Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 2

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TOUT couverts du sang de ces libations et poussés par un vent favorable, ces hommes donc abordent à un port du Vermandois, l’an 851 de l’Incarnation du Seigneur. S’élançant alors hors de leurs navires, ils livrent aussitôt tout le comté aux feux de Vulcain. Dans leur fureur brutale ils incendient en outre le monastère de Saint-Quentin et commettent sur le peuple chrétien d’horribles cruautés. L’évêque de Noyon, Emmon, et ses diacres périssent sous leur glaive, et le petit peuple, privé de son pasteur, est massacré. De là allant attaquer les rives de.la Seine, les Danois s’arrêtent avec leur flotte devant Jumiège, et commencent à l’assiéger. Ce lieu est à bon droit appelé Gemmeticus; car ils y gémissent sur leurs péchés, ceux qui n’auront point à gémir dans les flammes vengeresses. Quelques-uns pensent qu’il a été appelé ainsi Gemmeticus à raison du mot gemma, pierre précieuse, et parce que la beauté de son site et l’abondance de ses productions le font resplendir comme resplendit une pierre précieuse sur un anneau. Au temps de Clovis, roi des Francs, ce lieu fut bâti par le bienheureux Philibert, avec l’assistance de la reine Bathilde, et il prit un tel développement qu’il en vint jusqu’à contenir neuf cents moines. Un très-grand nombre d’évêques, de clercs ou de nobles laïques, [p. 14] s’y retirèrent, dédaignant les pompes du siècle, afin de combattre pour le roi Christ, et inclinèrent leur tête sous le joug le plus salutaire. Les moines et autres habitans de ce lieu, ayant appris l’arrivée des Païens, prirent la fuite, cachant sous terre quelques-uns de leurs effets, en emportant quelques autres avec eux, et ils se sauvèrent par le secours de Dieu. Les Païens trouvant le pays abandonné, mirent le feu au monastère de Sainte-Marie et de Saint-Pierre et à tous les édifices, et réduisirent tous les environs en un désert. Cet acte d’extermination ainsi consommé, et toutes les maisons se trouvant renversées et détruites, ce lieu si long-temps comblé d’honneur et qui avait brillé de tant d’éclat, devint le repaire des bêtes féroces et des oiseaux de proie, et durant près de trente années on n’y vit plus que des murailles que leur solidité avait garanties et qui s’élevaient encore dans les airs, des arbustes extrêmement serrés et des rejetons d’arbres, qui, de tous côtés, sortaient du sein de la terre.

CHAPITRE VII.

De la dévastation de la Neustrie, qui s’étend en ligne transversale de la ville d’Orléans jusqu’à Lutèce, cité des Parisiens.

APRÈS cela, fendant les eaux du fleuve de la Seine, ces hommes se rendent à Rouen, détruisent cette ville par le feu, et font un horrible carnage du peuple chrétien. Pénétrant ensuite plus avant dans l’intérieur de la France, ils envahissent avec une férocité de Normands [p. 15] presque tout le pays de Neustrie, qui s’étend en ligne transversale depuis la ville d’Orléans jusqu’à Lutèce, cité des Parisiens. Dans leurs très-fréquentes irruptions ils se portaient en tous lieux, dévastant tout ce qu’ils rencontraient, d’abord à pied, parce qu’ils ne savaient pas encore monter à cheval, ensuite à cheval, à la manière des hommes de notre pays, errant de tous côtés. Pendant ce temps, établissant leurs navires, comme pour se faire un asyle en cas de danger, en station dans une certaine île située en dessous du couvent de Saint-Florent, ils construisirent des cabanes qui formaient une sorte de village, afin de pouvoir garder, chargés de chaînes, leurs troupeaux de captifs, et se reposer eux-mêmes de leurs fatigues, avant de repartir pour de nouvelles expéditions. De là allant faire des incursions imprévues, tantôt à cheval, tantôt sur leurs navires, ils dévastèrent entièrement tout le pays d’alentour. Dans une première course, ils allèrent incendier la ville de Nantes. Ensuite parcourant tout le pays d’Anjou, ils allèrent aussi mettre le feu à la ville d’Angers; puis ils dévastèrent et saccagèrent les châteaux, les villages et toute la contrée du Poitou, depuis la mer jusqu’à la ville même de Poitiers, massacrant tout le monde sur leur passage. Dans la suite ils se rendirent sur leurs navires dans la ville de Tours, où, selon leur usage, ils firent encore un grand massacre, et la livrèrent enfin aux flammes, après avoir dévasté tout le pays environnant. Peu de temps après, remontant sur leurs navires le fleuve de la Loire, ils arrivèrent à Orléans, s’en emparèrent, et lui enlevèrent tout son or; puis s’étant retirés pour un temps, ils y retournèrent une seconde fois, et détruisirent [p. 16] enfin la ville par le feu. Mais pourquoi m’arrêté-je à raconter seulement les désastres de la Neustrie? Ou bien les cinq villes dont je viens de parler auraient-elles été les seules victimes de leurs fureurs?

