Ceux qui se trouveront au faubourg Saint-Germain, après avoir joué à la paume ou à la boule, seront tout portés, pour prendre leur collation, à _Saint-Martin_, à l’_Aigle royal_, à la _Pomme de Pin_. Mais Apollon les arrête ici, en leur criant: «N’allez plus à _Clamar_, si vous ne voulez pas qu’on vous traite en crocheteurs; son maistre l’a fait rayer du nombre des cabarets illustres.» Apollon recommande à ceux qui viennent de solliciter leurs procès au Châtelet d’entrer ensuite au _Grand Cornet_, sans se faire tirer l’oreille, ou bien à la _Table du valeureux Roland, maison insigne et fameuse_; quant à ceux qui auraient peur d’être écorniflés par quelque recors ou sergent, ils doivent aller, un peu plus loin, à la _Galère_ ou à l’_Échiquier_, «pour divertir la mélancolie qui n’abandonne jamais les pauvres plaideurs.»
Êtes-vous obligé de suivre la Cour et sortez-vous du Louvre à l’heure du dîner, vous trouvez devant vous le premier cabaret de France, celui de la Boesselière; mais il ne faut pas y entrer sans avoir au moins une pistole dans sa bourse. Avez-vous une bourse moins garnie, on vous conseille de pousser jusqu’aux Halles et de passer une heure aux _Trois Entonnoirs_ pour y goûter d’un charmant vin de Beauce. Si vous allez jouer au mail, vous ferez bien de prendre des forces en buvant une bouteille de vin à l’_Écu_ ou à la _Bastille_.
Celui qui va se promener avec sa maîtresse aux marais du Temple, peut avoir une belle chambre au cabaret de l’_Écharpe_. Celui qui passe par la rue des Bons-Enfants ne doit pas se dispenser de visiter l’hôtel du _Petit Saint-Antoine_, un des bons cabarets de la ville de Paris. Quiconque se sentira l’estomac indisposé pour avoir trop bu la veille, n’aura qu’à boire encore pour se remettre le cœur, et s’il se trouvait par hasard aux environs du cimetière Saint-Jean, il fera bien de s’arrêter au logis des _Torches_ pour y prendre une potion cordiale, capable de ressusciter un mort. Enfin voici le plus friand cabaret, qu’Apollon nous gardait pour la bonne bouche, c’est celui des _Trois Cuillers_, ou _Cuillères_, dans la rue aux Ours.
Tous ces cabarets avaient des enseignes peintes ou sculptées, quelquefois dorées ou argentées. Les ordonnances de la Ville et de la Cour des Aides prescrivaient aux cabaretiers, taverniers, logeurs et autres, qui vendaient le vin en détail, de mettre des enseignes aux endroits où se faisait la vente. A défaut d’enseigne, le vendeur de vin plaçait sur sa porte un bouchon, ou un moulinet emblématique, annonçant que le vin fait tourner la tête. Les gentilshommes, les plus grands seigneurs, allaient au cabaret pour faire bombance et boire à tire-larigot. Pierre de l’Estoile, dans son _Journal de Henri IV_ (année 1607), affirme que la dépense était de six écus par personne, au _Petit More_ et à la _Hure_, rue de la Huchette. Le poète Théophile, qui s’entendait en cabaret aussi bien qu’en poésie, nous a laissé cette peinture d’un ivrogne qu’il rencontrait souvent au _Petit More_:
Quant au chapeau qu’il porte, il est tel, à le voir, Qu’on diroit vrayement que c’est un entonnoir; Le cordon qui l’entoure est fait à la marane, Historié jadis comme le dos d’un asne; Son oreille est semblable à celle d’un cochon, Où pend le _Petit More_, en guise de bouchon[120].
Ce _Petit More_ reparaît sans cesse dans les chansons bachiques, sous le règne de Louis XIII:
Sus, allons chez la Coiffier, Ou bien au _Petit More_. Je vous veux tous défier De m’enivrer encore[121]!
C’était le rendez-vous des plus vaillants buveurs. La _Comédie des Chansons_[122], qui fut peut-être représentée à l’Hôtel de Bourgogne avant 1640, en a fait un tableau assez peu décent:
Un jour, Paulmier, à haute voix, Enivré dans le _Petit More_, Tandis qu’on le tenoit à trois, Desgobillant, disoit encore: «Je veux mourir, au cabaret, »Entre le blanc et le clairet!»
