Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 28

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A ce conseil était présent Aimeri d’Aquitaine, seigneur de Thouars, aussi fameux par son éloquence que par sa bravoure. Admirant et célébrant par ses louanges la modestie du duc, qui consultait les chevaliers pour savoir s’ils voulaient que leur seigneur devînt roi: « Jamais, dit-il, ou du moins rarement, des chevaliers n’ont été appelés à pareille discussion. Il ne faut pas différer par la longueur de notre délibération ce dont nous desirons le plus prompt accomplissement. » Les hommes les plus sages et les meilleurs n’auraient point ainsi souhaité de voir le duc élevé à cette monarchie s’ils n’eussent connu sa très-grande aptitude à la gouverner, quoique cependant ils voulussent aussi par sa puissance augmenter leurs biens et leurs dignités. Le duc, après de nouvelles réflexions à ce sujet, céda à tant de vœux, à tant de conseils, dans l’espérance surtout que, dès qu’il aurait commencé à régner, les rebelles oseraient moins contre lui, ou seraient plus facilement domptés. Il envoya donc à Londres des gens pour construire une forteresse dans la ville, et faire la plupart des préparatifs qui convenaient à la magnificence royale, voulant pendant ce temps demeurer dans les environs. Il fut si loin de trouver aucun ennemi qu’il eût pu, s’il l’eût voulu, se livrer en sûreté à la chasse à l’oiseau.

Le jour fixé pour le couronnement, l’archevêque [p. 417] d’York, homme zélé pour la justice, d’un esprit mûri par l’âge, sage, bon, éloquent, adressa aux Anglais un discours convenable, dans lequel il leur demanda s’ils consentaient à ce que Guillaume fut couronné leur seigneur. Tous, sans la moindre hésitation, et comme si par miracle ils se fussent trouvé tous une même pensée et une même voix, ils l’assurèrent de leur joyeux consentement. Les Normands n’eurent pas de peine à s’accorder au desir des Anglais; l’évêque de Coutances leur avait parlé, et avait pris leur avis. Cependant ceux qui avaient été postés en armes et à cheval autour des monastères pour porter du secours en cas de besoin, ignorant que le tumulte provenait des acclamations de consentement, l’attribuèrent à une cause funeste, et mirent imprudemment le feu à la cité. Guillaume ainsi élu, fut consacré par ledit archevêque d’York, également chéri pour sa sainte vie et son inviolable réputation, qui lui mit sur la tête la couronne royale, et le plaça sur le trône, du consentement et en présence d’un grand nombre d’évêques et d’abbés, dans la basilique de Saint-Pierre l’Apôtre, joyeuse de posséder le tombeau du roi Edouard, le jour de la sainte solennité de la Nativité du Seigneur, l’an de l’Incarnation du Seigneur 1066. Guillaume refusa d’être couronné par Stigand, archevêque de Cantorbéry, parce qu’il avait appris que le juste zèle de l’apostole l’avait frappé d’anathême. Les insignes des rois ne convenaient pas moins bien à sa personne que ses qualités au gouvernement. Ses enfans et ses neveux commanderont, par une légitime succession, à la terre d’Angleterre, qu’il posséda lui-même par un legs héréditaire, appuyé des sermens des Anglais, [p. 418] et par le droit de la guerre. Il fut donc ainsi couronné par le consentement des Anglais, ou plutôt par le desir des grands de cette nation. Que si on demande des titres de parenté, on doit savoir la proche consanguinité qui existait entre le roi Edouard et le fils du duc Robert, dont la tante paternelle, sœur de Richard II, fille de Richard Ier, Emma, fut mère d’Edouard.

