Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 3
TANDIS qu’il demeurait constamment préoccupé de ses sollicitudes, et que les hommes de cette contrée se soumettaient à son joug et s’attachaient fidèlement à lui, une certaine nuit que le sommeil s’insinuait doucement dans ses membres et lui procurait un repos, image de la mort, Rollon crut se voir supérieur à tous les hommes, et transporté dans une habitation, sur la montagne la plus élevée de France, au sommet de laquelle était une fontaine d’eau limpide et odoriférante, dans laquelle il se lavait et se purifiait de la souillure et de la démangeaison de la lèpre. Tandis qu’il demeurait encore au sommet de cette montagne, il crut voir en outre, tout autour de la base de la montagne et de tous les côtés, de nombreux milliers d’oiseaux de diverses espèces et de couleurs variées, ayant de plus les ailes gauches très-rouges, et disséminés en long et en large si loin et en une telle quantité que sa vue, quoique perçante et fixée sur eux, ne pouvait en découvrir la fin. Du reste ces oiseaux s’envolant tour à tour et se dirigeant vers le sommet de la montagne, s’approchaient alternativement de la fontaine et venaient s’y laver et s’y baigner, comme les oiseaux ont coutume de faire par un temps qui annonce une pluie prochaine. Lorsque tous eurent pris ainsi ce bain merveilleux, ils s’arrêtèrent à une [p. 30] bonne place, sans distinction de genres ni d’espèces, sans se faire aucune querelle, se mirent à manger les uns après les autres et en bonne amitié; puis apportant de petites branches ils travaillèrent avec ardeur à faire des nids, et même aussitôt qu’ils en recevaient le commandement de celui qui les voyait en songe, ils se mettaient à couver sans aucun effort.
Rollon s’étant éveillé et se souvenant de la vision qui lui était apparue, appela auprès de lui les principaux de ses chefs, fit venir aussi les chefs qu’il avait faits prisonniers dans la bataille, leur raconta sans délai tous les détails de sa vision et leur demanda ce qu’ils pensaient du sens mystérieux de ce songe. Tous demeuraient en silence, lorsque l’un des captifs, imbu de la foi de la religion chrétienne, et saisi tout à coup, par l’inspiration divine, d’un esprit prophétique, expliqua le sens mystérieux de cette vision, disant: « Cette montagne de la France, sur laquelle tu as cru te voir élevé, désigne l’Eglise de ce royaume. La fontaine qui était au sommet de la montagne, signifie le baptême de régénération. Par la lèpre et la démangeaison dont tu étais souillé, tu dois entendre les crimes et les péchés que tu as commis. Tu t’es lavé dans les eaux de cette fontaine, et elles t’ont purifié du mal de la lèpre et de la démangeaison; ce qui veut dire que tu seras régénéré par le bain du baptême sacré et purifié par lui de tous tes péchés. Par ces oiseaux d’espèces diverses, qui avaient les ailes gauches très-rouges, et qui étaient répandus au loin, tellement que ta vue ne pouvait en découvrir la fin, tu dois entendre les hommes de diverses provinces, ayant les bras garnis de leurs boucliers, [p. 31] qui deviendront tes fidèles et que tu verras rassemblés autour de toi en une multitude innombrable. Ces oiseaux plongeant dans la fontaine, s’y baignant tour à tour et mangeant en commun, désignent ce peuple souillé du poison de l’antique erreur, qui doit être purifié symboliquement par le baptême et repu de la nourriture du corps et du sang très-saints du Christ. Les nids que ces oiseaux faisaient autour de la fontaine désignent les remparts des villes détruites, et qui doivent être relevés. Les oiseaux d’espèces diverses étaient attentifs à tes ordres, et les hommes de divers royaumes te serviront, se coucheront devant toi, et t’obéiront. »
Réjoui par cette admirable interprétation, Rollon délivra de leur fers celui qui avait interprété sa vision et tous les autres prisonniers, et les ayant enrichis de ses dons, il les renvoya remplis de joie.
CHAPITRE VI.
D’Alstem 3, roi très-chrétien des Anglais, avec lequel Rollon conclut un traité d’amitié inviolable.
