Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 7
Le roi, animé d'un zèle sans doute beaucoup plus pur et moins violent, écrivit en même temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le même sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialité, et leur insensibilité pour le bien général de l'Eglise, leur promettant néanmoins sa protection contre Frédéric, _dont nous ne craignons_, disait-il, _ni la haine, ni les artifices, et dont nous blâmons la conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait être en même temps empereur et pape_.
Les cardinaux, pressés et sollicités ainsi de toutes parts, s'assemblèrent à Anagnie, et élurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal Sinibalde, Génois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent IV. C'était un homme de mérite, d'un grand sens, fort habile, et aimé de l'empereur, qui, connaissant la fermeté de Sinibalde, dit à un de ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette élection: _Le cardinal était mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi_. L'empereur avait raison; car les intérêts d'un cardinal sont bien differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque de la chrétienté.
Cependant Frédéric témoigna beaucoup de joie en public, de l'élection de Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont était chef le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a conservé quantité de lettres sur les différends de l'empereur avec les papes.
Les ambassadeurs présentèrent à Innocent une lettre de ce prince, par laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois à la fin du compliment, _sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous possédons_: paroles dont la signification était bien différente à la cour de l'empereur et à celle des papes, et qui faisaient entre eux toute la difficulté des accommodemens.
Le pape répondit à l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans la communion des fidèles, et qu'il le recevrait à bras ouverts, pourvu qu'il satisfît l'Eglise sur les points pour lesquels Grégoire, son prédécesseur, l'avait excommunié; que lui, de son côté, était prêt à le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pût prouver que le Saint-Siége lui eût fait quelque tort, il était dans la résolution de les réparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et des évêques, dans un concile qu'il offrait de convoquer à ce sujet. Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoyés, la délivrance des autres personnes qui avaient été prises sur la mer avec les cardinaux qu'on avait déjà relâchés.
La négociation n'eut aucun succès, non plus que les sollicitations du roi qui avait cette paix fort à coeur. Frédéric recommença à mettre en usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il mit en mer quantité d'armateurs pour empêcher que le pape pût avoir communication avec les autres princes; et quelques pères cordeliers ayant été pris et trouvés saisis de lettres du pape pour diverses cours de l'Europe, Frédéric les fit pendre.
Pendant que cette rupture jetait de nouveau l'Italie dans la consternation, la France était dans la joie par la naissance d'un successeur à la couronne. C'était le troisième enfant que la reine avait mis au monde: les deux autres étaient deux filles qui furent nommées, l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-né le nom de Louis.
Le roi, qui désirait, autant qu'il lui était possible, de maintenir la tranquillité dans son royaume, et s'assurer de la fidélité de ses sujets, fit cette année une chose qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé entreprendre; elle était contre un usage pratiqué de temps immémorial, dont la suppression devait faire de la peine à beaucoup de seigneurs; mais, d'ailleurs, elle était d'une très-grande importance pour empêcher toutes les intrigues secrètes que les esprits factieux tâchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'état.
Plusieurs seigneurs et gentilshommes français, et principalement les Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume était que, quand il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces fiefs qu'ils possédaient dans l'un et dans l'autre royaume, étaient vassaux des deux rois, se déclarassent pour le parti de celui dont ils tenaient le plus considérable de leurs fiefs, étant par là censés être ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer après la guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois de France et d'Angleterre, on en usait de même toutes les fois que l'empire était en guerre avec la France.
