Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 9
OR Robert, roi des Francs, apprenant que les Païens avaient fait tant de maux et d’insultes aux Bretons, et que le duc Richard les avait appelés pour repousser les attaques du comte Eudes, craignit que ces Païens ne détruisissent la France, convoqua les seigneurs de son royaume, et manda aux deux ennemis qu’ils eussent à se rendre auprès de lui à Coudres. Là ayant entendu de chacune des deux parties le sujet de leurs querelles, il calma leur animosité, et les réconcilia aussitôt sous la condition que Eudes gardait le château de Dreux, que le duc recouvrerait le territoire qui lui avait été enlevé, et que le château de Tilliers demeurerait à jamais, comme il était alors, la propriété du duc et de ses héritiers. Le duc, satisfait de ces arrangemens, retourna joyeusement auprès de ses deux rois. Les ayant comblés royalement de présens dignes d’eux, il les engagea à retourner en triomphe dans leur pays, les laissant disposés à revenir à son secours en toute occasion. Or le roi Olaüs, ayant pris plaisir à la religion chrétienne, abandonna le culte des idoles, ainsi que quelques-uns des siens, sur les exhortations de Robert, archevêque, se convertit à la foi du Christ, fut lavé du baptême, et oint du Saint-Chrême par l’archevêque; et tout joyeux de la grâce qu’il avait reçue, il retourna ensuite dans son [p. 128] royaume. Mais dans la suite, trahi par les siens et injustement frappé de mort par des perfides, il entra dans la cour du Ciel, roi et glorieux martyr; et maintenant il brille d’un grand éclat au milieu de sa nation par ses prodiges et ses miracles.
CHAPITRE XIII.
Comment le duc Richard prit pour femme Judith, sœur de Geoffroi, comte des Bretons, et des enfans qu’il en eut.
CEPENDANT le duc Richard, vivement desireux d’avoir des successeurs, ayant appris que le comte des Bretons, Geoffroi, avait une sœur nommée Judith, parfaitement belle de corps, et recommandable par toutes sortes de bonnes qualités, la fit demander en mariage par ses députés. Or Geoffroi, fort empressé de hâter l’accomplissement de ce projet, fit préparer toutes les choses nécessaires pour un si grand événement, et accompagna sa sœur jusqu’aux environs du mont Saint-Michel. Là le duc la reçut avec tous les honneurs convenables, et s’unit à elle d’un légitime nœud. Dans la suite des temps il en eut trois fils, savoir, Richard, Robert et Guillaume, qui dans son adolescence prit l’habit de moine à Fécamp, et autant de filles dont l’une, nommée Adelise, fut mariée à Renaud, comte de Bourgogne, et lui donna deux fils Guillaume et Gui. Une autre fille de Richard épousa Baudouin de Flandre, et la troisième mourut vierge, étant déjà grande. Long-temps après le [p. 129] comte Geoffroi s’étant rendu à Rome pour y faire ses prières, laissa toute la Bretagne et ses deux fils, savoir, Alain et Eudes, sous la protection du duc Richard. Après avoir visité la demeure des saints, il se remit en route pour rentrer dans sa patrie; mais la mort l’empêcha d’y arriver.
CHAPITRE XIV.
Comment Robert, roi des Francs, aidé du duc Richard, rendit à Bouchard le château de Melun 12.