EN ce temps le roi très-chrétien des Anglais, nommé Alstem, comblé de richesses et très-digne défenseur de la très-sainte Eglise, gouvernait l’Angleterre avec une grande bonté. Rollon lui envoya des députés, auxquels il prescrivit ce qu’ils avaient à dire de sa part à ce roi. Eux donc s’étant rendus auprès de lui, baissant [p. 32] la tête et d’une voix respectueuse, lui parlèrent en ces termes: « Le plus puissant de toutes les patrices, le duc des Daces, le très-excellent Rollon, notre seigneur et notre protecteur, te présente ses fidèles services et le don d’une amitié inaltérable. Seigneur roi, après que nous avons eu éprouvé une grande calamité dans le royaume de Dacie, d’où nous avons été, ô douleur! frauduleusement expulsés; après que nous avons été misérablement ballotés sur les flots soulevés par les tempêtes, un vent d’est favorable nous a enfin poussés sur ton territoire, tristes et dénués de toute espérance et de tout moyen de salut. Comme nous faisions effort pour retourner en Dacie et aller nous venger de nos ennemis, les glaces de l’hiver nous ont arrêtés et enfermés. La terre s’est revêtue d’une croûte de gelée, la chevelure flexible des plantes et des arbres s’est roidie, les fleuves, arrêtés dans leur cours par une masse épaisse de glace, ont élevé devant nous une muraille, et les eaux n’ont pu nous fournir de chemin. Quelques chevaliers habitant dans le voisinage du lieu de notre débarquement ont rassemblé contre nous une très-grande armée et nous ont provoqués et attaqués. Nous cependant, ne pouvant naviguer ni sur la glace, ni sous sous la glace, nous avons résisté à leur attaque, et dans une bataille nous avons désarmé et fait prisonniers beaucoup d’entre eux. Toutefois nous ne dévasterons point ton royaume, nous n’emporterons point sur nos vaisseaux le butin par nous enlevé. Nous demandons une paix amie et la faculté de vendre et d’acheter, parce que, à l’époque du [p. 33] printemps qui s’approche, nous partirons pour la France. » Le roi leur montrant un visage joyeux après avoir entendu ces paroles, leur dit: « Nulle terre ne porte comme la Dacie des hommes distingués, vaillans et habiles à la guerre. Plusieurs personnes nous on fait des rapports sur l’illustre origine de votre seigneur, sur les malheurs et les fatigues que vous avez endurées, et même sur l’horrible perfidie du roi de Dacie envers vous. Nul n’est plus juste dans ces actions que votre seigneur, nul n’est plus grand par ses armes. Bannissez désormais toute sollicitude, vivez en sécurité, ne redoutez point de combats et soyez affranchis de tous maux. Qu’il vous soit permis de vendre et d’acheter en tous lieux sur le territoire soumis à notre domination. Décidez votre seigneur, nous vous en prions, à daigner se confier en notre foi et à venir auprès de nous. Je désire le voir et le consoler de ses malheurs. » Les députés repartirent et rapportèrent à Rollon tout ce qu’ils avaient entendu. Alors et sans aucun retard Rollon se rendit courageusement vers le roi, qui se porta à sa rencontre. Ils s’embrassèrent l’un l’autre, se donnèrent des baisers, et leurs armées s’étant retirées, ils s’assirent ensemble à l’écart. Alors le roi Alstem parla le premier:
« Guerrier puissant par tes aïeux, illustre par tes brillans exploits, distingué parmi tous les autres par tes vertus et tes mérites, nous nous plaisons à nous unir avec toi par des liens de fidélité. Sois, je te le demande, sois toujours une portion de mon ame, et mon compagnon à jamais; je te demande même de demeurer sur notre territoire et de te purifier [p. 34] de toute souillure par le baptême salutaire. Ce que tu desires, possède-le dans le pays soumis à ma domination. Souviens-toi de moi, comme je me serai souvenu de toi en toutes choses; mais si tu veux maintenant te rendre vers d’autres rives, si ton peuple farouche et méfiant s’est déjà irrité contre moi, et ne veut pas, dans sa méchanceté, me conserver la fidélité promise, prête-lui ton secours selon tes moyens et sauve-le par tes efforts opiniâtres. Moi-même je te secourrai et je t’assisterai avec le plus grand zèle, et mon bouclier te protègera dans tes entreprises. »
CHAPITRE VII.
