Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 18
.... OR, à la droite des ennemis, les troupes s’étant avancées en ordre de bataille avec les archers à cheval, qui étaient en très-grand nombre dans l’armée du roi, il s’éleva des deux côtés de grands cris, comme il arrive ordinairement au commencement d’une bataille. Mais avant que les corps des chevaliers se fussent rencontrés, le parti du comte était presque entièrement détruit par la vigueur des archers, qui l’écrasèrent d’une grêle de flèches, vers le côté droit [p. 272] où les ennemis n’avaient pas de boucliers pour se défendre. Il serait trop long d’entrer dans les détails de cette affaire, et, pressé de passer à un autre sujet, je me hâte d’en rapporter seulement l’issue. Peu après que le combat eut été engagé, le comte Galeran fut fait prisonnier, et l’on prit aussi tous ces riches et nobles chevaliers qui suivaient ses bannières. Quelques-uns d’entre eux cependant, après être tombés aux mains de leurs ennemis, se sauvèrent par la fuite, du consentement de ceux de leurs parens qui combattaient dans l’armée royale. Parmi ces derniers, furent Amaury, comte d’Evreux, et Guillaume Louvel, d’Ivry. Cette bataille fut livrée par les généraux de Henri, roi des Anglais, contre Galeran, comte de Meulan, l’an 1124 de l’Incarnation du Seigneur, et le 26 mars, non loin du lieu que l’on appelle le bourg de Turold.
CHAPITRE XXII.
Avec quelle habileté le même roi gouverna paisiblement tous ses domaines.
LE comte Galeran et ses compagnons ayant été chargés de fers, le roi Henri fit détruire de fond en comble la tour de Watteville. S’étant emparé ensuite du château de Brionne de vive force plutôt que par l’effet d’une soumission volontaire, il punit de la perte de ses yeux celui qui l’avait occupé long-temps, depuis la captivité du comte. Aussi ceux qui tenaient [p. 273] encore le château de Beaumont en furent-ils effrayés, et pour ne pas éprouver un pareil traitement, ils le rendirent au roi. Ayant ainsi apaisé toutes ces séditions, le roi réunit à ses domaines tant les terres du comte que les terres de ceux qui avaient été pris avec lui. Quelques années après, il pardonna cependant au comte Galeran, le délivra de ses fers, et lui permit de jouir du revenu de ses terres, se réservant seulement la garde de ses forteresses. Quelques-uns de ses compagnons de captivité demeurèrent dans les fers tant que le roi demeura lui-même dans ce monde. Or depuis le jour où le comte de Meulan fut fait prisonnier dans la bataille dont j’ai parlé ci-dessus, et durant les dix années que le roi Henri vécut encore, la paix la plus complète régna tant dans le duché de Normandie que dans le royaume d’Angleterre, quoique son neveu Guillaume fît tous les efforts possibles pour la troubler, pendant le peu de temps qu’il occupa le comté de Flandre. Mais ce sage roi était supérieur à presque tous les princes de son temps autant par sa bonté que par ses richesses; par l’une de ces qualités, savoir sa bonté, il était plein de condescendance pour les églises, les monastères et tous les hommes pauvres de ses terres; par l’autre, savoir par l’infinie quantité de ses richesses, il opposait sur divers points, à ses ennemis les plus rapprochés, de nombreuses compagnies de chevaliers chargés de repousser par la force des armes les brigandages qui pourraient être commis contre les églises ou les pauvres. Aussi arriva-t-il très-rarement que les terres de cet illustre roi Henri, situées dans le voisinage d’autres provinces, fussent exposées à des aggressions [p. 274] ennemies, et bien moins encore celles qui en étaient plus éloignées, parce que, comme je viens de le dire, les nombreux chevaliers que ce très-excellent prince entretenait dans l’aisance à ses frais, et qu’il honorait de ses présens, repoussaient toutes les entreprises hostiles.
CHAPITRE XXIII.
Ce que fit le roi, par amour pour la justice, contre les changeurs pervers, dans presque toute l’Angleterre.