Le roi prit donc la résolution d'abolir cet usage à l'égard de l'Angleterre; et, dans une assemblée qu'il fit de ces seigneurs qui avaient des fiefs dans les deux royaumes, il leur déclara qu'il leur laissait la liberté entière de le choisir lui, ou le roi d'Angleterre, pour leur seul et unique seigneur; mais qu'il voulait qu'ils se déterminassent pour l'un ou pour l'autre, alléguant à propos ce passage de l'Evangile, _que personne ne peut servir deux maîtres en même temps_. Quelque intérêt qu'eussent ces seigneurs à ne pas subir cette nouvelle loi qui les privait, ou des biens qu'ils possédaient en Angleterre, ou de ceux qu'ils possédaient en France, ils s'y soumirent néanmoins, les uns par complaisance pour le roi, les autres parce qu'ils voyaient que leur résistance serait inutile. Quelques-uns passèrent au service d'Angleterre; la plupart s'attachèrent à celui de France; et le roi dédommagea ceux-ci de ce qu'ils perdaient, en leur donnant les terres de ceux qui le quittaient, ou d'autres récompenses. A cette nouvelle, le roi d'Angleterre, qui avait le talent de faire toujours mal ce qu'il aurait pu bien faire, se livra à toute l'impétuosité de son génie; et, sans garder aucune mesure, ni proposer aucune option, comme avait fait le roi de France, il confisqua les terres que les seigneurs français, et principalement les Normands, possédaient dans ses états. Ceux-ci en furent tellement irrités, qu'ils firent tous leurs efforts pour engager le roi à déclarer la guerre à Henri; mais il les adoucit par ses promesses et ses libéralités.
Tandis que Louis prenait les mesures les plus efficaces pour maintenir la tranquillité dans le royaume, l'Italie se trouvait livrée plus que jamais aux horreurs de la guerre civile, dont le pape rejetait toujours la faute sur l'empereur, et l'empereur sur le pape.
L'empereur écrivait aux princes de l'Europe qu'il était disposé à s'en rapporter aux rois de France et d'Angleterre pour ses intérêts les plus essentiels; et le pape protestait au contraire qu'il ne demandait que l'exécution des paroles que l'empereur lui avait fait porter pour la paix, et que ce prince ne cherchait par ses feintes et ses artifices qu'à en imposer à toute l'Europe, et à réduire l'Eglise et le Saint-Siége en servitude. Il fulmina de nouveau l'excommunication contre lui. Il la fit publier partout, et même à Paris, dans les églises.
Ce fut à cette occasion qu'un curé de cette capitale fit une action aussi hardie qu'elle était peu convenable. Il monta en chaire et parla de cette sorte à ses auditeurs: «Vous saurez, mes frères, que j'ai reçu ordre de publier l'excommunication fulminée par le pape contre Frédéric, empereur, et de le faire au son des cloches, tous les cierges de mon église étant allumés. J'en ignore la cause, et je sais seulement qu'il y a entre ces deux puissances de grands différends, et une haine irréconciliable. Je sais aussi qu'un des deux a tort, mais j'ignore qui l'a des deux. C'est pourquoi, de toute ma puissance j'excommunie et je déclare excommunié celui qui fait injure à l'autre, et j'absous celui qui souffre l'injustice d'où naissent tant de maux dans la chrétienté.» Ce discours fit rire non-seulement dans l'auditoire et dans Paris, mais encore dans tous les pays étrangers. L'empereur, qui l'apprit des premiers, en fit faire au curé des complimens qu'il accompagna de présens considérables. Le pape ne goûta point la plaisanterie, et le curé, quelque temps après, fut mis en pénitence.
Cependant, l'empereur poussa si vivement le pape, qu'il fut obligé de s'enfuir d'Italie, et de venir chercher un asile en-deçà des Alpes. Il se sauva d'abord au travers de bien des dangers à Gênes, sa patrie; mais ne se croyant pas encore en sûreté, il en partit sans trop savoir quel lieu il choisirait pour sa retraite. Son dessein était de venir en France; mais il n'était pas sûr qu'on voulût l'y recevoir, et son incertitude n'était point sans fondement.
Soit qu'il eût déjà fait sonder le roi sur ce sujet, soit que les seigneurs de France ne fussent pas dans une disposition favorable pour lui, il ne s'adressa pas directement à ce prince, mais il prit une autre voie. Il savait que le roi avait une extrême considération pour l'ordre de Cîteaux, et qu'il devait honorer de sa présence le chapitre général qui devait s'y tenir au mois de septembre. Il engagea l'abbé et tout l'Ordre, à demander au roi son agrément pour sa retraite dans le royaume.
