Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 26

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Il s’était récemment uni d’amitié avec Henri, empereur des Romains, fils de l’empereur Henri, et neveu de l’empereur Conrad, et par un édit duquel l’Allemagne devait, à sa demande, marcher à son secours contre quelque ennemi que ce fût. Suénon, roi des Danois, lui promit aussi, par des députations, de lui être fidèle; mais il se montra ami et allié de ses ennemis, comme on le verra dans la suite en lisant le récit des pertes qu’éprouva ce roi. Cependant Hérald, tout prêt à livrer combat soit sur mer soit sur terre, couvrit le rivage de lances et d’une innombrable armée, et fit cauteleusement passer des espions sur le continent. L’un d’eux ayant été pris et s’efforçant, selon l’ordre qu’il avait reçu, de couvrir d’un prétexte le motif de sa venue, le duc manifesta par ces paroles la grandeur de son esprit: « Hérald, dit-il, n’a pas besoin de perdre son or et son argent à acheter la fidélité et l’adresse de toi et de plusieurs autres, pour que vous veniez avec fourberie nous observer: un indice plus certain qu’il ne le voudrait, et plus sûr qu’il ne le pense, l’instruira de mes desseins et de mes apprêts; c’est ma présence. Rapportez-lui ce message qu’il n’éprouvera aucun dommage de notre part, et qu’il terminera tranquillement le reste de sa vie, s’il ne me voit, dans l’espace d’un an, dans le lieu où il [p. 390] espère trouver le plus de sûreté pour sa personne. » Les grands de la Normandie furent saisis de surprise à une promesse si hardie, et un grand nombre ne cachèrent pas leur défiance. Ils exagéraient dans des discours dictés par la timidité les forces d’Hérald; et rabaissant les leurs, ils disaient qu’il possédait en abondance des trésors qui lui servaient à gagner à son parti les ducs et de puissans rois, même une flotte nombreuse, et des hommes très-expérimentés dans l’art de la navigation, et très-fréquemment éprouvés par des dangers et des combats maritimes; enfin que son pays l’emportait beaucoup sur le leur par le nombre des troupes aussi bien que par les richesses. Qui pourrait espérer, disaient-ils, que les vaisseaux seront terminés pour l’époque fixée, ou, s’ils le sont, que dans l’espace d’un an on trouvera assez de rameurs? Qui ne craindra que cette nouvelle expédition ne change en toute sorte de misères l’état si florissant du pays? Qui pourrait affirmer que les forces de l’empereur romain ne succomberaient pas sous de telles difficultés? Mais le duc releva leur confiance par ces mots: « Nous connaissons, dit-il, la sagesse d’Hérald; il veut nous épouvanter, mais il accroît nos espérances. En effet, il dépensera ses biens, et dissipera son or inutilement et sans affermir son pouvoir. Il n’est pas doué d’une assez grande force d’esprit pour oser promettre la moindre des choses de ce qui m’appartient, tandis que j’ai le droit de promettre et d’accorder également et ce qui est à moi et ce qu’on dit lui appartenir. Sans aucun doute il sera vainqueur celui qui peut donner et ses propres biens et ceux que possèdent son ennemi. La flotte [p. 391] ne nous embarrassera pas, et nous aurons bientôt le plaisir de la voir en état. Qu’ils aient de l’expérience, je le veux; nous en acquerrons avec plus de bonheur. C’est le courage des guerriers plutôt que leur nombre qui détermine le sort des combats. D’ailleurs, Hérald combattra pour la défense de ce qu’il a usurpé, et nous, nous demandons ce que nous avons reçu en don, ce que nous avons acquis par nos bienfaits. Cette confiance supérieure de notre part, repoussant tous les dangers, nous procurera le plus joyeux triomphe, l’honneur le plus éclatant et la plus glorieuse renommée. »

