Histoire des enseignes de Paris

Part 17

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L’enseigne se mariait souvent avec l’écusson nobiliaire, qu’elle redorait. Ainsi, en 1690, Fleuriau d’Armenonville ayant épousé la fille de Gilbert, le marchand de draps à l’enseigne des _Rats_, on le chansonna sur l’air de _Pierre Bagnolet_, alors fort à la mode, et les Rats revenaient dans chaque couplet. Le seigneur d’Armenonville n’en fit pas moins bonne figure avec la dot de sa femme, lorsqu’on chantait autour de lui:

Le roi fait deux présidents, Jean Gilbert et Montferrant; L’un jadis fut rat de ville, Et l’autre fut rat des champs[211].

Le contrôleur général Philibert Orry avait bravement arboré sur son écu le _Lion grimpant_, enseigne du libraire Orry, son grand-père; et l’on a prétendu que les mains apaumées du blason des Potiers, ducs de Gèvres, etc., n’étaient autre chose que les _gants_ qui servaient d’enseigne à leur aïeul le marchand pelletier.

Il ne faut pas oublier que l’enseigne a quelquefois fait le nom d’une famille, qui s’est anoblie avec son sobriquet d’enseigne. Les Trudaine, par exemple, qui s’élevèrent par la noblesse échevinale à la noblesse de cour, et qui comptaient dans leur famille, au XVIIIᵉ siècle, un prévôt des marchands, deux membres de l’Académie des sciences, un économiste, ami de Turgot, et deux poètes, amis d’André Chénier, devaient leur nom à l’enseigne d’un de leurs ancêtres. Cette enseigne, la _Truie qui daine_, c’est-à-dire la Truie qui fait la _daine_ ou la _dame_, avait formé le surnom de _Truie daine_, et ce surnom, en passant par la bouche du peuple, laissa le nom de _Trudaine_[212] au marchand, qui le légua à ses enfants avec sa fortune honorablement acquise et sa réputation d’honnête homme, si dignement continuée par ses descendants.

XIX

ENSEIGNES EN RÉBUS

Ces sortes d’enseignes, qui ont eu un moment de vogue vers la fin du XVIᵉ siècle, parmi le peuple de Paris, ne nous paraissent pas avoir existé avant la première moitié de ce siècle-là. On trouve, en effet, dans Rabelais, de véritables rébus, auxquels il ne manque que d’être représentés en figures. Clément Marot, dans son épître du Coq-à-l’âne, qui doit être de l’année 1536 ou 1537, a parlé le premier du rébus de Picardie, et en a donné un spécimen, en disant:

Car, en rébus de Picardie, Une estrille, une faux, un veau, Cela fait _estrille fauveau_.

Plusieurs enseignes de cette époque, en effet, avaient adopté ce rébus de l’_Estrille fauveau_. Tabourot, dans ses _Bigarrures du Seigneur des Accords_, dont le premier livre a paru d’abord en 1572, s’est donc trompé, quand il ne fait remonter la mode des rébus qu’à l’année 1567 ou 1568. Voici comme il raconte l’origine de cette drôlerie plus amusante que spirituelle[213]: «Sur toutes les folastres inventions du temps passé, j’entends depuis environ trois ou quatre ans en ça, on avoit trouvé une façon de devise par seules peintures, qu’on souloit appeler de Rébus, laquelle se pouvoit ainsi définir, que ce sont peintures de diverses choses ordinairement cognues, lesquelles, proférées de suite sans article, font un certain langage; que ce sont équivoques de la peinture à la parole. Est-ce pas dommage d’avoir surnommé une si spirituelle invention de ce mot _rébus_, qui est général à toutes choses et lequel signifie des choses...? Quant au surnom qu’on leur a donné de Picardie, c’est à raison de ce que les Picards, de tous les François, s’y sont infiniment plus adonnez et délectez.» Étienne Tabourot nous offre ensuite de nombreux exemples des rébus de Picardie, qu’il va chercher jusqu’en Italie; mais nous n’avons à nous en occuper qu’au point de vue des enseignes de Paris.