Le roi se rendit effectivement à Cîteaux avec la reine sa mère, les comtes d'Artois et de Poitiers, et quelques autres des principaux seigneurs de France. Comme c'était la première fois qu'il venait à cette célèbre abbaye, on l'y reçut avec les honneurs et les cérémonies dues à la majesté et à la vertu d'un si grand prince. L'abbé de Cîteaux, les abbés de l'Ordre et les religieux, au nombre de cinq cents, vinrent au-devant de lui. Le roi descendit de cheval, et reçut leurs complimens avec la plus grande bonté.
Ce prince entra dans le chapitre; et s'y étant assis accompagné des seigneurs et de la reine sa mère, à qui, par respect pour elle, il fit prendre la première place, l'abbé de Cîteaux, à la tête de ce grand cortége d'abbés et de religieux, vint se jeter à ses pieds. Le roi, les voyant tous à genoux, se mit à genoux lui-même, les fit relever, et leur demanda ce qu'ils souhaitaient de lui. L'abbé fit un discours fort pathétique pour supplier Sa Majesté de prendre en main la cause du chef de l'Eglise, persécuté par l'empereur, et finit en le conjurant, les larmes aux yeux, de vouloir bien lui donner un asile dans son royaume. Les autres abbés et les religieux accompagnèrent le discours de l'abbé de leurs gémissemens et de leurs larmes, et firent connaître au roi que c'était une grâce que l'Ordre en général, pour lequel il avait tant de bontés, lui demandait.
Le roi leur répondit qu'il était très-édifié de l'attachement qu'ils faisaient paraître pour le père commun des Fidèles, qu'ils ne pouvaient pas douter que lui-même n'en eût aussi beaucoup, et qu'il ne fût très-sensible aux maux que souffrait le pape; qu'il aurait égard à leur demande; qu'il était disposé à soutenir les intérêts de l'Eglise et à la mettre à couvert de toutes sortes d'injures; qu'il prendrait la protection du pape autant que son devoir et son honneur l'exigeaient de lui; mais qu'il ne pouvait point recevoir le pape en France, qu'il n'eût consulté auparavant les seigneurs qui l'accompagnaient, et il ajouta qu'il ne tiendrait pas à lui que tout l'Ordre ne fût satisfait.
Mais les principaux seigneurs, consultés quelque temps après, ne furent pas d'avis que le pape vînt faire sa demeure en France. La jalousie qu'ils avaient conçue contre la puissance des ecclésiastiques dans le royaume, avec lesquels ils contestaient sans cesse sur les bornes de leur juridiction, leur fit appréhender la présence du pape, en qui cette puissance réside avec plus de plénitude. On le fit prier, comme il s'avançait vers Lyon, de ne pas passer outre. Le roi d'Angleterre et le roi d'Aragon lui refusèrent pareillement l'entrée de leurs états: de sorte qu'il fut obligé de demeurer à Lyon, qui n'était pas encore alors réuni au royaume de France. Cette ville relevait de l'empire, de manière néanmoins que l'archevêque en était le seigneur, et que les empereurs, depuis long-temps, n'y avaient aucune autorité.
Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur Martin, envoyé du roi d'Angleterre, lui rapporta sa réponse, on dit que, dans sa colère, il laissa échapper ces paroles inconsidérées qui choquèrent extrêmement les souverains: _Il faut_, dit-il, _venir à bout de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons écrasé ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous ces petits serpens_. Dès lors il résolut de faire son séjour à Lyon, et d'y assembler un concile pour y citer Frédéric, et l'y déposer, s'il refusait de s'accommoder avec le Saint-Siége.
Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la France dans la plus extrême consternation. Le roi fut attaqué à Pontoise (Joinville dit à Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe à une fièvre ardente, qui fit en peu de jours désespérer de sa vie. Il se condamna lui-même; et, après avoir donné quelques ordres sur des affaires importantes, il ne pensa plus qu'à paraître au jugement de Dieu, et sans attendre qu'on l'avertît de son devoir, il demanda et reçut avec les plus grands sentimens de piété les sacremens de l'Eglise.
