Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 19
Par un effet de la sagesse et de la bonté que Dieu lui avait accordées, le roi maintint la paix, non seulement dans ses terres, mais même dans les royaumes éloignés. Il tenait tellement sous le joug les gens du pays de Galles, toujours rebelles contre les Anglais, que, non seulement lui-même mais aussi tous ses vassaux, faisaient construire des forteresses dans toute l’étendue du pays, en dépit de ses habitans, et que, de son vivant, eux-mêmes n’en possédaient aucune directement, si ce n’est le mont appelé dans la langue des Anglais Snowdown, c’est-à-dire, montagne neigeuse, parce qu’en effet il y a constamment de la neige. Il n’y a qu’un seul point sur lequel quelques personnes aient trouvé ce roi répréhensible, et même avec justice, au dire de beaucoup de gens. Comme il tenait en ses mains les châteaux de quelques-uns de ses barons, et même de quelques seigneurs, dont les possessions étaient limitrophes de son duché, afin que ceux-ci ne pussent, dans l’excès de leur confiance, faire quelque tentative pour troubler la paix de son Empire, le roi les faisait quelquefois environner de murailles et garnir de tours, comme s’ils lui eussent appartenu en propre. Beaucoup de gens ne savaient pas quelles étaient ses intentions en agissant ainsi; et c’est pourquoi on l’en blâmait beaucoup.
[p. 289] CHAPITRE XXXII.
Des églises et des monastères que le roi a bâtis; de ses largesses envers les serviteurs du Christ, et de ses autres œuvres pies.
OR cet illustre roi Henri dont nous rapportons ici les actions, fut très-généreux non seulement pour les puissans de ce monde, mais encore, ce qui est bien plus grand et plus utile, pour les religieux. C’est ce qu’attestent les évêques, les abbés, les moines pauvres, les congrégations de religieuses, non seulement de France et d’Aquitaine, mais aussi de Boulogne et d’Italie, qui recevaient tous les ans de lui de très grands secours. Ce roi fit élever en Angleterre, à partir des fondations, l’abbaye de Sainte-Marie de Reading 31 sur le fleuve de la Tamise, et l’ayant enrichie d’ornemens et de propriétés, il y établit des moines de l’ordre de Cluny. Il construisit aussi une autre église à Chichester, en l’honneur de saint Jean, y plaça des chanoines réguliers, et leur fournit en suffisance tout ce dont ils avaient besoin. De même, en Normandie et à Rouen, il fit presque entièrement terminer l’église de Sainte-Marie-du-Pré, commencée depuis long-temps par sa mère; il y fit construire un couvent, institua des offices de moines en nombre suffisant, orna ce lieu d’une enceinte de murailles, et lui donna de précieux ornemens et quelques domaines tant en Normandie qu’en Angleterre, pour l’usage de ceux qui s’y consacreraient au service de Dieu: et même s’il eût vécu plus long-temps, il lui eût [p. 290] fait de plus grands dons selon ce qu’il avait promis. Comme ce lieu appartenait à l’église du Bec, attendu qu’il était le patrimoine du seigneur Herluin, premier abbé et fondateur du monastère de ce nom, le roi y établit des moines du Bec, pour le service de Dieu; car il honora toujours et vénéra merveilleusement les abbés et les moines de cette église, et plus particulièrement encore le seigneur Boson, abbé. Nous nous souvenons nous-mêmes d’en avoir vu la preuve, lorsque ce roi donnait tous les ans à cet homme vénérable de fortes sommes d’argent pour l’assister dans l’entretien de sa congrégation, et pour l’aider à recevoir ses hôtes, que cet abbé accueillait et honorait admirablement bien, pour ne pas dire plus que ne lui permettaient ses forces, et selon l’étendue de sa charité plutôt que selon ses ressources. Et quoique le roi dans sa munificence ne fit pas de telles largesses seulement à cause de cet abbé, mais aussi à cause de la bonne réputation des moines, aux prières desquels il se recommandait sans cesse, directement ou par l’entremise d’un messager, il est cependant certain que le roi honora cet abbé plus que ses prédécesseurs, puisque du temps de son gouvernement il donna très-dévotement à l’abbaye du Bec quelquefois cent livres d’argent, beaucoup plus souvent cent marcs du même métal, tandis qu’auparavant cette même église recevait tout au plus en dons le quart des sommes indiquées. Le roi disait en outre que l’abbé Boson était supérieur à tous les autres hommes de son royaume, et par sa sainteté, et par sa sagesse pour les affaires spirituelles et pour celles du siècle; et non seulement il le disait, mais il prouvait aussi par [p. 291] ses œuvres qu’il le pensait, surtout durant les deux années qui précédèrent la mort de ce saint homme, et pendant lesquelles, comme il était accablé d’infirmités, le roi ne passait jamais dans le voisinage sans se détourner de son chemin pour venir lui faire une visite, et sans lui accorder avec empressement tout ce que l’abbé lui demandait pour les besoins de son monastère ou d’un autre.
