Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant
Part 10
LE roi Henri avait été associé à la royauté, du vivant de son père Robert, et bientôt après la mort de celui-ci, sa mère Constance le poursuivit si vivement de sa haine de marâtre, que les comtes conspirèrent contre lui. Constance faisant les plus grands efforts pour l’expulser du trône et pour mettre en sa place Robert son frère, duc des Bourguignons. Ayant pris l’avis des siens, Henri se réfugia auprès de Robert, duc des Normands, avec douze petits vassaux, et alla à Fécamp lui demander du secours, au nom de la fidélité qu’il lui devait. Le duc l’accueillit honorablement, le combla de présens, et bientôt après lui ayant fourni convenablement des chevaux et des armes, il l’adressa à son oncle paternel, Mauger, comte de Corbeil, mandant à celui-ci qu’il eût à attaquer dans son pays, par le fer et le feu, tous ceux qu’il saurait avoir renoncé à la fidélité envers le roi. De son côté, le duc établit de nombreux corps de chevaliers dans tous les châteaux soumis à sa domination et situés sur les frontières de la France, et livra aux rebelles des combats si violens et si fréquens, qu’enfin, courbant la tête et ayant perdu tout ce qui leur appartenait, ils se virent forcés de se réconcilier avec leur roi, en sorte que les projets de sa malheureuse mère furent entièrement déjoués. [p. 144] A cette époque Robert, héritier du pouvoir et de la cruauté de Guillaume de Belesme, était depuis quelques années ennemi déclaré de ses voisins du Mans et de la Normandie. Ayant entrepris une expédition au delà de la Sarthe, il fut fait prisonnier par les gens du Mans, et retenu deux ans en captivité dans le château de Ballon. Au bout de ces deux ans, Guillaume, fils de Giroye, et d’autres seigneurs de Robert rassemblèrent une armée, allèrent offrir la bataille au comte du Mans, et l’ayant combattu avec vigueur, le mirent en fuite. Ils se saisirent en cette occasion de Gauthier de Sordains, illustre chevalier, et de deux de ses fils, braves chevaliers aussi; et, malgré l’opposition de Guillaume, ils attachèrent méchamment à une potence ce Gauthier, au milieu de ses deux fils. Les trois autres fils de Gauthier étaient alors à Ballon. A peine eurent-ils appris l’horrible mort de leur père et de leurs frères, que, violemment irrités, ils pénétrèrent de vive force dans la prison, et se jetant sur Robert de Belesme, ils le tuèrent misérablement à coups de hache et lui brisèrent la tête contre les murs de la prison. Robert étant mort, Guillaume Talvas, son frère, lui succéda dans les dignités de son père. Celui-ci se montra, par toutes sortes de crimes, plus mauvais encore que tous ses frères, et cette méchanceté sans bornes s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui dans les héritiers de son sang.
[p. 145] CHAPITRE VIII.
Comment le duc Robert, ayant marché contre Alain, comte des Bretons, fonda le château de Carroc, sur les rives de la rivière du Coesnon.
LE comte des Bretons, Alain, transporté par son orgueil, voulut aussi tenter dans son audace de se soustraire au service qu’il devait au duc Robert. Mais celui-ci leva contre lui une armée innombrable, et construisit non loin de la rivière du Coesnon un château qu’il appela Carroc, et qu’il destina à protéger les frontières de la Normandie et à réprimer l’insolence de son orgueilleux adversaire. De là il envahit la Bretagne, et livra aux flammes dévorantes tout le comté de Dol. A la suite de cette brillante expédition, il rentra en Normandie, chargé d’un immense butin. Or, après son départ, Alain desirant se venger de l’insulte qu’il avait reçue, marcha sur ses traces avec une grande armée, dans l’intention de ravager le comté d’Avranches. Mais Nigel et Alfred surnommé le Géant, chargés de la défense du château d’Avranches, marchèrent avec leurs hommes à la rencontre d’Alain, et lui ayant livré bataille, ils firent un si grand carnage des Bretons, qu’on les voyait tous étendus comme des moutons, soit dans la plaine, soit sur les rives du Coesnon. Alain retournant tristement chez lui, rentra à Rennes couvert de honte.
[p. 146] CHAPITRE IX.
De l’abbaye du Bec, de son premier abbé et fondateur, le vénérable Herluin, et de son successeur Anselme.