EN ce temps, tandis que Bouchard, comte du château de Melun, résidait à la cour du roi des Francs, un certain sien chevalier, nommé Gautier, aveuglé par des présens, lui ravit en fraude son château, et le livra par une trahison secrète au comte Eudes. Or le roi, lorsqu’il apprit cette nouvelle, manda en toute hâte au comte Eudes qu’il eût à se dessaisir de plein gré du château dont il s’emparait injustement. Mais lui, se fiant en la forte position de ce lieu, que la Seine entourait de ses eaux, répondit aux députés du roi que tant qu’il serait vivant il ne le rendrait à personne. Le roi, extrêmement irrité de ces paroles, appela à une conférence Richard duc de Normandie, lui raconta ce qui le faisait rougir de honte, le suppliant par sa très-gracieuse fidélité de venir à son secours, afin qu’il ne fût pas ainsi livré en proie aux insolences des siens. Or le duc, ne pouvant souffrir le déshonneur de ce bon roi, rassembla une armée [p. 130] merveilleusement grande, se rendit aussitôt devant Melun, et l’assiégea de l’un des côtés du fleuve, tandis que le roi prenait positon sur l’autre rive. Ainsi attaqué de deux côtés, le château fut le jour et la nuit incessamment ébranlé, comme par une tempête, par les machines et les engins de guerre. Enfin les habitans, voyant bien qu’ils ne pourraient résister aux efforts violens de tels ennemis, livrèrent au duc l’orgueilleux rebelle, ouvrirent ensuite leurs portes, et reçurent le duc avec les siens. Le duc épargna la multitude, et envoya tout aussitôt le traître au roi Robert, lui mandant de faire venir des chevaliers, pour retenir le château dans sa fidélité. Le roi, fort réjoui de cette nouvelle, restitua sur-le-champ le château à Bouchard, et ordonna de pendre à une potence le traître et sa femme, leur rendant ainsi le juste prix de leur rébellion. Après cela, le duc Richard, ayant convenablement terminé cette affaire, s’en retourna chez lui, emportant la bénédiction royale. A cette époque les Normands étaient accoutumés à mettre toujours en fuite leurs ennemis, et à ne tourner le dos devant personne.
CHAPITRE XV.
Comment avec le secours du duc Richard, le roi des Francs, Robert, prit possession, malgré les Bourguignons, du duché de Bourgogne, que le duc Henri lui avait laissé eu mourant.
TROIS années s’étant écoulées après ces événemens, le duc des Bourguignons, Henri, mourut sans laisser [p. 131] d’enfans, et institua Robert, roi des Francs, héritier de son duché. Or les, Bourguignons, dans l’excès de leur orgueil, refusèrent de le reconnaître, et allèrent à Auxerre chercher Landri, comte de Nevers, pour l’exciter à la rébellion. Empressé de réprimer les efforts de leur témérité vaniteuse, le roi Robert, appelant auprès de lui le duc Richard avec une nombreuse armée de Normands, alla assiéger Auxerre jusqu’à ce qu’il eût soumis à sa domination et Landri et la ville, et qu’il en eût reçu des otages. Etant parti de ce lieu, il se rendit devant le château d’Avalon pour l’assiéger, et y dressa son camp. Il l’attaqua pendant trois mois avec une grande vigueur; et enfin la Bourgogne ayant été dévastée, les habitans du château, forcés par le défaut de solde, et cédant aux avis et aux sommations du duc, rendirent la place au roi des Francs. Ces affaires ainsi bien terminées, le roi envoya des gardiens dans tous les châteaux, confia le duché de Bourgogne à Robert son fils, et se reposa après avoir ainsi réprimé l’insolence des rebelles. De là le roi retourna en France, et le duc en Normandie avec tous les siens.
CHAPITRE XVI.
Comment Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, épousa la fille du duc Richard, Adelise.
