Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 6

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QUELQUES-UNS d’entre eux cependant, complices de l’homicide même, et qui auparavant s’étaient dits faussement grands amis du duc de Normandie, découvrirent alors le fond de leur cœur, et montrèrent au grand jour le venin qu’ils avaient long-temps tenu caché. En effet le roi Louis, pensant que la porte des grands honneurs venait de lui être ouverte, et oubliant les bienfaits du duc et la fidélité qu’il lui avait toujours gardée, feignit de vouloir tenir conseil avec les Normands au sujet de la mort de ce prince, se mit aussitôt en marche, et arriva promptement à Rouen. Raoul, Bernard et Anslech, gardiens de tout le duché de Normandie, l’accueillirent avec des honneurs royaux, comme il était convenable à l’égard d’un si grand roi, se soumirent à son service pour acquitter la foi de leur petit seigneur. Or le roi ayant vu cette terre fertile, ces eaux si salubres, ces forêts si bien fournies, et séduit par sa cupidité, commença à leur promettre mensongèrement ce qu’il se préparait déjà à arranger d’une manière toute différente. Il leur envoya un message pour leur ordonner de présenter le jeune Richard devant ses yeux, et le voyant doué d’une belle [p. 80] figure, il déclara qu’il le ferait élever dans son palais avec des enfans de son âge. Cependant toute la ville fut ébranlée de la fâcheuse nouvelle que Richard, frustré de ses espérances, était indignement retenu captif par le roi. Bientôt les citoyens, se réunissant aux groupes des chevaliers, et traversant la ville le glaive nu, font irruption dans la cour du roi, et le cherchent dans les premiers transports de leur fureur pour le massacrer tout aussitôt. Instruit de tout ce tumulte et vivement effrayé, le roi, d’après les conseils de Bernard le Danois, prend l’enfant dans ses bras, le présente à la vue de ces hommes irrités, et parvient ainsi à apaiser leur premier emportement. Voulant calmer entièrement les esprits inquiets et agités des Normands, le roi, de l’avis de ses hommes, fit concession au jeune Richard de l’héritage de son père, en se réservant le serment de fidélité qu’il lui avait prêté. L’admettant ainsi à être un de ses fidèles, le roi promit aux Normands (tout en mentant à ses intentions) de rendre leur prince lorsqu’il aurait reçu, d’une manière digne de lui, l’éducation de son palais.

CHAPITRE III.

Comment Louis, aveuglé par les présens d’Arnoul, menaça le jeune Richard, duc de Normandie, de lui brûler les jarrets.

LA première agitation ainsi calmée, le roi conservant sa colère, et portant dans le fond de son cœur le ressentiment de l’insulte que lui avaient faite [p. 81] les Normands, retourna en France emmenant avec lui le jeune Richard, comme pour se préparer à venger par les armes la mort de son père sur Arnoul de Flandre. Celui-ci cependant, craignant que le roi Louis ne marchât contre lui avec une armée, et voulant se justifier d’une accusation de trahison, envoya des députés avec dix livres d’or, et soutint devant le roi qu’il était innocent de la mort de Guillaume. Il promit même de chasser de son pays les assassins de ce prince, si le roi le lui ordonnait. Il ajouta cependant que le roi devait se souvenir des insultes et des affronts que son père et lui-même avaient reçus durant si long-temps de la part des Normands, disant encore que pour mettre un terme à ces inimitiés, ce que le roi aurait de mieux à faire serait de faire brûler les jarrets au jeune Richard, de le tenir rigoureusement enfermé, et d’accabler la race normande sous le poids des plus lourds impôts, jusqu’à ce qu’enfin, cédant à la nécessité, elle s’en retournât dans ce Danemarck, d’où elle avait fait son irruption. Le roi, aveuglé par les présens et par les paroles artificieuses de ce traître, pardonna son crime à celui qui eût été digne de la potence, et tourna sa colère contre l’enfant innocent, suivant l’exemple de Pilate, qui relâcha l’homicide et condamna le Christ au supplice de la croix. En conséquence, et tandis qu’il demeurait à Laon, comme le jeune Richard revenait une fois de la chasse aux oiseaux, le roi l’ayant accablé des plus cruelles injures, l’appela fils de courtisane, d’une femme qui avait enlevé un homme qui ne lui appartenait point, et le menaça, s’il ne renonçait à ses prétentions, de lui [p. 82] faire brûler les genoux et de le dépouiller de tous ses honneurs. Ayant ensuite désigné d’autres gardiens, afin que le jeune homme ne pût s’échapper, le roi donna ordre d’exercer sur lui la plus sévère surveillance.

