Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 4
LE comte Thibaut jugeant qu’il avait rencontré une occasion favorable pour tromper Hastings, le séduisit alors par ces paroles pleines de fausseté: « Pourquoi, homme très-illustre, demeures-tu engourdi par la paresse? Ignores-tu que le roi Charles veut te frapper de mort, à cause du sang des Chrétiens que tu as jadis injustement répandu? Car il se souvient des maux que tu lui as fait souffrir méchamment, et c’est pourquoi il a résolu de t’expulser de son territoire. Ta main, dit-il lui-même, s’entend avec Rollon le païen pour anéantir les Francs. Aussi seras-tu bientôt misérablement anéanti par eux. Prends donc garde à toi, afin que tu ne sois pas puni sans l’avoir prévu. » Effrayé par ces paroles, Hastings vendit tout aussitôt la ville de Chartres à Thibaut, et ayant tout perdu, il partit en pélerin et disparut.
[p. 46] CHAPITRE XII.
Nouvelle guerre de Renaud, prince de France, avec Rollon, et mort de Renaud. — Du siége de la ville de Paris pendant un an, et de la destruction de la ville de Bayeux, dans laquelle Rollon prit une certaine jeune fille nommée Popa, dont il eut Guillaume et Gerloc, sœur de celui-ci. — Comment l’armée de Rollon massacra les citoyens de la ville d’Evreux, tandis que lui-même assiégeait Paris avec quelques-uns des siens.
RENAUD ne pouvant supporter la honte de sa fuite, rassembla de nouveau une plus grande armée, et alla tout à coup attaquer Rollon. Mais celui-ci marchant à sa rencontre, fit périr quelques-uns de ses hommes par le glaive, et les autres ayant pris honteusement la fuite, il les poursuivit; Renaud lui-même tomba mort, percé d’un trait par un certain pêcheur de la Seine qui s’était donné à Rollon. Alors Rollon levant les ancres, fit force de rames vers Paris, mit le siége autour de cette ville, et y fit conduire du butin enlevé de tous côtés. Tandis qu’il demeurait en ce lieu, des éclaireurs arrivèrent, lui annonçant que la ville de Bayeux était dénuée de défenseurs, et pouvait être prise très-facilement, sans que le vainqueur, quel qu’il fût, eût aucun risque à courir. Aussitôt retirant ses navires du siége, Rollon fit voile vers Bayeux en toute hâte. S’étant emparé de cette ville, il la détruisit en partie et massacra ses habitans. Il prit aussi dans cette ville une très-noble jeune fille, nommée Popa, fille de Bérenger, homme illustre; peu de temps après il s’unit avec elle, à la manière des Danois, et [p. 47] il eut d’elle son fils Guillaume et une fille très-belle nommée Gerloc. Cette ville étant ainsi à peu près détruite, Rollon retourna en toute hâte vers Paris. Tandis qu’il s’occupait avec des beliers et des machines à lancer des pierres, il envoya une armée de chevaliers contre la ville d’Evreux, afin qu’ils eussent à la renverser, et à faire périr son évêque nommé Sibor et toute sa population. Les chevaliers y étant arrivés, et n’ayant pas trouvé l’évêque, qui s’était enfui, massacrèrent tous les citoyens, et retournèrent auprès de leur duc avec un très-grand butin. Aussi les peuples de la France étaient-ils effrayés de tous ces faits: les uns payaient tribut à Rollon, et les autres lui résistaient.
CHAPITRE XIII.
De Elstan 5, roi des Anglais, qui envoya des députes à Rollon lui demander du secours contre des rebelles, et reçut de lui ce secours. — Comment Rollon, revenant d’Angleterre, après avoir vaincu les Anglais, selon le vœu de leur roi, enrichi de très-grands dons et conduisant des auxiliaires, détacha les comtes de son armée et les envoya promptement, et par eau, les uns sur le fleuve de la Seine, les autres sur la Loire, les autres sur la Gironde, pour faire dévaster les provinces intermédiaires.