JE vais rapporter une chose qui arriva dans le temps où durait encore la querelle survenue entre le roi et le comte de Meulan, par où l’on verra apparaître et la sévère justice de ce roi contre les injures et son mépris pour l’argent, à côté de la droiture de ses intentions.
Tandis donc que le roi était en Normandie, occupé des affaires de la guerre, il arriva que, je ne sais par quel excès de perversité, presque tous les changeurs du royaume d’Angleterre fabriquèrent une monnaie d’étain, dans laquelle ils firent entrer un tiers d’argent au plus, tandis qu’elle devait être entièrement en argent. Cette fausse monnaie fut transportée en Normandie, et les chevaliers du roi en ayant reçu par hasard en paiement de leur solde, et n’ayant pu en faire usage pour leurs achats, attendu qu’elle n’était pas bonne, portèrent plainte au roi de cette falsification. Le roi donc irrité, et de l’insulte faite à ses chevaliers, et bien plus encore de cette violation de la justice, rendit [p. 275] une sentence, mandant et ordonnant à ceux qu’il avait laissés en sa place en Angleterre qu’ils eussent à punir de la perte de la main droite et des parties génitales tous les changeurs qui seraient justement reconnus coupables d’un tel crime. O homme défenseur de la justice et sévère à punir l’iniquité! Oh! s’il eût voulu accepter une rançon pour les membres de tant d’hommes criminels, combien de milliers de talens il eût pu gagner! Mais, ainsi que nous avons dit, il dédaigna l’argent, par amour pour la justice.
CHAPITRE XXIV.
De la mort de Guillaume, abbé du Bec, et des bonnes qualités du vénérable Boson, son successeur.
EN ce temps mourut Guillaume, abbé du Bec, qui eut pour successeur le seigneur Boson, au sujet duquel on a demandé ce qui lui a le plus mérité le respect et l’illustration parmi les hommes, ou de sa grande habileté pour les affaires du siècle et pour les affaires de la religion, ou de sa soumission toute particulière aux lois de la vie monastique. Plusieurs hommes puissans, brillans des dignités du siècle ou de celles de l’Eglise, vivaient avec lui dans la plus intime familiarité, le respectant comme un père, le craignant comme un précepteur, l’aimant comme un frère ou un fils. Ils lui confiaient le soin de leur ame, ils en faisaient comme une sentinelle, à l’aide de laquelle ils surveillaient tous les ordres ecclésiastiques. Aussi [p. 276] la vigilance assidue d’un tel homme, à qui sa sagesse et sa sainteté donnaient une très-grande autorité, était-elle propre à inspirer aux princes une parfaite sécurité pour ces objets de leur tendre sollicitude. Comme je viens de le dire, le roi Henri, ou plutôt l’assentiment unanime de l’assemblée générale, le fit abbé du monastère du Bec, quoiqu’il s’en défendit autant par humilité que par crainte de se charger d’un poste trop élevé. Les abbés, les monastères, les synodes, les cours le vénèrent comme un homme sage autant qu’éloquent, juste autant que rempli de prudence. Il se plaît à commander à ses sens, et ne se livre à aucun excès; jamais il n’accorderait rien à l’argent ou à la faveur, soit qu’il prononce une sentence en justice, soit qu’il dise son avis dans le conseil. Il se montre à la fois doux et sévère, et toujours de la manière la plus convenable; il ne paraît ardent à persécuter aucun homme, il n’est ennemi de personne, mais il poursuit partout tous les vices.
Maintenant, et pour ne pas m’éloigner plus longtemps de ce qui concerne l’illustre roi Henri, je vais raconter ce que j’ai promis de dire sur sa fille Mathilde, l’auguste impératrice.
[p. 277] CHAPITRE XXV.
Comment, après la mort de l’empereur Henri, sa veuve Mathilde l’impératrice étant revenue en Angleterre, le roi Henri, son père, la donna en mariage à Geoffroi, duc d’Anjou, qui eut d’elle trois fils, Henri, Geoffroi et Guillaume.
