Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Part 11

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Ainsi donc le vénérable père Herluin mourut le 26 août, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge, et la quarante-quatrième année de sa profession de moine, et quelques jours après, Anselme, qui était alors prieur du même lieu, fut élu abbé en sa place. Combien celui-ci fut rempli de religion et de sagesse, c’est ce que reconnaîtra aisément quiconque lira le livre qui a été écrit sur sa vie. Cet homme respectable a composé lui-même plusieurs écrits dignes de vivre dans la mémoire des hommes, et dont voici la nomenclature. Tandis qu’il était encore prieur dans le couvent du Bec, il composa trois traités, l’un sur la Vérité, le second sur le Libre Arbitre, le troisième sur la Chute du Diable. Il en a écrit aussi un quatrième intitulé du Grammairien, dans lequel il répond au disciple qu’il représente discutant avec lui, et lui propose et résout ensuite beaucoup de questions de dialectique. Il a fait un cinquième livre, qu’il a appelé le [p. 158] Monologue. Dans celui-ci, en effet, il parle seul et avec lui même, cherche et découvre par des raisonnemens entièrement neufs ce que c’est que le sentiment de la véritable foi en Dieu, et prouve et établit d’une manière invincible que ce sentiment est tel qu’il l’expose, et non autrement. Il a composé un sixième livre, qui, bien que petit, est très-grand par l’importance des sentences et des méditations infiniment ingénieuses qu’il contient; il l’appela Proslogion, car dans cet ouvrage c’est toujours à lui-même ou à Dieu qu’il s’adresse. Son septième livre contient des lettres écrites à diverses personnes, auxquelles il répond sur leurs affaires, ou mande les choses qui l’intéressaient personnellement. Il a composé un huitième écrit sur l’Incarnation du Verbe. Cet ouvrage, exécuté dans le style épistolaire, fut dédié et adressé à Urbain, souverain pontife de la sainte Eglise romaine. Son neuvième écrit est intitulé Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme? Le dixième traite de la Conception de la Vierge. Le onzième contient des discours adressés à divers saints, et beaucoup de gens appellent cet ouvrage les Méditations. Ceux qui le liront reconnaîtront sans peine à quel point la mansuétude des habitans des cieux avait pénétré dans le fond du cœur d’Anselme. Dans son douzième et dernier écrit, il a exposé comment procède le Saint-Esprit. Ce livre est une réfutation de la doctrine exposée par les Grecs dans le concile de Bari, lorsqu’ils écrivent que le Saint-Esprit procède du Fils. Ayant pris texte de là, Anselme composa son livre sur la demande d’Ildebert, évêque du Mans. Et puisque j’ai déjà donné ces détails au sujet de cet homme [p. 159] vénérable, il me paraît à propos d’ajouter quelques mots sur l’histoire de sa vie.

Anselme donc était né de nobles parens dans la ville d’Aost, située sur les confins de la Bourgogne et de l’Italie. Voyageant de lieux en lieux pour étudier les lettres, il arriva en Normandie et de là au monastère du Bec, où à cette époque le grand Lanfranc dont j’ai déjà parlé remplissait l’office de prieur. Ayant étudié auprès de celui-ci, et avec ses autres écoliers, tant les lettres divines que celles du siècle, d’après les exhortations et les conseils de Lanfranc, Anselme se fit moine au Bec, à l’âge de vingt-sept ans, et y vécut trois ans, enfermé dans le cloître et sans aucune distinction. Lorsque le susdit Lanfranc fut devenu archevêque de Cantorbéry, Anselme fut prieur du monastère du Bec durant quinze années. Il fut ensuite abbé de ce même couvent, pendant quinze ans, après la mort du vénérable Herluin, de pieuse mémoire, premier abbé de ce lieu. De là Anselme fut appelé à l’archevêché de Cantorbéry, après la mort du vénérable Lanfranc, et le gouverna durant seize années. Pendant la dix-septième année de ses fonctions d’archevêque, la quarante-neuvième de sa profession de moine, et la soixante-seizième de son âge, il sortit de ce monde, le 21 avril, quatre jours avant la cêne du Seigneur, car cette même année le jour de Pâques fut le vingt-cinquième jour d’avril.