«Je vay donc commencer, dit-il, à ce que j’ay remarqué, et premièrement aux enseignes de Paris, car ce sont rébus équivoquaux sur le langage usité en icelles, lequel, comme tesmoigne Glarean, _De opt. lat. græcique sermonis pronontiat._, attribué par aucuns à Erasme, abhorre les R R et ne les prononce sinon à demy, au lieu de S, comme _Jerus Masia_.» Ainsi, pour les enseignes en rébus, on avait soin de reproduire en quelque sorte le langage du peuple de Paris, avec sa prononciation, dans les figures qu’on employait pour l’interpréter. Cette prononciation populaire était représentée aussi exactement que possible dans une enseigne que Sauval a citée, sans aucune observation[214], et qui n’a pas été bien comprise depuis par ceux qui l’ont mentionnée d’après cette citation. Cette enseigne, selon Tabourot, était placée «devant le logis d’un invitateur pour les morts», c’est-à-dire d’un _clocheteur des trépassés_, qui allait, de rue en rue, sonnant sa clochette, avertir les parents et les amis de venir assister aux obsèques d’un mort. «Elle est ainsi, dit Tabourot: un os, un sol neuf, des poulets morts, autrement trespassez, qui se prononce, selon leur dialecte: _Os sou neu poulets trespassez_, c’est-à-dire: _Aux sonneurs pour les trespassez_. Son voisin, le reprenant, disoit qu’il devoit peindre de ces trinquebaleurs de cloches, qui portent une robbe courte d’audience, allans par les rues de Paris.»

Tabourot décrit, à la suite de cette enseigne, quatre autres enseignes, qui étaient également parisiennes et du même _dialecte_ que la précédente: une seule de ces enseignes était connue, comme la première; c’est celle qui avait fourni le nom de la rue du _Bout-du-monde_ et qui a subsisté jusqu’au milieu du siècle dernier. «Selon le mesme dialecte, dit Tabourot, on a fait ceste-ci, d’un soldat qui appareille une poulle, et y a au dessous: _Au compagnon pour la pareille_, quasi dicat: _Poule appareille_.

«Un os, un bouc, un duc, un monde sont prins pour dire: _Au bout du monde_.

«_Aux babillars_, pour dire un homme qui bat des billars.

«A la place Maubert est celle-ci: _Au poing d’or et moins d’argent_, rapportée par un poing doré et une main argentée.»

Citons encore deux rébus d’enseigne, qui pourraient bien, surtout le second, avoir figuré sur des enseignes de Paris. «Un G d’or et un G d’argent signifie de mesme: J’ay d’or, j’ay d’argent, car on prononce _jé_, au lieu de _j’ay_.

«_Aux Chassieux_, pour des chats qui scient un plat de bois, quasi: _Aux chats sieurs_.»

Ces rébus de Picardie, qui s’étaient glissés jusque dans les armoiries, avaient eu sans doute plein succès dans les enseignes, mais ces enseignes ont bientôt disparu, et nous n’en retrouvons qu’un petit nombre qui datent de l’origine du rébus. Les plus anciennes sont celles des libraires; la plus compliquée est celle de Guillaume Godard, qui demeurait sur le pont au Change, devant l’horloge du Palais, à l’enseigne de l’_Homme sauvage_; voici la description de ce rébus, gravé sur cinq lignes au verso du titre d’une édition des _Heures de Nostre-Dame à l’usaige de Paris_, imprimée en 1513; 1ʳᵉ ligne: un _salut_ d’or, monnaie du temps, un os, NS, la Vierge Marie à genoux devant Jésus crucifié; ce qui signifiait: _Saluons Marie priant Jésus en croix_; 2ᵐᵉ ligne: N, un os, le signe abréviatif de la syllabe _con_, une scie, une anse, deux éperons, une _sappe_ ou prison, ce qui signifiait: _En nos consciences espérons sa paix_; 3ᵉ ligne: le signe abréviatif de _je_, A, Dieu le père, un monticule, un cœur, et la note de musique _mi_, ce qui signifiait: _J’ay à Dieu mon cœur mis_; 4ᵉ ligne: le signe abréviatif de _je_, une poire, un parc de chasse ou de pêche en osier, A, X, ce qui signifiait: _J’espère paradis_; 5ᵉ ligne, un loup, un ange, A, Dieu le père, C, ce qui signifiait: _Louange à Dieu soit_. Le rébus de l’enseigne de Jean de Brie, gravée également sur le titre d’un livre d’_Heures à l’usaige de Paris_, nous donne l’adresse du libraire et de son associé Jean Bignon, demeurant

