Histoire de St. Louis, Roi de France

Chapter 9

Chapter 93,810 wordsPublic domain

Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre vers le vingt de septembre, au port de Limesson, sur la côte orientale de l'île, où Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reçut à la tête de la noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il avait promis au roi de le suivre dans son expédition, dès qu'on aurait résolu de quel côté on porterait la guerre. Il conduisit le roi à Nicosie, capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute l'armée mit pied à terre les jours suivans, et se reposa des fatigues de la mer. Les provisions de bouche s'y trouvèrent en abondance: on ne se lassait point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins que les pourvoyeurs français avaient faits: c'étaient, d'un côté, des milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec tant d'ordre, qu'on eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blés qui formaient, au milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une herbe verte, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie, ce qui les conserva toujours beaux et frais jusqu'à ce qu'on voulût les transporter à la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'eût rien à souffrir de la disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la bonne chère peut-être, et la débauche, causèrent une espèce de peste qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de Vendôme, Archambaud de Bourbon, Robert, évêque de Beauvais, Guillaume Desbarres, et près de deux cent cinquante chevaliers, en moururent. Le saint roi ne s'épargnait pas dans cette désolation publique: il allait lui-même visiter les malades, les consoler sans craindre de gagner leur mal; il donnait de l'argent aux uns, des médicamens aux autres; il les exhortait tous à profiter de leur état en l'offrant à Dieu, qui, content de leur bonne volonté, les voulait couronner avant même qu'ils eussent combattu.

[Note 1: Guillaume de Nangis, page 25.]

C'était contre son inclination que le roi avait pris le parti de passer l'hiver en Chypre. Quoique la moitié des croisés ne fût pas encore arrivée, _si n'eussent été ses parens et ses proches_, dit Joinville, _il fût hardiment parti seul et avec peu de compagnie_. Mais il sut utilement employer ce délai qui coûtait tant à son coeur. Les fonds de la plupart des croisés se trouvaient considérablement diminués par ce long séjour que personne n'avait pu prévoir; il profita de la circonstance pour se les attacher. Joinville n'avait plus que douze vingts livres tournois d'or: cependant il fallait faire subsister ses dix chevaliers; plusieurs menaçaient de le quitter. _Lors_, dit-il, _je fus un peu ébahi en mon courage, mais toujours avois fiance en Dieu. Quand le bon roi sçut ma destinée, il m'envoya quérir, me retint à lui, et me donna huit cents tournois_[1]. Guillaume de Dampierre, Gaucher de Châtillon, Raoul de Coucy, et beaucoup d'autres seigneurs, se voyaient dans le même embarras que le sire de Joinville: le généreux monarque s'obligea pour eux à des marchands italiens, parmi lesquels on compte des Spinola et des Doria, noms qui sont devenus depuis si célèbres.

[Note 1: Il faut observer que tous les seigneurs qui s'étaient croisés, et qui avaient suivi le roi, ne recevaient aucune paye: ils vivaient à leurs dépens, et entretenaient leurs chevaliers.]

Le mélange des Latins avec les Grecs avait fait naître de grands différends entre les insulaires. Les Grecs, par les soins du roi, revinrent de leur schisme, abjurèrent les erreurs qu'ils y avaient ajoutées, et leur archevêque y fut rétabli.

La division régnait entre la noblesse et leur archevêque; il eut aussi le bonheur de les réconcilier: mais, ce qui était encore plus important, il fit la paix entre les Templiers et les Hospitaliers, en leur faisant comprendre qu'en vain ils s'étaient dévoués au service de Dieu, si par leurs inimitiés, conduites par leur intérêt particulier, ils effaçaient les belles actions qu'ils avaient faites contre les ennemis de la foi.

Aithon, roi d'Arménie, Bohémond V, prince d'Antioche et de Tripoli, se faisaient une guerre cruelle pour des intérêts fort embrouillés; Louis leur représenta si vivement les suites funestes de leurs divisions, qu'il les engagea enfin à conclure une trève. _Ce Aithon_, dit Joinville, _étoit homme de grande renommée, et y eut beaucoup de gens qui passèrent en Arménie pour aller en sa bataille gagner et profiter, desquels puis n'en ouït-on nouvelles_.