Après avoir anticipé sur le cours de mon récit pour rapporter ces détails au sujet du fondateur du monastère du Bec, le vénérable Herluin, dont le nom ne doit être prononcé qu’avec respect, et de son [p. 160] successeur Anselme, homme très-illustre pour toutes les choses divines, je reprends maintenant l’histoire des faits et gestes des ducs de Normandie, interrompue par cette digression.

CHAPITRE X.

De la flotte que le duc Robert se dispos à envoyer en Angleterre, au secours de ses cousins Edouard et Alfred, fils du roi Edelred.

AU temps où Edelred, roi des Anglais, comme nous l’avons déjà rapporté, fut chassé de son royaume par Suénon, roi des Danois, et se réfugia en Normandie, il avait deux fils, Edouard et Alfred, qu’il laissa peu de temps après, lorsqu’il retourna dans sa patrie, pour être élevés auprès de Richard, leur oncle. Ces jeunes gens, ainsi résidant à la cour des ducs de Normandie, furent traités avec grand honneur par le duc, qui, s’étant attaché à eux par les liens de l’affection, les adopta comme des frères. Prenant donc compassion de leur long exil, le duc Robert envoya des députés au roi Canut, lui mandant qu’après s’être si long-temps rassasié de leur exil, il eût enfin quelques égards pour eux et leur rendît, pour l’amour de lui et quoiqu’il fût bien tard, ce qui leur appartenait. Mais le roi ne voulut point accéder à ces sages remontrances, et renvoya les députés sans aucune bonne réponse. Alors le duc, animé d’une très-violente fureur, convoqua les grands de son duché, et donna ordre de construire en toute hâte un grand [p. 161] nombre de vaisseaux. Puis ayant rassemblé sa flotte de tous les points de la Normandie maritime, et l’ayant bien équipée en peu de temps, et avec beaucoup de soin, en ancres, en armes et en hommes vaillans, il ordonna qu’elle prît station à Fécamp, sur le rivage de la mer. De là il donna le signal du départ, et fit déployer les voiles au vent; mais la flotte fut jetée par une forte tempête vers l’île que l’on appelle Jersey, et ceux qui faisaient partie de l’expédition ne parvinrent à toucher terre qu’à travers les plus grands dangers. Je pense que cet événement arriva par la volonté de Dieu, pour l’amour du roi Edouard, que le Seigneur se disposait à faire régner par la suite, sans effusion de sang. Ils furent retenus dans cette île pendant long-temps; et le vent contraire continuant toujours à souffler, le duc en était au désespoir et en éprouvait une douleur inconcevable. Enfin, voyant qu’il n’y avait pour lui aucun moyen de franchir la mer, il fit retourner les proues de ses navires, et traversant l’espace qui le séparait du continent, il débarqua bientôt après au mont Saint-Michel.

[p. 162] CHAPITRE XI.

Comment le duc envoya une partie de sa flotte pour dévaster la Bretagne, et comment la paix fut rétablie ensuite entre lui et Alain, comte de Bretagne.

OR le duc Robert confia alors une partie de sa flotte à Rabell, très-vaillant chevalier, et l’envoya dévaster la Bretagne par la flamme et le pillage. Lui-même rassemblant une armée de chevaliers se disposa à attaquer ce pays d’un autre côté. Mais Alain se voyant ainsi sérieusement menacé par terre et par mer, envoya une députation à Robert, archevêque de Normandie, son oncle et oncle du duc, lui mandant de venir le trouver en toute hâte. Après qu’Alain lui eut raconté les dévastations et la ruine de la Bretagne, et la terrible expédition que le duc préparait contre lui dans sa colère, l’archevêque se présentant pour médiateur prit Alain avec lui, le conduisit au mont Saint-Michel, et implora la clémence du duc qui se disposait à envahir la Bretagne. Bientôt, par la protection du Christ, l’archevêque parvint à adoucir les cœurs endurcis, à les ramener à des sentimens de paix, et ayant écarté tout nouveau sujet de querelle, il rétablit entre eux la bonne intelligence, et obtint, pour Alain suppliant, qu’il rentrerait complétement au service du duc, en lui engageant sa foi. Après cela le duc envoya des députés pour ordonner aux hommes de sa flotte de suspendre leurs ravages, et de se retirer de la Bretagne.