INFORMÉ par la renommée des œuvres merveilleuses du duc, Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, lui envoya des députés pour lui [p. 132] demander en mariage sa fille nommée Adelise; l’ayant obtenue, il l’emmena de la maison paternelle, la conduisit avec de grands honneurs en Bourgogne, et l’associa à sa couche, selon le rit chrétien. Mais long-temps après, quelques sujets de querelle s’étant élevés, Renaud tomba par artifice entre les mains d’un certain comte de Châlons, nommé Hugues, et fut jeté dans une dure prison et chargé de chaînes pesantes. Le duc, aussitôt qu’il apprit cet indigne traitement, envoya en toute hâte des députés à Hugues, lui mandant qu’il eût à rendre la liberté à son gendre, sans aucun délai et pour l’amour de lui. Mais Hugues fit peu de cas du message du duc; et non seulement il refusa de rendre Renaud, mais il augmenta en outre le nombre de ses gardiens, et ordonna de veiller plus sévèrement sur lui. Ces faits ayant été rapportés au duc, il commanda sur-le-champ à son fils Richard de rassembler une armée de Normands, d’aller en Bourgogne, et de faire tous ses efforts pour venger cette insulte d’une manière terrible. Le jeune homme se chargea avec empressement d’exécuter les ordres de son père, et fit toutes les dispositions nécessaires pour une si grande entreprise; ensuite, tel qu’une tempête pleine de violence, il sortit de son pays, renversant tout devant lui; et ayant fait sa route avec une multitude innombrable de Normands, il envahit la Bourgogne, et investit le château de Mélinande. Or les habitans de ce lieu, se fiant à la solidité de leur forteresse, commencèrent pour leur malheur à provoquer leurs ennemis à coups de flèches et de traits: mais les Normands, animés de la plus cruelle fureur, assaillirent le château de tous côtés avec une [p. 133] extrême impétuosité, s’en emparèrent sans différer, le renversèrent et le livrèrent aux flammes, brûlant aussi les hommes, les femmes et les petits enfans. De là ils dirigèrent leur marche vers la ville de Châlons, et incendièrent tout le territoire. Alors Hugues, reconnaissant qu’il n’avait aucun moyen de résister à une si redoutable armée, portant sur ses épaules une selle de cheval, vint se rouler aux pieds du jeune Richard, implorant, en suppliant, son pardon pour l’excès de sa témérité. Ayant reçu ce pardon, il rendit Renaud, livra des otages, et s’engagea par serment envers le duc Richard à se rendre à Rouen, pour lui donner satisfaction. Ayant ainsi mis fin à son entreprise selon ses desirs, le jeune Richard retourna auprès de son père avec les siens.
CHAPITRE XVII.
Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, remit son duché à Richard, son fils aîné.
LE duc Richard, quoiqu’il se fût constamment illustré en tous lieux par les actions les plus éclatantes, demeura cependant toujours fidèle serviteur du Christ; tellement qu’on l’appelait à bon droit le père très-tendre des moines et des clercs, et le protecteur infatigable des pauvres. Honoré par ces vertus et par d’autres semblables, il commença à être violemment accablé d’une maladie de corps. Ayant donc convoqué à Fécamp Robert l’archevêque et tous [p. 134] les princes Normands, il leur annonça qu’il était déjà entièrement détruit. Aussitôt, dans tous les appartemens de la maison, tous furent saisis d’une douleur intolérable. Les moines et les clercs se lamentaient tristement, sur le point de devenir orphelins d’un père si chéri; dans les carrefours de la ville, des mendians se livraient à la désolation, en perdant leur consolateur et leur pasteur. Enfin ayant appelé son fils Richard, il le mit à la tête de son duché, après avoir consulté des hommes sages, et donna à Robert son frère le comté d’Hiesmes, afin qu’il pût être en état de rendre à son frère le service qu’il lui devait. Ayant ensuite fait d’un cœur ferme toutes ses dispositions pour les choses qui se pouvaient rapporter au service de Dieu, l’an 1026 de l’Incarnation du Seigneur, il dépouilla l’enveloppe de l’homme, et entra dans la voie de toute chair, régnant Notre Seigneur Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans l’unité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!
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LIVRE SIXIÈME.
DE RICHARD III ET DE ROBERT SON FRÈRE, TOUS DEUX FILS DE RICHARD II. CHAPITRE PREMIER.
Comment Richard III, quoiqu’il n’ait pas long-temps gouverné le duché, se montra cependant imitateur des vertus de son père.