CHAPITRE IV.

Par quelle adresse Osmond, intendant du jeune Richard, le délivra de son étroite prison, et l’ayant enlevé de Laon, le conduisit à Senlis auprès du comte Bernard, son oncle.

OSMOND, intendant du jeune Richard, ayant appris la décision rigoureuse du roi, prévoyant le sort réservé à l’enfant, et le cœur saisi de consternation, envoya des députés aux Normands, pour leur mander que leur seigneur Richard était retenu par le roi sous le joug d’une dure captivité. A peine ces nouvelles furent-elles connues, on ordonna dans tout le pays de Normandie un jeûne de trois jours, et l’Eglise adressa au Seigneur des prières continuelles pour le jeune Richard. Ensuite Osmond, ayant tenu conseil avec Yvon, père de Guillaume de Belesme, engagea l’enfant à faire semblant d’être malade, à se mettre dans son lit, et à paraître, tellement accablé par le mal que tout le monde dût désespérer de sa vie. L’enfant, exécutant ces instructions avec intelligence, demeura constamment étendu dans son lit, comme s’il était réduit à la dernière extrémité. Ses gardiens le voyant en cet état, négligèrent leur surveillance, et s’en allèrent de côté et d’autre pour prendre soin de [p. 83] leurs propres affaires. Il y avait par hasard dans la cour de la maison un tas d’herbe, dans lequel Osmond enveloppa l’enfant, et le mettant ensuite sur ses épaules, comme pour aller chercher du fourrage à son cheval, tandis que le roi soupait et que les citoyens avaient abandonné les places publiques, Osmond franchit les murailles de la ville. A peine arrivé dans la maison de son hôte, il s’élança rapidement sur un cheval, et prenant l’enfant avec soi, il s’enfuit au plus tôt, et arriva à Couci. Là ayant recommandé l’enfant au châtelain, il continua à chevaucher toute la nuit, et arriva à Senlis au point du jour. Le comte Bernard s’étonna de le voir arriver en si grande hâte, et lui demanda avec sollicitude comment allaient les affaires de son neveu Richard. Osmond lui ayant raconté en détail tout ce qu’il avait fait, et l’ayant réjoui plus que de coutume par un tel récit, ils montèrent tous deux à cheval et allèrent promptement trouver Hugues-le-Grand. Lui ayant raconté l’affaire et demandé conseil, ils reçurent de lui le serment par lequel il engagea sa foi à secourir l’enfant; et aussitôt ils se rendirent à Couci avec une grande armée, et ayant enlevé Richard, ils le conduisirent en grande joie dans la ville de Senlis.

[p. 84] CHAPITRE V.

Comment Bernard le Danois déjoua par sa sagesse les conseils que Hugues-le-Grand avait donnés au roi contre les Normands.