VERS le même temps, c’est à savoir l’an 1034 de l’Incarnation du Seigneur, le seigneur abbé Herluin, abandonnant la vie du siècle à l’âge de quarante ans, reçut le saint habit de religieux de l’évêque de Lisieux Herbert, et fut ensuite ordonné prêtre et institué abbé par ce même évêque. Ce fut là l’origine du monastère du Bec. Mais puisque nous avons fait mention de cet illustre père, il nous paraît convenable d’insérer dans ces pages, pour les transmettre à la postérité, des détails un peu plus circonstanciés sur cet homme et sur l’église qu’il fonda.
Son père tirait son origine de ces Danois qui les premiers conquirent la Normandie, et sa mère était liée de proche parenté avec les ducs de la Gaule Belgique, que les modernes appellent le pays de Flandre. Son père s’appelait Ansgot, et sa mère Héloïse. Gilbert, comte de Brionne, petit-fils de Richard Ier, duc de Normandie, par son fils le prince Godefroi, fit élever Herluin auprès de lui, et le chérissait particulièrement entre tous les seigneurs de sa cour. Il était habile dans le maniement des armes, et se montrait doué d’un grand courage. Toutes les plus grandes familles de la Normandie le comptaient parmi les chevaliers d’élite et le célébraient pour ses connaissances dans toutes les affaires de chevalerie et pour [p. 147] l’élégance de sa personne. Il détournait son cœur de tout ce qui est malhonnête, et recherchait avec ardeur tout ce qui est honorable et digne d’éloges dans les cours. Il ne pouvait supporter de n’être pas le plus distingué parmi tous ses compagnons d’armes dans les affaires, soit intérieures, soit de chevalerie. Par tous ces motifs, non seulement il avait obtenu la bienveillance particulière de son seigneur, mais en outre il s’était fait un nom honorable, et avait familièrement accès auprès de Robert, duc de tout le pays, et auprès des seigneurs des contrées étrangères. Dans cette position très-agréable, Herluin avait déjà dépassé l’âge de trente-sept ans, lorsqu’enfin son cœur saisi de crainte commença à être embrasé de l’amour divin, à se détacher de l’amour du monde, et à se refroidir de plus en plus et de jour en jour. Détournant les yeux des choses extérieures pour les porter sur lui-même, il allait plus souvent à l’église, priait dévotement, et souvent fondait en larmes. Négligeant les intérêts de la terre, déjà il allait moins souvent à la cour; et même il n’y était plus retenu que par le seul desir de pouvoir partager ses biens avec Dieu. Il y parvint, arrachant le consentement de son seigneur à force d’instances, et lui-même fit passer sous la domination de Herluin, et mit à son service tout ce que possédaient, en vertu de leurs droits paternels, ses frères, qui étaient nés dans la même dignité que lui. Mais comme il était plus grand et plus véritablement noble que ses frères, on ne trouva pas qu’il fût indigne d’eux ni humiliant de lui être soumis. Aussitôt il entreprit, dans la terre que l’on appelle [p. 148] Bonneville, d’élever pour le service de Dieu un ouvrage qui ne fut pas petit, mais qu’il termina promptement. Non seulement il présidait lui-même au travail, mais il s’y employait de sa personne, creusant la terre, vidant les fossés, transportant sur ses épaules des pierres, du sable et de la chaux, et unissant ensuite ces matériaux pour en faire une muraille. Aux heures où les autres s’en allaient, il amenait toutes les choses nécessaires au travail, ne se donnant pas un moment de loisir durant toute la journée. Plus il avait paru autrefois délicat dans son orgueilleuse vanité, plus il se montrait alors véritablement humble et rempli de patience à supporter toutes sortes de fatigues pour l’amour de Dieu. Puis, quand il avait terminé son travail avec le jour, il prenait, une fois par jour seulement, une nourriture peu recherchée et peu abondante, sans parler des jours où il n’est pas permis de manger.
Il apprit les premiers élémens des lettres, ayant déjà plus de quarante ans; et assisté de la grâce de Dieu, il en vint au point de se faire, même auprès de tous ceux qui étaient déjà fort savans dans la grammaire, une grande réputation pour l’intelligence et l’explication des sentences contenues dans les divines Ecritures. Et afin que l’on croie que cela n’arriva que par l’efficace de la grâce divine, qu’on sache qu’il ne vaquait à cette étude que dans les heures de la nuit; car jamais il n’interrompit un moment ses travaux du jour pour la lecture. Il renversa donc les maisons de ses pères pour en construire des habitations aux serviteurs de Dieu.