CHAPITRE VIII.

Comment, furent détruites les villes de Paris, Beauvais, Poitiers, et d’autres villes voisines, à partir du rivage de l’Océan, en se dirigeant vers l’Orient, et jusqu’à la ville de Clermont en Auvergne.

QUE devint Lutèce, cité des Parisiens, noble capitale, jadis resplendissante de gloire, surchargée de richesses, dont le sol était extrêmement fertile, dont les habitans jouissaient d’une très-douce paix et que je pourrais appeler à bon droit le marché des peuples? N’y voit-on pas des monceaux de cendres plutôt qu’une noble cité? Que devinrent Beauvais, Noyon et les villes des Gaules qui furent jadis les plus distinguées? Ces villes succombèrent-elles donc sous les coups et devant les glaives ennemis de ces mêmes barbares? Je m’afflige d’avoir à rapporter la destruction des plus nobles monastères, tant d’hommes que de femmes, servant Dieu en toute dévotion, le massacre de tant de personnes qui n’appartenaient point à une ignoble populace, la captivité des matrones, les insultes faites aux vierges, et les horribles tourmens de toute espèce que les vainqueurs firent supporter aux vaincus. Dirai-je les rudes afflictions de cette race de l’Aquitaine qui jadis faisait sans [p. 17] cesse la guerre et qui maintenant préférait aux combats le travail de ses mains? Ayant détruit elle-même les plus braves rejetons de son sol, elle fut alors livrée en proie aux races étrangères. Depuis le rivage même de l’Océan, pour ainsi dire, et en se dirigeant vers l’Océan jusques à Clermont, ville très illustre aux temps anciens de l’Aquitaine, nul pays ne fut en état de conserver sa liberté, et il n’y eut aucun château, aucun village, aucune ville enfin qui ne succombât, à la suite d’un massacre, sous les coups de ces Païens. J’en prends à témoin Poitiers, ville très-riche de l’Aquitaine, Saintes, Angoulême, Périgueux, Limoges, Clermont même, et jusques à la ville de Bourges, capitale du royaume d’Aquitaine.

CHAPITRE IX.

Comment, après que la France eut gémi trente ans environ sous l’oppression des Païens, Hastings se rendant par mer à Rome pour la soumettre à la domination de Bier, fut jeté par une tempête auprès de Luna, ville d’Italie.