Pierre de l’Estoile place le cabaret du _Petit More_ dans la rue de la Huchette; mais il y eut sans doute plus d’un cabaret portant la même enseigne, car nous en voyons encore un, dans la rue de Seine, à l’entrée de la petite rue des Marais, aujourd’hui Visconti, et nous ne doutons pas que son enseigne ne soit du XVIIᵉ siècle.
La même comédie nous a conservé aussi un couplet de chanson bachique, sur le cabaret de Cormier, à l’enseigne du _Cerf_:
Mon gros Jean Gourmand, Que j’ay l’âme ravie D’envie De voir Ton visage charmant; Chacun rit, En revoyant la trogne D’un ivrogne, Que le Cormier fleurit.
Le dernier couplet nous donne à penser que Cormier, vers 1639, avait changé l’enseigne de son cabaret, en y arborant un _cormier_ ou sorbier, comme un plaisant synonyme de son nom. Guillaume Colletet, qui fut un des habitués de cet illustre cabaret, conseillait ainsi, à un _poète buveur d’eau_, de changer de boisson, en allant chez Cormier:
Va trinquer, à longs traits, de ce nectar nouveau, Que le Cormier recelle en ses caves secrètes, Si tu veux effacer ces antiques Prophètes, Dont le nom brille encor dans la nuit du tombeau[123].
Ce sont les poètes qui ont fait, au XVIIᵉ siècle, la renommée des cabarets qu’ils fréquentaient de compagnie. Chapelle a célébré, en vers spirituels, la réunion de ses amis, à la _Croix de Fer_, où Molière parlait plus qu’il ne buvait. Saint-Amant allait, de préférence, avec une autre coterie poétique, chez Sercy, rue de Seine, à la _Petite Galère_. C’est dans ce cabaret qu’il est mort, le 29 décembre 1661, après une maladie de deux jours, à laquelle la bonne chère et le bon vin n’étaient pas étrangers. Les jeunes gens de la Cour, qui ne dédaignaient pas de suivre les poètes au cabaret, donnèrent l’idée d’une entrée de ballet, dansé devant le roi, à l’occasion de la naissance du Dauphin, en 1638: cette entrée représentait les enseignes des cabarets de Paris, et Dassoucy en avait fait les vers[124].
Nous avons écrit ailleurs l’histoire des cabarets de Paris[125], et, dans cette histoire, nous n’avons eu garde d’oublier les enseignes, la seule chose dont nous ayons à nous occuper ici. On ne saurait s’étonner de la notoriété que ces enseignes eurent du temps de Louis XIV. Chaque classe de la société, chaque corps d’état avait son cabaret privilégié. Les clients ordinaires de la _Tête noire_, située près du Palais, étaient les clercs de la basoche et les chantres de la Sainte-Chapelle. Les avocats, les juges eux-mêmes ne dédaignaient pas de se rafraîchir, à la _Tête noire_, avant et après les audiences, car il n’y avait pas de buvette dans la grand’salle du Palais. La veuve Bervin, dans le voisinage du cimetière Saint-Jean, tenait un cabaret, à l’enseigne du _Mouton blanc_, où Racine et Boileau ne croyaient pas se compromettre en y dînant avec l’avocat Brilhac. C’est dans ce cabaret que Racine eut la première pensée de sa comédie des _Plaideurs_. Chapelle fit infidélité au bouchon de la _Croix de Fer_, quand il entraîna ses amis à la _Croix de Lorraine_, qui avait meilleure table et meilleur vin; Molière et Boileau ne refusèrent pas de l’y suivre, avec le comte de Lignon et l’abbé de Broussin. Nous craignons bien que la _Croix de Fer_ n’ait jamais réussi à reconquérir ses anciens hôtes, que lui avait enlevé la _Croix de Lorraine_. Au surplus, Chapelle fut toujours inconstant à l’égard des cabarets, parce qu’il les aimait tous et qu’il était connu de tous. Il trônait surtout, quand il ne songeait qu’à s’enivrer en tête-à-tête avec une bouteille, à la taverne de l’_Ange_, ou bien à celle de la _Pomme de Pin_, rue de la Licorne, dans la Cité. Ce dernier cabaret, qui avait peut-être vu Rabelais _humant la purée septembrale_, garda sa vieille renommée jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, où l’ancien maître de la _Pomme de Pin_, nommé Desbordes-Grouyn, enrichi dans son commerce et plus encore dans les gabelles, avait cédé sa maison à l’excellent cuisinier Cresnay.