TANDIS que ces choses se passaient, arrivèrent des députés du roi des Anglais, Elstan, portant à Rollon de très-instantes prières pour qu’il allât le secourir au plus tôt. En effet certains rebelles, prenant les armes, avaient conspiré contre lui. Rempli de compassion [p. 48] pour les maux que ce roi souffrait, et de plus attendant peu de résultat du siége de la ville de Paris, tant à raison de la difficulté de s’en approcher, qu’à cause de l’extrême abondance des vivres dans la ville, Rollon abandonna le siége et se rendit en Angleterre. Y étant arrivé, il attaqua les rebelles, les réprima avec sévérité, et recevant d’eux des otages, il les remit sous le joug de leur roi. De là ayant rassemblé de nouveau une multitude de jeunes gens d’élite, et emportant de très-grands présens qu’il reçut du roi, il retourna en France, et détachant aussitôt les comtes de son armée, il les envoya par eau, les uns sur le fleuve de la Seine, d’autres sur celui de la Loire, d’autres sur celui de la Gironde, pour qu’ils eussent à dévaster les provinces intermédiaires. Lui-même se rendit ensuite à Paris, recommença le siége de cette ville, et se mit à dévaster le territoire de ses ennemis.
CHAPITRE XIV.
Comment Charles, ayant appris le retour de Rollon, lui demanda et obtint une paix de trois mois, et comment, ce délai expiré, Rollon envoya les siens jusqu’en Bourgogne, pour enlever du butin de tous côtés.
OR le roi Charles ayant appris que Rollon était de retour du pays des Anglais, après avoir heureusement accompli son expédition, lui envoya Francon, archevêque de Rouen, pour lui demander de s’abstenir de faire du mal aux Francs et de lui accorder une trève de trois mois. Cette trève ayant été consentie, la terre [p. 49] respira quelque peu des ravages des Païens. Or, lorsque les trois mois furent passés, Rollon, se croyant méprisé par les Francs, à cause du repos qu’il leur avait accordé, dévasta rudement et cruellement les provinces, et se mit déchirer, à désoler et à détruire le peuple. Ses hommes se rendant en Bourgogne et naviguant sur les rivières de l’Yonne et de la Saône, dévastant de tous côtés toutes les terres situées sur les bords des rivières jusques à Clermont, envahirent la province de Sens, et ravageant tout ce qu’ils rencontraient, revinrent à la rencontre Rollon auprès du monastère de Saint-Benoît. Or Rollon voyant ce monastère ne voulut pas le violer, et ne permit pas que le pays fût livré au pillage, par égard pour saint Benoît; mais il se rendit à Etampes, détruisit tout le territoire environnant, et fit un grand nombre de prisonniers. De là se dirigeant vers Villemeux, il ravagea tout le pays voisin, et se hâta ensuite de retourner à Paris.
CHAPITRE XV.
Comment, tandis que Rollon assiégeait la ville de Chartres, Richard, duc de Bourgogne, s’élança sur lui avec son armée et l’armée des Francs; et comme Rollon résistait vigoureusement, Anselme, l’évêque, sortit à l’improviste de la ville avec des hommes armés, portant la tunique de la sainte Mère de Dieu, et attaqua Rollon sur ses derrières. Rollon céda alors non aux Bourguignons, mais à la puissance divine.
ENFIN Rollon investit et assiégea la ville de Chartres, et, tandis qu’il l’attaquait avec des machines [p. 50] et des engins de guerre, Richard, duc de Bourgogne, survenant avec son armée et avec l’armée des Francs, se précipita sur lui. Rollon se battant avec Richard lui résista vigoureusement, jusqu’à ce que Anselme, l’évêque, sortant à l’improviste de la ville avec des hommes armés et portant sur lui la tunique de sainte Marie, mère de Dieu, attaqua Rollon sur ses derrières et lui tua beaucoup de monde. Alors Rollon se voyant sur le point de périr avec tous les siens, résolut sur-le-champ de se retirer devant les ennemis, plutôt que de combattre au détriment de ses compagnons; et ainsi il abandonna le combat par une sage résolution et non point par lâcheté.
CHAPITRE XVI.
Comment une certaine portion de l’armée de Rollon monta sur une certaine montagne, et comment Ebble, comte du Poitou, se cacha dans la maison d’un foulon pour éviter les Normands.