L’église qu’il avait bâtie ayant été consacrée par [p. 149] l’évêque de Lisieux, Herbert, Herluin coupa sa chevelure, et déposant l’habit séculier, reçut de ce même pontife le saint habit de religieux, s’étant déjà montré à travers tant de périls vaillant chevalier du Christ. Deux des siens se courbèrent avec lui sous le joug du même ordre. Après cela ayant été consacré prêtre par le même évêque, et plusieurs autres frères s’étant soumis à son autorité, il devint leur abbé. Ceux dont il avait reçu la direction, il les gouverna avec beaucoup de sévérité, et à la manière des anciens pères. Vous les eussiez vus, après l’office de l’église, l’abbé portant sur sa tête des semences, en ses mains un rateau ou un sarcloir, marcher en avant pour aller aux champs, et tous les moines travailler toute la journée à l’œuvre de l’agriculture. Les uns nettoyaient les ronces et les épines d’un champ, les autres transportaient du fumier sur leurs épaules et le répandaient sur la terre. Ceux-ci sarclaient, ceux là semaient, nul ne mangeait son pain dans l’oisiveté. A l’heure de la célébration d’un office dans une église, tous s’y rendaient. Leur nourriture journalière était du pain de fleur de froment, et des herbes avec de l’eau et du sel. Ils ne buvaient que de l’eau bourbeuse, car à deux milles à la ronde il n’y avait aucune source. La noble mère d’Herluin se consacra aussi en ces lieux au même service pour l’amour de Dieu, et ayant donné à Dieu tous les biens qu’elle possédait, elle remplit les fonctions de servante, lavant les hardes des serviteurs de Dieu, et faisant avec le plus grand soin les œuvres les plus basses qui lui étaient commandées.
[p. 150] Au bout de quelque temps Herluin fut invité par une vision à abandonner ces champs solitaires, où l’on manquait absolument de toutes les ressources nécessaires et convenables, et à transporter sa résidence en un lieu qui lui appartenait, qui a reçu le nom de Bec, d’un ruisseau qui coule auprès, et situé à un mille du château que l’on appelle Brionne. Ce lieu est lui-même au milieu de la forêt de Brionne, au fond d’une vallée enfermée de tous côtés par des montagnes couvertes de bois, et offre toutes sortes de commodités pour les besoins de l’homme. Il y avait une grande abondance de bêtes fauves, tant à cause de l’épaisseur des bois que de l’agrément de ce petit ruisseau. Au surplus on n’y trouvait que trois maisons de meuniers et une habitation assez petite. Ayant en peu d’années construit et consacré une assez grande église, Herluin bâtit ensuite avec des pièces de bois un couvent dans lequel il voulut que, selon l’usage de son pays, les frères habitassent, sans jamais en sortir. Mais les nombreuses querelles qui s’élevaient souvent dans l’intérieur ne tardèrent pas à l’affliger, et à le tourmenter grandement. Il n’était pas homme à pouvoir demeurer dans le couvent, pour arranger ces difficultés, car la nécessité de pourvoir à toutes les dépenses le forçait à habiter en dehors. Après qu’il eut bien souvent imploré l’assistance de Dieu à ce sujet, enfin la miséricorde du Seigneur vint à son aide, et lui prêta un secours qui fut suffisant pour tout ce qu’il avait à faire.
Il y avait un certain homme, né en Italie, et nommé Lanfranc, que tout le pays Latin honore avec toute [p. 151] l’affection qui lui est due, pour avoir rendu à la science son antique éclat. La Grèce elle-même, maîtresse de toutes les nations dans les études libérales, écoutait avec plaisir et admirait ses disciples. Cet homme étant sorti de son pays, conduisant à sa suite beaucoup d’écoliers de grand nom, arriva en Normandie. Il se rendit au monastère du Bec, plus pauvre alors et plus obscur que tout autre. Par hasard en ce moment l’abbé était occupé à construire un four, et y travaillait de ses propres mains. Lanfranc, rempli d’admiration et d’amour pour l’humilité de son ame et la dignité de ses discours, se fit moine en ce même lieu.
Il vécut ainsi durant trois années solitaire, ne voyant point les hommes, se réjouissant d’en être ignoré, inconnu de tous, à l’exception de quelques personnes avec qui il causait de temps en temps. Mais enfin, lorsque ce fait fut connu, la renommée le répandit en tous sens, et la très-grande réputation de cet homme fit bientôt connaître dans toute la terre et le monastère du Bec et l’abbé Herluin. Des clercs, des fils de ducs, des maîtres très-renommés des écoles de latinité, de puissans laïques, des hommes d’une grande noblesse accoururent de toutes parts. Plusieurs d’entre eux, pour l’amour de Lanfranc, firent don à cette même église de beaucoup de terres. Aussitôt le monastère du Bec se trouva riche en ornemens, en propriétés, en personnes nobles et honorables. A l’intérieur, la religion et la science firent de grands progrès; à l’extérieur, on commença à avoir en grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie. Celui qui en commençant à fonder son [p. 152] couvent n’avait pas eu assez de terrain pour les maisons dont il avait besoin, se trouva en peu d’années avoir un domaine qui s’étendait à plusieurs milles.