[p. 163] CHAPITRE XII.

Comment Canut, roi des Anglais, offrit par des députés, à Edouard et à Alfred, la moitié du royaume d’Angleterre, par suite de la crainte que lui inspirait Robert, duc de Normandie. — Et comment le duc, partant ensuite pour Jérusalem, mit à la tête du duché de Normandie son fils Guillaume, âgé de cinq ans.

CES dissensions étant ainsi entièrement apaisées, voici, on vit arriver vers le duc Robert des députés envoyés par le roi Canut, lui annonçant que ce roi voulait rendre aux fils du roi Edelred la moitié du royaume d’Angleterre, et faire la paix avec eux durant sa vie, attendu qu’il était accablé d’une très-grave maladie de corps. C’est pourquoi le duc, suspendant son expédition navale, différa l’exécution de son entreprise, voulant d’abord terminer cette affaire avant de partir pour Jérusalem, ce qu’il desirait depuis long-temps avec une grande dévotion de cœur: car considérant que cette vie est courte et fragile, et méditant en son cœur pieux et bienheureux ces paroles adressées aux riches par le Seigneur: « Malheur à vous qui avez eu en ce monde votre récompense, » il aimait mieux être le pauvre du Christ, que d’être consumé par les flammes de la géhenne. Il appela donc auprès de lui Robert l’archevêque et les grands de son duché, et leur déclara son intention d’entreprendre le pélerinage de Jérusalem. A ces paroles tous furent extrêmement étonnés, redoutant que son absence n’excitât toutes sortes de troubles dans leur patrie. [p. 164] Alors leur présentant son fils Guillaume le seul qu’il eût eu, et qui lui était né à Falaise, il leur demanda avec de vives instances de l’élire en sa place pour leur seigneur, et de le mettre à la tête de leur chevalerie; et quoique Guillaume fut encore dans l’âge le plus tendre, tous se réjouirent infiniment de trouver cette ressource, et, conformément aux intentions du duc, ils le reconnurent aussitôt et avec zèle pour leur prince et seigneur, et lui engagèrent leur foi par des sermens inviolables. Le duc Robert, après avoir arrangé ces choses selon ses vœux, confia son fils aux soins de tuteurs et de directeurs sages et fidèles jusqu’à l’âge de raison, et ayant fait toutes les dispositions convenables pour le gouvernement de sa patrie, et prenant tendrement congé de tous, il partit pour ce très-saint pélerinage avec une honorable escorte. Or, quelle langue, quelles paroles pourraient dire les abondantes aumônes que tous les jours il distribuait aux indigènes? Quelle veuve, quel orphelin, quel pauvre se présentait qui ne fût soulagé à ses dépens? Enfin, ayant terminé son voyage, il arriva à ce vénérable sépulcre dans lequel reposa le corps très-saint du roi des cieux. Et maintenant quel homme racontera de combien de torrens de larmes il arrosa ce sépulcre durant huit jours, ou combien de présens en or il entassa sur cette tombe?

[p. 165] CHAPITRE XIII.

Comment le même duc, revenant de Jérusalem, mourut dans la ville de Nicée, dans le sein du Christ.

DONC ce duc invincible, saint et agréable à Dieu, ayant adoré le Christ au milieu des soupirs et des sanglots sortis du fond de son cœur, et ayant visité les saints lieux, s’en revint de cette bienheureuse expédition, et entra dans la ville de Nicée. Là, saisi d’une maladie de corps, l’an 1035 de l’Incarnation du Seigneur, il entra dans la voie de tout le genre humain, aux acclamations des anges, et succombant enfin, obéit à l’appel de la voix divine, le deuxième jour du mois de juillet. J’estime qu’il n’est point inconvenant de croire et d’écrire avec cette plume que le roi éternel de la Jérusalem céleste, dont le duc était allé adorer le sépulcre sur la terre, se complut à l’associer à sa gloire immortelle, au milieu de sa sainte entreprise mortelle, de peur que son ame bienheureuse, déjà brillante de splendeur et épurée par un grand nombre de bonnes œuvres, engagée de nouveau dans les affaires du monde n’y contractât quelque souillure. Le duc fut enseveli par les siens dans la basilique de Sainte-Marie, dans les murs de la ville de Nicée, régnant notre Seigneur Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans la co-égalité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!