OR une certaine portion de l’armée de Rollon fuyant devant les Francs qui la poursuivaient, arriva aux Loges, et monta sur le sommet d’une certaine montagne. Ebble, comte du Poitou, venant trop tard pour le combat, apprit que les Païens avaient occupé les hauteurs de cette montagne. Il les poursuivit aussitôt, et afin qu’ils ne pussent lui échapper, il investit avec ses chevaliers tout le tour de la montagne; mais au milieu de la nuit, les Normands faisant irruption de vive force au travers du camp des Francs, échappèrent ainsi au péril qui les menaçait. Ebble [p. 51] apprenant que Rollon allait se précipiter sur ses compagnons, se glissa dans la maison d’un certain foulon, et y demeura caché toute la nuit, tremblant de frayeur. Au point du jour, les Francs ayant reconnu que les Païens leur avaient échappé, pressèrent leurs chevaux de leurs éperons, et se mirent à leur poursuite. Les ayant atteints, ils n’osèrent cependant les attaquer, attendu que les Païens s’étaient fortifiés comme dans un camp en s’entourant de cadavres d’animaux, qu’ils avaient couverts de sang; ainsi n’ayant pu réussir dans leur expédition, les Francs prirent aussitôt la fuite, et les Normands, s’étant sauvés, allèrent avec joie retrouver leur duc Rollon.
CHAPITRE XVII.
Comment Rollon, étant enflammé de fureur et continuant de plus en plus à opprimer et à dévaster la France, le roi Charles lui donna sa fille et tout le territoire maritime, depuis la rivière d’Epte jusqu’aux confins de la Bretagne, et même la Bretagne entière pour qu’il y trouvât de quoi vivre, attendu que le territoire ci-dessus désigné était ravagé et abandonné, sous la condition qu’il se ferait chrétien. — Comment le roi, Robert, duc de France, les autres grands et les évêques jurèrent que ce pays serait possédé à perpétuité par Rollon et par ses héritiers; et comment Rollon ne voulant pas baiser le pied du roi, ordonna à un de ses chevaliers de le baiser.
IRRITÉ de ses malheurs et enflammé de fureur par la mort de ses chevaliers, Rollon rassembla tous ceux qui lui restaient pour continuer à faire du mal aux Francs, et les excita à faire les plus grands efforts [p. 52] pour venger leurs compagnons, en dévastant et ruinant de fond en comble tout le pays. Que dirai-je de plus? Semblables à des loups, les Païens pénètrent de nuit dans les bergeries du Christ, les églises sont embrasées, les femmes emmenées captives, le peuple massacré; un deuil général se répand en tous lieux: enfin, accablés de tant de calamités, les Francs portent leurs plaintes et leurs cris de douleur devant le roi Charles, s’écriant tous d’une voix unanime que par suite de son inertie le peuple chrétien périra entièrement sous les coups des Païens. Le roi, vivement touché de leurs plaintes, fait venir l’archevêque Francon, et l’envoie en toute hâte vers Rollon, lui mandant que, s’il veut se faire chrétien, il lui donnera tout le territoire maritime qui s’étend depuis la rivière d’Epte jusqu’aux confins de la Bretagne, et de plus sa fille nommée Gisèle. Francon s’étant chargé de ce message et se mettant aussitôt en voyage, se rend auprès du Païen, et lui expose l’objet de sa mission. Le duc ayant, de l’avis des siens, accepté ces offres avec empressement, renonce à ses dévastations, et accorde au roi une trève de trois mois, afin que dans cet intervalle la paix puisse être établie entre eux par un solide traité. Au temps fixé, arrivent au lieu désigné et que l’on appelle Saint-Clair, d’une part le roi avec Robert, duc des Francs, au delà de la rivière d’Epte, d’autre part et en deçà de la même rivière, Rollon, entouré de ses compagnies de chevaliers. Alors les messagers ayant, couru alternativement des uns aux autres, la paix se conclut entre eux par les bienfaits du Christ; Rollon jura par serment fidélité au roi; le roi lui donna sa fille et le [p. 53] territoire ci-dessus désigné, y ajouta encore la Bretagne pour lui fournir des moyens d’existence; et les princes de cette province, savoir, Béranger et Alain, prêtèrent aussi serment à Rollon: car ce territoire maritime, que l’on appelle maintenant Normandie, depuis long-temps en proie aux incursions des Païens, était alors tout couvert de grands bois et languissait inculte, sans que la serpe ni la charrue le fissent valoir. Le roi avait d’abord voulu donner la province de