Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 27

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Il s’avança dans un ordre avantageux, faisant porter en avant la bannière que lui avait envoyée l’apostole; il plaça en tête des gens de pied armés de flèches et d’arbalètes, et au second rang d’autres gens de pied, dont il était plus sûr, et qui portaient des cuirasses: le dernier rang fut composé des bataillons de chevaliers, au milieu desquels il se plaça avec son inébranlable force, pour donner de là ses ordres de tous côtés, de la voix et du geste. Si quelque ancien eût décrit l’armée d’Hérald, il aurait dit qu’à son passage les fleuves se desséchaient, les forêts se réduisaient en plaines. En effet, de tous les pays des troupes innombrables s’étaient jointes aux Anglais. Une partie étaient animés par leur attachement pour Hérald, et tous par leur amour pour la patrie, qu’ils voulaient, quoique injustement, défendre contre des étrangers. Le pays des Danois, qui leur était allié, leur avait envoyé de nombreux secours. Cependant, n’osant combattre Guillaume sur un terrain égal, ils se postèrent sur un lieu plus élevé, sur une montagne voisine de la forêt par laquelle ils étaient venus. Alors les chevaux ne pouvant plus servir à rien, tous les gens de pied se tinrent fortement serrés. Le duc et les siens, nullement effrayés par la difficulté du lieu, montèrent peu à peu la colline escarpée. Le terrible son des clairons fit entendre le signal du combat, et de toutes parts l’ardente audace [p. 403] des Normands entama la bataille. Ainsi, dans la discussion d’un procès où il s’agit d’un vol, celui qui poursuit le crime parle le premier. Les gens de pied des Normands, s’approchant donc, provoquèrent les Anglais, et leur envoyèrent des traits et avec eux les blessures et la mort. Ceux-ci leur résistèrent vaillamment, chacun selon son pouvoir. Ils leur lancent des épieus et des traits de diverses sortes, des haches terribles et des pierres attachées à des morceaux de bois. Vous auriez cru voir aussitôt les nôtres écrasés, comme sous un poids mortel. Les chevaliers viennent après, et de derniers qu’ils étaient passent au premier rang. Honteux de combattre de loin, le courage de ces guerriers les anime à se servir de l’épée. Les cris perçans que poussent les Normands et les barbares est étouffé par le bruit des armes et les gémissemens des mourans. On combat ainsi des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force; mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé, qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils présentent, et de plus par leurs armes, qui trouvaient facilement chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux qui osent les attaquer l’épée à la main. Ils blessent aussi ceux qui leur lancent des traits de loin. Voilà qu’effrayés par cette férocité, les gens de pied et les chevaliers bretons tournent le dos, ainsi que tous les auxiliaires qui étaient à l’aile gauche; presque toute l’armée du duc recule: ceci soit dit sans offenser les [p. 404] Normands, la nation la plus invincible. L’armée de l’empereur romain, où combattaient les soldats des rois habitués à vaincre sur terre et sur mer, a fui plus d’une fois, à la nouvelle vraie ou fausse du trépas de son chef. Les Normands crurent que leur duc et seigneur avait succombé. Ils ne se retirèrent donc point par une fuite honteuse, mais tristes, car leur chef était pour eux un grand appui.