En effet, cet homme sage et catholique était assuré que la toute-puissance de Dieu, qui ne veut rien d’injuste, ne permettrait pas la ruine de la cause légitime, surtout lorsqu’il considérait qu’il ne s’était pas tant appliqué à étendre sa puissance et sa gloire qu’à purifier la foi chrétienne en ce pays. Déjà toute la flotte soigneusement préparée avait été poussée par le souffle du vent de l’embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait long-temps attendu un vent favorable pour la traversée, vers le port de Saint-Valéry. Ce prince, que ne pouvaient abattre ni le retard causé par les vents contraires, ni les terribles naufrages, ni la fuite timide d’un grand nombre d’hommes qui lui avaient promis fidélité, plein d’une louable confiance, s’abandonna à la protection céleste en lui adressant des vœux, des dons et des prières. Combattant l’adversité par la prudence, il cacha autant qu’il put la mort de ceux qui avaient péri dans les flots, en les faisant ensevelir secrètement, et soulagea l’indigence en augmentant chaque jour les vivres. C’est ainsi que, par [p. 392] différentes exhortations, il rappela ceux qui étaient épouvantés, et ranima les moins hardis. S’armant de saintes supplications pour obtenir que des vents contraires fissent place aux vents favorables, il fit porter hors de la basilique le corps du confesseur Valéry, très-aimé de Dieu. Tous ceux qui devaient l’accompagner assistèrent à cet acte pieux d’humilité chrétienne. Enfin souffla le vent si long-temps attendu. Tous rendirent grâce au Ciel de la voix et des mains; et tous en tumulte s’excitant les uns les autres, on quitte la terre avec la plus grande rapidité, et on commence avec la plus vive ardeur le périlleux voyage. Il règne parmi eux un tel mouvement, que l’un appelle un homme d’armes, l’autre son compagnon, et que la plupart, ne se souvenant ni de leurs vassaux, ni de leurs compagnons, ni des choses qui leur sont nécessaires, ne pensent qu’à ne pas être laissés à terre et à se hâter de partir. L’ardent empressement du duc réprimande et presse de monter sur les vaisseaux ceux qu’il voit apporter le moindre retard. Mais de peur qu’atteignant avant le jour le rivage vers lequel ils voguent, ils ne courent le risque d’aborder à un port ennemi ou peu connu, il ordonne par la voix du héraut que lorsque tous les vaisseaux auront gagné la haute mer, ils s’arrêtent un peu dans la nuit, et jettent l’ancre non loin de lui, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une lampe au haut de son mât, et qu’aussitôt alors le son de la trompette donne le signal du départ. L’antique Grèce rapporte qu’Agamemnon, fils d’Atrée, alla avec mille vaisseaux venger l’outrage du lit fraternel; nous pouvons assurer aussi que Guillaume alla conquérir le diadême royal avec une flotte [p. 393] nombreuse. Elle raconte encore, parmi ses fables, que Xerxès joignit par un pont de vaisseaux les villes de Sestos et d’Abydos que séparait la mer; nous publions, et c’est avec vérité, que Guillaume réunit sous le gouvernail de son pouvoir l’étendue du territoire de la Normandie et de l’Angleterre. Nous croyons qu’on peut égaler et même préférer pour la puissance, à Xerxès qui fut vaincu, et dont la flotte fut détruite par le courage d’un petit nombre d’ennemis, Guillaume que ne vainquit jamais personne, qui orna son pays de glorieux trophées, et l’enrichit d’illustres triomphes.

Dans la nuit, après s’être reposés, les vaisseaux levèrent l’ancre. Celui qui portait le duc, voguant avec plus d’ardeur vers la victoire, eut bientôt, par son extrême agilité, laissé derrière lui les autres, obéissant par la promptitude de sa course à la volonté de son chef. Le matin, un rameur ayant reçu l’ordre de regarder du haut du mât s’il apercevait des navires venir à la suite, annonça qu’il ne s’offrait à sa vue rien autre chose que la mer et les cieux. Aussitôt le duc fit jeter l’ancre, et de peur que ceux qui l’accompagnaient ne se laissassent troubler par la crainte et la tristesse, plein de courage, il prit, avec une mémorable gaîté, et comme dans une salle de sa maison, un repas abondant où ne manquait point le vin parfumé, assurant qu’on verrait bientôt arriver tous les autres, conduits par la main de Dieu, sous la protection de qui il s’était mis. Le chantre de Mantoue, qui mérita le titre de prince des poètes par son éloge du Troyen Enée, le père et la gloire de l’ancienne Rome, n’aurait pas trouvé indigne de lui de rapporter l’habileté et la tranquillité qui [p. 394] présidèrent à ce repas. Le rameur ayant regardé une seconde fois, s’écria qu’il voyait venir quatre vaisseaux, et à la troisième fois il en parut un si grand nombre que la quantité innombrable de mâts, serrés les uns près des autres, leur donnait l’apparence d’une forêt. Nous laissons à deviner à chacun en quelle joie se changea l’espérance du duc, et combien il glorifia du fond du cœur la miséricorde divine. Poussé par un vent favorable, il entra librement avec sa flotte, et sans avoir à combattre aucun obstacle, dans le port de Pévensey. Hérald s’était retiré dans le pays d’York pour faire la guerre à son frère Tostig et à Hérald, roi de Norwège. Il ne faut pas s’étonner que son frère, animé par ses injustices, et jaloux de reconquérir ses biens envahis, eût amené contre Hérald des troupes étrangères. Bien différent pour les mœurs de ce frère souillé de luxure, de cet homicide cruel, orgueilleux de ses richesses, fruits du pillage, et ennemi de la justice et du bien, comme Tostig ne l’égalait pas par les armes, il le combattait par les vœux et ses conseils. Une femme, d’une mâle sagesse, connaissant et pratiquant tout ce qu’il y a d’honnête, voulut voir les Anglais gouvernés par Guillaume, homme prudent, juste et courageux, que le choix du roi Edouard, son mari, avait établi pour son successeur comme s’il eût été son fils.