PUISQUE nous avons jusqu’à présent rapporté sans aucune prétention à l’élégance du style, les actions mémorables des premiers ducs de Normandie, il nous semble raisonnable que ceux qui ont brillé de notre temps occupent la place qui leur est due dans la carrière que nous avons entrepris de parcourir. Nous connaissons ce qu’ils ont fait, en partie pour l’avoir vu nous-même, en partie d’après les rapports d’hommes véridiques; et nous avons résolu en conséquence de le faire connaître aussi à un plus grand nombre de personnes, autant que nous le permettra la faiblesse de nos talens.
Le jeune Richard succéda donc à son père dans le gouvernement du duché, et quoiqu’il ne lui ait pas survécu long-temps, il s’est montré cependant son héritier, aussi bien par le nom que par son extrême [p. 136] honnêteté. Infiniment propre à porter les armes dans les combats, il fut cependant tout dévoué à la foi catholique, rempli de bonté et de mansuétude pour les serviteurs de Dieu; il gouverna les chevaliers avec beaucoup de justice, et se plut à jouir d’une paix non interrompue.
CHAPITRE II.
Des dissensions qui s’élevèrent entre Richard et Robert son frère, et de la mort de Richard après le rétablissement de la paix entre eux.
CEPENDANT le perfide ennemi de l’homme ne permit pas qu’il jouît plus long-temps des prospérités de cette paix si désirable, et, à l’aide des artifices de quelques malveillans, il excita son frère Robert à se révolter contre lui. Robert donc, au bout de deux ans, méconnaissant la suzeraineté de son frère, s’enferma avec ses satellites dans le château de Falaise pour lui opposer résistance. Or le duc Richard, désirant réprimer au plus tôt les téméraires entreprises de son frère insensé, et le ramener à la soumission qu’il lui devait, alla avec une nombreuse armée l’investir et l’assiéger dans son château. Après qu’il l’eut attaqué quelque temps, en faisant sans cesse jouer les béliers et les balistes, enfin Robert renonça à sa rébellion et lui présenta la main: ils retrouvèrent leur ancienne amitié, et se séparèrent l’un de l’autre après avoir conclu une solide paix. Le duc Richard, ayant alors quitté son armée, retourna à Rouen, et y mourut [p. 137] empoisonné, ainsi que quelques uns des siens, au dire de beaucoup de gens. Cet événement arriva l’an 1028 de l’Incarnation de notre Seigneur.
Richard avait un fils très-jeune, nommé Nicolas, qui fut privé de son héritage terrestre, afin que Dieu lui-même devînt son partage dans le monde et dans l’éternité. Livré aux lettres dès sa plus tendre enfance, et élevé dans le monastère de Saint-Ouen, dans le faubourg de Rouen, il porta très-long-temps le joug monastique. Lorsque l’abbé Herfast fut mort, il lui succéda dans le gouvernement du susdit monastère, et l’administra durant près de cinquante ans, du temps de Guillaume duc de Normandie et illustre roi d’Angleterre. Il mourut enfin l’an 1092 de l’Incarnation du Seigneur, au mois de février, du temps du duc Robert II et de Guillaume, archevêque de Rouen. Je reprends maintenant mon récit.
CHAPITRE III.
Comment Robert succéda à son frère Richard. — De son caractère et des dissensions qui naquirent entre lui et l’archevêque Robert.