A la suite de toutes ces calamités qui furent pour les Gaules une sorte d’expiation qu’elles eurent à supporter durant près de trente années, Hastings, desirant élever son seigneur à une plus haute fortune commença avec une troupe de complices à viser plus sérieusement au diadême impérial. A la fin, après avoir tenu conseil, ces hommes lancèrent leurs voiles à la mer, résolus d’aller attaquer à l’improviste la ville de Rome et de s’en rendre maîtres. Mais une grande tempête [p. 18] s’étant élevée, ils furent poussés par le vent vers la ville de Luna, qui était appelée de ce nom, à cause de sa beauté. Les citoyens, étonnés de l’arrivée d’une telle flotte, barricadèrent les portes de leur ville, fortifièrent leurs remparts et s’encouragèrent les uns les autres à la résistance. Hastings, dès qu’il fut informé de leurs hardis projets, crut qu’il avait devant lui la ville de Rome, et se mit aussitôt à chercher avec le plus grand soin comment il pourrait s’en rendre maître par artifice. Enfin, envoyant à l’évêque et au comte de cette ville les ministres de sa perfidie, il leur fit dire qu’il n’avait point abordé en ces lieux avec intention et que son unique desir était de retourner dans sa patrie; qu’il ne voulait et ne demandait que la paix, et que lui-même, accablé d’une maladie mortelle, les faisait supplier humblement de vouloir bien le faire chrétien. Ayant entendu ces paroles, l’évêque et le comte se livrèrent aux transports de leur joie, conclurent la paix avec ce détestable ennemi de toute paix, et le peuple normand fut admis à entrer dans la ville, aussi bien que ses habitans.

CHAPITRE X.

Comment Hastings, croyant que la ville de Luna était Rome, et ne pouvant la prendre de vive force, la prit par artifice et la détruisit.

ENFIN le scélérat Hastings fut transporté à 1’église; l’homme plein de ruse fut arrosé des eaux sacrées du [p. 19] baptême et en sortit en loup dévorant. Pour leur malheur, l’évêque et le comte le présentèrent sur les fonts du baptême, et de là, après avoir été oint du saint chrême, il fut rapporté à bras d’hommes sur son navire. Ensuite, et au milieu du silence de la nuit, s’étant cuirassé, Hastings se fait déposer dans un cercueil, et donne ordre à ses compagnons de revêtir leurs cuirasses sous leurs tuniques. Aussitôt on entend de grands gémissemens dans toute l’armée, sur le bruit que Hastings le néophyte vient de mourir. Le rivage de la mer retentit des cris de douleur que provoque la mort d’un tel chef. On le transporte alors hors de son navire et on le conduit l’église. L’évêque se couvre de ses vêtemens sacrés et se dispose à immoler la très-sainte hostie en l’honneur du défunt. On chante les prières pour son ame, afin que son corps chargé de crimes, voué à la perdition et déjà enfermé dans le cercueil, puisse recevoir la sépulture. Mais voilà, Hastings s’élance hors de son cercueil et tue de son glaive l’évêque et le comte. Ensuite lui et les siens assouvissent à l’improviste sur le petit peuple leurs fureurs de loups dévorans. La maison de Dieu devient le théâtre des crimes commis par son fatal ennemi, les jeunes gens sont massacrés, les vieillards égorgés, la ville dévastée, et les remparts renversés jusque dans leurs fondemens.

[p. 20] CHAPITRE XI.

Comment les Païens, ayant découvert que cette ville n’était pas Rome, se divisèrent. — Bier voulant retourner en Danemarck, mourut dans la Frise. — Hastings ayant fait la paix avec le roi Charles, reçut de lui la ville de Chartres, à titre de solde, et y habita.

LA ruine de cette ville ainsi accomplie, les Païens ayant découvert qu’ils ne s’étaient point emparés de Rome, craignirent de ne pouvoir réussir dans de nouvelles entreprises (car la rapide renommée avait déjà instruit les Romains de leurs œuvres profanes), et ayant tenu conseil, ils résolurent de repartir. Bier, sous les drapeaux duquel se commettaient ces dévastations et qui était le roi de ces armées, ayant voulu retourner dans son pays, essuya un naufrage, eut beaucoup de peine à se faire recevoir dans un port chez les Anglais, et perdit par la tempête un grand nombre de ses vaisseaux. Il se rendit dans la Frise, et y mourut. Quant à Hastings, il alla trouver Charles 2, roi des Francs, lui demanda la paix, l’obtint, et reçut en don la ville de Chartres, à titre de solde. Par là la France respira un peu de tant d’horribles désastres; la vengeance due à des crimes si énormes fut suspendue, et l’on vit se manifester la miséricorde du Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit gouverne le monde de toute éternité, dans sa puissance ineffable.