Le prince, voyant qu’une grande partie de l’armée ennemie s’était jetée à ]a poursuite des siens en déroute, se précipita au-devant des fuyards, et les arrêta en les frappant ou les menaçant de sa lance. La tête nue et ayant ôté son casque, il leur cria: « Voyez-moi tous. Je vis et je vaincrai, Dieu aidant. Quelle démence vous pousse à la fuite? Quel chemin s’ouvrira à votre retraite? Vous vous laissez repousser et tuer par ceux que vous pouvez égorger comme des troupeaux. Vous abandonnez la victoire et une gloire éternelle, pour courir à votre perte, et à une perpétuelle infamie. Si vous fuyez, aucun de vous n’échappera à la mort. » Ces paroles ranimèrent leur courage. Ils s’avança lui-même à leur tête, frappant de sa foudroyante épée, et défit la nation ennemie, qui méritait la mort par sa rébellion contre lui, son roi. Les Normands enflammés d’ardeur, enveloppèrent plusieurs mille hommes qui les avaient poursuivis, et les taillèrent en pièces en un moment, en sorte que pas un n’échappa. Vivement encouragés par ce succès, ils attaquèrent la masse de l’armée, qui, pour avoir éprouvé une grande perte, n’en paraissait pas diminuée. Les Anglais combattaient avec courage et de toutes leurs forces, tâchant surtout de [p. 405] ne point ouvrir de passage à ceux qui voulaient fondre sur eux pour les entamer. L’énorme épaisseur de leurs rangs empêchait presque les morts de tomber: cependant le fer des plus intrépides guerriers s’ouvrit bientôt un chemin dans différens endroits. Ils furent suivis des Manceaux, des Français, des Bretons, des Aquitains, et des Normands, qui l’emportaient par leur courage. Un Normand, jeune guerrier, Robert, fils de Roger de Beaumont, neveu et héritier, par sa sœur Adeline, de Hugues comte de Meulan, se trouvant ce jour-là, pour la première fois, à une bataille, fit des exploits dignes d’être éternisés par la louange. A la tête d’une légion qu’il commandait à l’aile droite, il fondit sur les ennemis avec une impétueuse audace et les renversa. Il n’est pas en notre pouvoir, et l’objet que nous nous sommes proposé ne nous permet pas de raconter, comme elles le méritent, les actions de courage de chacun en particulier. Celui qui excellerait par sa facilité à décrire, et qui aurait été témoin de ce combat par ses propres yeux, trouverait beaucoup de difficulté à entrer dans tous les détails. Nous nous hâtons d’arriver au moment où terminant l’éloge du comte Guillaume, nous raconterons la gloire du roi Guillaume.

Les Normands et les auxiliaires, réfléchissant qu’ils ne pourraient vaincre, sans essuyer de très-grandes pertes, une armée peu étendue et qui résistait en masse, tournèrent le dos, feignant adroitement de fuir. Ils se rappelaient comment, peu auparavant, leur fuite avait été l’occasion de leur victoire. Les barbares, avec l’espoir du succès, éprouvèrent [p. 406] une vive joie: s’excitant à l’envi, ils poussent des cris d’allégresse, accablent les nôtres d’injures, et les menacent de fondre tout aussitôt sur eux. Quelques mille d’entre eux osèrent, comme auparavant, courir, comme s’ils eussent volé, à la poursuite de ceux en fuite. Tout à coup les Normands, tournant leurs chevaux, les cernèrent et les enveloppèrent de toutes parts, et les taillèrent en pièces sans en épargner aucun. S’étant deux fois servis de cette ruse avec le même succès, ils attaquèrent le reste avec une plus grande impétuosité. Cette armée était encore effrayante et très-difficile à envelopper. Il s’engage un combat d’un nouveau genre; l’un des partis attaque par des courses et divers mouvemens, l’autre comme fixé sur la terre ne fait que supporter les coups. Les Anglais faiblissent, et comme avouant leur crime par leur défaite, en subissent le châtiment. Les Normands lancent des traits, frappent et percent. Le mouvement des morts qui tombent paraît plus vif que celui des vivans. Ceux qui sont blessés légèrement ne peuvent s’échapper à cause du grand nombre de leurs compagnons, et meurent étouffés dans la foule. Ainsi concourut la fortune au triomphe de Guillaume.