La piété du roi, et la sagesse qui paraissait dans toutes les actions de sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On ne pouvait le voir prier Dieu d'une manière si persuadée, qu'on ne se sentît touché, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'île de Chypre, après l'avoir vu, demandèrent le baptême, et voulurent être de la religion d'un prince qui était l'exemple de toutes les vertus.

On ne voyait parmi les croisés que d'éternelles querelles qu'il n'était pas aisé d'accommoder; le monarque, obligé à beaucoup d'égards, agissait en ces occasions, moins par autorité que par douceur et par insinuation. Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart faisaient le voyage à leurs dépens, n'obéissaient qu'à demi: les traiter avec hauteur c'eût été les rebuter; il fallait de grands ménagemens, et Louis possédait admirablement cet art précieux. Sans oublier qu'il était leur maître, il leur faisait sentir qu'il était leur ami: chacun croyait suivre son inclination, et ne suivait réellement que son devoir. Jamais il n'employa l'autorité, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce qu'il voulait.

Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifièrent enfin leurs intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.

Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une ambassade de la part d'un prince tartare, nommé Ercalthai, qui se disait converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus sincère pour son avancement. Le chef de cette députation était un certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques années auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de dévotion, où cependant l'affectation se remarquait encore plus que le style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis trois ans; que les chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur; et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des Français.

On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues conversions, qui pouvaient être si utiles à la religion, fit tout l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena au service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargés de présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville, _une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et bien faite, car elle étoit de bonne écarlate fine, sur laquelle il fit entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres points de la foi_. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs, cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire: loin de protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et chrétien, tel qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux qui adorent la croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble, sans aucun égard à la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées, gens corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque chose de la libéralité du roi, que son zèle pour la religion exposait plus qu'un autre à ces sortes de surprises.

Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la secourir. Les chrétiens originaires de l'Europe y possédaient quatre principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les Vénitiens, les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de tous côtés par les Mahométans, dont le plus puissant était Malech-Sala, soudan d'Egypte.

Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en Egypte, où la prise de Damiette avait jeté les Sarrasins dans la dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce côté-là. Les suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les causes, il espérait éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui l'avaient obligé de rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires, tantôt soudan de Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la guerre.

Quoique le bruit fût assez constant que le dessein du roi était d'aller en Egypte, néanmoins son séjour en Chypre tenait en échec les princes d'Orient, jusque-là que le soudan de Babylone se flatta pendant quelque temps que l'armement était en effet destiné contre la Palestine, et même que le roi, dans l'impatience de se mettre au plus tôt en possession de Jérusalem, se joindrait à lui contre les soudans avec lesquels il était en guerre, et surtout contre celui d'Alep.

Le soudan de Babylone assiégeait alors Ernesse, ville du domaine de celui d'Alep, qui, ayant trouvé le moyen de le faire empoisonner, le força de retourner en Egypte, où il ne fit plus que languir. Cependant le calife de Bagdad agit si prudemment auprès d'eux par ses envoyés, qu'il leur fit conclure une suspension d'armes, afin d'être en état de repousser l'armée chrétienne, qui était sur le point de les attaquer.

Cependant le roi se disposait sérieusement à partir: la perte qu'il avait faite de beaucoup de gens de sa brave noblesse et de soldats, par les maladies, était en plus grande partie réparée par l'arrivée d'un grand nombre de croisés qui n'avaient pu partir de France avec la grande flotte. Un renfort considérable fut amené par Guillaume de Salisbery, surnommé _Longue-Epée_, qui arriva en Chypre avec deux cents chevaliers anglais. Le roi leur fit le plus gracieux accueil; il recommanda surtout aux Français d'user à l'égard du comte et de ses chevaliers de beaucoup de politesse et de complaisance, et il conjura les uns et les autres de suspendre, du moins pendant la guerre sainte, l'antipathie des deux nations, et de penser qu'ils combattaient sous les enseignes de Jésus-Christ, leur unique chef.

