Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 4
Il prétendit que la cession qu'il avait faite des comtés de Blois, de Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait traité avec le roi pour les droits de la reine de Chypre, n'était point une vente, mais seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en rendant la somme d'argent que le roi avait payée pour lui: il entreprit donc de l'obliger à les lui rendre. Outre son humeur inquiète, il fut encore animé par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse sa femme, qui, après avoir rabaissé sa qualité de reine d'Angleterre en épousant un simple vassal du roi de France, conservait néanmoins toujours sa fierté à ne pouvoir plier sous le joug de la dépendance.
Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Dès que le roi en fut averti, il en prévint l'effet. Il fit assembler promptement les milices des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant été exécutés, son armée se trouva prête à marcher avant que le roi de Navarre eût pu mettre en défense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud, qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait résister à la puissance du roi, avait pris l'année précédente des mesures pour suspendre l'orage. Comme il s'était croisé pour faire le voyage de la Terre-Sainte, il crut pouvoir se prévaloir des priviléges accordés aux croisés par les papes, dont l'un était de ne pouvoir être attaqués par leurs ennemis. Il fit entendre au pape Grégoire IX que le roi voulait lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir son voeu. Le pape, qui avait cette expédition fort à coeur, écrivit sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui défendre, sous peine des censures ecclésiastiques, de ne rien entreprendre contre un prince croisé pour le soutien de la religion.
Le roi, plus éclairé sur cet article que plusieurs de ses prédécesseurs, et qui connaissait parfaitement ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire en conscience en cette matière, n'eut pas beaucoup d'égard aux lettres du pape, mal informé des intrigues et des mauvais desseins du roi de Navarre: il assembla son armée au bois de Vincennes, dans la ferme résolution de fondre incessamment sur la Brie et sur la Champagne.
Le roi de Navarre, fort embarrassé, car le roi avait résolu de le punir, prit le parti de la soumission, qui lui avait déjà réussi. Il envoya promptement un homme de confiance, qui vint témoigner au roi le regret que le roi de Navarre avait de lui avoir donné lieu de soupçonner sa fidélité, et le supplier de lui pardonner sa faute.
Le roi, toujours porté à la douceur, pourvu que son autorité n'en souffrît pas, répondit qu'il était prêt de recevoir les soumissions du roi de Navarre à ces conditions: la première, qu'il renonçât à ses injustes prétentions sur les fiefs qu'il lui avait cédés par un traité solennel; la seconde, que, pour assurance de sa fidélité, il lui remît incessamment entre les mains quelques places de ses frontières de Brie et de Champagne; la troisième, qu'il accomplît au plutôt son voeu d'aller à la Terre-Sainte; et la quatrième, que, de sept ans, il ne remît le pied en France.
L'envoyé consentit à tout, et le roi de Navarre vint, peu de jours après, trouver le roi, auquel il livra Bray-sur-Seine et Montereau Faut-Yonne: c'est là ce que son infidélité et son imprudence lui valurent. Peu de temps après, la reine régente lui envoya ordre de sortir de la cour, choquée sans doute de la liberté qu'il prenait de lui témoigner toujours de la tendresse, lui faisant connaître par cette conduite le mépris qu'elle faisait d'un homme aussi frivole que lui.