Bientôt le nombre des habitans s’étant fort accru, il arriva ce que le Seigneur a dit par la bouche du prophète Isaïe: « Ce lieu est trop étroit pour moi, fais-moi de la place, afin que je puisse y habiter. » Comme déjà les maisons ne pouvaient plus contenir la quantité de frères qui s’y étaient assemblés, et comme en outre le couvent se trouvait dans une position insalubre pour les habitans, le vénérable Lanfranc commença à proposer à l’abbé Herluin de s’occuper de la construction d’un plus grand monastère et de toutes ses dépendances, Mais Herluin redoutait la proposition seule d’une si grande entreprise; car il était déjà avancé en âge, et se défiait beaucoup de ses forces. Comme donc il ne voulut y consentir en aucune façon, le presbytère du monastère vint à s’écrouler par la volonté divine; et enfin vaincu, mettant en Dieu ses plus fermes espérances, se confiant beaucoup aussi dans l’assistance de son conseiller, par qui lui étaient survenus toutes sortes de biens, l’abbé entreprit d’élever de nouvelles constructions dans un site beaucoup plus sain, savoir, un monastère et des dépendances, ouvrage très-grand et très-majestueux, d’une beauté supérieure à celle de beaucoup d’autres abbayes bien plus riches. Pour entreprendre une si grande œuvre, l’abbé ne compta point sur ses ressources, lesquelles étaient infiniment modiques, mais il mit toute sa confiance en Dieu; et Dieu, lui accordant toutes choses, le combla tellement, que depuis le jour où l’on jeta les premières fondations jusqu’à [p. 153] celui où l’on posa la dernière pierre, il ne manqua jamais ni de matériaux ni d’argent.
Après un intervalle de trois années, et lorsque la basilique seule n’était pas encore entièrement terminée, le vénérable Lanfranc, qui dirigeait l’entreprise de cette œuvre, cédant aux vives instances de son seigneur et des grands de Normandie, fut fait abbé de l’église de Caen. Dans le même temps Guillaume, duc des Normands, envahissant le royaume d’Angleterre, qui lui appartenait par droit d’héritage, soumit par les armes cet empire rebelle aux lois qu’il voulut lui imposer. Il appliqua ensuite tous ses soins à l’amélioration du sort des églises. De l’avis et sur la demande du souverain pontife de toute la Chrétienté, Alexandre, homme très-distingué par ses vertus et sa science, et du libre consentement de tous les grands du royaume d’Angleterre et du duché de Normandie, le roi Guillaume prit à ce sujet la résolution la meilleure et la seule praticable, et choisit pour conduire cette grande affaire le docteur ci-dessus nommé. Cédant à de nombreux motifs, Lanfranc se rendit donc en Angleterre, et reçut le gouvernement de l’église de Cantorbéry, à laquelle est attribuée la primatie des îles au delà de la mer. Enrichi d’une grande étendue de terre, possédant en outre beaucoup d’or et d’argent, Lanfranc accomplissant le commandement que l’on trouve dans l’Exode: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre, » se montra rempli de toutes sortes de bontés pour son père spirituel et pour l’Eglise sa mère. La grande restauration de l’établissement ecclésiastique dans toute l’étendue du pays montre assez quels furent dans la [p. 154] suite les heureux fruits de ses soins en Angleterre. L’ordre des moines, qui était complètement tombé dans la dissolution des laïques, fut réformé et rentra dans la bonne discipline des couvens. Les clercs furent contenus dans les règles canoniques, et toutes les folies des coutumes barbares ayant été interdites, le peuple fut dirigé dans la bonne voie pour croire et juger. De diverses parties du monde il se forma auprès de Lanfranc une réunion d’hommes très-nobles et très-bons, tant clercs que laïques, dont le nombre s’élevait à plus de cent.