Les Normands, ayant avec joie abordé au rivage, s’emparèrent d’abord des fortifications de Pévensey, et ensuite de celles d’Hastings, pour en faire un lieu de refuge et de défense pour leurs vaisseaux. Marius et le grand Pompée, qui tous deux se distinguèrent et méritèrent le triomphe par leur courage [p. 395] et leur habileté, l’un pour avoir amené à Rome Jugurtha enchaîné, et l’autre pour avoir forcé Mithridate à s’empoisonner, lorsqu’ils étaient dans un pays ennemi à la tête de toutes leurs forces, craignaient lâchement de s’exposer aux dangers en se séparant du gros de l’armée avec une seule légion. Leur coutume, et c’est celle des généraux, était d’envoyer des espions, et non d’aller eux-mêmes à la découverte, conduits en ceci par le desir de conserver leur vie plutôt que soigneux d’assurer à l’armée la continuation de leurs soins. Guillaume, accompagné seulement de vingt-cinq chevaliers, alla lui même, plein de courage, reconnaître les lieux et les habitans, et revenant à pied, à cause de la difficulté des chemins, tout en en riant lui-même, et quoique le lecteur en puisse rire aussi, il mérita de sérieuses louanges, en portant sur son épaule, attachée avec la sienne, la cuirasse d’un de ceux qui l’accompagnaient, Guillaume, fils d’Osbern, renommé cependant pour sa force et son courage; le duc le soulagea du poids de ce fer.

Un riche habitant de ce pays, Normand de nation, Robert, fils de la noble dame Guimare, envoya à Hastings, au duc, son seigneur et son parent, un message conçu en ces termes: « Le roi Hérald ayant livré bataille à son propre frère et au roi de Norwège, qui passait pour le plus fort guerrier qu’il y eût sous le ciel, les a tués tous deux dans un combat, et a détruit leurs nombreuses armées. Animé par ce succès, il revient promptement vers toi, à la tête d’une armée innombrable et pleine de force, contre laquelle les tiens ne vaudront pas plus qu’autant de vils chiens. Tu passes pour un homme sage, et [p. 396] jusqu’ici tu as tout fait avec prudence, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. Maintenant travaille à aviser et pourvoir à ta sûreté; prends garde que ta témérité ne te précipite dans un danger d’où tu ne puisses sortir. Je te le conseille, reste dans tes retranchemens, et abstiens-toi d’en venir aux mains à présent. »

Le duc répondit à l’envoyé: « Rapporte à ton maître, pour le message par lequel il veut que je sois sur mes gardes, ces paroles et ma reconnaissance, quoiqu’il eût été convenable de m’en avertir sans injure. Je ne voudrais point me mettre à l’abri dans une retraite fortifiée, je combattrai Hérald le plus promptement possible; et je n’hésiterai point, si la volonté divine ne s’y oppose pas, n’eussé-je avec moi que dix mille hommes tels que les soixante mille que j’ai amenés, à aller l’écraser, lui et les siens, avec la force des miens. »

Un certain jour, comme le duc visitait les postes de garde de la flotte, et se promenait près des navires, on lui annonça la présence d’un moine envoyé par Hérald. Aussitôt il se rendit auprès de lui, et lui tint ingénieusement ce discours. « Je tiens de très près à Guillaume, comte de Normandie, et c’est moi qui lui sers ses repas. Ce n’est que par moi que tu pourras avoir la faculté de lui parler. Raconte-moi le message que tu apportes; je le lui ferai facilement connaître, car personne ne lui est plus cher que moi. Ensuite, par mes soins, tu iras aisément l’entretenir à ta volonté. » Le moine lui ayant révélé le message, le duc le fit aussitôt recevoir dans une maison, et traiter avec une soigneuse humanité. [p. 397] Pendant ce temps, il délibéra en lui-même et avec les siens sur la réponse qu’il devait faire au message.