L'accommodement fait avec le roi de Navarre établit la tranquillité dans le royaume, et le fit jouir, pendant cette année, d'une heureuse paix, durant laquelle le roi fut garanti d'un grand péril qu'il n'était pas possible de prévoir. On avait appris en Orient que le pape ne cessait d'exciter les princes chrétiens à s'unir ensemble pour le secours de la Palestine; que le roi de France, qui joignait à une grande puissance beaucoup de courage et de zèle pour sa religion, était de tous les princes celui sur lequel le pape pouvait le plus compter pour le faire chef d'une de ces expéditions générales qui avaient déjà mis plusieurs fois le mahométisme sur le penchant de sa ruine, et qui avaient causé de si grandes pertes aux Musulmans. Un roi de ces contrées, qu'on nommait le _Vieux de la Montagne_, et prince des assassins, crut qu'il rendrait un grand service à son pays, s'il pouvait faire périr Louis. Pour cet effet, il commanda à deux de ses sujets, toujours disposés à exécuter aveuglément ses ordres, de prendre leur temps pour aller assassiner ce prince. Ils partirent dans cette résolution, mais la providence de Dieu qui veillait à la conservation d'une tête si précieuse, toucha le coeur du prince assassin par le moyen de quelques chevaliers du Temple[1], qui lui firent des représentations a ce sujet. Il envoya un contre-ordre; ceux qui le portaient arrivèrent heureusement en France avant ceux qui étaient chargés du premier ordre, et avertirent eux-mêmes le roi. Ce prince profita de cet avis, et se fit une nouvelle compagnie de gardes, armés de massues d'airain, qui l'accompagnaient partout, persuadé que la prudence humaine, renfermée dans ses justes bornes, n'est point opposée à la soumission aux décrets de la Providence. On fit la recherche des deux assassins, et on les découvrit. On les renvoya sans leur faire aucun mal: on leur donna même des présens pour leur maître, que l'aveugle obéissance de ses sujets rendait redoutable. Mais le roi le traita depuis honorablement dans son voyage de la Terre-Sainte, comme je le dirai dans la suite.
[Note 1: Nangius in _Historiá Ludovici_.]
Cette visible protection du Ciel fut un nouveau motif au roi pour redoubler sa ferveur et sa piété. Il les fit paraître quelque temps après, en dégageant à ses frais la couronne d'épines de Notre-Seigneur, un morceau considérable de la vraie croix, et d'autres précieuses reliques qui avaient été engagées par Baudouin, empereur de Constantinople, pour une très-grosse somme d'argent. Ces précieuses reliques furent apportées en France et reçues au bois de Vincennes par le roi, qui les conduisit de là à Paris, marchant nu-pieds, aussi bien que les princes ses frères, tout le clergé et un nombre infini de peuple. Ces reliques furent ensuite placées dans la Sainte-Chapelle, où on les conserva comme un des plus précieux trésors qu'il y eût dans le monde.
Ce qui contribua beaucoup à entretenir la paix dans le royaume, fut la résolution que prirent quelques-uns des vassaux du roi, les plus difficiles à gouverner, d'accomplir le voeu qu'ils avaient fait d'aller à la Terre-Sainte. Le roi de Navarre, le comte de Bretagne, Henri, comte de Bar, le duc de Bourgogne, Amauri de Montfort, connétable de France, et quantité d'autres seigneurs, passèrent en Palestine, où plusieurs d'entre eux périrent sans avoir rien fait de mémorable, ni de fort avantageux pour la religion.
Pendant que ces seigneurs étaient occupés dans la Palestine à faire la guerre aux infidèles, les états de Louis étaient dans la plus grande tranquillité. Ce prince, occupé tout entier de la religion et du bonheur de ses peuples, partageait également ses soins entre l'une et les autres. Les mariages des grands étaient alors l'objet le plus important de la politique de nos souverains. Mathilde, veuve de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avait promis par écrit de ne marier sa fille unique, que de l'agrément de Louis. Elle fut fidèle à sa promesse. Le monarque qui, peu de temps auparavant, s'était opposé à l'union de la mère avec le comte de Leicester, seigneur anglais d'une ambition démesurée, consentit que la fille épousât Gaucher IV, chef de la maison de Châtillon, seigneur français, aussi distingué par sa fidélité que par sa haute naissance. Ce fut aussi par le même principe qu'après avoir forcé la comtesse de Flandre à renoncer à l'alliance du même Leicester, il lui permit de s'unir au comte Thomas, cadet de la maison de Savoie, oncle de la reine Marguerite, le cavalier le mieux fait de son temps, plus estimable encore par les qualités de l'esprit et du coeur, mais peu avantagé des biens de la fortune.