A ce combat se trouvèrent Eustache, comte de Boulogne; Guillaume, fils de Richard, comte d’Evreux; Geoffroi, fils de Rotrou, comte de Mortain; Guillaume, fils d’Osbern; Aimeri, gouverneur de Thouars; Gautier Giffard, Hugues de Montfort, Raoul de Toëni, Hugues de Grandménil, Guillaume de Warenne, et un grand nombre d’autres guerriers, les plus fameux par leur courage à la [p. 407] guerre, et dont les noms devraient être rangés dans les annales de l’histoire parmi ceux des plus valeureux. Guillaume, leur chef, les surpassait tellement en force comme en sagesse, qu’on pourrait, à juste titre, le préférer ou le comparer aux anciens généraux de la Grèce et de Rome, tant vantés dans les livres. Il conduisit supérieurement cette bataille, arrêtant les siens dans leur fuite, ranimant leur vaillance, et partageant leurs dangers; il les appela pour qu’ils le suivissent, plus souvent qu’il ne leur ordonna d’aller en avant; d’où l’on doit comprendre clairement que sa valeur les devançait toujours dans la route en même temps qu’elle leur donnait le courage. A la vue seule de cet admirable et terrible chevalier, une grande partie des ennemis perdirent le cœur sans avoir reçu de blessures. Trois chevaux tombèrent percés sous lui, trois fois il sauta hardiment à terre, et ne laissa pas long-temps sans vengeance la mort de son coursier. C’est alors qu’on put voir son agilité et sa force de corps et d’ame. Son glaive rapide traverse avec fureur les écus, les casques et les cuirasses; il frappe plusieurs guerriers de son bouclier. Ses chevaliers, le voyant ainsi combattre à pied, sont saisis d’admiration, et la plupart, accablés de blessures, reprennent courage. Quelques-uns, perdant leurs forces avec leur sang, appuyés sur leur bouclier, combattent encore vaillamment; et plusieurs ne pouvant faire davantage, animent de la voix et du geste leurs compagnons à suivre hardiment le duc, et à ne pas laisser échapper la victoire d’entre leurs mains. Guillaume en secourut et sauva lui-même un grand nombre.

[p. 408] Guillaume n’aurait pas craint de se battre en combat singulier avec Hérald, que les poètes comparent à Hector ou à Turnus, pas plus qu’Achille ne craignit de se battre avec Hector, ou Enée avec Turnus. Tydée eut recours à un rocher contre cinquante hommes qui lui dressaient des embûches; Guillaume, son égal, et non d’une race inférieure, seul en affronta mille. Les auteurs de la Thébaïde ou de l’Enéide, qui selon les règles de la poésie exagèrent encore dans leurs livres les grandes actions qu’ils chantent, feraient sur les exploits de cet homme un plus digne ouvrage, dans lequel les éloges seraient véridiques et justement grands. Certes, si leurs vers répondaient à la dignité du sujet, dans la beauté de leur style, ils l’éleveraient au rang des dieux. Mais notre modeste prose, dont le but est d’exposer humblement aux yeux des rois sa piété pour le culte du vrai Dieu, qui seul est Dieu depuis l’éternité jusqu’à la fin des siècles et au delà, doit terminer le vrai et court récit de ce combat, dans lequel le duc vainquit avec autant de force que de justice.

Le jour étant déjà sur son déclin, les Anglais virent bien qu’ils ne pouvaient tenir plus long-temps contre les Normands. Ils savaient qu’ils avaient perdu un grand nombre de leurs troupes, que le roi, deux de ses frères, et plusieurs grands du royaume avaient péri, que tous ceux qui restaient étaient presque épuisés, et qu’ils n’avaient aucun secours à attendre. Ils virent les Normands, dont le nombre n’était pas fort diminué, les presser avec plus de violence qu’au commencement, comme s’ils eussent pris en combattant de nouvelles forces. Effrayés aussi par l’implacable [p. 409] valeur du duc qui n’épargnait rien de ce qui lui résistait, et de ce courage qui ne savait se reposer qu’après la victoire, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent, les uns à cheval, quelques-uns à pied, une partie par les chemins, presque tous par des lieux impraticables; quelques-uns, baignés dans leur sang, essayèrent en vain de se relever, d’autres se relevèrent, mais furent incapables de fuir. Le desir ardent de se sauver donna à quelques-uns la force d’y parvenir. Un grand nombre expirèrent dans le fond des forêts, et ceux qui les poursuivaient en trouvèrent plusieurs étendus sur les chemins. Les Normands, quoique sans aucune connaissance du pays, les poursuivaient avec ardeur, et, frappant les rebelles dans le dos, mettaient la dernière main à cette heureuse victoire. Plusieurs d’entre eux, renversés à terre, reçurent la mort sous les pieds des chevaux. Cependant le courage revint aux fuyards, qui avaient trouvé pour renouveler le combat le lieu le plus favorable: c’était une vallée escarpée et remplie de fossés. Cette nation, qui descendait des antiques Saxons, les hommes les plus féroces, fut toujours naturellement disposée aux combats; et ils n’avaient pu reculer que sous le poids d’une très-grande valeur. Ils avaient récemment vaincu avec une grande facilité le roi de Norwège, soutenu, par une vaillante et nombreuse armée.

