Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 5
Sur cela les archevêques de Tours et de Bourges, l'évêque de Chartres, et les députés de plusieurs autres évêques, qui ne voulaient assister au concile que par procureur, quittèrent le légat et s'en retournèrent chez eux; d'autres hasardèrent le passage, mais pour leur malheur: car Henri, fils naturel de l'empereur, les ayant rencontrés, les attaqua à la hauteur de la ville de Pise. Après quelque résistance, il les obligea de se rendre, et les envoya dans différentes forteresses de la Pouille pour y être étroitement gardés. Quelques prélats d'Angleterre et d'Italie, qui s'étaient joints aux Français à Gênes, ne furent pas mieux traités. Cet accident et la mort de Grégoire IX, arrivée sur ces entrefaites, rompirent toutes les mesures prises pour le concile.
La nouvelle qu'on reçut alors de l'emprisonnement des prélats français par les armateurs de l'empereur, pensa le brouiller avec la France. Le roi, ayant appris le traitement qu'on leur avait fait, écrivit à Frédéric pour se plaindre et demander leur délivrance. «Il lui disait dans sa lettre que, s'il voulait que la bonne intelligence subsistât entre les deux états, il fallait qu'il mît au plus tôt les évêques français en liberté; qu'ils n'avaient eu aucun mauvais dessein contre lui, mais que l'obéissance qu'ils devaient au Saint-Siége ne leur avait pas permis de manquer d'aller au concile; qu'il devait se souvenir de la conduite qu'on avait tenue en France à son égard, du refus qu'on avait fait au légat du pape du secours qu'il demandait, et des propositions avantageuses qu'on n'avait pas voulu écouter, pour ne rien faire à son préjudice. Qu'au reste, il lui déclarait qu'il regardait l'emprisonnement des évêques comme une injure faite à sa propre personne, et que si on ne les relâchait incessamment, il lui ferait connaître qu'on n'était point d'humeur en France à se voir impunément insulté.» C'étaient là les dernières paroles de sa lettre.
L'empereur répondit assez fièrement à cette lettre, et sans rien promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa réponse en disant que ces prélats avaient conspiré contre lui avec le pape; qu'il était en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent néanmoins, et l'histoire, sans nous faire le détail des négociations qu'il y eut sur ce sujet, nous apprend que les évêques furent délivrés, l'empereur, après de plus sérieuses réflexions, ayant appréhendé que le roi ne se liguât avec le pape. Les choses étaient en cet état, lorsque Grégoire IX mourut. Célestin IV lui succéda, et ne vécut que dix-huit jours après son exaltation sur le siége pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois après par l'élection d'Innocent IV.
Le roi, âgé de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente conduite de la reine, sa mère, rétabli l'autorité royale à peu près au même état où la sagesse et la fermeté de son père et de son aïeul l'avaient portée. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait pris la résolution de maintenir la tranquillité dans ses états, au point qu'il pût lui-même conduire dans quelque temps du secours aux chrétiens de l'Orient. Mais l'esprit d'indépendance, suite dangereuse du gouvernement féodal, n'était pas encore éteint. Il était difficile que le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche, regardassent tranquillement la prospérité de Louis. Le premier, par la félonie de ses ancêtres, avait trop perdu sous les règnes précédens, et le second, sous le règne présent. Le troisième était un esprit inquiet; il avait une femme trop impérieuse, et fière de sa qualité de reine, qui le gouvernait, et souffrait très-impatiemment de voir son mari vassal du roi de France. Nul d'eux, séparément des autres, eût été fort à craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de désordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possédait Montpellier et d'autres fiefs, était aussi assez disposé à entrer dans leurs intrigues.
Il s'était tenu, l'année précédente, une conférence à Montpellier, entre lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre autres résolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il était beau-père du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et même de toutes récentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait signé vers l'an 1238, une prolongation de trève, pour quelques années avec la France: mais cherchant un prétexte plausible pour la rompre, il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment Alphonse, son frère, du comté de Poitou, parce qu'Henri lui-même, plusieurs années auparavant, avait donné l'investiture de ce comté qu'il prétendait lui appartenir, à Richard son frère. Ce traité demeura secret jusqu'à ce qu'on se crût en état de l'exécuter: ce fut le comte de la Marche qui, le premier, leva le masque à l'occasion suivante.