_Mariages des princes Robert et Alphonse, frères du roi_.
Mais de tous ces mariages, les plus célèbres furent ceux des princes Robert et Alphonse, frères du roi. Le premier avait été accordé avec la fille unique du feu comte de Flandre. La mort prématurée de cette riche héritière inspira d'autres vues. Louis choisit, pour la remplacer, Mathilde ou Mahaut, soeur aînée du duc de Brabant, princesse en grande réputation de sagesse. Alphonse, par le traité qui mit fin aux croisades contre les Albigeois, avait été promis à la princesse Jeanne, fille unique du comte de Toulouse; mais, comme ils n'étaient alors l'un et l'autre que dans la neuvième année de leur âge, la célébration de leurs noces avait été différée jusqu'à ce moment.
Quelques jours après, le monarque, qui eut toujours pour ses frères la plus tendre affection, arma ces deux princes chevaliers, l'un à Compiègne, l'autre à Saumur. Alors il donna à Robert pour son apanage le comté d'Artois, et à Alphonse le Poitou et l'Auvergne; et, pour me servir du terme qui était alors en usage, il les _investit_ de ces provinces, c'est-à-dire, qu'il les en mit en possession. On observe que la cérémonie de leur chevalerie se fit avec une magnificence qui avait peu d'exemples. Ce fut, dit Joinville, _la nonpareille chose qu'on eût oncques vue_. Il y eut toutes sortes de courses et de combats de barrière. C'est ce qu'on appelait tournois.
_Démêlés de l'empereur Frédéric avec les papes_.
Pendant que la paix dont la France jouissait, donnait à Louis le temps de s'occuper de ces fêtes utiles et agréables; pendant qu'il vivait en bonne intelligence avec les princes ses voisins, il s'était élevé dans l'Europe une guerre entre le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric II, qui causa beaucoup de scandale dans la chrétienté. Les deux princes firent tous leurs efforts, chacun de leur côté, pour engager Louis dans leurs intérêts. Ils voulurent même le prendre pour médiateur. Ce prince essaya tous les moyens pour les concilier; n'ayant pu y réussir, il se conduisit dans cette affaire avec tant de prudence et de désintéressement; il fit paraître tant de zèle pour la religion et le bien de l'Eglise, tant de générosité et de modération, qu'il fut regardé comme le prince le plus sage de l'Europe. On en verra la preuve dans l'extrait que je vais donner de cette grande affaire.
Frédéric II, profitant du malheur d'Othon, son concurrent à l'empire, qui mourut après la célèbre victoire remportée sur lui à Bouvines, en l'année 1214 par Philippe-Auguste, roi de France, aïeul de Louis, fut couronné empereur à Aix-la-Chapelle, et ensuite à Rome par le pape Honoré III.
Frédéric était un prince d'un génie et d'un courage au-dessus du commun. Son ambition lui fit d'abord tout promettre au pape Honoré III, pour parvenir à l'empire. Mais ensuite jaloux à l'excès de son autorité, et toujours attentif à n'y laisser donner aucune atteinte par les papes, il eut de grands démêlés avec eux, parce que leurs intérêts se trouvaient presque toujours opposés aux siens.
Mais ce fut sous le pontificat de Grégoire IX, que se firent les grands éclats. L'occasion et le fondement de ces divisions fut l'engagement que Frédéric avait pris avec les papes Innocent III et Honoré III, de passer la mer avec une armée, pour aller combattre les infidèles dans la Palestine. C'était par cette promesse qu'il avait gagné ces deux pontifes, et ce fut en manquant à sa parole qu'il excita contre lui Grégoire IX, leur successeur. Ce pape excommunia Frédéric, conformément au traité fait entre lui et le pape Honoré III, par lequel il se soumettait à l'excommunication, si, dans le temps marqué, il n'accomplissait pas son voeu.