La saison s'avançait, et tout se préparait au départ. Dès l'arrivée du monarque en Chypre, il s'était tenu un conseil de guerre, dans lequel les avis avaient été fort partagés sur les projets de la campagne. Les uns voulaient qu'on allât droit à Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre, persuadés qu'on reprendrait aisément le royaume de Jérusalem, dont toutes les places étaient démantelées. Le principal but des croisés, disaient-ils, était de recouvrer la sainte cité, et Louis acquérait une gloire immortelle s'il pouvait rétablir le culte du vrai Dieu dans ces mêmes lieux où le salut du monde avait été opéré.

Ainsi pensaient les Templiers et les Hospitaliers, soit que ce parti leur parût véritablement le meilleur, soit qu'il fût plus conforme à leurs intérêts particuliers.

Les autres, au contraire, ayant le roi de Chypre à leur tête, prétendaient que la conquête du royaume de Jérusalem, à la vérité facile, ne pouvait pas se soutenir contre la puissance du soudan d'Egypte; qu'avant que toutes les places en fussent rétablies, la plupart des croisés seraient retournés en France; qu'il fallait aller à la racine du mal, en attaquant Damiette; qu'après que les soudans auraient été domptés, on irait prendre possession de la Palestine. Louis fut touché de ces raisons, et encore plus lorsqu'il vit le roi Henri, et tous les grands seigneurs de l'île, prendre la croix.

Il fut donc résolu de porter la guerre en Egypte; mais parce que les lois de la religion, de l'honneur et de la chevalerie ne permettaient pas d'attaquer un ennemi sans aucune déclaration préliminaire, le monarque envoya défier le soudan qui régnait alors sur cette belle partie de l'Afrique. Le cartel annonçait en même temps un roi d'un courage intrépide, et un missionnaire plein de zèle pour la foi. Malech-Sala, c'est le nom du soudan, était sommé de rendre à la croix l'hommage que tous les hommes lui doivent, s'il ne voulait pas voir son pays ravagé par des gens qui ne craignaient rien lorsqu'il s'agissait d'étendre l'empire de Jésus-Christ. On dit que ce malheureux prince, soit qu'il sentît sa fin approcher (il était gangrené de la moitié du corps), soit qu'il craignît pour ses états, ne put lire cette lettre sans répandre beaucoup de larmes. Il répondit cependant avec fierté, «que les Français auraient moins de confiance en leur nombre et en leur valeur, s'ils avaient vu le tranchant de ses épées qui venaient d'enlever aux chrétiens leurs anciennes et leurs nouvelles conquêtes; que jamais nation n'avait insulté l'Egypte, sans porter la juste peine de sa témérité; que ceux qui venaient l'attaquer de gaieté de coeur reconnaîtraient bientôt ce que savaient faire des troupes jusque-là toujours victorieuses, dont la première journée serait la dernière des chrétiens; que les enfans, comme dit le saint Alcoran, s'entretiendraient quelque jour de ce qui serait arrivé; enfin que Dieu permet souvent que le petit nombre remporte l'avantage sur le plus grand, parce qu'il est toujours pour ceux qui sont humbles et patiens.» Ainsi, de part et d'autre, on ne pensa plus qu'à se préparer à l'attaque et à la défense.

Sur cette réponse, le roi se mit en état de partir. Grand nombre de vaisseaux plats propres à faire des descentes, qu'il avait fait construire en divers endroits de l'île, se rendirent au lieu marqué pour l'embarquement, aussi bien qu'un grand nombre de navires qu'il avait achetés des Génois et des Vénitiens.

Enfin le samedi d'après l'Ascension, l'armée monta sur la flotte, au port de Limesson, où elle attendit, pour faire voile, que le vent fût favorable.

Cette flotte était composée de dix-huit cents vaisseaux, tant grands que petits. Il y avait dans l'armée deux mille huit cents chevaliers français, anglais, cypriots. A en juger par cette multitude de chevaliers, il fallait que l'armée fût très-nombreuse; car chaque chevalier avait d'ordinaire une assez grande suite, et les historiens de ce temps-là ne marquent guère la grandeur des armées que par le nombre des chevaliers qui s'y trouvaient, et dont les plus considérables avaient chacun leur _ost_, c'est-à-dire leur camp, leurs troupes, et leurs bannières séparés des autres corps.