HENRI IV, empereur des Romains, étant mort avant d’être devenu vieux et l’an 1125 de l’Incarnation du Seigneur, le très-puissant roi des Anglais, Henri, envoya ses grands auprès de sa fille Mathilde l’impératrice, et la fit ramener en Angleterre, en lui rendant de grands honneurs. Les très-illustres princes de la cour romaine, qui avaient connu sa sagesse et la régularité de sa conduite, du vivant de l’empereur son époux, desiraient vivement qu’elle continuât à les gouverner; c’est pourquoi ils vinrent à sa suite, à la cour du roi son père, pour le solliciter à ce sujet. Mais le roi n’ayant point consenti à cette demande (car sa volonté était qu’elle lui succédât après sa mort dans le royaume d’Angleterre, en vertu de ses droits héréditaires), prescrivit que les évêques, les archevêques, les plus puissans parmi les abbés, aussi bien que les comtes et les grands de tout son royaume lui engageassent leur foi par les sermens les plus formels, s’obligeant à employer toutes leurs forces pour qu’après la mort de son père, la susdite impératrice fût maintenue en possession de la monarchie de la Grande-Bretagne, que l’on appelle maintenant Angleterre. Il n’est point de [p. 278] mon sujet de dire s’ils ont ou non tenu ces engagemens. Dans la suite du temps, le roi désirant mettre un terme à l’inimitié importune de Foulques, comte d’Anjou, de Tours et du Mans (car ils étaient depuis long-temps en querelle pour divers motifs), surmonta la résistance de sa fille l’impératrice, et la donna en mariage à Geoffroi Martel, fils du susdit Foulques, et qui lui succéda dans son comté, lorsque Foulques fut devenu roi de Jérusalem. Le marquis Geoffroi eut de sa femme trois fils, Henri, Geoffroi Martel et Guillaume, héritiers légitimes du royaume d’Angleterre, non seulement par le roi Henri leur grand-père, mais aussi par la reine Mathilde leur aïeule; car l’un et l’autre époux, Geoffroi et l’impératrice Mathilde, étaient également proches parens, quoique de divers côtés, des précédens rois d’Angleterre, ainsi qu’on peut le voir dans le livre qui a été écrit sur la vie de la reine Mathilde. Il est possible que nous transcrivions ce livre à la suite de cet ouvrage, tant pour faire connaître les faits qui y sont rapportés, que pour honorer la mémoire, et de la mère, au sujet de laquelle ce livre a été écrit, et de la fille, pour qui il a été écrit.
CHAPITRE XXVI.
Comment les rois des Français descendent de la famille des comtes d’Anjou.
NULLE personne, pas même l’impératrice elle-même, ne saurait trouver mauvais que ladite impératrice, [p. 279] après avoir partagé la couche de l’empereur, ait été unie en mariage au comte d’Anjou. Quoique la dignité du comte d’Anjou fût sans doute beaucoup moins grande que celle de l’empereur romain, ceux qui examineront l’histoire des rois de France y trouveront cependant combien est illustre la race à laquelle appartiennent les comtes d’Anjou. On y verra en effet que les rois des Français qui de notre temps gouvernent ce royaume, sont issus de la race des susdits comtes. On trouve dans le livre des Gestes des rois de France, après le récit de la mort de Charles-le-Chauve, sinon les termes précis que je vais rapporter, du moins leur sens bien exact: « Après la mort de Louis, fils de Charles-le-Chauve, Charles-le-Simple, son fils, était encore enfant, et ne pouvait nullement tenir les rênes du royaume: les deux fils de Robert, comte d’Anjou, homme de race saxonne, étaient vivans, savoir, le prince Eudes, à la garde duquel Louis avait confié son fils Charles, et Robert, frère d’Eudes. Les Bourguignons et les Aquitains élurent pour leur roi le susdit Eudes, qui gouverna très-bien le royaume des Français pendant treize ans, et le défendit vigoureusement contre les Danois qui, à cette époque, dévastaient les Gaules. Eudes étant mort, Charles-le-Simple recouvra son royaume, et Robert, frère d’Eudes, fut fait, sous ce même Charles, prince des Français. Mais comme on ne lui rendit pas cette portion de la principauté que son frère Eudes possédait avant d’être élu roi, Robert se révolta contre le roi Charles, reçut lui-même l’onction royale, régna un an, et fut