De la tempête que Rollon eut à essuyer en se rendant de l’Angleterre vers le royaume de France, et comment il aborda sur les côtes du pays des Walgres. 4
ALORS Rollon, réjoui des paroles du roi lui répondit, à ce qu’on rapporte: « O le plus illustre de tous les rois, je te rends grâces de ta bonne volonté, et je desire que tu fasses tout ce que tu as dit devoir être fait entre moi et toi. Je ne séjournerai pas très-long-temps dans ton royaume et je me rendrai en France le plus tôt qu’il me sera possible. En quelque lieu de la terre que je sois, je demeurerai ton ami et te serai uni par les liens d’une affection inaltérable. » A ces mots ils conclurent une alliance indissoluble, et s’étant [p. 35] mutuellement enrichis par d’admirables présens, chacun retourna chez lui avec les siens. Durant toute la saison de l’hiver, le duc Rollon fit préparer avec un soin extrême ses navires et toutes les choses dont il avait besoin pour le voyage, et il appela auprès de lui des chevaliers anglais, tous brillans de jeunesse, qui s’étaient faits ses hommes et devaient partir avec lui. Or, à l’époque du printemps, lorsque les fleurs commencèrent à briller en abondance, lorsque les lis odorans et blancs de lait fleurissaient au milieu des violettes empourprées, Rollon se souvenant toujours de la vision qui l’avait invité à se rendre en France, fit déployer les voiles de ses vaisseaux et partit avec sa flotte. Mais lorsque les vents légers l’eurent poussé en pleine mer, lorsqu’on ne vit plus que le ciel enveloppant la surface des eaux, les esprits malins, sachant que tous ces hommes devaient être purifiés par le baptême au nom du Christ, et obtenir ainsi la gloire qu’eux-mêmes ont perdue, s’affligèrent et coururent à leur rencontre pour leur susciter de nouveaux périls. Les vents s’élancèrent hors de leurs cavernes, et la mer s’entr’ouvrant devant eux dans ses plus grandes profondeurs, ses flots se soulevèrent jusque vers les astres. Au milieu des éclairs sans cesse renaissans le ciel retentit des éclats du tonnerre, et d’épaisses ténèbres s’appesantirent sur la flotte; les rames furent brisées et les voiles ne purent résister à la violence des vents. Epuisés et n’ayant plus de forces, les navigateurs s’abandonnèrent à la fureur de la tempête; les vaisseaux flottaient çà et là, comme à travers des montagnes et des vallons, et tous se voyaient à chaque instant menacés de la mort. Alors [p. 36] Rollon se prosternant sur son navire, élevant les bras vers le ciel, prononça ces paroles d’une voix humble et craintive:
« O Dieu tout-puissant, qui remplis de ta lumière les demeures célestes, qui possèdes le ciel et la terre, dont la divinité est de tous les siècles, qui embrasses toutes choses dans le cercle de ton éternité, qui, par le bienfait de la vision que tu m’as montrée, veux que d’ici à peu de temps je devienne serviteur du Christ, moi tout infecté de vices, tout rempli de péchés et de souillures, accueille mes vœux avec bonté, sois favorable à mes prières, apaise les flots irrités au milieu de ces débris, délivre-nous de tant de fatigues et de périls; calme, adoucis, comprime la mer agitée par cette trop violente tempête. »
A peine cette prière était-elle terminée, la mer devint calme, et la tempête se dissipa. Bientôt les Danois poussés par un vent favorable traversèrent les immenses espaces de la mer, et leurs navires tout brisés par l’ouragan abordèrent sur les côtes des Walgres.
[p. 37] CHAPITRE VIII.
Comment Rollon vainquit les Walgres, qui voulurent lui résister, ainsi que Rainier, duc du Hainaut, et Radbold, prince de Frise. — De douze navires chargés de vivres et d’autant de vaisseaux remplis de chevaliers, que le roi des Anglais Alstem envoya à Rollon tandis qu’il était en ce pays.