rue Saint-Jacques en 1512: _In vico Sancti Jacobi, à la Limace, cy me vend et achate_. Cette légende, moitié latine, moitié française, est ainsi représentée: Ī, une vis, un coq, un saint Jacques en costume de pèlerin, A, la note de musique la, une limace, une scie, ME, un van, EA, une chatte. Un autre libraire, nommé Jehan de la Landre, dont nous pouvons nous représenter l’enseigne en rébus, demeurait, en 1566, au jeu de paume des _Rats bottés_, dans le faubourg Saint-Marceau[215].

Sauval cite quatre enseignes en rébus, sans nous apprendre dans quelles rues elles se trouvaient: «Quant aux enseignes, dit-il, le ridicule qui s’y trouve vient d’un mauvais rébus: _A la Roupie_, une pie et une roue; _Tout en est bon_, c’est la _Femme sans tête_; la _Vieille Science_, une vieille qui scie une anse; _Au Puissant Vin_, un puits dont on tire de l’eau[216]».

L’enseigne du _Puits sans vin_, ou _Puissant Vin_, devait être assez commune à Paris, puisque Berty nous indique une maison du _Puits sans vin_, dans la rue Saint-Honoré, avec la date de 1713. Une autre enseigne, sculptée en bas-relief et peinte, qu’on voit encore dans la rue Mouffetard, à la porte d’un épicier qui y a fait ajouter, de chaque côté, en pendentifs, deux pains de sucre, avec cette légende: _A la bonne Source_, représente deux francs lurons qui tirent de l’eau d’un puits et qui pourraient bien avoir figuré autrefois à la porte d’un marchand de vin dans une enseigne du _Puits sans vin_. Berty a signalé encore, sans le savoir, une enseigne en rébus, dans la rue Fromenteau, où se trouvait la maison du _Mal assis_, en 1568: le _mal assis_ était généralement un coq perché sur une patte. Quant à la maison du _Chat lié_, dans la même rue, en 1671, cette enseigne en rébus faisait allusion, nous l’avons dit, au nom de Robert Challier, qui avait été propriétaire d’un hôtel voisin[217].

Le _Signe de la Croix_, un cygne au pied d’une croix qu’il enlace avec son cou, et le _Bon Coing_, avec ce fruit odorant, qui veut dire le _bon coin_, se retrouvent encore sur beaucoup d’enseignes de Paris, sans avoir changé de sens ni de caractère depuis des siècles. Nous avons aussi, en plusieurs endroits, notamment rue Saint-Denis, rue des Deux-Écus, et rue Vauvilliers, la fameuse enseigne du _Chat qui pelote_, représentant un chat qui jongle avec des pelotes de fil ou de coton. Il y avait aussi le _Chat qui pêche_ dans une ruelle qui descendait de la rue de la Huchette jusqu’à la rivière, et qui avait pris le nom de cette enseigne. Mais nous hésitons fort à reconnaître avec quelques érudits un peu trop imaginatifs que toutes les enseignes _au Chat_ fussent des rébus, lors même qu’on nous prouverait que le peuple voyait dans l’enseigne du _Chat qui pelote_ cette équivoque assez difficile à en tirer: _Chaque y pelote_, c’est-à-dire chacun y fait sa pelote. On a voulu traduire aussi le _Chat qui pêche_ par cette légende insignifiante: _Chaque y pêche_, c’est-à-dire chacun vient s’y fournir de ce qu’il lui faut. Les rébus de nos pères, avec leurs assonances approximatives, étaient plus intelligibles et plus ingénieux que les nôtres.