La nouvelle église cependant n’était pas encore consacrée, car elle attendait que celui par les conseils et les secours duquel elle avait été fondée et terminée pût célébrer lui-même cette cérémonie, pour laquelle elle adressait à Dieu d’instantes prières; et Dieu, qui s’était montré en toutes choses rempli de bontés pour elle, lui accorda en ce point aussi l’accomplissement de ses vœux, et réalisa toutes ses espérances. L’église fut consacrée par celui qu’elle desirait, avec une magnificence beaucoup plus grande qu’elle n’eût pu le prétendre.
Le 23 octobre, et l’an 1087 de l’Incarnation du Seigneur, Lanfranc, souverain pontife des peuples habitant au delà de la mer, et vénérable à toute la sainte Eglise, arriva en ces lieux pour mettre la dernière main, par la consécration, à l’église qu’il avait commencée par l’inspiration de Dieu, et dont il avait posé de sa propre main la seconde pierre lors de la construction des fondations. Tous les évêques, abbés, et autres hommes religieux de la Normandie, y assistèrent. Les grands du royaume y furent aussi [p. 155] présens. Le roi, retenu par d’autres affaires, ne put s’y rendre. La reine Mathilde y fût allée volontiers si elle n’en eût été empêchée par ses royales occupations: elle y assista cependant par les dignes témoignages de sa libérale munificence. Le roi des cieux ne voulut pas permettre qu’un roi de la terre mît la dernière main à une œuvre de sa grâce, se réservant à lui seul toute la joie de la consommation de ce travail, par lequel s’éleva dans l’espace de seize années, aux seuls frais des pauvres, un monastère pourvu de toutes ses dépendances, ouvrage très-grand et très-beau. Des princes très-illustres du royaume de France, un grand nombre d’autres seigneurs du même royaume, des clercs et des moines venus de toutes les provinces voisines, assistèrent aussi à cette cérémonie.
Quelque temps s’étant écoulé après cette dédicace, le vénérable père Herluin commença à être entièrement privé de l’usage de tous ses membres; et longtemps avant la révolution d’une année, à partir du même jour, il obtint ce qu’il avait desiré. En effet, le vingtième jour du mois d’août suivant, un jour de dimanche, Herluin se coucha dans son lit. Les frères ayant tenu l’assemblée du soir, à la fin de la journée et des offices du jour, il atteignit après une heureuse course au terme de la vie humaine, à l’approche de la nuit qui précédait le jour du dimanche, et le vingt-sixième jour d’août. On lui éleva dans le chapitre un monument destiné à rappeler à jamais ses bonnes actions à la postérité. Tous ceux qui ont droit de se rassembler en ce lieu pour s’entretenir de leurs travaux spirituels, y trouvent ainsi [p. 156] présent le souvenir de celui qui, devenu de puissant seigneur religieux, d’homme infiniment adonné au monde, homme complétement spirituel, fut le premier fondateur et abbé de ce monastère et de son ordre.
Epitaphe d’Herluin.
« Cette pierre couvre celui qui s’étant fait moine de laïque qu’il était, avait construit tous les édifices que tu vois autour de toi. Agé de trois fois onze ans et de sept années encore, il ignorait la grammaire, et depuis il est mort savant. Il passa quatre fois onze années dans la vie du couvent, employant pieusement toutes ses journées. Quand Phébus a paru pour la neuvième fois sous la constellation de la Vierge, il est parti, terminant à la fois la journée et la semaine. Si quelqu’un s’informe de son nom, il s’appelait Herluin, et que Dieu lui accorde dans la compagnie des saints tout ce qui appartient à ceux-ci! » Autre Epitaphe.
« Toi qui vois ce tombeau, connais par ses mérites celui qui y est enseveli. C’est être sur le chemin de la vertu que d’apprendre quel il fut lui-même. Jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de quatre fois dix années, il dédaigna par amour du siècle les choses qui se rapportent à Dieu. Mais alors changeant de rôle, de chevalier du monde il se fit subitement chevalier du Christ, et de laïque moine. Là, selon l’usage des Pères, réunissant une société [p. 157] de frères, il les gouverna et les nourrit avec la sollicitude convenable. Tout autant d’édifices que tu en vois, il les fit construire à lui seul, bien moins par ses richesses que par les mérites de sa foi. Les lettres qu’il avait ignorées dans son enfance, il les apprit par la suite, tellement que le savant avait peine à l’égaler, lui qui avait été ignorant. La mort, dans ses rigueurs, l’a enlevé à nos larmes le vingt-cinquième jour du sixième mois. C’est ainsi, ô père Herluin, que tu es monté en triomphe dans les demeures célestes, selon qu’il nous est permis de le croire, à raison de tes mérites. »