Le lendemain, assis au milieu de ses grands, il fit appeler le moine, et lui dit: « C’est moi qui suis Guillaume, prince des Normands, par la grâce de Dieu. Répète maintenant en présence de ceux-ci ce que tu m’as rapporté hier. » Le messager parla ainsi: « Voici ce que le roi Hérald vous fait savoir. Vous êtes entré sur son territoire; il ne sait dans quelle confiance et par quelle témérité. Il se souvient bien que le roi Edouard vous établit d’abord héritier du royaume d’Angleterre, et que lui-même en Normandie vous a porté l’assurance de cette succession. Mais il sait aussi que, selon le droit qu’il en avait, le même roi, son seigneur, lui fit, à ses derniers instans, le don du royaume; et depuis le temps où le bienheureux Augustin vint dans ce pays, ce fut une coutume générale de cette nation de regarder comme valables les donations faites aux derniers momens. C’est pourquoi il vous demande à juste titre que vous vous en retourniez de ce pays avec les vôtres. Autrement il rompra l’amitié et tous les traités qu’il a lui-même conclus avec vous en Normandie, et il vous laisse entièrement le choix. »

Après avoir entendu le message d’Hérald, le duc demanda au moine s’il voulait conduire en sûreté son envoyé auprès de ce prince. Le moine lui promit qu’il prendrait, autant de soin de la sûreté de son député que de la sienne propre. Aussitôt le duc chargea un moine de Fécamp de rapporter promptement ces paroles à Hérald. « Ce n’est point avec témérité et injustice, mais délibérément et conduit par la justice, [p. 398] que je suis passé dans ce pays, dont mon seigneur et mon parent, le roi Edouard, à cause des honneurs éclatans et des nombreux bienfaits dont moi et mes grands nous l’avons comblé, ainsi que son frère et ses gens, m’a constitué héritier, comme l’avoue Hérald lui-même. Il me croyait aussi, de tous ceux qui lui étaient alliés par la naissance, le meilleur et le plus capable, ou de le secourir tant qu’il vivrait, ou de gouverner son royaume après sa mort; et ce choix ne fut point fait sans le consentement de ses grands, mais par le conseil de l’archevêque Stigand, du comte Godwin, du comte Lefrie, et du comte Sigard, qui prêtèrent serment de la main de me recevoir pour seigneur après la mort d’Edouard, jurant qu’ils ne chercheraient nullement pendant sa vie à s’emparer de ce pays pour m’en ôter la possession. Il me donna pour otages le fils et le neveu de Godwin. Enfin il envoya vers Hérald lui-même en Normandie, afin que, présent, il fît devant moi le serment qu’en mon absence avaient fait en ma faveur son père et les autres hommes ci-dessus nommés. Comme Hérald se rendait vers moi, il encourut les périls de la captivité, à laquelle l’arrachèrent ma sagesse et ma puissance. Il me fit hommage pour son propre compte, et ses mains dans les miennes m’assurèrent aussi le royaume d’Angleterre. Je suis prêt à plaider ma cause en jugement contre lui, selon les lois de Normandie, ou plutôt celles d’Angleterre, comme il lui plaira. Si les Normands ou les Anglais prononcent, selon l’équité et la vérité, que la possession de ce royaume lui appartient légitimement, qu’il le [p. 399] possède en paix; mais s’ils conviennent que, par le devoir de justice, il doit m’être rendu, qu’il me le laisse. S’il refuse cette proposition, je ne crois pas juste que mes hommes et les siens périssent dans un combat, eux qui ne sont aucunement coupables de notre querelle. Voici donc que je suis prêt à soutenir, au risque de ma tête contre la sienne, que le royaume d’Angleterre m’appartient de droit plutôt qu’à lui. »