L’enseigne en rébus: A _l’Assurance_ (un A sur une anse) remonterait au XVIIᵉ siècle, quoique Sauval ne l’ait pas citée; celle du _Saint Jean-Baptiste_ (singe en baptiste), représentant un singe avec une collerette et des manchettes, nous paraît une invention plus bizarre que spirituelle. Les rébus des enseignes modernes sont la plupart des réminiscences du passé, et ce ne sont pas les plus curieux qui ont été conservés ou remis en vogue. Dans tous les cas, on n’a pas gardé ceux qui ne seraient plus compréhensibles, en raison de l’altération de la langue, comme les _Gras scieurs_, dans lesquels il fallait voir les _Gracieux_. Mais on rencontre encore aujourd’hui, dans les faubourgs, des enseignes qui ont toujours le même attrait pour le populaire des vieux quartiers de Paris, comme les suivantes: aux _Contents_ (au comptant), à _l’Épi scié_ (à l’épicier), au _Verre galant_ (au vert galant), au _Canon de la Bastille_ (place de la Bastille), au _Canon de Bordeaux_, au _Grand I vert_ (au grand hiver), aux _Vieux par chemins_ (aux vieux parchemins), etc.[218]

«L’enseigne de l’_Épi scié_, ou des _Épis sciés_ (épiciers), dit M. J. Poignant, cette enseigne, qui jusqu’en 1855 a fleuri au-dessus d’un café borgne du boulevard du Temple, servait peut-être au XVIIIᵉ siècle à illustrer les officines de ces honorables industriels.» Nous avons vu ce rébus de l’_épi scié_ (l’épicier) dans un livre de la fin du XVIᵉ siècle. Quant à la fameuse enseigne de la _Femme sans tête_, il appartenait à la galanterie française de lui faire réparation d’honneur, en appliquant l’impertinente légende de _Tout en est bon_, non plus à une femme décapitée, mais à un porc doré des pieds à la tête[219]. Enfin nous avons recueilli, dans le quartier des Halles, au fameux _débit de consolation_ de Paul Niquet, le dessin de son enseigne en rébus, peinte sur le mur, avec beaucoup de talent, dans un cadre ornementé du meilleur goût: elle représente une mappemonde portant écrit le mot POLE, un nid avec trois petits oiseaux qui piaillent, un groupe de vaisseaux qui élèvent leurs mâts derrière le quai d’un port, la lettre N avec apostrophe dans une haie, des empreintes de pas, et un Maure assis, la hache à la main. L’obscurité même du rébus fait le plus grand attrait de l’enseigne, qu’il faut traduire tout bonnement par ces cinq mots: _Paul Niquet n’est pas mort_.

XX

ENSEIGNES A INSCRIPTIONS, A PROVERBES, A DEVISES ET ENSEIGNES IMAGINAIRES

Les enseignes avec inscriptions latines devaient être très nombreuses aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais ces enseignes pédantes n’étaient pas faites pour le populaire. Nous ne parlerons pas ici des inscriptions pieuses avec citations bibliques ou évangéliques: nous en avons parlé dans les chapitres XI et XVI. Voilà longtemps que ces inscriptions ont disparu, même dans le quartier de l’Université. Nous n’en citerons qu’une, qui accompagnait le portrait d’un charlatan célèbre du XVIIᵉ siècle, nommé Carmeline, lequel tenait ses assises sur le Pont-Neuf. «Carmeline, qui étoit un fameux arracheur de dents et en remettoit d’autres en leur place, avoit fait mettre, à côté de son portrait exposé enveüe sur la fenestre de sa chambre, qui regarde le Cheval de bronze, le mot de Virgile sur le Rameau d’or, au sixième livre de l’Énéide:

Uno avulso non deficit alter,

et l’application en est heureuse[220].» La citation virgilienne pouvait se traduire ainsi, en style de dentiste: «Une dent enlevée, une autre dent ne manque pas de la remplacer.»

On voyait encore, il y a quelques années, une inscription latine gravée sur la façade d’une maison fort ancienne, au coin des rues de la Calandre et de la Cité, au-dessus de la boutique d’une lingère, qui ne pouvait donner aucun renseignement sur cette inscription, que les antiquaires cherchaient vainement à expliquer:

Urbs me decolavit, Rex me restituit, Medicus amplificavit.