tué à la bataille de Soissons, livrée par [p. 280] l’armée de Charles-le-Simple. Après lui cependant, son fils Hugues-le-Grand, né de la fille de Héribert, comte de Péronne, fut fait aussi prince des Français. Cet Héribert s’empara par trahison de la personne de Charles-le-Simple, au moment où il revenait vainqueur, après la susdite bataille, et Charles mourut son prisonnier. Or le susdit Hugues-le-Grand ayant épousé la fille d’Othon, roi des Saxons, et plus tard empereur des Romains, eut de ce mariage Hugues-Capet et ses frères. Et ce Hugues, lorsque la race de Charlemagne se trouva éteinte, reçut l’onction, et devint roi des Français. De son vivant, et même la première année de sa royauté, Hugues s’adjoignit son fils Robert, roi très-pieux et très-versé dans la connaissance des lettres, par les soins de Gerbert, moine philosophe, qui devint ensuite pape de Rome. » Voilà ce que j’ai voulu extraire du livre des Gestes des Francs, pour l’insérer dans cet écrit, faire connaître à ceux qui l’ignorent la noblesse des comtes d’Anjou, et leur montrer que la troisième famille des rois de France (car, à partir du commencement de cette monarchie, plusieurs familles lui ont successivement fourni des rois) descend en effet, comme je l’ai dit, de cette race des comtes d’Anjou. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce que la fille du roi des Anglais ait été unie en mariage à un homme aussi proche parent des rois des Français. Je reviens maintenant à mon sujet.
[p. 281] CHAPITRE XXVII.
Comment la susdite impératrice, étant tombée malade, donna très-dévotement ses trésors à diverses églises et aux pauvres.
LA susdite impératrice, Mathilde, étant une fois tombée malade à Rouen, rendit témoignage de sa sagesse et de sa religion, tant pour les hommes du temps présent que pour ceux des temps à venir. Elle distribua d’une main généreuse, tant aux églises des diverses provinces qu’aux religieux des deux sexes, aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, non seulement les immenses trésors de l’Empire, qu’elle avait apportés avec elle d’Italie, mais en outre ceux que la munificence du roi, ou plutôt de son père, lui avait alloués sur les richesses inépuisables des Anglais; à tel point qu’elle ne voulut pas même garder un matelas en soie sur lequel elle était couchée durant sa maladie, et que, l’ayant fait vendre, elle ordonna d’en remettre le prix aux lépreux. Toutefois elle se montra, dans cette distribution, plus généreuse pour l’église du Bec que pour beaucoup d’autres monastères de la Neustrie, si même on ne doit dire pour tous les autres. Elle donna à cette église diverses choses infiniment précieuses, tant par la matière que par le travail, les plus chères que possédât la ville de Bysance, et qui doivent subsister honorablement jusqu’à la fin des siècles, pour rappeler à jamais l’affection et le zèle de cette auguste impératrice envers celte église, et pour entretenir plus vivement le [p. 282] souvenir de cette illustre dame dans les cœurs de tous ceux qui habitent en ce lieu. Il serait trop long de décrire ou même d’indiquer toutes ces choses par leurs noms. Les hôtes les plus considérables, et qui ont vu souvent les trésors des plus nobles églises, se font un plaisir d’admirer ces objets. Un Grec ou un Arabe passerait en ces lieux, et éprouverait le même sentiment de plaisir. Nous croyons donc, et il est très-permis de croire, que le plus équitable de tous les juges lui rendra au centuple, non seulement dans le siècle futur, mais même dans le siècle présent, ce qu’elle donne avec joie à ses serviteurs avec autant de générosité que de dévotion. Il n’est pas douteux qu’elle a déjà reçu une récompense dans le temps présent, lorsque, sa maladie s’étant apaisée, elle est rentrée dans les voies de la sainteté par la miséricorde de Dieu, et lorsque ses moines, les moines du Bec (qui priant plus ardemment et plus assidûment que tous les autres pour le rétablissement de sa santé, s’étaient eux-mêmes presque entièrement épuisés à force de supplications), ont été également visités du souffle bienfaisant d’une meilleure santé, et se sont parfaitement rétablis.