Quelques maisons destinées aux serviteurs de Dieu furent en outre construites par les conseils et les libéralités de cet illustre roi, tant dans son royaume que dans des pays qui en étaient éloignés. Ainsi, sans parler d’églises moins importantes, le roi fit bâtir en grande partie et à ses frais l’église de Cluny, et lui assigna d’immenses possessions en Angleterre pout le salut de son ame. Il en fit autant pour l’église de Saint-Martin-des-Champs. Il fournit aussi quelques secours pour la construction de quelques bâtimens de service pour les moines de Tours, et voulut même leur faire bâtir un dortoir à lui seul et entièrement à ses dépens, pour leur laisser un souvenir. Il fit terminer en outre par les dons de sa munificence un hôpital établi à Chartres pour les lépreux de cette ville, édifice très-vaste et très-beau. Ses largesses inépuisables ouvrirent de plus un chemin à travers les montagnes des Alpes, jusqu’alors impraticables, pour la commodité de ceux qui allaient visiter les temples des Apôtres et les reliques des saints. Dirai-je encore que dans sa dévotion il envoyait tous les ans de nombreux secours, tant en armes qu’en autres objets nécessaires aux chevaliers du Temple de Jérusalem, qui combattent avec ardeur pour la défense de la religion [p. 292] chrétienne contre les Sarrasins? Il donna aussi à l’hôpital de Jérusalem une certaine terre située dans le pays d’Avranches, et dans laquelle ces serviteurs du Christ construisirent un village qu’ils appellent la Ville-Dieu, lequel a reçu de grands privilèges de la munificence de ce roi. Je ne dirai point que l’église de la bienheureuse Marie dans la ville d’Evreux, détruite par ce roi, pour ainsi dire par une sorte de pieuse cruauté, et reconstruite tout à neuf, surpasse de beaucoup en beauté presque toutes les églises de la Neustrie. J’ai déjà rapporté que cette ville avait été brûlée par le roi lors de ses querelles avec Amaury, et que l’église épiscopale de ce siége n’avait pu être préservée des ravages de l’incendie; mais dans la suite le roi concéda de si grands revenus à cette même église, que non seulement l’édifice fut reconstruit mieux qu’il n’était auparavant, mais qu’en outre les revenus de l’évêché lui-même se trouvèrent dès lors et à jamais considérablement augmentés.
CHAPITRE XXXIII.
De la mort du roi; et comment son corps fut transporté en Angleterre et enseveli à Reading.
IL serait trop long de rapporter en détail tous les témoignages de la piété de ce roi, et en ce qui concerne le gouvernement des affaires publiques, tous les actes qui firent éclater sa sagesse et sa valeur. L’église et ses pauvres, la cour de justice non seulement de l’Angleterre, mais celles des provinces éloignées, et [p. 293] tous leurs grands sont des témoins vivans qui peuvent l’attester. Quant à nous, n’oubliant point les bienfaits dont nous avons été si généreusement comblé tant par lui que par sa fille Mathilde, l’auguste impératrice, et ne voulant point paraître ingrat (quoique nous n’omettions point de lui rendre témoignage de notre reconnaissance dans nos exercices spirituels, selon la mesure de nos facultés), nous nous sommes appliqué à recueillir, pour les hommes des temps présens et des temps à venir, des souvenirs qui pourront leur être utiles, s’ils ne dédaignent pas de les imiter, en rapportant sur ce roi quelques-unes des actions dont nous avons gardé la mémoire, parmi un grand nombre de faits que nous n’avons omis que parce qu’ils nous sont demeurés inconnus.