Après la célébration du couronnement, le très-digne roi (car maintenant, dans notre récit, nous lui donnerons volontiers le nom de roi à la place de celui de duc); le roi, dis-je, ne commença pas à faire le bien avec moins de zèle, comme il arrive ordinairement après un surcroît d’honneurs, mais il fut enflammé pour les grandes et honorables actions d’une nouvelle et admirable ardeur. Il s’appliquait avec une grande attention aux affaires séculières comme aux affaires divines; cependant son cœur avait plus de penchant pour le service du Roi de tous les rois, car il attribuait ses succès à celui malgré la volonté duquel il savait qu’aucun mortel ne peut jouir longtemps du pouvoir ou de la vie, et duquel il attendait une gloire immortelle après la fin de sa gloire temporelle. Il paya donc largement, comme un tribut à cet Empereur, ce que le roi Hérald avait renfermé dans son trésor. Les marchands s’habituèrent à rendre encore plus opulente cette terre, riche par sa fertilité, en y transportant leurs riches marchandises. On avait amassé des trésors précieux, soit pour le nombre, l’espèce ou le travail; mais ils étaient réservés au vain plaisir de l’avarice, ou destinés à être honteusement engloutis par le luxe des Anglais. Le roi en distribua magnifiquement [p. 419] une partie à ceux qui l’avaient servi dans cette guerre, et le plus grand nombre, et les plus précieux, aux pauvres et aux monastères de diverses provinces. Le zèle de sa munificence fut soutenu par un énorme tribut que de toutes parts toutes les villes et tous les hommes riches offrirent à leur nouveau seigneur. Il fit remettre entre les mains du pape Alexandre, pour l’église de Saint-Pierre de Rome, des sommes en or et en argent en quantité incroyable, et des ornemens qui auraient paru précieux même à Bysance. Il lui envoya aussi la fameuse bannière d’Hérald, toute d’un tissu d’or très-pur, et portant l’image d’un homme armé, afin de payer du don de cette dépouille la faveur de l’apostole, et d’annoncer pompeusement un nouveau triomphe sur le tyrannique ennemi de Rome.

Nous allons rapporter sommairement combien des assemblées de serviteurs du Christ, transportés de joie, chantaient des hymnes de grâces pour le vainqueur, après l’avoir auparavant soutenu par les armes de l’oraison. Mille églises de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, d’Auvergne et d’autres pays, célébreront à jamais la mémoire du roi Guillaume. La grandeur du bienfait, qui subsistera toujours, ne laissera pas périr la mémoire du bienfaiteur. Les unes reçurent de grandes croix d’or ornées de pierres précieuses; la plupart, des sommes ou des vases de ce métal; quelques-unes, des palliums ou autres choses précieuses. Le moindre des présens dont il gratifia un monastère ornerait avec éclat une basilique métropolitaine. Je voudrais que les ducs et les rois connussent, pour leur exemple et pour leur modèle, de telles choses, et un grand nombre d’autres rapportées, dans cet [p. 420] ouvrage. Les dons les plus agréables furent envoyés à la Normandie par son doux enfant, qui, par une pieuse affection filiale, se hâta de les lui faire parvenir au moment où les temps et la mer sévissaient contre elle avec le plus de rigueur: on était à l’entrée de janvier. Mais elle reçut avec mille fois plus de joie la nouvelle de l’événement dont l’attente l’occupait si vivement; elle n’aurait pas reçu avec tant de plaisir les présens les plus beaux ou les plus doux de l’Arabie. Jamais plus joyeux jour ne brilla pour elle que celui où elle apprit avec certitude que son prince, l’auteur du repos qu’elle goûtait, était devenu roi. Les villes, les châteaux, les villages, les monastères se félicitaient beaucoup de la victoire, et surtout de la couronne qu’il avait obtenue. Un jour d’une sérénité extraordinaire semblait s’être levé tout à coup pour toute la province. Quoique les Normands se regardassent comme privés de leur père commun, puisque sa présence leur manquerait, ils aimaient mieux cependant qu’il en fut ainsi afin qu’il jouît d’une plus haute puissance, et qu’il fût plus en état de les défendre ou de les couvrir de gloire; car la Normande faisait autant de vœux pour son élévation qu’il en faisait pour l’honneur ou les intérêts de la Normandie. Enfin on ne savait s’il aimait mieux sa patrie qu’il n’en était aimé, comme autrefois un pareil doute s’éleva au sujet de César-Auguste et du peuple romain. Et toi aussi, terre d’Angleterre, tu le chérirais, tu l’estimerais au dessus de tous, et, pleine de joie, tu te prosternerais à ses pieds, si ta folie et ton injustice ne t’empêchaient de juger avec plus de raison au pouvoir de quel homme tu es soumise. Laisse là [p. 421] tes préventions, apprends à mieux connaître sa grandeur, et tous les maîtres que tu as eus te paraîtront bien petits en comparaison. L’éclat de son honneur t’ornera des couleurs les plus brillantes. Le très-vaillant roi Pyrrhus apprit par son député que presque tous les habitons de Rome étaient semblables à lui. Cette ville, mère des rois du monde, souveraine et maîtresse de la terre, se réjouirait d’avoir donné le jour à celui qui va régner sur toi, d’être défendue par son bras, gouvernée par sa sagesse, et d’obéir à son empire. Les chevaliers de ce Normand possèdent la Pouille, ont soumis la Sicile, font la guerre à Constantinople, et font trembler les Babyloniens. Canut le Danois a, par une excessive cruauté, égorgé les plus nobles de tes fils, vieux et jeunes, afin de te soumettre à lui et à ses enfans. Celui-ci regrette la mort d’Hérald; bien plus, il a voulu augmenter la puissance de Godwin son père, et, selon sa promesse, lui donner en mariage sa fille, digne de partager le lit d’un empereur. Mais si là-dessus tu n’es pas d’accord avec moi, du moins tu ne peux nier qu’il n’ait soustrait ton cou au joug orgueilleux et cruel d’Hérald. Il a tué cet exécrable tyran, qui t’aurait accablée sous une honteuse et misérable servitude: ce service est regardé chez toutes les nations comme digne de reconnaissance et de gloire. Les salutaires bienfaits dont sa domination te va combler, déposeront plus tard contre ta haine. Le roi Guillaume vivra, oui, il vivra long-temps dans les écrits d’un style peu brillant qu’il nous a plu de composer, afin de révéler clairement à beaucoup de gens ses magnifiques actions. D’ailleurs on voit les plus fameux orateurs, [p. 422] ceux qui sont doués d’une grande éloquence, employer un style simple lorsqu’ils écrivent l’histoire.