OR les Walgres ayant appris qu’une nation barbare, poussée par la violence de la tempête, venait d’aborder sur leurs côtes, rassemblèrent la multitude des gens de leur pays, et allèrent assaillir le duc Rollon à peine échappé aux fureurs de la mer. Mais lui, se relevant selon sa coutume et marchant contre eux pour combattre, frappa de mort un grand nombre d’entre eux, les envoya dans l’enfer, et les autres, il les mit en fuite, ou les fit prisonniers. Comme il demeura long-temps en ces lieux, dévastant le pays des Walgres, le roi très-chrétien des Anglais, Alstem, le plus distingué de tous les rois par ses vertus, se souvenant de son amitié et du traité par lequel il s’était uni à jamais avec Rollon, envoya à l’illustre duc, dans le pays des Walgres, douze navires chargés de grains, de vin et de lard, et autant de vaisseaux remplis de chevaliers armés. Réjoui de ces dons, Rollon renvoya au roi ses députés enrichis de très-beaux présens, lui adressant en outre mille actions de grâces, et lui promettant par leur entremise qu’il serait toujours son serviteur. Or les Walgres croyant, à raison de la grande quantité de grains qui lui était apportée, que [p. 38] Rollon voulait demeurer à jamais chez eux, appelèrent à eux Rainier au long cou, duc de Hasbaigne et du Hainaut, et Radbold, prince de Frise, et levant une armée dans d’autres contrées, ils allèrent attaquer Rollon. Celui-ci se battit très-souvent contre eux sans la moindre crainte, leur tua beaucoup de milliers d’hommes, mit en fuite Rainier au long cou et Radbold le Frison, et les repoussa dans leurs châteaux. Ensuite il dévasta et livra aux flammes tout le territoire des Walgres. Irrité de leurs attaques, il marcha en toute hâte contre les Frisons et se mit à ravager tout leur pays. Alors les Frisons, rassemblant promptement une nombreuse population, et s’associant une multitude de petites peuplades qui habitaient sur les confins de la Frise, s’avancèrent d’une marche rapide pour aller attaquer Rollon, qui résidait alors sur les bords d’un fleuve, et qui avait aussi réuni ses nombreux bataillons. Mais Rollon et ceux qui étaient avec lui, se voyant menacés de toutes les horreurs de la guerre, mirent les genoux en terre, et portant leurs boucliers en avant, se confiant au tranchant sacré de leurs glaives étincelans, attendirent le signal de la bataille. Les Frisons, jugeant que leur troupe était peu nombreuse, engagèrent un combat qui ne devait pas tourner à leur avantage. Alors les Daces se relevant et s’élançant sur eux, en firent un grand massacre, leur prirent plusieurs de leurs princes et emmenèrent à leurs navires une troupe innombrable de prisonniers. Dès ce moment les autres Frisons, se défiant d’eux-mêmes, devinrent tributaires de Rollon, et obéirent à ses ordres en toutes choses. Après avoir imposé, levé et recueilli un tribut sur la [p. 39] Frise, Rollon fit aussitôt lever dans les airs les voiles de ses navires, et dirigea leurs proues vers les terres de Rainier au long cou, desirant se venger de cet homme, qui avec les Frisons avait porté secours aux Walgres déjà vaincus dans une bataille. Ayant navigué sur la mer, Rollon entra dans le fleuve de l’Escaut, et ravageant sur les deux rives le territoire de Rainier au long cou, il arriva enfin à une certaine abbaye nommée Condat. Rainier lui livra plusieurs combats; mais Rollon sortit de tous ces combats vainqueur et puissant. Le pays fut dévasté, et eut à souffrir toutes sortes de maux de la part des deux armées. Cependant une terrible famine survint, parce que la terre n’était plus déchirée par la charrue. Le peuple fut affligé par la disette, et détruit par la faim et la guerre. Tous désespéraient de leur vie, se voyant privés des alimens qui l’entretiennent. Un certain jour donc, Rainier s’étant placé en embuscade dans l’intention de tomber à l’improviste sur les Daces, ceux-ci s’étant rassemblés de tous côtés, l’enveloppèrent, s’emparèrent de sa personne, malgré sa vive résistance, et le conduisirent enchaîné devant Rollon.