Frédéric, outré de la rigueur dont Grégoire usait à son égard, ne pensa plus qu'à satisfaire son ressentiment. Outre les manifestes qu'il répandit dans toute l'Europe pour justifier sa conduite, par les nécessités pressantes de son état, qui l'obligeaient à différer son voyage, il mit plusieurs seigneurs romains dans son parti, en achetant toutes leurs terres argent comptant, et les leur rendant ensuite. Il les fit par ce moyen ses feudataires et princes de l'empire, avec obligation de le servir envers tous et contre tous. Le premier service qu'ils lui rendirent, fut d'exciter dans Rome une sédition contre le pape, qui, ayant été contraint d'en sortir, fut obligé de se retirer à Pérouse.
Cependant Frédéric, pour convaincre toute l'Europe de la sincérité de ses intentions, se prépara pour le voyage de la Terre-Sainte, et partit en effet en l'année 1228, avec vingt galères seulement et peu de troupes, mais suffisantes pour sa sûreté, ayant confié au duc de Spolette la plus grande partie de celles qu'il laissait en Europe, avec ordre de continuer en son absence la guerre contre le pape.
Je n'entrerai pas dans le détail de l'expédition de Frédéric dans la Palestine; elle est étrangère à l'histoire du règne de saint Louis. Je dirai seulement que Frédéric, ayant fait une trève avec le soudan d'Egypte, alla à Jérusalem avec son armée, qu'il fit ses dévotions dans l'église du Saint Sépulcre, et que, prétendant avoir accompli son voeu, il revint en Europe. Etant arrivé en Italie, il continua à faire la guerre au pape. Après différens événemens, toutes ces dissensions furent terminées par une paix que ces deux princes firent entre eux, suivie de l'absolution que le pape donna à Frédéric de l'excommunication qu'il avait fulminée contre lui.
Plusieurs années se passèrent sans aucune rupture éclatante jusque vers l'année 1239. Frédéric, après avoir soumis plusieurs villes confédérées de la Lombardie, s'empara de l'île de Sardaigne, que les papes depuis long-temps regardaient comme un fief relevant de l'église de Rome. Il en investit Henri son fils naturel, et érigea en royaume feudataire de l'empire cette île, qu'il prétendait en avoir été injustement démembrée. A cette occasion, le pape fulmina une nouvelle excommunication contre Frédéric, et envoya la formule à tous les princes et tous les évêques de la chrétienté, avec ordre de la faire publier les dimanches et fêtes pendant l'office divin; et il déclara tous les sujets de Frédéric relevés du serment de fidélité qu'ils lui avaient fait.
Ce prince _accoutumé depuis long-temps au bruit de tous ces foudres_[1], s'en mettait fort peu en peine, et s'en vengeait en toute occasion sur les partisans du pape. Mais Grégoire prévoyant que les armes spirituelles produiraient peu d'effet contre un pareil ennemi, écrivit à plusieurs souverains, et leur envoya des légats pour demander des secours temporels. Le pape ne trouva pas beaucoup de princes disposés à lui en procurer, car dans ce temps-là il y avait des personnes instruites et sensées, qui ne pensaient pas que les papes pussent excommunier les princes, ou les particuliers, pour des intérêts civils, parce que Jésus-Christ avait dit, que _son royaume n'était pas de ce monde_.
[Note 1: Ce sont les termes dont se sert le P. Daniel, pag. 209 du 3e vol. de son Histoire de France, édition de 1722.]
Le pape écrivit d'Anagnie une lettre au roi de France dans laquelle, après de grands éloges des rois ses prédécesseurs dont il relevait surtout la piété et le zèle à défendre la sainte église contre ses persécuteurs, il priait le roi de ne le pas abandonner, et de l'assister de ses troupes dans la nécessité fâcheuse où il était de prendre les armes contre l'empereur.
Afin de l'y engager plus fortement, il lui fit présenter une autre lettre[1] pour être lue dans l'assemblée des seigneurs de France, parce qu'elle leur était adressée aussi bien qu'au roi: elle était conçue en ces termes:
[Note 1: Matthieu Paris, _Henric. III, ad ann. 1239_.]