Le roi, avant de quitter le port de Limesson, assembla les principaux seigneurs de l'armée, et après le conseil de guerre, déclara à tous les capitaines des vaisseaux qu'on allait à Damiette, et, qu'en cas que, dans la route, quelques-uns fussent séparés de la flotte, ils eussent à se rendre de ce côté-là. Le vent contraire les empêcha de sortir jusqu'au mercredi suivant. Ils en partirent ce jour-là; mais ils n'étaient pas encore fort loin en mer, lorsqu'une furieuse tempête survint, et dissipa la flotte. Le roi fut obligé de relâcher à la pointe de Limesson, le jour de la Pentecôte 1249, avec une partie des vaisseaux. Le reste fut poussé du côté d'Acre, et en divers autres endroits; de sorte qu'il ne se trouva avec le roi que sept cents chevaliers, de deux mille huit cents qui s'étaient embarqués avec lui, sans qu'il sût ce que le reste était devenu.

Il se remit en mer le jour de la Trinité. Il rencontra Guillaume de Ville-Hardouin, prince de Morée, avec le duc de Bourgogne qui, ayant passé l'hiver en Morée, avait joint son escadre à celle de Ville-Hardouin. Cette rencontre consola un peu le roi; mais ne le tira pas de l'inquiétude où il était pour le reste de sa flotte. Il arriva, en quatre jours, à la vue de Damiette, et jeta l'ancre assez près du rivage, où les Sarrasins l'attendaient bien préparés.

Cette ville passait pour la plus belle, la plus riche, et la plus forte place de l'Egypte, dont elle était regardée comme la clef principale. Elle était à une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil, dont le plus considérable formait un port capable de contenir les plus grands vaisseaux. C'est là qu'on voyait cette grosse tour que les chrétiens avaient prise, avec tant de fatigues, sous le roi Jean de Brienne. Elle servait de défense contre l'ennemi, et de barrière pour les vaisseaux qui arrivaient d'Ethiopie et des Indes. Une grande chaîne, qui aboutissait de cette forteresse à une des tours de la ville, fermait tellement l'issue, que rien ne pouvait entrer ni sortir sans la permission du sultan: ce qui lui procurait un tribut immense, parce que c'était alors le seul passage pour les marchandises qui devaient être distribuées sur toutes les côtes de la Méditerranée. Le corps de la place était fortifié d'une enceinte de murailles, doubles le long du Nil, triples du côté de la terre, avec des fossés très-larges et très-profonds. C'était dans la conservation de cette ville que le sultan avait mis toute son espérance, et c'était à la prise de cette place que tendaient tous les voeux de Louis, persuadé que cette conquête le rendrait maître de toute l'Egypte.

On ne fut pas plutôt à la vue de l'ennemi, que toute la flotte se rassembla autour du roi. Les principaux seigneurs montèrent sur son bord, et lui-même se présenta sur le tillac, avec un air qui inspirait de la confiance aux plus timides. Sa taille était avantageuse et bien proportionnée: _Et vous promets_, dit Joinville, _que oncques si bel homme armé ne vit; car il paroissoit par-dessus tous, depuis les épaules en amont_. Et, quoiqu'il fût d'une complexion très-délicate, son courage le faisait paraître capable des plus grands travaux. Il avait les cheveux blonds, comme ceux de la maison de Hainaut, dont il était par sa grand'mère, et réunissait tous les autres agrémens qui accompagnent ordinairement cette couleur. Sa chevelure extrêmement courte, suivant la coutume de ce temps-là, n'en laissait que mieux voir les grâces naturelles répandues sur son visage. On y remarquait je ne sais quoi de si doux, et en même temps de si majestueux, qu'en le voyant on se sentait pénétré tout à la fois, et de l'amour le plus tendre, et du respect le plus profond. La simplicité même de ses habits et de ses armes, simplicité néanmoins qui admettait toute la propreté sans affectation, lui donnait un air guerrier encore plus que n'aurait pu faire la richesse qu'il négligeait.