C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus sensibles et de plus sincères marques qu'en celle-ci. L'affliction était générale par toute la France. La noblesse, les ecclésiastiques, le peuple, prenaient également part à ce malheur public. Les églises ne désemplissaient point; on faisait partout des prières et des processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant s'instruire par soi-même de l'état où ce prince se trouvait. Il tomba dans une si profonde léthargie, qu'on fut en doute s'il était mort: de sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soigné pendant sa maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa, soutenant qu'il n'était pas encore mort: il fut un jour dans cet état, et le bruit de sa mort se répandit par toute l'Europe. La reine-mère ordonna qu'on exposât la châsse de Saint-Denis; elle fit apporter le morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant hautement à Dieu cette fervente prière: _Seigneur, glorifiez, non pas nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France que vous avez toujours protégé_. Le roi revint à l'instant de son assoupissement, ce qui fut regardé de tout le monde comme un effet miraculeux opéré par ces sacrés monumens de la passion du Sauveur du monde. Les premières paroles que ce prince proféra dans ce moment, furent pour demander à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, homme célèbre par ses écrits et par la sainteté de sa vie, la croix, pour faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrétiens de la Terre-Sainte, avec résolution d'employer ses armes et la vie qui lui avait été rendue, à les délivrer de la tyrannie des infidèles. Ce fut en vain que le sage prélat lui représenta les suites d'un si grand engagement: il insista d'un air si touchant et si impérieux tout ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si désirée. Il la reçut avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il était guéri. En effet, son mal diminua considérablement. Dès que sa santé fut affermie, il vint à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon roi: il connut qu'il était tendrement aimé. L'empressement tumultueux du peuple, les transports inouïs d'allégresse, et la joie répandue sur tous les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des fêtes ou des harangues étudiées. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur de ce même peuple, aux prières duquel il ne doutait pas qu'il eût été rendu.
Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que le retour de sa santé avait donné à toute la cour. La reine-mère qui prévoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut presque aussi consternée qu'elle l'avait été du danger extrême où elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, après deux mois de convalescence, se trouva parfaitement rétabli: il n'exécuta pas néanmoins sitôt son dessein. Les préparatifs pour une expédition si importante, et d'autres affaires, lui firent différer le voyage pendant deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires pour prêcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet intervalle, à mettre la France en état de se passer de sa présence.
Cependant toute l'Europe était attentive à ce qui se passait au concile convoqué à Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commencé à la fin du mois de juin de l'année 1245[1].
[Note 1: Ce fut à ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux cardinaux.]
Le but de ce concile n'était pas seulement de terminer les différends de l'empereur Frédéric avec le Saint-Siége, et de rendre la paix à l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrétiens entre eux pour la défense de la religion contre les Infidèles. L'engagement que le roi avait déjà pris par son voeu était un grand exemple, et l'on peut même assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions du pape auraient eu peu d'effet.
La première de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la déposition de l'empereur. Je n'entrerai point dans le détail de tout ce qui s'y passa: cela m'éloignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'après plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que la déposition de l'empereur furent résolues. Ensuite le pape prononça le jugement par lequel il déclara Frédéric déchu de l'empire et de ses états, défendant à tous les fidèles de le reconnaître désormais pour empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de fidelité qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux électeurs de l'empire de procéder à l'élection d'un nouvel empereur.
Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince aussi violent que lui. S'étant un peu calmé, il se fit apporter la couronne impériale; et, la mettant sur sa tête, il dit: _La voilà cette couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang répandu avant quelle m'échappe_.
Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prévenir l'impression que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape, Frédéric écrivit une lettre circulaire à tous les princes, pour leur faire comprendre les conséquences de cette entreprise; qu'il s'agissait dans cette affaire, non pas de son intérêt particulier, mais de celui des rois, qui devaient tout appréhender d'un homme qui traitait si outrageusement le premier des souverains.
Outre cette lettre circulaire, Frédéric en écrivit une particulière au roi de France, où, répétant les principales choses qui regardaient l'intérêt commun que tous les souverains avaient de ne pas souffrir que les papes osassent attaquer ainsi les têtes couronnées; il lui faisait remarquer que, quoique par l'usage le couronnement des empereurs appartînt au pape, il ne leur donnait nul droit sur leurs couronnes et sur leur puissance temporelle, et qu'en vertu de cette cérémonie il ne pouvait pas plus les en dépouiller qu'un évêque particulier du royaume ne pouvait détrôner le roi qu'il aurait couronné. Ensuite il lui représentait la nullité des procédures qu'on avait faites contre lui, le priant de se souvenir de l'étroite alliance qu'il y avait depuis si long-temps entre les empereurs de sa maison et les rois de France. On voit encore une lettre de Frédéric sur le même sujet, qui fut apportée par Pierre Desvignes, son chancelier, à saint Louis, où l'empereur le faisait juge, avec les pairs laïques et la noblesse de France, de la justice de sa cause.