Or, après avoir long-temps gouverné son royaume, Henri, roi des Anglais et duc des Normands, mourut en Normandie, à la Ferme-Royale, située à Lions-la-Forêt, que l’on appelle par métonymie Saint-Denis, le quatre des nones de décembre (2 décembre), et l’an 1135 de l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ. Il régna trente-cinq ans et quatre-mois en Angleterre, et gouverna son duché de Normandie pendant vingt-neuf ans et quatre mois. Son corps fut transporté en Angleterre, et honorablement enseveli dans l’église de Sainte-Marie de Reading, qu’il avait construite entièrement et à ses frais. Puisse le Christ, roi des siècles, lui accordant indulgence pour ses péchés, par les prières de sa mère, lui donner dans sa miséricorde les joies des bienheureux; le Christ, qui vit avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu régnant éternellement, aux siècles des siècles! Amen.
[p. 294] Epitaphe du roi Henri.
« Combien les richesses donnent peu de forces, combien elles ne sont en elles-mêmes rien de bien important, c’est ce que montre le roi Henri, de son vivant grand ami de la paix; car il a été plus riche que tous ceux qui ont été appelés comme lui à gouverner les peuples de l’Occident. Mais contre les poisons de la mort, à quoi lui ont pu servir les pierreries, les manteaux, les riches habits, les divers trésors de la terre, les châteaux? La mort pâle et méchante, qui réserve un même sort aux hommes les plus obscurs, a porté le pied en avant, et est venue frapper à sa porte. Là, tandis que, dans la première nuit de décembre, la cruelle fièvre l’a enlevé au monde, les maux se sont accrus dans ce monde; car, lorsque le père du peuple, celui qui était le repos et le tuteur du faible, l’homme pieux succombe lui-même, l’impie se livre à sa fureur, opprime, brûle. Que de l’autre côté donc le peuple Anglais pleure, que de ce côté le peuple Normand pleure aussi. Tu es tombé, Henri, qui faisais naguère la paix de ces deux peuples, et qui fais maintenant leur douleur. »
Autre Épitaphe.
« Ayant dompté les scélérats plus merveilleusement qu’on ne le saurait dire, par sa sagesse, par ses richesses, par sa fermeté, par des rigueurs bien mesurées, plein de beauté, infiniment riche, nullement difficile à vivre, vénérable, ici repose Henri roi, naguère la paix et la gloire du monde. »
[p. 295] Autre Épitaphe.
« Vainqueur dans les combats, ardent à rechercher la paix, vengeur des crimes, protecteur du royaume, ami de la bonté, un roi connu dans tous les lieux de la terre est enfermé en ce petit lieu, Henri naguère, alors l’effroi du monde, maintenant un peu de cendre. »
CHAPITRE XXXIV.
Des quatre sœurs du susdit roi, entre autres d’Adèle qui avait épousé Etienne, comte de Blois, et des fils qu’elle en eut.
JE crois devoir, à la fin de ce petit ouvrage et par amour pour l’illustre roi Henri, dire quelques mots des filles de Guillaume Ier, roi des Anglais, et sœurs de ce même Henri, dont je viens de raconter quelques actions.
L’année de ces filles, nommée Cécile, vierge consacrée à Dieu dans le couvent de la Sainte-Trinité de la ville de Caen, gouverna ce couvent durant plusieurs années, après Mathilde qui en avait été la première abbesse.