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LIVRE SECOND.

DES FAITS ET GESTES DE ROLLON, PREMIER DUC DE NORMANDIE. CHAPITRE PREMIER.

De la noblesse et valeur du père de Rollon, et comment les jeunes gens de la Dacie, qui avaient été désignés par ordre du roi pour en être expulsés, se rendirent auprès de Rollon et de Gurim son frère pour implorer leur secours contre le roi.

UN grand nombre d’années s’étaient écoulées, à la suite de ces événemens, et la France commençait à se reposer quelque peu de ces bruyans désordres, lorsque le Danemarck agitant de nouveau des tisons embrasés, en vertu de son droit d’expulsion, résolut, conformément à ses antiques lois, de chasser de nouveau du sol natal beaucoup de chevaliers, brillans de tout l’éclat de la jeunesse. En ces jours vivait dans la Dacie un certain vieillard, le plus riche de tous en toutes sortes de richesses, environné de toutes parts d’une foule innombrable de chevaliers, qui jamais ne courba sa tête devant aucun roi, et jamais ne mit ses mains dans les mains d’un autre, quel qu’il fût, pour se recommander à lui et lui promettre ses services. Cet homme, possédant presque en totalité le royaume de Dacie, conquit en outre les territoires limitrophes de la Dacie [p. 22] et de l’Alanie, et par sa force et sa puissance il subjugua les peuples de ce pays, à la suite d’un grand nombre de combats. Il était le plus distingué par sa valeur, parmi tous les Orientaux, et se montrait en outre supérieur à eux par la réunion de toutes les vertus. Il mourut et laissa après lui deux fils, vaillans dans les combats, habiles à la guerre, beaux de corps, remplis de vigueur et de courage. L’aîné se nommait Rollon et le plus jeune Gurim. Les jeunes gens désignés pour être expulsés de leur pays allèrent trouver ces deux hommes, et fléchissant le genou, baissant la tête, les suppliant avec humilité, ils leur dirent d’une voix unanime: « Prêtez nous votre secours et accordez-nous votre appui; nous demeurerons toujours sous votre protection, et nous travaillerons incessamment pour votre service. Notre roi veut nous expulser de la Dacie, et nous enlever entièrement nos terres et nos bénéfices. » Alors les deux frères répondirent à ceux qui venaient les supplier humblement, disant: « Nous vous secourrons certainement, nous vous ferons demeurer en Dacie à i’abri des menaces du roi, et nous vous ferons jouir en paix et en sécurité de tout ce qui vous appartient. » Ceux-là ayant entendu ces paroles, tombèrent aux pieds de Rollon et de Gurim, les embrassèrent et s’en retournèrent aussitôt, se félicitant des réponses de ces princes. Cependant la renommée répand un bruit véritable, et le porte même aux oreilles du roi de Dacie, savoir que le duc très-puissant, le père de Rollon et de Gurim, jouit enfin du suprême repos. Alors le roi se souvenant de tous les maux que ce duc lui a fait endurer, appelle [p. 23] auprès de lui tous les grands de son Empire, et leur dit: « Vous n’ignorez point que le père de Rollon et de Gurim est mort. J’attaquerai donc leur pays, je prendrai les villes et les châteaux et les lieux les mieux fortifiés, je me vengerai des actions du père sur les fils, et les écrasant je me réjouirai à satiété de leurs maux. Je vous prie, vous et les vôtres, préparez-vous pour accomplir cette entreprise. » Puis l’époque du départ ayant été désignée, tous s’en retournèrent avec les leurs aux lieux d’où ils étaient venus. Bientôt la jeunesse bouillante de la Dacie, remplie de zèle et d’ardeur, prépare toutes les choses nécessaires pour cette expédition. Les uns, appelant à leur aide l’art du forgeron, fabriquent de légers boucliers et des javelots brillans. D’autres aiguisent avec soin leurs dards, leurs épées et leurs haches. La nouvelle de ces faits arrive inopinément aux oreilles de Rollon et de Gurim, et ils se troublent en recevant ces premiers rapports. Convoquant, aussitôt une nombreuse armée, ils s’entourent d’une foule de jeunes gens, d’une multitude d’hommes de moyen âge, de vieillards et de ceux qui étaient désignés pour être expulsés, et étendant la main ils commandent le silence.