Le duc, qui conduisait les étendards vainqueurs, voyant ces cohortes rassemblées en un moment, ne se détourna pas de son chemin, et tint ferme, quoiqu’il s’imaginât que c’était un nouveau secours qui arrivait à ses ennemis; et plus terrible armé seulement [p. 410] d’un débris de sa lance que ceux qui dardent de longs javelots, il rappela d’une voix mâle le comte Eustache, qui prenait la fuite avec cinquante chevaliers, et voulait donner le signal de la retraite. Celui-ci revenant se pencha familièrement à l’oreille du duc, et le pressa de s’en retourner, lui prédisant une mort prochaine s’il allait plus loin. Pendant qu’il lui parlait, Eustache fut frappé entre les épaules d’un coup dont la violence fut aussitôt prouvée par le sang qui lui sortit du nez et de la bouche, et il s’échappa à demi-mort avec l’aide de ses compagnons. Le duc, au dessus de toute crainte et de toute lâcheté, attaqua et renversa ses ennemis. Dans ce combat périrent quelques-uns des plus nobles Normands à qui la difficulté du lieu ne permit pas de déployer toute leur valeur. La victoire ainsi remportée, le duc retourna vers le champ de bataille, où témoin du carnage il ne put le voir sans pitié, quoique les victimes fussent des impies, et qu’il soit beau, glorieux et avantageux de tuer un tyran. La terre était couverte au loin de la fleur de la noblesse et de la jeunesse anglaise souillée de sang. Les deux frères du roi furent trouvés auprès de lui. Lui-même, dépouillé de toute marque d’honneur, fut reconnu, non à sa figure mais à quelques signes, et porté dans le camp du duc, qui confia sa sépulture à Guillaume surnommé Mallet, et non à sa mère, qui offrait pour le corps de son cher fils un égal poids d’or. Le duc savait, en effet, qu’il ne convenait pas de recevoir de l’or par un tel commerce. Il jugea indigne d’être enseveli selon le vœu de sa mère celui dont l’excessive cupidité était cause qu’une quantité innombrable de [p. 411] gens gisaient sans sépulture. On dit par raillerie qu’il fallait enterrer Hérald en un lieu où il pût garder la mer et le rivage dont en sa fureur il avait voulu fermer l’accès.

Quant à nous, Hérald, nous ne t’insultons pas, mais avec le pieux vainqueur qui pleura ta ruine, nous avons pitié de toi, et nous pleurons sur ton sort. Un juste succès t’a abattu; tu as été, comme tu le méritais, étendu dans ton sang; tu as pour tombeau le rivage, et tu seras en abomination aux générations futures et des Anglais et des Normands. Ainsi ont coutume de crouler ceux qui croient à un souverain pouvoir, à un souverain bonheur dans le monde. Pour être souverainement heureux ils s’emparent de la puissance, et s’efforcent de retenir par la guerre ce qu’ils ont usurpé. Tu t’es souillé du sang de ton frère, dans la crainte que sa grandeur ne diminuât ta puissance. Ensuite tu t’es précipité en furieux vers une autre guerre fatale à ta patrie, que tu sacrifiais à la conservation de la dignité royale. Tu as donc été entraîné dans la ruine par toi-même préparée. Voilà, tu ne brilles plus de la couronne que tu avais traîtreusement usurpée; tu ne sièges plus sur le trône où tu étais monté avec orgueil. La fin que tu as subie montre s’il est vrai que tu fus élevé au trône par Edouard dans les derniers momens de sa vie. Une comète, la terreur des rois, brillant après le commencement de ta grandeur, fut le présage de ta perte.