[p. 283] CHAPITRE XXVIII.
Comment, lorsqu’elle désespérait de sa vie, elle demanda au roi la permission d’être ensevelie au Bec; et de l’affection qu’elle avait pour celte église. — Comment elle recouvra la santé.
NOUS ne devons point passer sous silence, et même, pour mieux dire, nous devons tracer en caractères ineffaçables, afin de le transmettre aux siècles à venir, ce fait, qu’avant d’être entrée en convalescence, l’impératrice Mathilde avait demandé à son père de permettre qu’elle fût ensevelie dans le monastère du Bec. Son père l’avait d’abord refusé, disant qu’il ne serait pas digne de sa fille, l’impératrice auguste, qui, une première et une seconde fois, avait marché dans la ville de Romulus, capitale du monde, la tête décorée du diadême impérial par les mains du souverain pontife, d’être inhumée dans un simple monastère, quelles que fussent la célébrité et la réputation religieuses de cette maison, et qu’il convenait mieux qu’elle fût du moins transportée dans la ville du Rouen, métropole de toute la Normandie, et déposée dans l’église principale où avaient été placés aussi ses ancêtres, Rollon et Guillaume Longue-Épée son fils, qui avaient conquis la Neustrie par la force de leurs armes. Ayant appris cette décision du roi, l’impératrice Mathilde lui envoya de nouveau un messager, pour lui dire que son ame ne serait jamais heureuse si elle n’obtenait que sa volonté fût du moins accomplie en ce point. O femme remplie de force et [p. 284] de sagesse, qui dédaignait la pompe du siècle pour le sépulcre de son corps. Elle savait en effet qu’il est plus salutaire pour les ames des défunts que leurs corps soient ensevelis aux lieux où des prières plus fréquentes et plus pieuses sont offertes pour elles au Seigneur. Vaincu par la sagesse et la piété de son auguste fille, le père, qui était accoutumé à vaincre les autres en vertu et en piété, céda, et lui accorda la permission qu’elle sollicitait pour se faire ensevelir au Bec. Mais Dieu voulut, comme je l’ai déjà dit, qu’elle recouvrât entièrement la santé. Ayant donc, ainsi qu’il était convenable, rapporté toutes ces choses touchant l’impératrice Mathilde, je parlerai en peu de mots des autres enfans du roi Henri, quoiqu’ils fussent nés d’une manière moins honorable, et seulement pour faire connaître les principaux faits qui se rapportent à eux.
CHAPITRE XXIX.
Comment le roi Henri épousa Adelise, après la mort de sa femme Mathilde; et des enfans qu’il eut d’ailleurs dont le premier-né fut Robert, comte de Glocester, qui obtint l’héritage de Robert, fils d’Aimon, et sa fille.