OR le roi Louis, se voyant frustré dans ses desirs, envoya des députés à Hugues-le-Grand pour exiger la restitution de l’enfant, conformément à la fidélité qu’il lui devait. Lorsque ces députés lui eurent rapporté que l’enfant n’était point dans les mains de celui qu’il avait cru, mais sous la garde de Bernard comte de Senlis, le roi craignant de ne plus le ravoir, manda à Arnoul de Flandre qu’il eût à venir le trouver au plus tôt pour tenir conseil avec lui sur cette affaire, dans le lieu que l’on appelle Restible 8. Là, après que tous deux eurent discuté et proposé divers avis à ce sujet, Arnoul dit enfin au roi: « Nous savons que Hugues-le-Grand a été long-temps d’intelligence avec les Normands, et c’est pourquoi il convient que tu cherches à le séduire par tes présens. Concède-lui donc le duché de Normandie, depuis la Seine jusqu’à la mer, en te réservant la ville de Rouen, afin que, privée de son assistance, cette race perfide soit enfin forcée à sortir du pays. » Le roi cédant à cette proposition envoya aussitôt un député à Hugues-le-Grand pour l’inviter à une conférence dans le lieu que l’on appelle la Croix, situé auprès de Compiègne. Hugues s’y étant rendu, et ayant entendu le roi raisonner sur une nouvelle [p. 85] répartition des villes et des comtés, aima mieux, aveuglé par la cupidité, se faire parjure et acquérir de plus grands honneurs, que garder une fidélité inaltérable à son ami Richard. Ils se retirèrent donc de ce lieu, après s’être juré d’entreprendre une expédition contre les Normands; et les deux parties contractantes ayant rassemblé leurs armées, le roi commença à ravager et incendier le pays de Caux, et Hugues en fit autant dans le pays de Bayeux. Informé de ces événemens, et ayant pris conseil de Bernard de Senlis, Bernard le Danois envoya en toute hâte au roi Louis des députés chargés de lui parler en ces termes: « Pourquoi, ô roi très-puissant, pourquoi dévastes-tu ainsi ton pays, alors surtout que nul ne t’oppose de résistance, et que tous vivent parfaitement en paix avec toi? Renonce au pillage que font tes hommes, et emploie à ton profit les services des chevaliers normands. Pourquoi les affliges-tu par le feu, lorsque la ville de Rouen est ouverte devant toi? Accepte donc leurs services avec bienveillance, afin que par leur secours tu puisses déjouer les entreprises de tes ennemis. »

CHAPITRE VI.

Comment Louis, se rendant à Rouen, y fut reçu par Bernard le Danois et par les autres citoyens; et comment sur son ordre Hugues-le-Grand renonça à dévaster la Normandie.

REMPLI de joie après avoir reçu cette députation, le roi arrêta le pillage auquel ses chevaliers se livraient [p. 86] et se hâta de se rendre dans la ville de Rouen. A son arrivée tout le clergé s’avança processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte, en chantant les louanges du roi et criant avec toute la foule du peuple: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! De là, le roi se rendant au banquet royal, assista à un festin splendide, qui lui fut offert par Bernard le Danois. Au milieu du dîner, et comme déjà le roi était échauffé par le vin, Bernard le Danois lui dit: « Aujourd’hui, roi sérénissime, aujourd’hui a brillé pour nous un jour de grande joie, puisque nous commençons à devenir les gens du roi. Jusqu’à présent nous avons servi en chevaliers pour un duc; désormais nous servirons un roi invincible. Que Bernard de Senlis garde pour lui son neveu Richard; nous, plaise au ciel que nous t’ayons long-temps pour seigneur et roi! En vérité il t’a donné un conseil bien funeste celui qui t’a poussé à te priver de la force d’une armée normande. Lequel de tes ennemis ne pourrais-tu pas frapper d’épouvante, à l’aide de la très redoutable valeur des Normands? Car ils sont, comme nous, soumis à ta seigneurie, et désirent du fond de leurs cœurs te servir en chevaliers. Pourquoi donc as-tu armé contre nous Hugues, ton ennemi, avec vingt mille combattans? Lui-même ne s’est-il pas toujours déclaré contre toi, et ne t’offense-t-il pas constamment? »