La seconde, Constance, fut mariée à Alain Fergant, comte de la petite Bretagne, et fils d’Hoel, qui avait succédé à Conan, et mourut sans laisser d’enfans. D’où il arriva que ce même comte épousa ensuite la fille de Foulques Rechin, comte d’Anjou, de laquelle il eut Conan-le-Jeune, qui lui succéda, comme [p. 296] je l’ai déjà dit. Or Geoffroi Martel, homme d’une grande valeur, et fils aîné du susdit Foulques, comte d’Anjou, ayant été tué par trahison, celui-ci eut pour successeur son autre fils nommé Foulques, né d’une autre femme, nommée Berthe, sœur d’Amaury, comte d’Evreux. Ce dernier Foulques ayant épousé la fille d’Hélie, comte du Mans, et ayant eu ainsi le comté de ce dernier, eut de son mariage deux fils, savoir, Geoffroi Martel, dont nous avons déjà parlé plus haut, et Hélie, et autant de filles, dont l’une épousa Guillaume, fils de Henri, roi des Anglais, et prit l’habit de religieuse à Fontevrault, après la mort de son mari, et l’autre se maria avec Thierry, comte de Flandre. Ce même Foulques ayant perdu sa femme, se rendit à Jérusalem, y épousa la fille du roi Baudouin II, mort récemment, et devint le troisième roi de Jérusalem. Car, après la prise de Jérusalem par les Chrétiens, elle eut d’abord pour chef le duc Godefroi, frère d’Eustache, comte de Boulogne; mais Godefroi, par respect pour notre Rédempteur, qui dans cette même ville avait porté la couronne d’épines pour nos péchés, ne voulut jamais parer sa tête du diadême royal. Après sa mort, Baudouin, son frère, fut donc le premier roi de Jérusalem; un autre Baudouin, son neveu, lui succéda, et celui-ci eut pour successeur, comme nous venons de le dire, Foulques, comte d’Anjou, qui épousa sa fille.
La troisième fille du roi Guillaume fut Adelise, qui avait été fiancée avant les guerres d’Angleterre avec Harold le traître; mais celui-ci ayant été justement puni de mort, elle ne se maria à aucun autre, et mourut vierge, quoique en âge d’être mariée.
[p. 297] La quatrième, nommée Adèle, épousa Etienne, comte de Blois, et lui donna quatre fils, savoir, Guillaume, Thibaut, Henri et Etienne, et une fille. Or Guillaume, leur premier né, fut appelé par son père à l’honneur de gouverner le pays de Surrey. Sa fille fut mariée à Henri, comte d’Eu, fils du comte Guillaume, quoiqu’ils fussent très-proches parens, et ils eurent de ce mariage trois fils et une fille. Thibaut, second fils d’Etienne, homme recommandable en toutes choses, et qui, quoique laïque, portait une très-grande affection à tous les religieux, et les protégeait beaucoup, succéda à son père dans le comté de Blois, et posséda en outre le comté de Troyes, qu’il acheta de Hugues son oncle paternel, et le comté de Chartres. Il épousa la fille d’un certain comte de Bohême, et en eut plusieurs fils et filles. Henri, son frère, fut dès son enfance moine de Cluny, et dans la suite reçut en don de son oncle Henri, roi des Anglais, d’abord l’abbaye de Glaston, ensuite l’évêché de Winchester. Etienne quatrième fils d’Adèle, fut fait par le même roi Henri comte de Mortain, et épousa par sa protection Mathilde, fille d’Eustache, comte de Boulogne, et nièce de la seconde Mathilde, reine des Anglais, comme fille de sa sœur Marie. Et comme cet Eustache n’avait point de fils, Etienne devint héritier, par sa femme, tant de son comté de Boulogne, que des grandes propriétés que son beau-père possédait en Angleterre. Il eut de sa femme Mathilde plusieurs fils et filles.
Or ce même Etienne fut fait roi des Anglais après la mort du roi Henri, son oncle. Lorsque ce roi mourut en Normandie, Mathilde, sa fille, auparavant [p. 298] impératrice, vivait dans le pays d’Anjou avec son époux Geoffroi, duc de ce même comté, et avec ses fils. Elle s’était retirée de Normandie peu de temps avant la mort de son père, ayant conçu un peu d’humeur contre celui-ci sur ce qu’il ne voulait pas se réconcilier pleinement avec Guillaume Talvas, quoique sa fille l’en suppliât très-instamment. Et ce n’était point pour témoigner quelque mépris à sa fille que le roi agissait ainsi; seulement il craignait d’être moins respecté par Guillaume ou par les autres grands, s’il se montrait trop empressé ou trop facile à lui pardonner ses offenses.
CHAPITRE XXXV.
Comment Roger de Mont-Gomeri était fils d’une descendante de la comtesse Gunnor; et quels furent les ancêtres de ce même Roger.