Le roi, en exécution du testament du roi son père, donnait à ses frères, dès qu'ils avaient atteint l'âge de vingt et un ans, les apanages qui leur étaient destinés. En 1238 il avait fait Robert, son frère, chevalier à Compiègne; il l'avait en même temps investi du comté d'Artois, et lui avait fait épouser Mathilde, fille du duc de Brabant. Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisième frère. La cérémonie s'en fit le jour de Saint-Jean, à Saumur, où il avait convoqué toute la noblesse de France avec un grand nombre d'évêques et d'abbés; et, quelques jours après, il le mit en possession des comtés de Poitou et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouvèrent, les plus considérables furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de Soissons; Imbert de Beaujeu, connétable de France; Enguerrand de Coucy, et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la magnificence des habits et des équipages, et par une nombreuse suite de gentilshommes.
Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle, et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans la capitale de son comté. Le jeune prince y reçut les hommages de ses vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme les autres. Il obéit avec beaucoup de répugnance. Il fit hommage pour son comté de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possédait en Poitou, en Saintonge et en Gâtinais.
A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans cesse des sentimens de révolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. «Ce serait une lâcheté honteuse, disait-elle sans cesse à son mari, que de se reconnaître vassal du comte de Poitiers. Le trône n'est pas tellement affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse être ébranlé. L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-même, malgré les obligations qu'il a aux Français, les comtes d'Armagnac, de Foix, les vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est prêt à se déclarer contre _le fils de Blanche_.» C'est le nom qu'elle affectait de donner au monarque. Elle lui persuada enfin de réparer, au moins par quelque marque de mécontentement, la honteuse démarche qu'il venait de faire.
Après toutes ces cérémonies, le roi était parti pour se rendre à Paris, et avait laissé à Poitiers le comte son frère, qui, n'ignorant pas les menées du comte de la Marche, dont toute l'application tendait à soulever la noblesse d'au-delà de la Loire, voulut qu'il lui renouvelât son hommage. Il l'envoya prier de venir à Poitiers aux fêtes de Noël. Le comte s'y étant rendu, Alphonse lui déclara ses intentions. Il répondit qu'il était prêt à lui donner cette satisfaction, et que dès le lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte à sa femme de ce qu'on lui avait proposé, et de ce qu'il avait promis, elle se moqua de lui, lui disant qu'ayant donné dans un piége qu'il devait avoir prévu, il n'eût pas dû avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et lui ajouta qu'il était temps de se déclarer, et de rompre ouvertement avec le comte de Poitiers. Ils concertèrent ensemble la manière de le faire, et voici comme ils s'y prirent.
_Le comte de la Marche se révolte contre le comte de Poitiers_.
Le comte de la Marche, s'étant fait escorter par un grand nombre de gens armés, vint trouver le prince qui l'attendait à dîner, et lui parla de la manière la plus audacieuse. «Vous m'avez surpris et trompé, lui dit-il, pour m'engager malgré moi à vous faire hommage; mais je vous déclare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous êtes un injuste qui avez envahi le comté et le titre de comte sur le comte Richard, fils de la reine mon épouse, tandis qu'il était occupé à combattre dans la Palestine pour la foi, et à tirer de la captivité et de la tyrannie des infidèles la noblesse française qui, sans lui, y serait encore.» Il ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitôt sur un cheval qu'on lui tenait tout prêt, et sortit de Poitiers, après avoir mis le feu à la maison où il avait logé. Il traversa avec grand bruit toute la ville, qu'il laissa dans un grand étonnement d'une si prodigieuse audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manqué de le faire arrêter, s'il avait eu le temps de se reconnaître; mais le comte avait pris toutes ses sûretés, et fut en un moment hors de la ville, avec sa femme et toute sa famille.
Alphonse ne tarda pas à informer la cour de ce qui s'était passé, et le roi comprit qu'il en fallait venir à la guerre. Le comte de la Marche s'y était bien attendu; il ne pensa plus qu'à mettre ses forteresses en état de défense, et à lever des troupes. Il envoya en Angleterre demander au roi l'exécution de la parole qu'il lui avait donnée de passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en arrivant il trouverait une armée prête à lui obéir; qu'il était assuré du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrivée pour se déclarer contre la France, et pour le remettre en possession des provinces que les rois ses prédécesseurs avaient perdues sous les derniers règnes.
Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'éclat de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit à l'envoyé tout ce que son maître demandait, et lui dit qu'il assemblerait incessamment son parlement pour se mettre en état de passer la mer aux fêtes de Pâques. En effet, il fit expédier des lettres circulaires à tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur ordonnait de se rendre à Londres, afin de lui donner leurs avis sur des affaires de la dernière importance pour le bien de l'état.