Après son couronnement, le roi, avec sagesse, justice et clémence, régla à Londres beaucoup de choses, soit pour l’utilité ou l’honneur de cette ville, soit pour l’avantage de toute la nation et pour le bien des églises du pays. Jamais personne ne sollicita de lui en vain un jugement conforme à l’équité. Presque toujours l’iniquité des rois voile leur avarice du prétexte de venger les crimes, et inflige à l’innocent le supplice pour s’emparer de ses biens; mais lui, jamais il ne condamna personne qu’il n’eût été inique de ne pas le faire, car son esprit était inaccessible à l’avarice comme aux autres passions. Il savait qu’il est de la majesté royale et qu’il convient à un pouvoir illustre de ne rien accepter de contraire à la justice. Avec l’autorité qui lui convenait, il ordonna aussi à ses grands l’équité que leur conseillait son amitié, leur disant qu’il fallait continuellement avoir devant les yeux l’éternel souverain dont la protection les avait fait triompher; qu’il ne fallait pas trop opprimer les vaincus, semblables aux vainqueurs pour la foi chrétienne, de peur que les injustices ne contraignissent à la révolte ceux qu’ils avaient justement soumis; qu’en outre il fallait craindre de déshonorer, par de honteuses actions contre des étrangers, le pays de sa naissance ou de son éducation. Il réprima par de très-sages ordonnances les chevaliers de moyenne noblesse et les simples hommes d’armes. Les femmes étaient à l’abri de la violence à laquelle s’emportent souvent contre elles ceux qui les aiment; et même, pour empêcher l’infamie, ces sortes de délits étaient [p. 423] défendus quand même le consentement de femmes impudiques y aurait donné lieu. Il ne permit pas aux chevaliers de boire beaucoup dans les tavernes parce que l’ivresse enfante ordinairement la dispute, et la dispute le meurtre. Il interdit la sédition, le meurtre et toute espèce de rapine, réprimant les armes par les lois comme les peuples par les armes. Il établit des juges redoutables au commun des chevaliers, et décréta des peines sévères contre les délinquans. Les Normands n’étaient pas plus libres que les Anglais ou les Aquitains de se permettre certaines actions. On propose pour exemple Scipion et d’autres fameux généraux, dont les écrits instruisent sur la discipline militaire; il est facile de trouver dans l’armée du roi Guillaume d’aussi louables, et même de plus glorieux exemples. Mais hâtons-nous de parler d’autre chose, pour ne pas différer long-temps le récit du retour de ce prince attendu avec empressement par la Normandie. Il régla d’une manière peu onéreuse les tributs et tous les revenus qui devaient être versés dans le fisc royal; il ne laissa dans ses Etats aucun refuge aux brigandages, à la violence et aux crimes. Il ordonna que les ports et tous les chemins fussent ouverts aux marchands, et qu’il ne leur fût fait aucune injure. Il n’avait pas approuvé l’élévation de Stigand, qu’il savait n’être pas canonique; mais il jugea plus convenable d’attendre l’avis de l’apostole, que de se hâter de le déposer. D’autres motifs l’engageaient à souffrir et à traiter avec honneur, pour un temps, un homme de si grande autorité parmi les Anglais.