Mais laissons ces funestes présages, et parlons du bonheur que prédit la même étoile. Agamemnon, roi des Grecs, aidé du secours d’un grand nombre de chefs et de rois, parvint avec peine, par la ruse, à [p. 412] détruire, la dixième année du siége, la seule ville de Priam. Les poètes cependant attestent les talens et la bravoure de ses guerriers. De même Rome, arrivée à sa plus haute puissance et voulant commander au monde entier, mit plusieurs années à subjuguer des villes. Le duc Guillaume, avec les troupes de la Normandie et sans de nombreux secours étrangers, soumit en un seul jour, de la troisième heure au soir, toutes les villes de l’Angleterre. Si elles avaient été défendues par les remparts de Troie, le bras et l’habileté d’un tel homme les eussent bientôt renversées. Le vainqueur eût pu sur-le-champ marcher vers le trône royal, se poser la couronne sur la tête, accorder comme butin à ses chevaliers les richesses du pays, égorger les puissans, ou les envoyer en exil. Il aima mieux agir avec modération, et commander avec clémence; car tout jeune encore il s’était accoutumé à donner à ses triomphes l’ornement de la modération.

Il eût été juste que les loups et les vautours dévorassent les chairs de ces Anglais, qui, par une telle injustice, s’étaient précipités dans la mort, et que les champs demeurassent ensevelis sous leurs os sans sépulture; mais un tel supplice lui parut trop cruel. Il accorda à ceux qui voulaient les relever pour les enterrer la liberté de le faire. Ayant fait ensevelir les siens, et ayant laissé une garde à Hastings avec un brave commandant, il s’approcha de Romney, et punit à son gré la perte de ses gens qui, égarés de ce côté, avaient été attaqués et défaits par ce peuple féroce avec beaucoup de dommages de part et d’autre.

De là il marcha vers Douvres où il avait appris [p. 413] qu’une innombrable quantité de peuples s’était réunie. Ce lieu paraissait inexpugnable; mais les Anglais, frappés de terreur à son approche, n’eurent plus de confiance ni dans les fortifications de l’art ou de la nature, ni dans le nombre de leurs troupes. Ce château est situé sur un rocher voisin de la mer, et qui, naturellement escarpé de toutes parts et taillé à pic encore par les travaux des hommes, s’élève comme un mur perpendiculaire à la hauteur d’une portée de flèche. Ce côté est baigné par les flots de la mer. Comme les habitans se préparaient à se rendre humblement, des hommes d’armes de notre armée, poussés par le desir du butin, mirent le feu au château. La flamme volant avec la légèreté qui lui est propre, eut bientôt envahi presque tout. Le duc ne voulut point voir souffrir de dommages à ceux qui avaient commencé à traiter avec lui pour se rendre; il donna une somme pour faire rétablir les édifices, et dédommagea des autres pertes. Il eût ordonné de punir sévèrement les auteurs de cet incendie, si la bassesse de leur condition et leur grand nombre ne les eussent dérobés à ses yeux. Le château lui ayant été remis, il y fit ajouter pendant huit jours les fortifications qui manquaient. L’usage de l’eau et des viandes fraîches donnèrent aux chevaliers une dysenterie dont plusieurs moururent, et dont beaucoup furent extrêmement affaiblis et coururent grand risque de perdre la vie; mais ces malheurs n’abattirent pas le courage du duc. Il laissa aussi dans ce château une garnison, avec ceux qui étaient malades de la dysenterie, et marcha pour dompter les ennemis qu’il avait vaincus. Les habitans de Cantorbéry vinrent d’eux-mêmes au devant de lui non loin de [p. 414] Douvres, lui jurèrent fidélité, et lui donnèrent des otages. La puissante métropole trembla de frayeur, et de peur que sa résistance ne fut suivie d’une ruine entière, elle se hâta de se soumettre pour obtenir sa conservation. Le jour suivant, étant arrivé à la Tour rompue, le duc y campa, et dans ce lieu une très-grave indisposition de son corps frappa d’une égale maladie l’ame de ses compagnons. Occupé du bien public, et dans la crainte que l’armée ne manquât des choses nécessaires, il ne voulut point s’arrêter à se soigner, quoique le retour de cet excellent duc à la santé fût l’avantage comme le très-grand desir de tous.