Tandis que les membres du parlement se disposaient à s'assembler à Londres, le comte Richard, frère du roi, arriva de son voyage de la Palestine, où il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de Navarre et les autres seigneurs français qui s'y étaient trouvés en même temps que lui, et dont plusieurs lui étaient redevables de leur salut et de leur liberté.
Lorsque le roi d'Angleterre eut communiqué son dessein au prince son frère, voyant qu'il avait son approbation, il résolut de surmonter tous les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prévu que le parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, étant arrivés à Londres, s'étaient mutuellement donné parole, avec serment, de ne consentir à aucune levée d'argent, quelques instances que le roi pût faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur fit de son dessein dans la première assemblée, en leur représentant fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette guerre, où elle réparerait les pertes que la couronne avait faites depuis plusieurs années, ils répondirent tous d'une voix que cette entreprise n'était point de saison, qu'elle ne pouvait réussir sans d'excessives dépenses, que le royaume était épuisé par les levées que le roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on était dans l'impuissance d'en supporter de nouvelles.
Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage pour le moment; il les pria seulement de faire attention à ce qu'il leur avait proposé, de ne pas oublier le zèle qu'ils devaient avoir pour la gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il espérait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit en particulier chacun des plus accrédités du parlement; il les conjura de ne point s'opposer à un si glorieux dessein, les assurant que plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemblée, lui avaient promis secrètement de l'aider. Il leur montrait même une liste de leurs noms, et des sommes qu'ils s'étaient engagés de lui fournir. Quoique ce fût un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y laissèrent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint à la résolution prise le jour précédent. Le parlement s'étant rassemblé, et le roi ayant réitéré ses représentations, plusieurs lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit touchant l'épuisement du royaume, en ajoutant qu'il s'était engagé dans la ligue contre la France sans les consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le faire à ses frais; qu'il n'était ni de son honneur, ni de sa conscience, de faire la guerre à la France avant la fin de la trève, qui subsistait encore, et que les Français avaient religieusement observée; qu'il avait traité avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-même après avoir violé, comme ils avaient déjà fait, les droits les plus sacrés de l'obéissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils n'en voulaient qu'à l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient assez connaître, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'était nullement à propos de l'employer à un pareil usage; enfin que les rois ses prédécesseurs étaient un exemple pour lui, qu'il ne devait point oublier; que la plupart de leurs expéditions en France avaient échoué; que la noblesse française était invincible dans son pays; que ce que les rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages, ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils n'avaient pu le conserver que par la paix.
Ces remontrances mirent Henri dans une colère qu'il ne put contenir. Il répliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut, en jurant par tous les Saints, qu'il exécuterait son projet, malgré la lâcheté de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une flotte aux fêtes de Pâques. Il congédia le parlement, qui néanmoins, avant de se séparer, fit mettre par écrit ce qu'il avait représenté au roi, à quoi on ajouta le dénombrement des sommes qu'il avait levées depuis plusieurs années, dont on n'avait vu aucun emploi.
Sitôt qu'on eut appris à la cour de France la résolution du roi d'Angleterre, Louis convoqua un parlement à Paris, pour demander conseil sur le châtiment que méritait un vassal qui ne voulait point reconnaître son seigneur. Toute l'assemblée répondit d'une voix, que le vassal était déchu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un bien qui lui appartenait. En conséquence le roi fit, de son côté, tous les préparatifs nécessaires: il assembla les troupes des communes et de ses vassaux, et fit faire un très-grand nombre de machines alors en usage pour les siéges. Tout fut prêt pour la fin d'avril, temps marqué pour se réunir en Poitou, où le roi fit la revue de son armée près de Chinon.
Elle se trouva composée de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce qui faisait un très-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres soldats très-bien armés. Le roi, profitant du temps et du retardement du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient à Portsmouth, entra sur les terres du comte de la Marche, où il se vengea des courses que ce comte avait commencé de faire sur les terres de France: il s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant.
Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne; mais, pour arrêter l'impétuosité française, en attendant le secours d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le dégât partout, brûla les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits, et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme, cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de sorcière, et dont on avait changé le nom d'Isabelle en celui de Jézabel, porta la fureur encore plus loin. Désespérée du malheureux succès d'une guerre dont elle était l'unique cause, elle résolut d'employer plutôt les voies les plus lâches et les plus honteuses, que de voir retomber sur son mari le juste châtiment de l'insolence qu'elle lui avait fait faire. Pour cet effet, elle prépara de ses propres mains un poison dont elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi scélérats qu'elle pour le répandre sur les viandes du roi. Déjà ces malheureux s'étaient glissés dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les firent remarquer: certain air inquiet, embarrassé, acheva de les rendre suspects. On les arrêta; ils avouèrent leur crime: la corde fut la seule punition d'un attentat qui méritait qu'on inventât de nouveaux supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu ne l'approcha plus sans être auparavant visité.