[p. 24] CHAPITRE II.

Comment Rollon s’étant révolté contre le roi pendant cinq ans, le roi lui demande et obtient la paix frauduleusement.

A peine les murmures de ce peuple en tumulte sont-ils apaisés, Rollon s’élevant au dessus de tous et se plaçant sur un siége convenable, commence à parler d’une bouche qui distille le miel: « Vous en qui bouillonne l’ardeur de la jeunesse, qui brillez par tout l’éclat de la plus haute valeur, c’est à vous que je m’adresse. Imitez par votre activité vos vénérables pères, vos aïeux et ancêtres. Rassemblez toutes vos forces, déployez toute votre vigueur, et ne craignez point de ne pouvoir attaquer ces hommes avec des forces égales aux leurs. Voici, le roi de ce royaume a le projet de triompher de nous, d’envahir la monarchie soumise à notre domination, de nous perdre et de vous perdre tous. Avant donc qu’il s’empare de la terre que nous possédons par droit d’héritage, devançons-le en allant occuper nous-mêmes la terre qu’il gouverne, et opposons-nous à sa marche en ennemis déclarés. » Tous aussitôt, réjouis de ces paroles, se réunissent en plusieurs armées, vont envahir les terres du roi et les dévastent entièrement, portant de tous côtés les feux de Vulcain. Le roi ayant appris ces nouvelles, marche au combat contre Rollon et son frère Gurim, et après avoir combattu long-temps, il tourne le dos et court se réfugier dans ses villes. Alors Rollon ensevelit les [p. 25] morts de son armée et laisse sans sépulture ceux de l’armée du roi. Durant tout le cours d’un lustre, la guerre ayant continué entre le roi et Rollon, enfin le roi adressa à Rollon des paroles de paix, mais qui cachaient une fraude: « II n’y a rien entre toi et moi, si ce n’est à raison du voisinage. Permets, je te prie, que la chose publique demeure en repos, en sorte qu’il me soit donné de posséder tranquillement ce qui m’appartient de droit, ce qui a appartenu à mon père, et à toi aussi ce qui t’appartient de droit, ce qui a appartenu à ton père. Que la paix et la concorde soient donc établies entre moi et toi par un traité inviolable. » Alors Rollon et Gurim, leurs chevaliers et ceux qui avaient été désignés pour être expulsés, approuvèrent fort cette paix. On détermina le moment où la paix serait jurée des deux parts: chacun des deux contractans se rendit à l’assemblée, et ayant échangé mutuellement de riches présens, ils conclurent un traité d’amitié.

CHAPITRE III.

Comment le roi attaqua dans la nuit les villes de Rollon. — De la mort de Gurim son frère, et de l’arrivée de Rollon dans l’île de Scanza avec six navires.

ENFIN le roi perfide après avoir médité en son cœur méchant la fraude qu’il avait déjà conçue, assembla un jour son armée, et marchant de nuit et envahissant le territoire des deux frères, il plaça une embuscade non loin des murs de la ville et commença à [p. 26] l’assiéger. Alors Rollon et son frère Gurim et ceux qui étaient avec eux, s’élançant hors de la ville, poursuivirent le roi, qui tourna le dos et feignit de prendre la fuite. Lorsque Rollon eut dépassé le lieu où était placée une embuscade, une partie des hommes qui s’y étaient cachés sortit aussitôt et se dirigea vers la ville. L’ayant trouvée dégarnie de ses hommes d’armes, les gens du roi y mirent le feu et enlevèrent de riches dépouilles; les autres cependant se mirent à la poursuite de Rollon, qui chassait le roi devant lui avec toute la fureur d’un ennemi. Or le roi voyant que la ville était embrasée, et que les gens de l’embuscade avaient repris l’avantage, revint sur ses pas et combattit contre Rollon. Un grand nombre d’hommes du parti de Rollon furent massacrés, et Gurim son frère succomba dans la bataille. Alors Rollon se voyant placé entre deux armées, dont l’une feignait de s’enfuir, tandis que l’autre sortait de son embuscade, voyant en outre son frère mort et se trouvant lui-même tout couvert de blessures, s’enfuit, non sans peine, suivi seulement d’un petit nombre d’hommes. Le roi assiégeant alors et prenant les villes, soumit à son joug le peuple qui s’était révolté et murmurait encore contre lui. Rollon ne pouvant demeurer en Dacie par crainte du roi, dont il se méfiait, aborda avec six navires à l’île de Scanza. Alors la Dacie, privée de son brave duc, de son patrice et de son vigoureux défenseur, poussa de profonds gémissemens et se mit à répandre des torrens de larmes.