Cependant Stigand, archevêque de Cantorbéry, qui, élevé par ses richesses et sa dignité, avait aussi par ses conseils beaucoup de puissance auprès des Anglais, uni aux fils d’Algard et d’autres grands, menaçait de livrer bataille à Guillaume. Ils avaient établi roi Edgar Adelin, jeune enfant, de la noble race du roi Edouard, car leur principal désir était de n’avoir point pour souverain un étranger. Mais celui qui devait être leur maître, s’approchant hardiment, s’arrêta non loin de Londres, dans un endroit où il apprit qu’ils s’assemblaient le plus souvent. Cette ville est arrosée par le fleuve de la Tamise, qui en forme un port de mer, où arrivent les richesses des pays étrangers. Ses seuls citoyens suffisent pour fournir une nombreuse et fameuse milice. En ce moment des troupes d’hommes de guerre arrivaient en foule, et, quoique d’une très-grande étendue, à peine les pouvait-elle contenir. Cinq cents chevaliers normands envoyés en avant forcèrent courageusement à tourner le dos et à se réfugier dans les murs des [p. 415] troupes qui avaient fait une sortie contre eux. Ce nombreux carnage fut suivi d’un incendie; car ils brûlèrent tous les édifices qu’ils trouvèrent en deçà du fleuve, afin de frapper à la fois d’une double calamité l’orgueilleuse férocité de leurs ennemis. Le duc s’étant ensuite avancé sans opposition, et ayant passé la Tamise, à un gué et sur un pont en même temps, arriva à Wallingford.

Le pontife métropolitain, Stigand, s’étant rendu vers lui, se remit entre ses mains, lui jura fidélité, et déposa Adelin, qu’il avait élu sans réflexion. Ayant poursuivi sa route, aussitôt que le duc fut en vue de Londres, les grands de la ville allèrent au devant de lui, se remirent en son pouvoir, eux et toute la ville, comme l’avaient fait auparavant les habitans de Cantorbéry, et lui amenèrent des otages en aussi grand nombre et de telle qualité qu’il voulut. Ensuite les évêques et les autres grands le prièrent d’accepter la couronne, disant qu’ils étaient habitués à obéir à un roi, et qu’ils voulaient avoir un roi pour maître. Le duc consultant ceux des Normands de sa suite dont il avait éprouvé la sagesse aussi bien que la fidélité, leur découvrit les principales raisons qui le dissuadaient de céder aux prières des Anglais. Les affaires étaient encore dans le trouble, quelques gens se soulevaient, et il desirait la tranquillité du royaume plutôt que la couronne. D’ailleurs si Dieu lui accordait cet honneur, il voulait que sa femme fût couronnée avec lui; et enfin il ne faut jamais se trop hâter lorsqu’on veut arriver jusqu’au faîte. Il n’était certainement pas dominé du desir de régner; il connaissait la sainteté des engagemens du mariage, et les chérissait saintement. Ses [p. 416] familiers lui conseillèrent au contraire d’accepter la couronne, sachant que c’était le vœu unanime de toute l’armée, quoique cependant ils trouvassent ses raisons très-louables, et reconnussent qu’elles découlaient d’une profonde sagesse.