[Note 1: Matthieu Paris.]
[Note 2: Annales de France.]
Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec beaucoup d'argent: ce qui fâchait beaucoup les Anglais, et ce que les Poitevins, gens dont la foi était fort décriée, souhaitaient avec le plus de passion. Henri était accompagné de Richard, son frère, de Simon de Montfort, comte de Leicester, à la tête de trois cents chevaliers, et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engagés à le suivre par ses caresses et par ses présens. La comtesse de la Marche, sa mère, _l'attendait au port_, et, selon la chronique de France, _lui alla à l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous êtes de bonne nature, qui venés secourir votre mère et vos frères, que les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement défouler et tenir sous pieds_. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie, par les seigneurs ligués; et, dès qu'il fut débarqué, il envoya des ambassadeurs au roi, qui faisait le siége de Fontenoi, place alors très-forte. La garnison, commandée par un fils naturel du comte de la Marche, se défendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers venait d'y être blessé. Le roi reçut les ambassadeurs avec bonté, les fit manger à sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui exposèrent le sujet de leur mission, qui se réduisit à dire que le roi leur maître était fort surpris qu'on rompît si hautement la trève faite entre les deux états, et qui ne devait finir que dans deux ans.
Le roi les écouta avec modération, et répondit qu'il n'avait rien plus à coeur que de garder la trève, et même de la prolonger, ou faire la paix à des conditions raisonnables, sans demander aucun dédommagement; que c'était le roi leur maître qui la rompait manifestement, en venant avec une flotte soutenir la rébellion des vassaux de la couronne de France; qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se mêler des différends qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte de la Marche n'étaient en aucune manière compris dans le traité de trève; que c'était leur félonie qui leur avait attiré sa juste indignation et le châtiment qu'il allait leur faire subir, comme à des traîtres et à des parjures. Les ambassadeurs étant retournés vers leur prince, il rejeta toute proposition de paix, animé par les agens du comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurèrent que la guerre lui procurerait bientôt de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait, et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'était qu'un effet de la crainte que la présence de Henri et la puissance de la ligue lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux chevaliers de l'Hôpital-de-Jérusalem déclarer la guerre au roi.
_Le roi d'Angleterre déclare la guerre au roi de France_.
Louis, sur cette dernière dénonciation, protesta, en présence de toute sa cour, que c'était avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amitié aux dépens de ses propres intérêts. On pressa donc plus vivement qu'on n'avait fait jusqu'alors le siége de Fontenoi, et la ville fut prise au bout de quinze jours, au grand étonnement des ennemis, qui regardaient cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la garnison furent obligés de se rendre à discrétion. On conseilla au roi de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche était excusable, n'agissant que par les ordres de son père. Il se contenta de les envoyer dans les prisons de Paris.
La bonté du roi, jointe à la valeur avec laquelle il poussait son entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens qu'on lui donnait: car, après cette conquête, plusieurs autres forteresses se rendirent à lui sans attendre qu'elles fussent attaquées. Il garda les plus fortes, et fit détruire les autres. Il y en eut quelques-unes qui résistèrent et qui furent forcées; par ce moyen le roi s'ouvrit le chemin jusqu'à la Charente, et s'avança vers Taillebourg, place située sur cette rivière.
Le roi d'Angleterre s'étant mis en marche avec ses troupes, s'était rendu à Saintes, où il avait passé quelques jours pour y grossir son armée des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligués que le comte de la Marche lui avait fait espérer, et qui ne venaient qu'en petit nombre.
Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente, pour en défendre le passage contre l'armée française. Il se campa sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de Taillebourg, il vint se poster vis-à-vis cette place, qu'il trouva déjà rendue au roi: ce prince s'y était logé avec les principaux seigneurs, et avait fait camper son armée dans la prairie aux environs de la ville.
_Bataille de Taillebourg, où le roi est victorieux_.
Les deux armées n'étaient séparées que par la rivière, qui en cet endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait vingt mille hommes de pied, six cents arbalétriers, et seize cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps très-considérable de cavalerie. Le roi, en commençant la campagne, avait autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait perdu une partie par les siéges et par les maladies que les grandes chaleurs avaient causées.
Son dessein était de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de l'en empêcher. La profondeur de la rivière était un grand obstacle pour les Français.