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LIVRE SEPTIÈME.

DU DUC GUILLAUME, QUI SOUMIT L’ANGLETERRE PAR SES ARMES. CHAPITRE PREMIER.

Des traverses que le jeune Guillaume eut à essuyer dès le commencement de son administration, par la perversité de quelques hommes.

AYANT raconté dans leur ordre les gestes du grand duc Robert, et les ayant portés avec un soin extrême à la connaissance de beaucoup d’hommes, il nous paraît maintenant convenable d’en venir à ce qui concerne Guillaume, son fils, afin d’apprendre à la postérité par quelles sueurs et quels travaux il échappa aux embûches de ses ennemis, et courba vigoureusement sous ses pieds leurs têtes orgueilleuses. On trouve dans presque toutes les pages de l’Ecriture que la maison du fils est renversée par les iniquités d’un père méchant; mais aussi, et en sens inverse, elle est rendue plus solide par les mérites d’un bon père. Enfin Christ fortifia la maison du duc Robert, après que celui-ci eut dédaigné les pompes du siècle, et le récompensant par une gloire mortelle, il éleva dans la suite son fils Guillaume sur un trône royal, après qu’il eut abattu ses ennemis. Mais d’abord il [p. 167] nous paraît nécessaire de raconter aux siècles à venir par quelles victoires et quels triomphes Guillaume s’illustra dans son duché, disant les choses en toute vérité, et selon que l’ordre des faits l’exigera, afin que les actions glorieuses qui se sont accomplies de notre temps ne demeurent pas ensevelies dans une honteuse obscurité.

Ainsi donc ce duc, privé de son père dès les années de son enfance, était élevé dans toutes sortes de bons sentimens, par la sage sollicitude de ses tuteurs. Mais dès le commencement de sa vie, un grand nombre de Normands, renonçant à leur fidélité, élevèrent dans plusieurs lieux des retranchemens, et se bâtirent des forteresses très-solides. Tandis que, dans leur audace, ils se confiaient en ces fortifications, il s’éleva bientôt entre eux toutes sortes de querelles et de dissensions, et la patrie fut de toutes parts livrée à de cruelles agitations. Au milieu de ces affreux désordres Mars se livra à de violentes fureurs, et de nombreuses troupes de guerriers périrent dans ces vaines contestations.

CHAPITRE II.

De la guerre qui s’éleva entre Toustain de Montfort et Gauchelin de Ferrières; et de la mort d’Osbern, fils d’Herfast.

EN effet, Hugues de Montfort, fils de Toustain, combattit avec Gauchelin de Ferrières, et l’un et l’autre périt dans cette lutte. Quelques-uns se livrèrent à tout l’emportement de leurs violentes fureurs, au grand [p. 168] détriment de la patrie. Ainsi Gilbert, comte d’Eu, fils du comte Godefroi, homme rusé et plein de forces, tuteur du jeune Guillaume son seigneur, se promenait un matin à cheval, et conversait avec son compère Josselin du pont d’Erchenfroi, ne redoutant aucun mal, lorsqu’il fut assassiné, ainsi que Foulque, fils de Giroie. Ce crime fut commis sur les perfides instigations de Raoul de Vacé, fils de Robert l’archevêque, par les mains cruelles d’Eudes-le-Gros, et de l’audacieux Robert, fils de Giroie. Ensuite Turold, précepteur du jeune duc, fut mis à mort par des perfides, traîtres à leur patrie. Osbern aussi, intendant de la maison du prince et fils d’Herfast, frère de la comtesse Gunnor, étant une certaine nuit dans la chambre du duc, dans Vaudreuil, et dormant ainsi que le duc en toute sécurité, fut tout à coup égorgé dans son lit par Guillaume, fils de Roger de Mont-Gomeri. A cette époque Roger était exilé à Paris, à cause de sa perfidie, et ses cinq fils, Hugues, Robert, Roger, Guillaume et Gilbert étaient demeurés en Normandie, se livrant à toutes sortes de crimes. Mais Guillaume ne tarda pas à recevoir de Dieu la juste rétribution du crime qu’il avait commis. Barnon de Glote, prévôt d’Osbern, voulant venger la mort injuste de son seigneur, assembla une certaine nuit de vigoureux champions, se rendit à la maison où dormaient Guillaume et ses complices, et les massacra tous en même temps, selon ce qu’ils avaient mérité.