Ces trois lignes sont aisées à traduire: «La ville me décapita, le roi me rétablit, un médecin m’augmenta.» Le bibliophile Jacob a donné une explication ingénieuse de cette inscription énigmatique: «On pourrait supposer, dit-il[221], que le voyer de Paris ayant fait abattre un ou deux étages de cette maison, qui était trop haute, elle fut rétablie dans son premier état, d’après les ordres du roi, et encore exhaussée par un médecin qui la possédait; mais nous croyons plutôt qu’un crime _détestable_ avait été commis dans une maison qui s’élevait à cet endroit, laquelle fut démolie et la place laissée vide, en mémoire du crime, par arrêt du Parlement. Le roi seul avait le droit d’infirmer un arrêt de ce genre, en permettant de bâtir sur le terrain vague et infâme.» Deux pages plus loin, le Bibliophile semble donner la preuve de sa supposition: «Le samedi 24 janvier 1604, raconte Pierre de l’Estoile dans son _Journal du règne de Henri IV_, un gentilhomme anglois tua, en une maison de la rue de la Calandre, un élu de la ville, qui lui avoit donné un soufflet, et eut sa grâce du roi, pource qu’il étoit Anglois.»

Les inscriptions étaient ordinairement plus intelligibles, et elles servaient souvent à expliquer ce qu’il y avait d’obscur et d’inusité dans les enseignes. Ainsi, il y a quelques années, on voyait dans le quartier du Temple une enseigne représentant deux escargots qui se faisaient amoureusement les cornes, avec cette légende: _A la sympathie_. Il eût fallu certainement une inscription pour rappeler que cette enseigne, assez étrange, avait été inaugurée vers 1851, à l’occasion d’une des plus bizarres mystifications qui eussent jamais préoccupé la société bourgeoise de Paris. Le poète romancier Méry, qui eut le génie et presque le privilège de ces énormes mystifications publiques, se prit à raconter dans les journaux qu’un savant naturaliste, Jules Allix, qui devint plus tard membre de la Commune, avait découvert qu’il existait une telle sympathie entre les escargots mâles et femelles, qu’en séparant deux de ces mollusques, qu’on trouvait collés l’un à l’autre pendant la saison de leurs amours, on pouvait les employer en guise de télégraphe électrique, de telle sorte qu’ils continuaient de communiquer ensemble à des distances incommensurables. Par exemple, on gardait l’un en France, dûment mis en chartre privée, et l’on envoyait l’autre en Amérique bien enfermé dans une boîte; alors, grâce à la sympathie mystérieuse qui unissait les deux escargots, il était facile d’établir entre eux un courant d’électricité, qui se produisait simultanément de l’un à l’autre, en caressant légèrement avec les barbes d’une plume l’extrémité des cornes de ces deux escargots. Le professeur Allix était très sérieusement convaincu et personne ne douta d’abord de la réalité de cette découverte, qui provoqua bientôt un immense éclat de rire. Mais, deux ans après, l’enseigne des _Deux Escargots_ survivait seule au souvenir du puff propagé par Méry et Girardin pour mystifier _le bourgeois_. Nous croyons qu’une enseigne qui, il y a peu d’années, se voyait à l’entrée de la rue Laffitte, chez un gantier, était encore plus aisée à comprendre que celle des _Deux Escargots_. Le gantier avait fait inscrire sur sa boutique: _Aux Deux Sœurs_, et au dessous: _Nos peaux seules font nos gants_. Les deux sœurs n’étaient autres que deux chèvres!

Les enseignes à proverbes et devises devaient être très nombreuses au XVIᵉ siècle, mais il n’en reste peut-être pas une seule en place. Cette espèce d’enseigne fut surtout appréciée de certains libraires et imprimeurs de Paris, qui évitaient de donner un caractère religieux et surtout protestant à leurs enseignes.