Il méditait d’établir sur le siége métropolitain un homme de sainte vie, de haute renommée, et [p. 424] d’une puissante éloquence dans la parole divine, qui sût prescrire aux évêques suffragans des règles convenables, gouverner le troupeau du Seigneur, et dont le zèle s’appliquât avec vigilance au bien de tous. Il voulait mettre le même ordre dans les autres églises. Tels furent en toutes choses les vertueux commencemens de son règne.

Etant sorti de Londres, il demeura quelques jours à Bercingan g, ville voisine, jusqu’à ce qu’il eût achevé d’opposer quelques barrières à l’inconstance des nombreux et barbares habitans du pays. Il vit d’abord qu’il était nécessaire de réprimer les habitans de Londres. A Bercingan, Edwin et Morcar, fils du très-fameux Algard, et les premiers de presque tous les Anglais, par leur naissance et leur pouvoir, vinrent lui faire hommage, le prièrent de leur pardonner s’ils lui avaient été contraires en quelque chose, et se remirent, eux et tous leurs biens, à sa clémence. Beaucoup de nobles et gens puissans par leurs richesses en firent autant. Parmi eux était le comte Coxon, que son courage et sa bravoure extraordinaires, comme nous l’avons appris, rendirent agréable au roi et à tout bon Normand. Le roi reçut volontiers leurs sermens, comme ils le demandaient, leur accorda généreusement sa faveur, leur rendit tous leurs biens et les traita avec de grands honneurs. De là il marcha plus avant, et se rendit dans les différentes parties du royaume, laissant partout des réglemens avantageux pour lui et les habitans du pays. Partout où il s’avançait chacun déposait les armes. Aucun chemin ne lui fut fermé; de tous côtés accoururent vers lui des gens qui vinrent [p. 425] lui faire soumission ou traiter avec lui. Il avait pour tous des regards clémens, mais plus clémens encore pour le commun peuple. Souvent son visage trahissait l’émotion de son ame, et bien des fois il prononça des ordres de miséricorde à la vue des pauvres et des supplians, ou des mères avec leurs enfans, l’implorant de la voix et du geste.

Il enrichit de terres considérables, et traita comme un de ses plus chers amis Adelin, qu’après la défaite d’Hérald les Anglais s’étaient efforcés d’établir sur le trône, parce qu’il était de la race du roi Edouard; et il prit soin que son jeune âge ne s’affligeât pas trop de ne point posséder le rang auquel il avait été élu. Un grand nombre d’Anglais reçurent de sa libéralité des dons tels qu’ils n’en avaient pas reçu de leurs parens ni de leurs premiers seigneurs. Il confia la garde des châteaux à de vaillans hommes qu’il avait amenés de France, à la fidélité et au courage desquels il se fiait, et y mit avec eux une multitude d’hommes de pied et de cavaliers. Il leur distribua de riches bénéfices, afin qu’ils supportassent avec plus de patience les fatigues et les dangers. Cependant on ne donna rien à aucun Français, qui eût été injustement enlevé à quelque Anglais.

Cantorbéry est une noble et forte ville. Ses habitans et ses voisins sont riches, perfides et audacieux. Eloignée de quatorze mille pas de la mer qui sépare l’Angleterre du Danemarck, elle est à portée de recevoir des Danois de prompts secours. Le roi fit construire une forteresse dans l’intérieur de cette ville et y laissa Guillaume, fils d’Osbern, le premier de son armée, pour commander à sa place par intérim, dans [p. 426] toute la partie occidentale du royaume. Il l’avait reconnu, entre tous les Normands, fidèle envers lui comme un père, soit en paix, soit en guerre, également fameux par son courage et par sa sagesse dans ce qui regardait la paix comme la guerre, et animé d’une grande et pieuse affection envers le souverain du ciel. Il savait que, chéri des Normands, cet homme était la très-grande terreur des Anglais. Depuis son enfance il l’avait aimé entre ses autres familiers, et l’avait élevé à des honneurs en Normandie.