Le roi, apaisé par ces paroles et d’autres semblables, envoya sur-le-champ à Hugues-le-Grand des messagers chargés de le forcer à quitter le territoire de Normandie, lui mandant qu’il serait absurde en effet de laisser passer tant de biens au pouvoir d’un autre, [p. 87] lorsque lui-même pouvait s’en emparer sans difficulté et sans éprouver de résistance, pour ajouter à son propre pouvoir. Sur ce rapport Hugues-le-Grand, vivement exaspéré, se retira en toute hâte, abandonnant son expédition et empêchant ses chevaliers de dévaster davantage le territoire de Normandie. Après cela, le roi demeura encore quelque temps à Rouen, et institua gouverneur du comté Raoul, surnommé le Tort, qu’il chargea de percevoir sur ses sujets les impôts annuels, de rendre la justice, et d’administrer les autres affaires dans toute la province. Cet homme, plus méchant que les Païens, fit renverser jusque dans leurs fondemens tous les monastères que les Païens avaient brûlés sur les rives de la Seine, et en fit transporter les pierres pour réparer la ville de Rouen. S’étant rendu à Jumiège, il s’empara du monastère de Sainte-Marie, et le détruisit. Il l’eût même renversé de fond en comble, si un certain clerc nommé Clément n’eût, à prix d’argent, racheté deux tours des ouvriers qui démolissaient, et ces deux tours sont demeurées debout jusqu’au temps de Robert l’archevêque, qui a relevé cette église. Le roi ayant terminé ses affaires à son gré, partit joyeusement, et retourna à Laon.

[p. 88] CHAPITRE VII.

Comment par l’habileté de Bernard le Danois, et par le secours d’Hérold, roi des Danois, Louis, roi des Francs, fut fait prisonnier et retenu dans la ville de Rouen en une dure captivité.

CEPENDANT Bernard le Danois craignant qu’après retour le roi Louis ne s’unît avec le duc Hugues pour faire souffrir de plus grands maux aux Normands, envoya en secret des députés vers Hérold, roi des Danois, qui vivait encore à Cherbourg, l’invitant à rassembler les chevaliers de Coutances et de Bayeux pour faire une expédition sur terre, tandis que lui-même s’avançant avec une flotte ennemie irait dévaster la Normandie du côte de la mer, afin que pour ces motifs le roi Louis se rendît auprès de lui pour avoir une conférence, et qu’il lui fût possible par ce moyen de venger le sang de son ami Guillaume par le sang de ses ennemis. Le roi des Danois s’empressant d’exécuter ces instructions, mit ses navires en mer, fit élever ses voiles dans les airs, et poussé par un bon vent du nord aborda sur le rivage des salines de Courbon, où la rivière de Dive précipite ses eaux rapides dans la mer orageuse.

Cependant la renommée volant promptement, selon son usage, apporta aux oreilles des Francs la nouvelle que les Païens venaient d’occuper les rivages de la mer avec une grande quantité de navires. En outre Bernard le Danois et Raoul Tort expédièrent un messager au roi Louis pour lui annoncer [p. 89] ce fâcheux événement. Le roi, rassemblant une nombreuse armée, se rendit à Rouen en toute hâte. De là il fit inviter Hérold, roi des Danois, à venir le trouver au lieu appelé le gué d’Herluin, attendu qu’il desirait savoir de lui pour quel motif il venait dévaster les frontières de son royaume. Cette proposition plut infiniment au roi Hérold, qui aspirait vivement à venger la mort du duc Guillaume. Lors donc que les deux rois se furent réunis au jour fixé, et après qu’ils eurent long-temps discuté entre eux au sujet de la mort injuste du duc, un certain Danois apercevant parmi les autres Herluin, comte du château de Montreuil, pour l’amour duquel le duc avait été assassiné, et transporté par le zèle de son amitié, transperça aussitôt Herluin d’un coup de sa lance, et le renversa mort au même instant. Lambert, frère de celui-ci, et d’autres Francs, indignés de cette mort, s’encourageant les uns les autres, s’élancèrent aussitôt sur les Danois pour les combattre. Les Païens les reçurent, vigoureusement; et au milieu des fureurs de la guerre, ils envoyèrent dans l’enfer embrasé dix-huit seigneurs Francs et un grand nombre d’autres Francs, qu’ils frappèrent de leurs glaives. Les autres se hâtèrent de se cacher, et se dispersant de tous cotés, tremblant pour leur vie, allèrent chercher des refuges en divers lieux. Le roi Louis échappant aux mains du roi Hérold par la fuite rapide de son cheval, tomba au pouvoir d’un certain chevalier. Il fit à celui-ci toutes sortes de promesses pour n’être pas livré en trahison à son ennemi; et enfin le chevalier cédant aux larmes du roi le conduisit en secret et le cacha dans une certaine île de la Seine. Bernard le [p. 90] Danois en fut informé par des rapports, envoya aussitôt des satellites, et fit jeter le chevalier dans les fers. Forcé par le besoin de pourvoir à sa sûreté, le chevalier découvrit enfin malgré lui la retraite de celui qu’il voulait sauver, pour en recevoir une récompense. Le roi fut donc enlevé de cette île, conduit à Rouen par l’ordre de Bernard, et retenu sous une rude surveillance.