Flandre à Rollon pour lui fournir des moyens de subsistance; mais Rollon ne voulut pas l’accepter, à raison des obstacles que présentaient les marais. Rollon n’ayant pas voulu baiser le pied du roi, au moment où il reçut de celui-ci le duché de Normandie, les évêques lui dirent: « Celui qui reçoit un tel don, doit s’empresser de baiser le pied du roi. » Mais Rollon leur répondit: « Jamais je ne fléchirai mes genoux devant les genoux de quelqu’un, ni ne baiserai le pied de quelqu’un. » Cependant se rendant aux prières des Francs, il ordonna à un de ses chevaliers de baiser le pied du roi; et le chevalier saisissant aussitôt le pied du roi, le porta à sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit tomber le roi à la renverse. Alors il s’éleva de grands éclats de rire et un grand tumulte dans le petit peuple. Du reste le roi Charles, Robert, duc des Francs, les comtes et les grands, les évêques et les abbés engagèrent au patrice Rollon, par le serment de la foi catholique, leur vie et leurs membres et l’honneur de tout le royaume, jurant qu’il tiendrait et posséderait le territoire ci-dessus désigné, qu’il le transmettrait à ses héritiers, et que, dans la série des [p. 54] années à venir, ses descendants l’occuperaient et le feraient cultiver de génération en génération. Ces choses étant noblement terminées, le roi retourna dans ses terres, et Rollon et le duc Robert partirent pour la ville de Rouen.
CHAPITRE XVIII.
Comment, l’an du Verbe incarné 912, Rollon et son armée reçurent le baptême, et Rollon donna une portion de son territoire aux églises les plus vénérables avant d’en faire la distribution entre les grands, et comme quoi il donna Brenneval à Saint-Denis l’Aréopagite.
EN conséquence, l’an 912 de l’Incarnation du Seigneur, Rollon fut baptisé par l’évêque Francon, de la source bénite dite de la Sainte-Trinité. Le duc Robert le présenta sur les fonts du baptême et lui donna son nom. Après qu’il eut été baptisé, Rollon demeure dans ses vêtemens pendant sept jours, durant lesquels il honora Dieu et la Sainte Eglise par les présens qu’il leur offrit. Le premier jour, il donna une très-grande terre à l’église Sainte-Marie de Rouen, le second jour à l’église Saint-Marie de Bayeux, le troisième jour à l’église Sainte-Marie d’Evreux, le quatrième jour à l’église de Saint-Michel l’Archange, placée au haut d’une montagne en dépit des périls de la mer; le cinquième jour à l’église de Saint-Pierre et Saint-Ouen dans le faubourg de Rouen; le sixième jour à l’église de Saint-Pierre et Saint-Achard de Jumiège; et le septième jour il donna Brenneval avec toute ses dépendances à Saint-Denis.
[p. 55] CHAPITRE XIX.
Comment Rollon distribua le pays à ses hommes, releva les églises détruites et les murailles des cités, et vainquit les Bretons révoltés contre lui.
LE huitième jour de son expiation, Rollon, s’étant dépouillé de ses vêtemens sacrés, commença par distribuer verbalement le territoire qu’il avait acquis, et en fit don à ses comtes et à ses autres fidèles. Or les Païens voyant leur duc devenu chrétien, abandonnèrent leurs idoles, et, prenant des noms chrétiens, s’empressèrent d’un commun accord pour recevoir le baptême. Ensuite Robert, duc des Francs, ayant heureusement terminé les choses pour lesquelles il était venu, s’en retourna joyeusement en France.
Cependant Rollon ayant fait en grande pompe tous les préparatifs de noce, épousa, selon les rits chrétiens, la fille du grand roi, que nous avons déjà nommée. Il donna toute sécurité à tous les peuples pour ceux que voudraient venir résider sur son territoire. Il distribua le pays à ses fidèles en faisant des divisions au cordeau, fit élever de nouvelles constructions sur cette terre depuis long-temps déserte, la peupla et la remplit de ses chevaliers et d’étrangers. Il accorda au peuple des droits et des lois immuables, consenties et promulguées du consentement des chefs, et les força à vivre en paix les uns avec les autres. Il releva les églises entièrement renversées, et répara les temples que les Païens avaient détruits. Il [p. 56] reconstruisit aussi les murailles et les fortifications des cités, et en fit faire de nouvelles, Il soumit aussi les Bretons rebelles, et avec les denrées prises chez eux, il pourvut à la subsistance de tout le royaume qui lui avait été concédé.