Ce même jour les gens de Rainier, voulant prendre quelques Daces, se cachèrent dans un lieu de retraite, attaquèrent douze des chevaliers de Rollon avec une grande vigueur, et les firent prisonniers. Alors la femme de Rainier, pleurant et se lamentant sur son sort, convoqua ses chefs, et les envoya à Rollon pour lui demander de lui rendre son seigneur en échange de ses douze compagnons d’armes. Rollon ayant reçu sa députation, la lui renvoya sur-le-champ, en disant: [p. 40] « Rainier ne te sera point rendu; mais je lui ferai couper la tête si tu ne me renvoies d’abord mes compagnons, si tu ne me livres en outre tout ce qu’il y a d’or et d’argent dans son duché, sous le serment de la religion chrétienne, et si de plus cette contrée ne me paie un tribut. » Bientôt l’épouse de Rainier, affligée du mauvais succès de sa députation, renvoya à Rollon ses compagnons prisonniers, et lui fit porter tout l’or et l’argent qu’elle put trouver en tous lieux. Elle y ajouta même celui qui appartenait aux autels sacrés et tous les impôts du duché, en faisant serment qu’elle ne possédait ni ne pouvait prélever plus de métal, et en adressant en même temps à Rollon des prières et des paroles de supplication pour qu’il lui rendît son époux. Emu de compassion et touché des paroles de ceux qui l’imploraient en supplians, Rollon fit venir devant lui Rainier au long cou, et lui fit entendre ce langage de paix: « Rainier, duc et chevalier très-redoutable, issu du sang illustre des rois, des ducs et des comtes, quelle offense t’avais-je faite autrefois pour que tu combattisses contre moi avec les Walgres et les Frisons? Maintenant si tu voulais te livrer à tes fureurs, tu n’as plus ni armes, ni satellites; et si tu voulais t’échapper par la fuite, maintenant enlacé dans les fers et captif, tu ne pourrais te sauver. Je t’ai rendu le talion à toi ainsi qu’aux Frisons pour les maux que vous m’avez faits sans aucun motif. Ta femme et tes chefs m’ont envoyé pour toi tout ce qu’ils ont pu ramasser d’or et d’argent. Je te rendrai la moitié de ces dons accumulés, et je te renverrai à ta femme. Maintenant donc [p. 41] calme-toi, apaise-toi; que désormais il n’y ait plus de discorde, mais plutôt qu’il y ait à jamais entre moi et toi paix et amitié. » A ces mots, les jambes de Rainier furent délivrées de leurs chaînes. Aussitôt Rollon s’unit à lui par un traité, l’enrichit de ses dons et de très-grands présens, et lui ayant même rendu la moitié de ceux qu’il en avait reçus, il le renvoya ensuite à sa femme.
CHAPITRE IX.
Comment, l’an du Verbe incarné 876, Rollon arriva à Jumiège et de là à Rouen; et comment l’archevêque Francon lui demanda et en obtint la paix.
LES choses ainsi terminées, les Danois et leur duc Rollon livrèrent leurs voiles au vent, et abandonnant le fleuve de l’Escaut pour naviguer à travers la mer, l’an 876 de l’Incarnation du Seigneur, ils entrèrent dans les eaux de la Seine, poussés par un vent favorable, arrivèrent à Jumiège, et déposèrent le corps de la sainte vierge Ameltrude, qu’ils avaient transporté de Bretagne, sur l’autel de la chapelle de saint Waast, située au delà du fleuve. Cette chapelle a porté jusqu’à présent le nom de cette vierge. Francon, archevêque de Rouen, ayant appris leur arrivée, voyant les murailles de la ville renversées par eux, avec une férocité ennemie, et n’attendant aucun secours qui pût leur résister, jugea qu’il serait plus avantageux de leur demander la paix que de les provoquer par une démarche quelconque à compléter la [p. 42] ruine de la ville. Se rendant donc auprès d’eux en toute hâte, il demanda la paix, obtint ce qu’il desirait, et conclut avec eux un solide traité. Après cela, les Daces empressés dirigèrent promptement vers les remparts de la ville leurs navires chargés de nombreux chevaliers, et abordèrent à la porte qui touche à l’église de Saint-Martin. Considérant, dans la sagacité de leur esprit, que la citadelle de la ville était bien défendue par terre et par mer, et pouvait être aisément approvisionnée avec les épargnes, ils résolurent d’un commun accord d’en faire la capitale de tout leur comté.