On ne sait point en détail ce que le roi répondit à ces lettres; mais on sait seulement, par le témoignage d'un auteur contemporain[1], qu'il était fort mécontent de la conduite du pape en cette occasion; et, comme il désapprouvait aussi beaucoup certains emportemens de Frédéric, il ne prit alors aucun parti dans cette affaire, et résolut de garder la neutralité. Il eut cependant au mois de novembre de cette année une conférence avec le pape, dans l'abbaye de Cluny, sur les moyens de rétablir la paix dans l'Eglise. La reine-mère fut seule admise à cette conférence, et le secret qu'on affecta de garder sur ce qui y avait été traité donna lieu à bien des conjectures. Ce qu'on sait seulement par une lettre de Frédéric au roi d'Angleterre, c'est que le pape ne put être fléchi par les prières du roi, et qu'il ne voulut entendre parler d'aucun accommodement, à moins que Frédéric ne se soumît absolument, et sans restriction, à ce qu'il plairait au pape de déterminer touchant les villes de Lombardie qui s'étaient depuis longtemps révoltées contre l'empereur.
[Note 1: Chronicon Abbatiae Senonensis in Vosago, lib. 4.]
Louis, de retour à Paris, et toujours occupé de la pensée de la croisade, fit, à cette occasion, un trait de plaisanterie à ses courtisans qui en engagea quelques-uns à se croiser, autant par respect humain, que par dévotion.
C'était la coutume que le roi, aux fêtes de Noël, fît présent aux seigneurs qui étaient à sa cour, de certaines capes, ou casaques, dont ils se revêtaient sur-le-champ: c'est ce qui, dans les anciens comtes de la maison du roi, est appelé du nom de livrée, parce que le roi donnait ou livrait lui-même ces habits aux seigneurs. Il en avait fait faire un plus grand nombre, et d'étoffes plus précieuses qu'à l'ordinaire. La veille de Noël, qu'il avait destinée à cette distribution, il fit savoir qu'il irait à la messe de grand matin.
Les seigneurs se rendirent de bonne heure dans sa chambre, où l'on avait affecté d'avoir peu de lumière. Le roi leur distribua ces capes; et, après qu'ils les eurent prises, ils le suivirent à la messe. Quand il fut jour, ou bien à la clarté des cierges de l'Eglise, chacun remarqua à l'endroit de la cape qui répondait à l'épaule de ceux qui étaient devant lui, des croix en belle broderie d'or, et s'aperçurent qu'ils en avaient autant sur la leur. Ils comprirent la pensée du roi, et en rirent avec lui au sortir de la messe; mais il n'y eut pas moyen de s'en défendre.
Au commencement de cette année, le roi fit épouser à Charles de France, son frère, Béatrix, quatrième fille du comte de Provence, soeur de la reine de France, de la reine d'Angleterre et de l'épouse de Richard, frère du roi d'Angleterre. Le comte de Provence étant mort dans les derniers jours de l'année précédente, le roi fit marcher des troupes du côté de la Provence pour s'en saisir comme d'un bien appartenant à la reine sa femme, fille aînée du comte, et par conséquent son héritière. Charles fut reconnu comte de Provence, et mis en possession de toutes les places. Par ce mariage, la Provence qui avait été usurpée sur la France, après la mort de Louis-le-Bègue, et en avait toujours été séparée depuis, rentra dans la maison royale de France, plus de trois cents ans après cette séparation.
Le roi, dans la même année y fit chevalier, à Melun, le nouveau comte de Provence, et l'investit des comtés d'Anjou et du Maine, lui assigna sur son épargne une pension considérable, et le rendit un prince très-puissant.