Voici, d’ailleurs, un petit spécimen de ces devises, en grec, en latin et en français, joyeuses ou philosophiques, littéraires ou professionnelles, qui étaient peintes sur des enseignes de libraires ou d’imprimeurs, généralement au-dessous de leurs marques typographiques, qu’on retrouvait gravées sur tous les livres sortant de leur imprimerie ou de leur librairie: Jean Bignon portait autour de son écusson une sorte de gibecière entre trois grenades: _Repos sans fin, sans fin repos_.--Jean Barbier, au Palmier: _Honneur partout_.--Jean Bonfons, rue Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne Saint-Nicolas: une colombe sur un arbre entouré d’un serpent: _Estote prudentes sicut serpentes, et simplices sicut columbas_.--Gilles Couteau, un grand couteau et deux petits, plantés au milieu d’arbustes: _Du grant aux petis_[222].--Simon de Colines, le Temps qui fauche: _Hanc aciem sola retundit virtus_.--Galiot du Pré, une galiote ou galée: _Vogue la galée_ (jeu de mots sur la _galée_, espèce de cadre à rebord où le compositeur d’imprimerie met les lignes à mesure qu’il les compose).--François Estienne, un cep de vigne chargé de grappes de raisin: Πλέον έλαίου ἤ οἴνου. _Plus olei quam vini._--Gilles de Gourmont, l’écu de ses armoiries soutenu par deux cerfs ailés et ayant pour cimier saint Michel qui terrasse le démon (il avait été anobli par le roi):

Tost ou tard, près ou loing, A le fort du feble besoing.

Denis Janot, un chardon: _Nul ne s’y frotte_.--Pierre le Brodeux, à l’Oranger, avec son écu d’armoiries: _Lege cum prudentia, stude cum sapientia, metue cum patientia_.--Frédéric Morel, avec un arbre feuillu: Πᾶν δέηδρον άγαθὁν χαρποὔς χαλους ποιεί.--Gérard Morrhy, la fée Mélusine: _Nocet empta dolore voluptas_.--Denis Roce, son écu soutenu par deux griffons: _A l’aventure tout vient à point qui peut attendre_.--Geoffroy Tory, le Pot cassé, dans lequel poussent des fleurs: _Non plus_, et au dessous: _Omnis tandem marcessit flos_.--Pierre Vidoue, la Fortune: _Audentes juvo_.--Laurent Le Petit: un écusson soutenu par deux licornes:

Chascun soit content de ses biens: Qui n’a suffisance n’a rien.

Il faut remarquer que la devise, qui se rapportait souvent à un emblème ou à un rébus, pouvait n’avoir aucune analogie avec l’enseigne proprement dite. Cette devise-là était généralement énigmatique, car elle avait trait à quelque détail intime de la vie ou du caractère de l’homme. Ainsi la devise de Geoffroy Tory était-elle aussi difficile à comprendre que sa célèbre enseigne du _Pot cassé_. Geoffroy Tory prit cette devise (_non plus_) et adopta cette enseigne (le Pot cassé), après la perte qu’il avait faite d’une fille bien-aimée. Parfois, une enseigne pouvait être aussi peu compréhensible qu’une devise. Pourquoi une maison de la rue Saint-Antoine avait-elle en 1361 l’enseigne de l’_Ours_? C’est que cette maison appartenait à l’abbaye d’Ours-champs[223]. Or, nous retrouvons encore cette vieille enseigne de l’_Ours_ dans la rue du faubourg Saint-Antoine. Pourquoi une maison de la rue du Renard-Saint-Sauveur avait-elle pour enseigne, en 1382, un renard, qui donna son nom à la rue? C’est que cette maison appartenait à maître Robert Renard[224].

Ces enseignes analogiques furent peut-être l’origine des enseignes imaginaires et des satires à l’enseigne qui eurent tant de vogue pendant les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, où elles amusaient alors la cour et la ville. Ces enseignes imaginaires apparaissent, dès le commencement du XVIᵉ siècle, dans le monologue en vers intitulé: _le Pèlerin passant_, que nous avons analysé au chapitre des enseignes d’hôtelleries. Ce monologue semble avoir été imité très ingénieusement dans l’envoi du _Paysan françois_ à la reine Marie de Médicis, que l’auteur supplie de lui donner bon gîte:

Je logeai au _Dauphin_, à petit hostellage, Ne pouvant à l’_Escu_, pour y peu dépenser, Ni à la _Fleur de lys_, car il y fait trop cher: Hôtelleries des grands, non des gens de village. Je fus bien, toutesfois. «Puissé-je, dis-je alors, Trouver à me loger au _Dauphin_ toujours, lors Que dans la _Fleur de lys_, ou à l’_Escu de France_, Je ne pourrai loger.» Or, encores dit-on Que l’on est bien traitté et qu’en somme il fait bon A l’_Escu Médicis_, ou celuy _de Florence_[225].