[p. 169] CHAPITRE III.

Comment Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, envoyé par les ordres de celui-ci, vainquit Roger du Ternois.

ROGER du Ternois, de la mauvaise race de Hulce, lequel était oncle du duc Rollon, et se battant avec lui contre les Francs avait jadis concouru par sa valeur à la conquête de la Normandie, homme puissant et orgueilleux, était aussi porte-bannière de toute la Normandie. Cet homme, lorsque le duc Robert partit pour son pélerinage, se rendit lui-même en Espagne, et s’illustra par de nombreux exploits contre les Païens. Peu de temps après, il revint dans son pays. Ayant appris que le jeune Guillaume avait succédé à son père dans le duché, il en fut vivement indigné, et dans son orgueil dédaigna de le servir, disant qu’un bâtard n’était pas fait pour commander à lui et aux autres Normands: car Guillaume, né d’une concubine du duc Robert, nommée Herlève 13, fille de Fulbert, valet de chambre du duc, était en tant que bâtard un objet de mépris pour les nobles indigènes, et principalement pour les descendans de la race de Richard. Mais après que le duc pélerin de Jérusalem fut mort, un certain Herluin, brave chevalier, prit Herlève pour femme, et en eut deux fils, Eudes et Robert, qui dans la suite parvinrent à une grande illustration. Roger donc, se confiant en la multitude de ses partisans, osa se révolter contre le jeune duc. Il insultait ouvertement tous ses voisins, et dévastait leurs terres par le [p. 170] fer et le feu, et principalement celles de Honfroi de Vaux. Celui-ci ne pouvant supporter plus long-temps ces offenses, envoya contre Roger son fils Roger de Beaumont, suivi de toute sa maison. Roger du Ternois le méprisa dans sa témérité, et, ne craignant rien, s’avança audacieusement pour le combattre; mais il fut tué en cette rencontre, ainsi que ses deux fils Helbert et Hélinant, et laissa la victoire à ses ennemis. Robert de Grandménil reçut aussi alors une blessure mortelle, dont il mourut trois semaines après, le 18 juin. Mais avant sa mort Robert distribua ses terres, par égales portions, entre ses deux fils Hugues et Robert, et leur recommanda Ernaud, son plus jeune fils, leur prescrivant de le bien traiter, et comme un frère, lorsqu’il serait devenu grand.

CHAPITRE IV.

Comment ce même Roger de Beaumont fonda l’abbaye de Préaux, et épousa Adeline, fille de Galeran, comte de Meulan.

OR Roger de Beaumont, ayant triomphé de ses ennemis, rendit à Dieu des actions de grâces pour ses victoires, et s’appliqua tout le reste de sa vie à travailler à de bonnes œuvres. Entre autres choses il construisit un couvent de moines dans sa terre de Préaux, et demeura constamment fidèle au duc Guillaume, envers et contre tous. C’est pourquoi il fut élevé fort au dessus de tous ses aïeux; car il prit pour femme Adeline, fille de Galeran, comte de Meulan, et [p. 171] eut de ce mariage deux fils Robert et Henri, qui devinrent dans la suite des comtes très-puissans. Robert, en effet, fut après Hugues, son oncle maternel, vaillant comte de Meulan durant plus de vingt-sept années, et Henri reçut du roi Guillaume le comté de Warwick en Angleterre.