OR ce Guillaume Talvas était fils de Robert de Bellême, fils d’une fille de Gui, comte de Ponthieu. Ce Robert s’était rendu odieux au roi et à beaucoup d’autres hommes sages par son excessive cruauté. II fut chargé de fers, et mourut en prison; et le roi Henri s’empara de son très-noble château de Bellême, et le donna à son gendre, Rotrou, comte du Perche. Le pays de Bellême n’appartenait pas au duché de Normandie, mais bien au royaume de France; mais depuis long-temps Philippe, roi des Français, avait donné la seigneurie de ce pays, ou selon d’autres l’avait vendue à son cousin, Guillaume l’Ancien, roi des [p. 299] Anglais et duc de Normandie. Or Ives de Bellême, l’un des ancêtres de ce Robert, était un homme puissant et sage. Ce fut par ses conseils que Richard Ier, étant encore enfant, retenu sous la garde du roi des Français, s’échappa de captivité, avec l’assistance d’Osmond son écuyer. Cet Ives de Bellême eut pour fils Guillaume de Bellême, lequel donna le jour à un autre Guillaume, surnommé Talvas, et père de Mabille. Le comte Roger, fils de Hugues de Mont-Gomeri, épousa cette Mabille et reçut d’elle l’héritage de son père, savoir tout ce que celui-ci possédait soit dans le pays de Bellême, soit dans le Sonnois, situé au-delà du fleuve de la Sarthe. Or ce Roger était né d’une descendante de la comtesse Gunnor, et avait lui-même du chef de sa mère d’immenses possessions dans diverses parties de la Normandie. Il eut de Mabille cinq fils et quatre filles. Robert de Bellême, son fils, lui succéda, homme scélérat en tout point, et qui eut de la fille de Gui, comte de Ponthieu, comme je l’ai dit plus haut, un fils, Guillaume Talvas, son successeur. Ce dernier eut deux fils et deux filles de son épouse Alix, qui avait été mariée auparavant au duc de Bourgogne. Son fils aîné, Gui, devint, du vivant de son père, comte de Ponthieu. L’une de ses filles fut mariée à Joel, fils de Gauthier de Mayenne, qui eut de ce mariage plusieurs fils. L’autre fille épousa Guillaume de Warenne, comte de Surrey. Roger de Mont-Gomeri, dont je viens de parler, prit part à la conquête de l’Angleterre, et reçut en don du roi Guillaume les comtés d’Arundel et de Salisbury.
[p. 300] CHAPITRE XXXVI.
Relation du mariage de la comtesse Gunnor avec Richard Ier, duc de Normandie.
ET puisque je viens de faire mention de la comtesse Gunnor, à l’occasion de la mère de Roger de Mont-Gomeri, l’une des descendantes de cette comtesse, j’ai envie de consigner dans cet écrit, pour en perpétuer le souvenir, ce que j’ai appris d’hommes âgés sur la manière dont se fit le mariage de cette comtesse Gunnor avec le comte Richard.
Celui-ci, informé par la renommée de la beauté de la femme d’un sien forestier qui demeurait non loin du bourg d’Arques, dans un domaine appelé Secheville, alla à dessein chasser de ce côté, voulant s’assurer par lui-même de l’exactitude des rapports qu’on lui avait faits. S’étant donc logé dans la maison du forestier, et s’étant épris de la beauté de sa femme, qui se nommait Sainfrie, il commanda à son hôte de la lui amener dans sa chambre, pendant la nuit. Celui-ci, fort triste, rapporta ces paroles à sa femme; mais elle, en femme honnête, consola son mari, et lui dit qu’elle mettrait en sa place sa sœur Gunnor, jeune fille beaucoup plus belle qu’elle-même. Il fut fait ainsi; et le duc ayant été instruit de cette fraude se réjouit infiniment de n’avoir pas péché avec la femme d’un autre. Robert eut donc de Gunnor trois fils et trois filles, comme je l’ai déjà dit dans le livre de cette histoire qui traite de la vie de ce duc. Mais [p. 301] lorsque celui-ci voulut faire nommer l’un de ses fils, Robert, à l’archevêché de Rouen, quelques personnes lui répondirent que les lois canoniques s’y opposaient, attendu que sa mère n’avait pas été mariée. Pour ce motif le comte Richard épousa la comtesse Gunnor selon le rite chrétien, et ses fils déjà nés furent couverts du poêle, ainsi que leurs père et mère, lors de la cérémonie des fiançailles. Dans la suite, Robert devint archevêque de Rouen.