CHAPITRE VIII.

Comment la reine Gerberge demanda à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, du secours contre les Normands, et n’en obtint pas; c’est pourquoi elle donna comme otages son fils et deux évêques, en échange du roi Louis, son époux.

OR la reine Gerberge, apprenant que son époux avait été pris par les Normands, fut glacée d’effroi, et, le cœur plein de consternation, alla en toute hâte auprès de Henri, roi d’au delà du Rhin, et qui était son père, le suppliant de rassembler une nombreuse armée, d’aller assiéger Rouen, et d’enlever le roi son époux de vive force. Le roi Henri, ayant entendu le récit de ce malheur, lui répondit qu’il était survenu au roi bien justement, puisqu’il avait criminellement manqué à la parole qu’il avait jadis jurée au duc Guillaume, en s’emparant de son fils: « Travaille, ma fille, lui dit-il encore, à délivrer ton mari avec l’aide des tiens; car dans ce moment il faut que je m’occupe de mes propres affaires. » La reine ayant entendu cette réponse de son père, [p. 91] retourna aussitôt en France sans avoir pu rien obtenir pour son entreprise. De là elle se rendit en suppliante auprès de Hugues-le-Grand, lui demandant d’enlever son mari aux Normands. Le duc Hugues, envoyant aussitôt Bernard de Senlis, appela les Normands à une conférence à Saint-Clair; et lorsqu’ils y furent tous réunis, et après qu’ils se furent long-temps disputés sur la restitution de la personne du roi, Hugues-le-Grand dit enfin: « Rendez-nous notre roi et recevez en échange son fils, sous la condition que vous reviendrez ici en temps opportun, afin que nous puissions conclure un solide traité de paix. » Ces paroles étant agréées des Normands, ils reçurent des otages en échange du roi, savoir son fils et deux évêques, Hildegaire, évêque de Beauvais, et Gui, évêque de Soissons. Les arrangemens étant ainsi conclus, le roi, joyeux de sa délivrance, retourna à Laon, et les Normands se rendirent à Rouen.

CHAPITRE IX.

Comment les Normands ramenèrent de France leur seigneur Richard, et rendirent les otages. — Retour du roi Hérold en Danemarck.