«L'illustre roi de France, fils spirituel, bien-aimé de l'église, et tout le corps de la noblesse française, apprendront par cette lettre que du conseil de nos frères, et après une mûre délibération, nous avons condamné Frédéric, soi disant empereur, et lui avons ôté l'empire, et que nous avons élu en sa place le comte Robert, frère du roi de France, que nous le soutiendrons de toutes nos forces, et le maintiendrons par toutes sortes de moyens, dans la dignité que nous lui avons conférée. Faites-nous donc connaître promptement que vous acceptez l'offre avantageuse que nous vous faisons, par laquelle nous punissons les crimes innombrables de Frédéric, que toute la terre condamne avec nous, sans lui laisser aucune espérance de pardon.»
Le pape se flattait que sa lettre serait reçue favorablement en France, à cause de l'offre de l'empire qu'il faisait au frère du roi: néanmoins la proposition du pape fut rejetée d'une manière très-dure, si la réponse, rapportée par l'historien d'Angleterre fut telle qu'il le dit: car cet auteur, indisposé contre les papes, ne doit pas toujours être cru sur ce qui les regarde.
Les termes de cette réponse sont très-offensans, et nullement du style du roi, qui, plein de respect pour le chef de l'Eglise, n'aurait jamais usé de ces expressions outrageantes dont elle est remplie. Il est vrai qu'il supportait, beaucoup plus impatiemment que ses prédécesseurs, l'extension de la puissance spirituelle sur la juridiction temporelle; mais on voit par tous les actes de lui sur ce sujet qu'il ne s'emportait jamais contre les papes, ni contre les évêques.
Ainsi cette lettre pourrait bien, au lieu d'être la réponse du roi, avoir été celle des seigneurs de l'assemblée, irrités la plupart contre les évêques pour leurs entreprises continuelles, et que la déposition d'un empereur aurait indisposés contre le pape. Telles sont les expressions de cette lettre[1]: «Qu'on était surpris de la téméraire entreprise du pape, de déposer un empereur qui s'était exposé à tant de périls dans la guerre et sur la mer pour le service de Jésus-Christ; qu'il s'en fallait bien qu'ils eussent reconnu tant de religion dans la conduite du pape même, qui, au lieu de seconder les bons desseins de ce prince, s'était servi de son absence pour lui enlever ses états; que les seigneurs français n'avaient garde de s'engager dans une guerre dangereuse contre un si puissant prince, soutenu des forces de tant d'états, auxquels il commandait, et surtout de la justice de sa cause; que les Romains ne se mettaient guère en peine de l'effusion du sang français, pourvu qu'ils satisfissent leur vengeance, et que la ruine de l'empereur entraînerait celle des autres souverains, qu'on foulerait aux pieds.
[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 210.]
«Ils ajoutaient néanmoins que, pour montrer qu'ils avaient quelque égard aux demandes du pape, quoiqu'ils vissent bien que l'offre qu'il faisait, était plus l'effet de sa haine contre l'empereur, que d'une singulière affection pour la France, on enverrait vers Frédéric pour s'informer de lui s'il était sincèrement catholique. Que s'il l'est en effet, continuent-ils, pourquoi lui ferions-nous la guerre? Que s'il ne l'est pas, nous la lui ferons à outrance, comme nous la ferions au pape même, et à tout autre mortel, s'ils avaient des sentimens contraires à Dieu et à la véritable religion.»
En effet ils envoyèrent des ambassadeurs à l'empereur, qui, levant les mains au ciel avec des pleurs et des sanglots, protesta qu'il n'avait que des sentimens chrétiens et catholiques. Il fit ses remerciemens aux envoyés, de la conduite qu'on avait tenue en France à son égard. Ce qui est très-certain, c'est que le roi refusa de prendre les armes contre l'empereur, ainsi qu'on le voit par une lettre qu'il écrivit à ce prince quelque temps après.