LA seconde Mathilde, reine des Anglais, et mère de l’impératrice, étant morte, comme je l’ai rapporté plus haut, le roi Henri épousa Adelise, fille de Godefroi, comte de Louvain, et cousine d’Eustache, comte de Boulogne; mais, il n’eut point d’enfant de ce mariage. Le même roi cependant eut six fils et [p. 285] sept filles, nés, ainsi que je viens de le dire, d’une manière moins honorable. Or son premier né, nommé Robert, fut marié par son père à une très-noble jeune fille, nommée Sibylle, fille de Robert, fils d’Aimon, et petite-fille, par sa mère Mabille, de Roger de Mont-Gomeri, père de Robert de Bellême, et en même temps son père lui concéda le très-vaste héritage qui appartenait à cette jeune fille en vertu de ses droits, tant en Normandie qu’en Angleterre. Robert eut de ce mariage cinq fils, savoir Guillaume son fils premier-né, et ses quatre frères, et en outre une fille. Or l’héritage que Robert obtint en même temps que la main de cette jeune fille, avait pour chef-lieu le bourg que l’on appelle, Thorigny, situé sur les confins des comtés de Bayeux et de Coutances, à deux milles environ en deçà de la rivière de la Vire, qui sépare ces deux comtés. Après qu’il eut pris possession de ses droits, Robert, le fils du roi Henri, mit cette place à l’abri de toute tentative ennemie, en faisant construire de hautes tours et des remparts très-solides, en creusant des fossés taillés sur la montagne dans le roc vif, et en l’entourant de tous côtés de grandes piscines où l’on recueillait les eaux. Et quoique le territoire environnant soit peu propre à produire beaucoup de grains, le bourg de Thorigny est cependant très-peuplé, il y a des marchands de toutes sortes d’objets, il est orné de beaucoup d’édifices, tant publics que particuliers, et l’or et l’argent y sont en abondance. Le roi donna en outre à son fils la terre d’Aimon, le porte-mets, oncle paternel de son épouse. De plus, et comme il n’eût pas suffi que le fils du roi possédât de vastes domaines, s’il n’avait en même [p. 286] temps un nom et les honneurs d’une dignité publique, son père lui donna, dans sa bonté, le comté de Glocester. Richard, frère de ce comte Robert, comme fils du même père, périt avec son frère Guillaume, dans le naufrage dont j’ai déjà parlé. Les autres trois frères, savoir, Rainaud, Robert et Gilbert, sont encore jeunes et sans établissement. Le quatrième, savoir Guillaume de Tracy, sortit de ce monde peu de temps après la mort de son père. L’une des filles du roi, nommée Mathilde, épousa le comte du Perche, Rotrou, et lui donna une fille. Cette même Mathilde se noya dans la suite avec ses frères, lors du même naufrage. Une autre fille du roi, également appelée Mathilde, fut donnée en mariage à Conan, comte de la Petite-Bretagne, qui eut d’elle un fils nommé Hoel, et deux filles. La troisième fille du roi, Julienne, fut mariée à Eustache de Pacy, dont elle eut deux fils, Guillaume et Roger. La quatrième épousa Guillaume Goel. La cinquième se maria avec le vicomte de Beaumont, dont le château est situé dans le pays du Mans. La sixième a épousé Matthieu, fils de Burchard de Montmorency. La septième, fille d’Elisabeth, sœur de Galeran, comte de Meulan, n’est pas encore mariée.
[p. 287] CHAPITRE XXX.
Geoffroi, archevêque de Rouen, qui depuis long-temps avait succédé à Guillaume, étant mort, Hugues, abbé de Radinges fut promu à ce siége.
VERS ce même temps, Geoffroi, archevêque de Rouen, étant décédé, Hugues, premier abbé de Radinges, lui succéda. Peu de temps s’était écoulé, lorsque le pape Innocent II vint à Rouen pour visiter le roi Henri, lequel l’accueillit et le traita avec les plus grands honneurs, comme il était convenable à l’égard du seigneur apostolique. Long-temps auparavant, le même roi avait également reçu royalement, dans son château de Gisors (situé sur les limites de son duché), et renvoyé chargé de riches présens le pape Calixte, qui s’était rendu auprès de lui pour traiter des affaires de l’Eglise.
CHAPITRE XXXI.
Des châteaux que le roi Henri bâtit dans son duché de Normandie. — Comment il maintint la paix par sa sagesse, non seulement dans ses États, mais encore dans des contrées très-éloignées.
OR le roi Henri fit construire un grand nombre de châteaux, tant dans son royaume que dans son duché, et répara presque toutes les forteresses bâties par ses prédécesseurs, et même les villes les plus antiques. Voici les noms des châteaux qu’il éleva en Normandie sur les confins de son duché et des provinces voisines: [p. 288] Driencourt, Neufchâtel, sur les bords de la rivière d’Epte, Verneuil, Nonancourt, Bon-Moulins, Colme-Mont 30, Pontorson et d’autres encore, que je m’abstiens de nommer, pour ne pas m’arrêter plus long-temps.