AINSI donc le duc Richard ayant quitté les dignités de la domination de ce monde, pour monter, à ce que nous croyons, dans le royaume des cieux, Robert son frère fut reconnu du consentement de tous prince de toute la monarchie. Quoiqu’il fût plus dur de cœur envers les rebelles, il se montra cependant doux et plein de bonté pour les hommes bienveillans, pieux et zélé pour le service de Dieu; aussi eût-il été digne [p. 138] de jouir des délices d’une longue paix, s’il n’eût choisi volontairement de suivre par fois les conseils des pervers. Dès le commencement de sa domination, il se déclara ennemi de l’archevêque Robert, et alla l’assiéger et l’investir dans la ville d’Evreux. Desirant échapper à ses efforts, l’archevêque s’enferma dans les murailles de la ville avec une troupe de chevaliers. Enfin, ayant engagé sa foi qu’il se retirerait, il se réfugia en exil, avec les siens, auprès de Robert, roi des Francs, et frappa la Normandie de son anathême pontifical. Cependant le duc Robert, ayant reconnu la malice des pervers, et considérant qu’il avait agi imprudemment en toute cette affaire, rappela l’archevêque de France, et le rétablit dans ses honneurs. Ensuite, se repentant du mal qu’il avait fait, il appela l’archevêque à ses conseils, selon qu’il était convenable pour un homme aussi important, et dans la suite il lui demeura toujours fidèle.
CHAPITRE IV.
Comment le même duc Robert assiégea Guillaume de Belesme dans le château d’Alençon, et le força à se rendre.
AYANT enfin chassé loin de lui tous les instigateurs de discorde, et repris en son cœur généreux des sentimens de paix, le duc commença à prendre conseil des hommes sages, et s’éleva par sa bonne conduite au comble de la puissance et des honneurs; aussi les hommes de bien ne tardèrent pas d’exalter par leurs louanges ses vertus et sa conduite pacifique, tandis que [p. 139] quelques méchans l’imputèrent à lâcheté. Parmi ces derniers Guillaume de Belesme, fils d’Yves, qui tenait le château d’Alençon à titre de bénéfice, osant tenter le courage du duc, entreprit témérairement par voie de rébellion de soustraire sa tête imprudente au joug de son service. Empressé de réprimer promptement cet excès d’insolence, le duc accourut avec ses chevaliers, et assiégea Guillaume dans la forteresse qui favorisait son audacieuse révolte, jusqu’à ce qu’enfin Guillaume eût imploré sa clémence, et marchant pieds nus, portant une selle de cheval sur ses épaules, fût venu lui donner satisfaction. Après avoir reçu cette soumission de fausse apparence, le duc lui remit non seulement toutes ses fautes, mais en outre lui restitua son château, et se retira aussitôt après. Guillaume, conservant toujours en son cœur obstiné le cruel poison qui le dévorait, renonça quelque temps à manifester ses perfides intentions; mais bientôt après il recommença ouvertement à se montrer encore parjure; car il était infiniment cruel et ambitieux, et il avait quatre fils, nommés Guérin, Foulques, Robert et Guillaume, parfaitement semblables à lui. Après avoir, sans aucun motif, et par cruauté, fait trancher la tête à Gunhier de Belesme, brave et aimable chevalier, qui ne soupçonnait point le mal, mais qui plutôt était venu en souriant le féliciter comme un ami, Guérin fut bientôt saisi par le démon, et étranglé par lui, sous les yeux de ses compagnons qui l’entouraient. Guillaume, se parjurant de nouveau, en vint à un tel point d’inimitié contre le duc, que dans son audace il envoya ses deux fils Foulques et Robert avec un corps de chevaliers, afin qu’ils [p. 140] allassent piller et dévaster la Normandie: mais un grand nombre de serviteurs de la maison du duc s’étant réunis, se portèrent courageusement à leur rencontre, leur livrèrent une bataille sanglante dans la forêt de Blavon, et avec l’assistance de Dieu les battirent complètement. Dans ce combat, Foulques, fils du perfide Guillaume, fut tué, et presque tous les chevaliers perdirent la vie; Robert, frère de Foulques, fut blessé, et ne s’échappa qu’avec peine, suivi d’un petit nombre d’hommes. Guillaume leur père, qui déjà était sérieusement malade, ayant appris le malheur de ses fils, éprouva un grand serrement de cœur et rendit l’ame tout aussitôt. Les ennemis du duc ainsi dispersés, la rébellion qui s’était élevée en ces lieux se trouva entièrement comprimée.