APRÈS cela les Normands, envoyant un message à Bernard de Senlis, ramenèrent de ce lieu leur seigneur Richard avec une grande armée. A l’époque fixée par avance, le roi à la tête d’un corps nombreux de chevaliers, se rendit avec les évêques de France et avec Hugues-le-Grand sur les rives de l’Epte, et, [p. 92] de leur côté, les Normands se présentèrent sur l’autre rive avec le jeune Richard. Les députés des deux partis ayant fait plusieurs messages, par la bonté du Christ, la paix fut rétablie entre eux, et confirmée par un traité solide et par les sermens, et les otages furent rendus, le fils du roi étant mort à Rouen auparavant. Les choses ainsi bien arrangées, le roi retourna à Laon, et le jeune Richard à Rouen. Mais Raoul le Tort, gouverneur de la ville, recommença tout aussitôt à le maltraiter et à faire souffrir ses domestiques de la faim, ne voulant leur donner que douze écus pour leur entretien de tous les jours. C’est pourquoi le duc, transporté d’une violente colère, le chassa sur-le-champ de la ville, et le força de se rendre à Paris auprès de son fils, évêque de cette ville. A la suite de cet événement, la terre de Normandie recouvra le repos, sous le gouvernement de son duc. Peu de temps après, le roi Hérold retourna en Danemarck, et se réconcilia avec son fils Suénon.

CHAPITRE X.

Comment Hugues-le-Grand fiança sa fille Emma avec le duc Richard, en sorte que le roi Louis, et Arnoul, comte de Flandre, effrayés, demandèrent au roi Othon son secours contre Hugues-le-Grand et le duc Richard; et comment Othon, après avoir dévasté le territoire de Hugues-le-Grand, entreprit d’assiéger Rouen.

APRÈS cela le duc Hugues, voyant que le jeune Richard reprenait des forces, et ayant obtenu le [p. 93] consentement de Bernard de Senlis, les deux parties contractantes s’engagèrent mutuellement par serment, et Hugues promit à Richard sa fille, nommée Emma, afin que, parvenu à l’âge de puberté et dans la fleur de la jeunesse, il s’unît avec elle par la loi du mariage. Cet événement effraya beaucoup le roi Louis et la plupart des grands seigneurs Francs, et plus particulièrement Arnoul de Flandre, inventeur de tant d’artifices contre Richard. Louis apprenant que ces deux hommes, maîtres de très-grandes forces, s’étaient unis par de tels liens d’amitié, et craignant que leurs efforts ne parvinssent à lui enlever son royaume, de l’avis d’Arnoul de Flandre, envoya celui-ci auprès d’Othon, roi au delà du Rhin, lui mandant que s’il écrasait entièrement Hugues-le-Grand, et soumettait à sa domination la terre de Normandie, lui, Louis, n’hésiterait certainement point à lui livrer en échange le royaume de Lorraine, qui avait été promis à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, à la suite de l’heureuse bataille livrée contre Robert dans les plaines de Soissons, et dans laquelle le roi Henri avait prêté secours au roi Charles, père de Louis. Le roi Othon tout joyeux d’apprendre ce qu’il desirait dès longtemps, fit préparer tout ce qui pouvait lui être utile et nécessaire pour une si grande entreprise, sortit de son royaume, semblable à une tempête terrible, et, ayant rallié les armées du roi Louis et d’Arnoul de Flandre, se précipita sur Hugues-le-Grand, avec de nombreuses légions de chevaliers. Après avoir détruit tout ce qu’il trouva appartenant à celui-ci en dehors des villes, il porta tout le poids de la guerre contre les Normands, afin de les expulser du pays, et [p. 94] envoya en avant un sien neveu, avec beaucoup de chevaliers, pour répandre la terreur dans la ville de Rouen. Ce dernier s’en étant approché, et ayant trouvé les Normands cachés derrière leurs remparts, s’imagina qu’ils étaient tous hors d’état de combattre, et en conséquence ayant rassemblé ses chevaliers, il alla attaquer vivement les portes. Mais alors les Normands ouvrant tout à coup ces mêmes portes, s’élancèrent sur eux avec la plus grande fureur, et firent un si grand carnage parmi leurs ennemis qu’ils tuèrent le neveu du roi sur le pont même, et qu’il n’y eut qu’un bien petit nombre d’hommes qui s’échappèrent de ce combat.

CHAPITRE XI.

Comment l’empereur Othon, le roi Louis et Arnoul de Flandre, abandonnèrent honteusement le siége de Rouen, et prirent la fuite. — Mort du roi Louis, qui eut pour successeur Lothaire, son fils.