Nous avons voulu bien faire connaître à tous ce discours, qui contient les propres paroles du duc et non notre ouvrage, car nous voulons que l’estime publique lui assure une éternelle louange. On en pourra aisément conclure qu’il se montra véritablement sage, juste, pieux et courageux. Le pouvoir de ses raisonnemens, qui, comme on le voit clairement en y réfléchissant, n’auraient pu être affaiblis par Tullius, le plus illustre auteur de l’éloquence romaine, anéantit les argumens d’Hérald. Enfin le duc était prêt à se conformer au jugement que prescrirait le droit des nations. Il ne voulait point que les Anglais ses ennemis périssent à cause de sa querelle, et offrait de la terminer au péril de sa propre tête dans un combat singulier. Dès que le moine eut rapporté ce message à Hérald, qui s’avançait, il pâlit de stupeur, et comme muet, garda long-temps le silence. L’envoyé lui ayant plusieurs fois demandé une réponse, il lui dit la première fois: « Nous marchons sur-le-champ; » et la seconde fois: « Nous marchons au combat. » L’envoyé le pressait de lui donner une autre réponse, lui répétant que le duc de Normandie voulait un combat singulier et non la destruction des [p. 400] deux armées; car cet homme courageux et bon aimait mieux renoncer à une chose juste et agréable, pour empêcher la ruine d’un grand nombre d’hommes, et espérait abattre la tête d’Hérald, soutenu par une moins grande vigueur, et qui n’avait point l’appui de la justice. Alors Hérald levant son visage vers le ciel, dit: « Que le Seigneur prononce aujourd’hui, entre Guillaume et moi, à qui appartient le droit. » Aveuglé par le desir de régner, et la frayeur lui faisant oublier l’injustice qu’il avait commise, il court à sa ruine, au jugement de sa propre conscience.

Cependant des chevaliers très-éprouvés, envoyés à la découverte par le duc, revinrent promptement annoncer l’arrivée de l’ennemi. Le roi furieux se hâtait d’autant plus qu’il avait appris que les Normands avaient dévasté les environs de leur camp. Il voulait tâcher de les surprendre au dépourvu, en fondant sur eux pendant la nuit ou à l’improviste. Pour qu’ils ne pussent fuir dans aucune retraite, il avait envoyé une flotte armée sur mer, pour dresser des embûches aux soixante vaisseaux. Le duc aussitôt ordonna à tous ceux qui se trouvaient dans le camp de prendre les armes (car ce jour la plus grande partie de ses compagnons étaient allés fourrager); lui-même, assistant avec la plus grande dévotion au mystère de la messe, fortifia son corps et son ame de la communion du corps et du sang du Seigneur. Il suspendit humblement à son cou des reliques, de la protection desquelles, Hérald s’était privé en violant la foi qu’il avait jurée sur elles. Le duc avait avec lui deux évêques, qui l’avaient accompagné de Normandie, Eudes, évêque de Bayeux, et Geoffroi Constantin, un [p. 401] nombreux clergé, et plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses prières. Tout autre que le duc eût été épouvanté en voyant sa cuirasse se retourner à gauche pendant qu’il la mettait; mais il en rit comme d’un hasard, et ne s’en effraya pas comme d’un funeste pronostic.

Nous ne doutons pas de la beauté de la courte exhortation par laquelle il augmenta le courage et l’intrépidité de ses guerriers, quoiqu’on ne nous l’ait pas rapportée dans toute sa majesté. Il rappela aux Normands que, sous sa conduite, ils étaient toujours sortis vainqueurs de périls grands et nombreux. Il leur rappela à tous leur patrie, leurs nobles exploits et leur illustre renom. « C’est maintenant, leur dit-il, que vos bras doivent prouver de quelle force vous êtes doués, quel courage vous anime. Il ne s’agit plus seulement de vivre en maîtres, mais d’échapper vivans d’un péril imminent. Si vous combattez comme des hommes, vous obtiendrez la victoire, de l’honneur et des richesses. Autrement, vous serez égorgés promptement, ou captifs vous servirez de jouet aux plus cruels ennemis. De plus, vous serez couverts d’une ignominie éternelle. Aucun chemin ne s’ouvre à la retraite; d’un côté, des armes et un pays ennemi et inconnu ferment le passage; de l’autre, la mer et des armes encore s’opposent à la fuite. Il ne convient pas à des hommes de se laisser effrayer par le grand nombre. Les Anglais ont souvent succombé sous le fer ennemi; souvent vaincus, ils sont tombés sous le joug étranger, et jamais ils ne se sont illustrés par de glorieux faits d’armes. Le courage d’un petit nombre de guerriers [p. 402] peut facilement abattre un grand nombre d’hommes inhabiles dans les combats, surtout lorsque la cause de la justice est protégée par le secours du Ciel. Osez seulement, que rien ne puisse vous faire reculer, et bientôt le triomphe réjouira vos cœurs. »