CHAPITRE V.
Comment Hugues, évêque de Bayeux, et fils du comte Raoul, voulut s’emparer du château d’Ivry, et ne put y réussir.
TANDIS que ces événemens se passaient, Hugues, fils du comte Raoul et évêque de la ville de Bayeux, ayant reconnu que le duc Robert voulait suivre les conseils des hommes sages et renoncer aux siens, imagina un certain artifice, et fit secrètement approvisionner le château d’Ivry en vivres et en armes. Ensuite il y mit des gardiens, et se rendit promptement en France, pour y engager des chevaliers qui vinssent l’aider défendre vigoureusement cette forteresse. Mais le duc, se hâtant de le prévenir [p. 141] dans l’exécution de ses desseins, rassembla des troupes de Normands, alla mettre le siége devant le château, et le bloqua de telle sorte qu’il ne fut plus possible à personne d’en sortir ou d’y entrer. Hugues se voyant dans l’impossibilité d’y pénétrer, et inquiet pour ceux qu’il y avait enfermés, fit demander au duc par ses députés la permission de s’en aller, et retira aussitôt ses hommes de la forteresse. Il partit donc avec ceux qu’il avait redemandés, et demeura long-temps en exil, ainsi que ses compagnons. Après qu’ils eurent évacué le château, le duc s’en rendit maître, et y mit une garnison.
CHAPITRE VI.
Comment Baudouin, comte de Flandre, demanda pour son fils Baudouin la fille de Robert, roi des Francs, et l’obtint, pour son malheur, si Robert, duc de Normandie, ne lui eut prêté secours. — Mort de Robert, roi des Francs, qui eut pour successeur Henri son fils.
DANS le même temps, Baudouin, seigneur de Flandre, desirant associer sa race à une race royale, alla trouver Robert, roi des Francs, et lui demanda de lui donner sa fille pour Baudouin son fils. L’ayant obtenue, il l’emmena hors des appartemens du palais, la transporta encore au berceau dans sa propre maison, et l’éleva avec beaucoup de soin jusqu’à ce qu’elle fût devenue nubile. Or à peine le fils de Baudouin se fut-il uni à elle en mariage, que, se fiant sur l’appui du roi Robert, il chassa son père de son propre pays, et lui [p. 142] enleva la fidélité des gens de Flandre. Indignement abandonné par les siens, Baudouin se rendit en toute hâte auprès du duc des Normands, et lui demanda du secours contre son fils. Le duc, prenant compassion des malheurs de ce noble homme, rassembla tous ses chevaliers, sortit de son pays comme un terrible ouragan, entra sur le territoire de Flandre, et le livra aussitôt aux flammes dévorantes. S’avançant jusques au château que l’on appelait Chioc, il le renversa sans délai, et brûla tout ce qui y était enfermé. Or les grands du pays voyant cela, et craignant d’éprouver le même sort, abandonnèrent le fils, et retournant au père, envoyèrent des otages au duc. De son côté le jeune Baudouin, jugeant bien qu’il ne pourrait en aucune façon résister aux violentes incursions du duc, lui envoya aussi des députés, le suppliant très-humblement de se porter pour médiateur et de le réconcilier avec son père. Le duc, rempli de bienveillance, accéda avec empressement aux desirs et aux sollicitations du jeune Baudouin, et amena le père et le fils à se donner le baiser de paix et à vivre en bonne-intelligence, comme par le passé. Cette querelle ainsi terminée, dans la suite ils continuèrent à demeurer en paix et en bonne amitié, ainsi qu’il était convenable, et le duc ayant déjoué les entreprises des rebelles, retourna en Normandie avec toute son armée. En ce même temps, Robert, roi des Francs, mourut, et son fils Henri lui succéda.
[p. 143] CHAPITRE VII.
Comment le même duc prêta son assistance à Henri, roi des Francs, contre Constance sa mère.