«Mes amis, dit-il aux chefs de son armée, ce n'est pas sans dessein que Dieu nous a conduits à la vue de nos ennemis, lorsque nous nous en croyions encore fort éloignés. C'est sa puissance qu'il faut ici envisager, et non pas cette multitude de barbares qui défendent le royaume où nous portons la guerre. Ne me regardez point comme un prince en qui réside le salut de l'état et de l'Eglise; vous êtes vous-mêmes l'état et l'Eglise, et vous n'avez en moi qu'un homme dont la vie, comme celle de tout autre, n'est qu'un souffle que l'Eternel peut dissiper quand il lui plaira. Marchons donc avec assurance dans une occasion où tout événement ne peut que nous être favorable. Si nous en sortons victorieux, nous acquérons au nom chrétien une gloire qui ne finira qu'avec l'univers; si nous succombons, nous obtenons la couronne immortelle du martyre. Mais pourquoi douter du succès? N'est-ce pas la cause de Dieu que nous soutenons? Oui, sans doute, c'est par nous et pour nous que le Sauveur veut triompher de ces barbares. Commençons par en rendre gloire à son saint nom, et préparons-nous à celle d'en avoir été les instrumens.» On ne peut exprimer l'ardeur que ce discours inspira, et bientôt les Sarrasins en ressentirent l'effet.

Le sultan, averti par ses sentinelles qu'on découvrait sur la mer une forêt de mâts et de voiles, envoya quatre galères bien armées pour reconnaître ce que c'était. Elles parurent au moment même que Louis achevait de parler; et, s'étant trop avancées, elles furent tout à coup investies par quelques bâtimens qu'on avait détachés contre elles.

Trois, accablées de pierres lancées par les machines que portaient les vaisseaux français, furent coulées à fond avec tous les équipages; la quatrième eut le bonheur d'échapper, et alla porter la nouvelle que le roi de France arrivait, suivi de toute son armée. Aussitôt le monarque égyptien donna ses ordres pour se préparer à la défense: _Et dans peu_, dit Joinville, _il y eut grande compagnie à nous attendre_. Le spectacle, de part et d'autre, avait quelque chose d'agréable et de terrible tout ensemble. La côte se trouva, en un instant, bordée de toute la puissance du soudan. La plage était couverte de navires dont les pavillons de différentes couleurs faisaient une agréable peinture de la puissance des chrétiens. La flotte ennemie, composée d'un nombre infini de vaisseaux, était rangée dans une des embouchures du Nil par où l'on montait vers Damiette. Le sultan en personne, d'autres disent Facardin, son lieutenant, commandait l'armée de terre. Le rivage et la mer retentissaient du bruit de leurs cors recourbés et de leurs nacaires, espèce de timbales dont deux faisaient la charge d'un éléphant. C'était en affrontant ces deux armées ennemies, qu'il fallait hasarder la descente; c'était aussi ce qu'on avait résolu de faire; et il n'était question que de délibérer si on la tenterait avant l'arrivée du reste des troupes et de la flotte.

A peine le roi avait-il fait jeter l'ancre, qu'il manda les principaux chefs de l'armée pour tenir conseil de guerre. La plupart furent d'avis de différer la descente, et d'attendre que le reste des vaisseaux écartés par la tempête fût rassemblé, le roi n'ayant pas avec lui le tiers de ses troupes. Mais ce prince, guidé par son zèle, ne fut pas de ce sentiment: il représenta avec vivacité que le retardement ferait croire aux ennemis qu'on les craignait; qu'il n'y avait point de sûreté de demeurer à l'ancre sur une côte fort sujette aux tempêtes; qu'on n'avait aucun port pour se mettre à couvert de l'orage et des entreprises des Sarrasins; qu'une seconde tourmente pourrait disperser le reste des vaisseaux, aussi bien que ceux que l'on voulait attendre; que ce retard enfin pourrait ralentir cette première chaleur, qui pour l'ordinaire fait réussir les entreprises, et répandrait dans toute l'armée une impression de crainte dont on aurait peut-être de la peine à revenir. Tout le monde se rendit à des raisons si plausibles, et la descente fut résolue pour le lendemain à la pointe du jour.