CHAPITRE XX.
De la loi qu’il publia pour que nul n’eût à prêter assistance à un voleur. — Histoire d’un paysan et de sa femme, qu’il ordonna de pendre à une potence, à cause d’une serpe et d’un soc de charrue qui avaient été volés.
APRÈS cela, Rollon publia une loi dans les limites du pays de Normandie, pour que nul n’eût à prêter assistance à un voleur, ordonnant que, s’ils venaient à être pris, tous les deux seraient pendus à la potence, Or, il arriva peu de temps après, dans le domaine de Longuepète, qu’un certain agriculteur, voulant se reposer, quitta son travail et rentra dans sa maison, laissant dans son champ ses traits avec sa serpe et le soc de sa charrue. Sa femme, aussi malheureuse qu’insensée, enleva tous ces objets à son insu, voulant faire une épreuve au sujet de l’édit du duc. Le paysan étant retourné dans son champ et n’y trouvant plus ses effets, demanda à sa femme si elle les avait pris. Elle le nia, et le paysan alla trouver le duc, lui demandant de lui faire rendre ses outils. Touché de compassion, le duc ordonna d’indemniser cet homme en lui donnant cinq sous, et de faire rechercher le fer dans toute la population des environs. Mais tous [p. 57] ayant été délivrés par le jugement de Dieu, on en vint à faire arrêter la femme du paysan, et, à force de coups, on l’amena à se déclarer coupable. Le duc dit alors au paysan: « Savais-tu auparavant que c’était elle qui avait volé? » Et le paysan répondit: « Je le savais. » A cela le duc ajouta: « Ta bouche te condamne, méchant serviteur; » et il ordonna aussitôt de les pendre tous les deux à la potence.
On raconte encore dans le peuple au sujet de ce duc beaucoup d’autres choses dignes d’être rapportées; mais je me bornerai au fait suivant. Après avoir chassé dans la forêt qui s’élève sur les bords de la Seine tout près de Rouen, le duc, entouré de la foule de ses serviteurs, mangeait et était assis au dessus du lac que nous appelons en langage familier la mare, lorsqu’il suspendit à un chêne des bracelets d’or. Ces bracelets demeurèrent pendant trois ans à la même place et intacts, tant on avait une grande frayeur du duc; et comme ce fait mémorable se passa auprès de la mare, aujourd’hui encore cette forêt elle-même est appelée la Mare de Rollon. Ainsi comprimant et effrayant le peuple par de telles sévérités, tant par amour pour la justice, selon que le lui enseignait la loi divine, que pour maintenir la concorde et la paix entre ses sujets, et pour jouir lui-même de ses honneurs en toute tranquillité, le duc Rollon gouverna long-temps et parfaitement en paix le duché que Dieu lui avait confié.
[p. 58] CHAPITRE XXI.
De deux chevaliers du roi Chartes, que le duc fit punir.
CHARLES-LE-SIMPLE, fils de Louis, surnommé le Fainéant et beau-père de Rollon, envoya une certaine fois deux chevaliers à sa fille Gisèle. Celle-ci les fit demeurer long-temps et en secret auprès d’elle, ne voulant pas les présenter à Rollon. Mais celui-ci en ayant été informé, rempli de fureur et les prenant pour des espions, ordonna de les faire sortir, et, les ayant fait sortir, les fit mettre à mort sur la place du marché. Robert, duc des Francs, et parrain de Rollon, apprenant que la mort de ces deux chevaliers avait détruit et rompu les liens de paix qui unissaient le roi et Robert duc de Normandie, se révolta contre le roi, envahit le royaume de France, et reçut l’onction comme roi, le vingt-neuvième jour de juin. Mais avant la fin de l’année, Charles livra bataille, à Soissons, à celui qui avait usurpé son royaume, et l’ayant vaincu avec le secours de Dieu, il le fit périr. Tandis qu’il revenait vainqueur de cette guerre, le très-méchant comte Héribert se porta à sa rencontre; sous une fausse apparence de paix, il l’engagea à se détourner de son chemin et à se rendre au château de Péronne pour y loger; et l’ayant pris ainsi par artifice, il le retint captif en ce lieu jusqu’à sa mort. Le duc Robert avait pour femme la sœur d’Héribert, dont il avait un fils qui était Hugues-le-Grand. Or Charles, lorsqu’il eut été fait prisonnier, éleva au trône de France, de l’avis [p. 59] des grands, Raoul, noble fils de Richard, duc de Bourgogne, qu’il avait tenu sur les fonts de baptême. Ogive, femme de Charles et fille d’Elstan roi des Anglais, effrayée des malheurs de son époux, se réfugia en Angleterre auprès de son père, avec son fils Louis, redoutant excessivement l’inimitié de Héribert et de Hugues-le-Grand.