CHAPITRE XXXVII.
Comment la comtesse Gunnor donna ses sœurs et ses nièces en mariage aux plus nobles seigneurs de Normandie, et de la postérité que celles-ci laissèrent après elles.
OR cette comtesse Gunnor avait, outre sa sœur Sainfrie, deux autres sœurs, savoir Gueuve et Aveline. La première épousa par les soins de la comtesse, femme d’une grande sagesse, Turulfe de Pont-Audemer, lequel était fils d’un certain homme nommé Torf, qui a donné son nom à plusieurs domaines, que l’on appelle encore aujourd’hui Tourville. Ce Turulfe avait pour frère Turquetil, père d’Anquetil de Harcourt. Il eut de sa femme un fils, Honfroi de Vaux, père de Roger de Beaumont. La troisième sœur de la comtesse Gunnor fut mariée à Osbern de Bolbec, qui eut d’elle Gautier-Giffard Ier, et Godefroi, père de Guillaume d’Arques. Or ce, Guillaume fut père de Mathilde, qui épousa Guillaume de Tancarville le Camérier, et dont il eut un fils nommé Rabel, qui [p. 302] lui succéda. Le susdit Gautier épousa des filles de Girard Flatel 32. L’autre fille de celui-ci, nommée Basilie, veuve de Raoul de Gacé, se maria avec Hugues de Gournay, dont j’ai déjà parlé, en disant quels furent son héritage et sa postérité. Le même Gautier eut pour fils Gautier-Giffard le second, et plusieurs filles, dont l’une, nommée Rohais, épousa Richard, fils du comte Gilbert, lequel était, fils de Godefroi, comte d’Eu, fils naturel de Richard Ier, duc de Normandie. Gilbert avait eu deux fils, le susdit Richard et Baudouin. Baudouin eut trois fils, savoir, Richard, Robert et Guillaume, et autant de filles. Richard, frère de Baudouin, eut de sa femme Rohais quatre fils, Gilbert, Roger, Gautier et Robert, et deux filles. L’une de celles-ci fut mariée à Rodolphe de Tilliers, et eut pour fils Fransvalon, Henri et Robert Giffard. Gilbert eut après la mort de son père les terres que celui-ci possédait en Angleterre, et Roger son frère eut les terres de Normandie. Ce même Gilbert épousa la fille du comte de Clermont, et en eut trois fils, Richard, qui lui succéda, Gilbert et Gautier, et une fille nommée Rohais. Richard épousa la sœur de Ranulfe le jeune, comte de Chester, et en eut trois fils, Gilbert, qui lui succéda, et ses frères. Ce Richard périt d’une mort prématurée, et fut tué par les gens du pays de Galles, qui se révoltèrent contre les Anglais, avec une fureur cruelle, lorsqu’ils apprirent la mort du roi Henri. Roger et Gautier, ses oncles paternels, étant morts sans enfans, Gilbert, fils de Gilbert, conformément à leurs volontés, entra en possession de leurs terres, par droit d’héritage. Ce [p. 303] même Gilbert épousa la sœur de Galeran, comte de Meulan, nommée Elisabeth, et en eut un fils, son premier né, nommé Richard 33. Robert, fils de Richard, eut pour successeur son fils aîné, né de l’une des filles de Waldève, comte de Huntingdon. Ce Waldève avait eu trois filles de sa femme, fille de la comtesse d’Albermarle, laquelle était sœur utérine de Guillaume l’Ancien, roi des Anglais. L’aîné des filles de ce comte Waldève fut mariée à Simon de Senlis, qui reçut en même temps le comté de Huntingdon, et qui eut de sa femme un fils, nommé Simon. Le comte Simon étant mort, David, frère de la seconde Mathilde, reine des Anglais, épousa sa veuve, et en eut un fils, nommé Henri. Ses frères, Duncan et Alexandre, roi des Ecossais, ayant été assassinés, Henri s’empara de ce royaume. Une autre fille de Waldève, nommée Judith, fut mariée, comme je l’ai déjà dit à Raoul du Ternois, et la troisième, ainsi que je viens de le dire, épousa Robert, fils de Richard.