Après la bataille ci-dessus rapportée, dans laquelle périrent Roger du Ternois, Robert de Grandménil et beaucoup d’autres seigneurs, Richard, comte d’Evreux, et fils de Robert l’archevêque, s’unit en mariage avec la veuve de Roger du Ternois, et en eut un fils nommé Guillaume, qui est maintenant seigneur d’Evreux. Guillaume, frère de Richard, épousa Hadvise, fille de Giroie, et veuve de Robert de Grandménil.

Cependant le duc Guillaume croissait, par la faveur de Dieu, en âge, en force et en sagesse. Considérant combien les Normands avaient, dans les transports de leur fureur, dévasté tout le pays, il puisa dans son cœur encore enfant toute la vigueur d’un homme, et appelant auprès de lui les grands de son père, il s’appliqua à gagner leur affection, leur apprenant, par ses prières et ses ordres, à éviter tout acte d’indiscipline. De l’avis des plus considérables il se choisit pour tuteur Raoul de Vacé, et le mit à la tête de toute la chevalerie de Normandie. Quelques-uns des grands, qui aimaient Dieu et la justice, obéirent volontiers au duc comme à leur seigneur, lui demeurèrent fidèles, et travaillèrent avec ardeur à dompter les rebelles. Mais les fils de discorde, qui se plaisent aux dissensions, et ne cherchent qu’à troubler le repos de ceux qui veulent vivre sans faire [p. 172] le mal, voyant qu’il leur était impossible de nuire aux hommes simples, autant qu’ils l’auraient voulu, méditèrent sur les moyens de travailler audacieusement à la ruine de leur patrie. Ils allèrent donc trouver Henri, roi des Francs, et répandirent çà et là sur toutes les frontières de la Normandie des tisons embrasés. Je les signalerais par leurs noms dans cet écrit, si je ne voulais prendre soin d’échapper à leur haine inexorable. Toutefois, je vous le dis à l’oreille, vous tous qui m’environnez, ce furent précisément ces mêmes hommes qui maintenant font profession d’être les plus fidèles, et que le duc a comblés des plus grands honneurs.

CHAPITRE V.

Comment Henri, roi des Francs, livra aux flammes le château de Tilliers, que les Normands lui avaient cédé pour obtenir la paix, ainsi que le bourg d’Argentan.

LE roi Henri, vivement ébranlé par les provocations insensées de ces traîtres, et ne se souvenant plus des bienfaits qu’il avait auparavant reçus du duc Robert, résolut de ne se montrer traitable pour le duc à aucune condition, tant que le château de Tilliers demeurerait dans le même état. Les Normands qui persévéraient dans leur fidélité au jeune duc, desirant, pour sauver celui-ci, se soustraire aux artifices du roi, résolurent de faire ce dont ils eurent dans la suite sujet de se repentir. Gilbert, surnommé Crispin, à qui le duc Robert avait autrefois confié ce [p. 173] château, ayant appris cette fâcheuse résolution, ne fit aucun cas de tels projets, et s’enferma aussitôt dans le château avec une forte troupe d’hommes d’armes, et dans l’intention de le défendre. Le roi voyant qu’on lui refusait l’entrée de cette forteresse, rassembla une armée composée de Francs et de Normands, et alla l’investir promptement. Que dirai-je de plus? Vaincu enfin par les prières du duc, Gilbert livra le château avec douleur, et bientôt après il eut le cruel chagrin de le voir livrer aux flammes sous les yeux de tous. Ayant ainsi satisfait ses désirs, le roi se retira de ce lieu. Mais, peu après, il alla trouver le comte d’Hiesmes, et livra aux flammes dévorantes le bourg d’Argentan, qui appartenait au duc. Ensuite reprenant la route par laquelle il était venu, il se rendit à Tilliers, et viola les sermens par lesquels il s’était engagé envers le duc à ne laisser rétablir ce château par aucun des siens durant quatre années. Il le fit réparer en toute hâte, et y ayant fait entrer beaucoup de chevaliers et des vivres en abondance, il repartit joyeusement, ayant ainsi accompli tous ses projets.

CHAPITRE VI.

Comment Toustain Guz voulut et ne put retenir le château de Falaise, et le défendre contre le duc Guillaume. — De Richard, fils de Toustain.