CHAPITRE X.
Comment Rollon et les siens étant arrivés le long de la Seine, à Arques, que l’on appelle aussi Hasdans, y construisirent des retranchemens, combattirent contre les Francs, et en ayant tué beaucoup, mirent en fuite Renaud, leur duc; après quoi ils détruisirent le château de Meulan.
ROLLON donc s’étant emparé de Rouen méditait en son cœur artificieux la ruine de la ville de Paris, et s’en occupait avec les siens, semblable à un loup dévorant, et ayant soif, dans sa fureur païenne, du sang des Chrétiens. Détachant alors leurs navire sillonnant les flots de la Seine, ils vinrent s’arrêter auprès de Hasdans, que l’on appelle aussi Arques. Renaud, duc de toute la France, ayant appris l’arrivée inopinée des Païens, se porta au devant d’eux sur le fleuve de l’Eure avec une vaillante armée, et envoya [p. 43] en avant, avec d’autres députés, Hastings, qui demeurait encore dans la ville de Chartres, et qui avait la connaissance de leur langage. Hastings donc se rendit auprès d’eux, en suivant le cours de l’eau, et leur adressa la parole en ces termes: « Holà, très-vaillans chevaliers, apprenez-nous de quelles rives vous êtes arrivés ici, ce que vous cherchez en ces lieux, et quel est le nom de votre seigneur; nous sommes députés vers vous par le roi des Francs. » A ces questions Rollon répondit: « Nous sommes Danois, et tous égaux. Nous venons chasser les habitans de cette terre, desirant nous faire une patrie et la soumettre à notre domination. Mais toi, qui es-tu pour nous parler d’un ton si enjoué? » Hastings répondit alors: « Auriez-vous par hasard entendu parler d’un certain Hastings, qui, exilé de votre pays, arriva en ces lieux avec une multitude de vaisseaux, détruisit en grande partie ce royaume des Francs, et en fit un désert? — Nous en avons entendu parler, reprit Rollon; Hastings en effet commença sous d’heureux auspices, mais il fit une mauvaise fin. — Voulez-vous, leur dit alors Hastings, vous soumettre au roi Charles? — Nullement, répliqua Rollon, nous ne nous soumettrons à personne: tout ce que nous pourrons conquérir par nos armes, nous le ferons passer sous notre juridiction. Rapporte, si tu veux, ce que tu viens d’entendre au roi dont tu te glorifies d’être député. »
Aussitôt Hastings alla redire toutes ces choses à son duc. Pendant ce temps, Rollon et ceux qui étaient avec lui se firent des retranchemens et une redoute [p. 44] en forme de château, se fortifiant derrière une levée de terre et laissant au lieu de porte un vaste espace ouvert, dont aujourd’hui encore on voit apparaître quelques traces. A la pointe du jour les Francs se rendirent à l’église de Saint-Germain, entendirent la messe et participèrent au corps et au sang du Christ. Partant de là à cheval, et voyant sur la rive du fleuve les vaisseaux et tout près d’eux les Daces derrière les retranchemens de la terre qu’ils avaient retournée, ils allèrent attaquer le point qui demeurait ouvert en guise de porte. De l’autre côté les Daces se couchèrent çà et là dans la plaine et se recouvrirent de leurs boucliers, afin qu’on les crût en fort petit nombre. Roland, porte-enseigne de Renaud, et ceux qui marchaient avec lui en avant de l’armée, s’élancèrent vivement sur les Daces par la large ouverture qu’ils avaient laissée libre, et commencèrent à les battre. Mais les Daces se relevant aussitôt, tuèrent en un moment Roland et ceux qui le suivaient. Renaud, Hastings et les autres comtes ayant vu tous ces morts, tournèrent le dos et prirent la fuite très-lestement. Les choses s’étant ainsi passées, Rollon repartit avec ses navires, alla en toute hâte, s’emparer du château de Meulan, et l’ayant renversé, il fit périr par le glaive tous les habitans.
[p. 45] CHAPITRE XI.
Par quelle perfidie le comte Thibaut acheta à Hastings la ville de Chartres, et comment Hastings lui-même ayant tout vendu, partit en pélerin et disparut.