Il confia à son frère Eudes le château de Douvres, avec le pays méridional adjacent, qu’on nomme le pays de Kent, et qui, situé plus près de la France, est pour cela habité par des hommes moins barbares; car ils avaient coutume de commercer avec les Belges. On assure même, d’après le témoignage de l’histoire ancienne, que cette région maritime a été autrefois possédée par les Français, à qui furent ces plaines fertiles, lorsqu’ils y passèrent pour piller et faire la guerre. Ledit Eudes, évêque de Bayeux, était connu pour être très-habile à gouverner les affaires ecclésiastiques et séculières. Sa bonté et sa sagesse sont d’abord attestées par l’église de Bayeux, qu’il a gouvernée et enrichie supérieurement avec beaucoup de zèle; il était jeune par son âge, mais préférable aux vieillards pour la maturité de son esprit; ensuite il fut utile et honorable pour la Normandie. Son habileté et son éloquence brillaient également dans les synodes, où on traitait du culte du Christ, et dans les discussions sur les affaires du siècle. L’opinion publique s’accorde à dire que jamais la France n’en eut de pareil pour la libéralité; son amour pour la justice [p. 427] ne méritait pas moins de louanges. Jamais il ne porta ni ne voulut porter les armes, et cependant il était redoutable aux gens de guerre; car autant qu’il le pouvait sans offenser la religion, lorsque la nécessite l’exigeait, il aidait les combattans par de très-utiles conseils. Il fut uniquement et constamment fidèle au roi, dont il était frère utérin, et qu’il affectionnait avec une telle amitié qu’il ne voulait pas même s’en séparer à la guerre. Il avait reçu de lui et en attendait de grands honneurs. Les Normands et les Anglais lui obéissaient de bon cœur comme à un maître qui leur était très-agréable. Les Anglais n’étaient pas tellement barbares qu’ils ne comprissent que cet évêque, ce gouverneur, méritait d’être craint, respecté et chéri.

Le roi, après ces dispositions pour le soin du royaume, se rendit à Pevensey, lieu que nous trouvons digne d’être nommé, parce que c’est à son port qu’il était abordé pour la première fois au rivage d’Angleterre. Des vaisseaux tout équipés et très-convenablement ornés de voiles blanches, à la manière des anciens, se tenaient prêts à le passer. Ils allaient ramener le plus glorieux triomphateur, et apporter la joie la plus désirée. En cet endroit se rendirent de nombreux chevaliers anglais, parmi lesquels il avait résolu d’emmener avec lui ceux dont il craignait l’infidélité et la puissance, l’archevêque Stigand, Adelin, parent du roi Edouard, les trois comtes, Edwin, Morcar et Guallèwe, et beaucoup d’autres d’une haute noblesse, afin qu’après son départ ils n’excitassent aucun trouble, et que la nation, privée de ses chefs, fût moins en état de se soulever. Enfin, il [p. 428] pensait qu’il devait, par précaution, les retenir entre tous les autres comme otages, parce que leur autorité et leur salut était d’une très-grande importance auprès de leurs voisins et compatriotes. Ils furent ainsi contraints d’obéir avec la plus grande soumission à ses ordres; car, bien qu’ordinairement il demandât ce qu’il desirait, cette fois ils l’entendirent l’exiger. D’ailleurs, ils n’étaient pas traînés comme des prisonniers, mais ils accompagnaient de très-près le roi leur seigneur, ce qui était pour eux un honneur et une faveur éclatante. Son humanité leur avait fait voir qu’on devait espérer de lui tout le bien, et ne craindre de sa part rien de cruel ni d’injuste. Dans ce même port, d’une main généreuse, il distribua des dons aux chevaliers qui retournaient dans leur pays avec lui, et qui dans une si grande expédition l’avaient si fidèlement servi, afin que tous pussent se réjouir d’avoir recueilli avec lui de riches fruits de la victoire. Les vaisseaux ayant levé l’ancre, au milieu de la joie de tous les esprits, un vent et une mer favorables les portèrent vers la terre natale. Cette traversée rendit la mer pendant long-temps paisible, et tous les pirates furent dispersés au loin. On admire avec raison le succès des entreprises, mais leur rapidité les rend encore plus merveilleuses. C’était vers les calendes d’octobre, le jour où l’Eglise célèbre la mémoire de l’archange Michel, qu’incertain du succès de son expédition, Guillaume était parti pour une terre ennemie; ce fut au mois de mars qu’il revint dans le sein de sa patrie. Ce fait exprime mieux ses exploits que ne le pourraient faire nos écrits.