CHAPITRE XXII.
Comment le duc, après que sa femme fut morte sans lui laisser d’enfans, s’unit de nouveau avec Popa, qu’il avait eue pour femme avant son baptême, et mourut après avoir fait prêter serment de fidélité à son fils Guillaume par les Normands et les Bretons.
OR le duc Rollon, également appelé Robert, après que sa femme fut morte sans lui laisser d’enfans, rappela et épousa de nouveau Popa, qu’il avait répudiée et dont il avait eu un fils nommé Guillaume, lequel était déjà grand. Cependant le duc, perdant ses forces, épuisé par les travaux et les guerres auxquels il avait consacré toute la vigueur de sa jeunesse, délibérait déjà sur les moyens de disposer de son duché, et cherchait avec la plus grande attention à qui et de quelle manière il le laisserait après lui. Ayant donc convoqué les grands de toute la Normandie et les Bretons Alain et Béranger, il leur présenta son fils Guillaume, brillant de tout l’éclat de la plus belle jeunesse, leur ordonnant de l’élire pour leur seigneur et de le mettre à la tête de leur chevalerie. « C’est à [p. 60] moi, leur dit-il, de me faire remplacer par lui, à vous de lui demeurer fidèles. » En outre, leur adressant à tous des paroles douces et persuasives, il les amena à s’engager envers son fils par le serment de fidélité. Après cela il vécut encore un lustre, et, consumé de vieillesse, il dépouilla le corps de l’homme dans le sein du Christ, à qui appartiennent honneur et gloire, aux siècles des siècles. Amen!
[p. 61]
LIVRE TROISIÈME.
DU SECOND DUC DE NORMANDIE, GUILLAUME, FILS DE ROLLON. CHAPITRE PREMIER.
Des bonnes qualités du duc Guillaume et de la jalousie des Francs contre lui, parce qu’il reculait tout autour de lui les limites de son duché. — Comment il vainquit les comtes bretons Alain et Béranger, révoltés contre lui.
LE duc Rollon s’étant enfin affranchi du fardeau de la chair, Guillaume son fils, gouvernant avec sagesse tout le duché de Normandie, faisait tous ses efforts pour conserver en son cœur une fidélité inaltérable au Christ, son roi. Il était d’une taille élevée et beau de visage; ses yeux étaient étincelans. Il se montrait plein de douceur pour les hommes de bonne volonté, terrible comme un lion pour ses ennemis, fort comme un géant dans les combats, et ne cessait d’étendre tout autour de lui les limites de son duché. Ces entreprises et ces preuves de son courage excitèrent contre lui la haine et la jalousie des grands seigneurs de France.
Vers le même temps à peu près, les Bretons Alain et Béranger, renonçant au serment de fidélité par lequel ils s’étaient engagés envers lui, osèrent dans [p. 62] leur témérité se soustraire à sa suzeraineté, et se disposèrent à servir désormais en chevaliers pour le roi des Francs. Mais le duc réprimant cette audace par une prompte invasion, entra en Bretagne en ennemi, dévasta le pays, renversa un grand nombre de châteaux, et y demeura jusqu’à ce qu’il en eût chassé Alain, l’instigateur de toutes ces perfidies, et l’eût contraint de se réfugier chez les Anglais. En même temps il se montra clément pour Béranger, et se réconcilia avec lui.
CHAPITRE II.