[p. 27] CHAPITRE IV.

De l’invitation faite à Rollon en songe pour qu’il eût à se rendre en Angleterre, et de sa victoire sur les Anglais.

TANDIS qu’il demeurait depuis longtemps déjà dans l’île de Scanza, triste, agité des pensées pénibles qui tourmentaient son ame ardente, et méditant de se venger de ses ennemis, un grand nombre de ceux que la dureté du roi avait expulsés de la Dacie vinrent auprès de Rollon. Ses membres étaient épuisé de fatigue, il avait succombé au sommeil quand une fois il entendit retentir une voix divine, qui lui dit: « Rollon, lève-toi promptement, hâte-toi de traverser la mer avec tes navires et de te rendre en Angleterre. Là tu apprendras que tu dois retourner sain et sauf dans ta patrie, et y jouir à jamais et sans aucun trouble d’une douce paix. » Rollon ayant raconté ce songe à un certain homme sage et serveur du Christ, cet homme l’interpréta de la manière que voici: « Dans un temps à venir qui s’approche, tu seras purifié par le très-saint baptême, tu deviendras un très-digne serviteur du Christ, tu passeras de l’erreur du siècle présent jusques aux Anglais, c’est-à-dire aux anges, et tu feras avec eux une paix de gloire immortelle. » Aussitôt faisant attacher des voiles à ses navires, les munissant de leurs rames, et les chargeant de grain, de vin et de pièces de lard, Rollon traversa la mer à force de voiles, et arriva chez les Anglais, desirant y demeurer long-temps et en repos. [p. 28] Les habitans de ce territoire ayant appris l’arrivée de Rollon-le-Dace, levèrent une grande armée contre lui et firent tous leurs efforts pour le chasser de leur pays. Lui, selon son usage, marchant au combat sans hésiter, se porta à leur rencontre, leur tua un grand nombre d’hommes, et les autres ayant pris la fuite, il fatigua leurs épaules de sa lance. Enfin de plus grandes forces s’étant réunies aux hommes du pays qui avaient déjà pris les armes, ils conduisirent une nouvelle armée contre Rollon et cherchèrent à le tuer ou à le mettre en fuite. Mais, Rollon instruit aux travaux de la guerre, et rendu plus terrible par la nécessité de vaincre, couvert d’un casque merveilleusement garni en or, et revêtu d’une cuirasse à triple tissu, marcha vivement et sans hésitation contre les bandes armées qui s’avançaient pour le combattre; de son bras vigoureux il renversa des milliers d’hommes par terre, et poursuivant les fuyards d’une course rapide, il fit prisonniers plusieurs de leurs chefs; puis revenant sur le champ de bataille il ensevelit les corps des morts, fit enlever et transporter les blessés, et enchaîna ses prisonniers sur ses navires. Alors incertain entre trois projets différents, savoir, de retourner dans la Dacie, de se diriger vers la France, ou de demeurer sur le sol Anglais pour l’affliger par de nouveaux combats et de s’en rendre maître, il tomba dans une grande agitation, et devint extrêmement triste.

[p. 29] CHAPITRE V.

D’un songe de Rollon, et de l’explication de ce songe par un certain chrétien.