Le roi néanmoins, pour contenter le pape, laissa publier en France l'excommunication de l'empereur, selon que les évêques en avaient reçu l'ordre de Rome. Le roi d'Angleterre en fit autant; et, dans l'un et l'autre royaume, on permit des levées d'argent pour le pape sur les bénéfices: mais si nous en croyons l'historien anglais, ces levées furent beaucoup moins fortes en France qu'en Angleterre. Louis refusa même de laisser sortir de son royaume l'argent qu'on y avait levé, pour empêcher qu'il ne servît à continuer une guerre si funeste au christianisme. Le pape en fut très-mécontent, et parut vouloir s'en venger, quelque temps après, par l'opposition qu'il fit à l'élection de Pierre-Charlot, fils naturel de Philippe-Auguste, à l'évêché de Noyon, sous prétexte qu'il n'était pas légitime, et que les canons excluaient les bâtards de l'épiscopat. Le roi sentit l'injustice de ce procédé; il déclara que nul autre que son oncle ne posséderait cet évêché: Pierre en fut effectivement mis en possession sous le pontificat d'Innocent IV.
Tant de maux qui affligeaient l'Eglise, auraient dû toucher le pape et l'empereur; mais ni l'un ni l'autre ne voulaient se relâcher. Leurs prétentions étaient si contraires, qu'il n'y avait pas d'apparence de les rapprocher par la négociation, et il n'était guère possible d'imaginer une voie dont ils pussent convenir. Les lettres de l'empereur aux rois de France et d'Angleterre prouvent manifestement que ces deux princes s'intéressaient vivement à la réunion du pape et de l'empereur, et que ce furent les deux rois qui, pour y parvenir, proposèrent la convocation d'un concile général, au jugement duquel les deux parties se rapporteraient. Le pape y consentit, et l'empereur fit de vives instances pour qu'il s'assemblât au plus tôt.
Le pape fit donc expédier des lettres circulaires pour la convocation du concile. Il en envoya à l'empereur de Constantinople, aux rois de France et d'Angleterre, et généralement à tous les princes chrétiens, aux patriarches, aux évêques et aux abbés, et il leur marqua le temps auquel ils devaient se rendre à Rome pour l'ouverture du concile, qui fut fixée au jour de Pâque 1241. On proposa même une trève jusqu'à ce temps-là: mais, ou elle ne se fit pas, ou elle dura peu. Les uns en attribuent la faute au pape, les autres à l'empereur. Nonobstant la guerre, le pape ne laissa pas de presser l'assemblée du concile. L'empereur écrivit au roi pour le prier de défendre aux évêques de France d'aller à Rome, déclarant qu'il ne leur donnerait point de sauf-conduit, ni par mer, ni par terre, et qu'il ne serait point responsable des malheurs qui pourraient leur arriver sur le chemin.
Cependant le cardinal de Palestine assembla à Meaux un grand nombre d'évêques et d'abbés et leur commanda, en vertu de l'obéissance qu'ils devaient au pape, de quitter toutes autres affaires et de le suivre à Rome, afin d'y arriver au temps marqué pour le concile. Il les assura qu'ils trouveraient à l'embouchure du Rhône des vaisseaux tout équipés pour les transporter par mer, le chemin par terre étant impraticable, parce que l'empereur était maître de tous les passages.
Le roi, après avoir mûrement délibéré s'il déférerait aux prières de l'empereur, ou aux instances du légat, résolut de demeurer neutre. Il se détermina à laisser aux évêques la liberté de prendre le parti qu'ils voudraient. La plupart de ceux qui s'étaient trouvés à Meaux, prirent la résolution d'obéir au pape. Ils se rendirent à Vienne avec le légat; mais, lorsqu'ils y furent arrivés, ils ne trouvèrent pas ce qu'on leur avait promis. Il y avait bien à la vérité quelques vaisseaux préparés, mais en si petit nombre et si mal armés, que de s'y embarquer, c'était s'exposer au danger d'être pris par les armateurs de l'empereur, qui couraient toute la Méditerranée.