Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 3
Comme la saison s'avançait, et que l'on voyait bien que les Anglais, parmi lesquels les maladies et la disette commençaient à se faire sentir, ne pouvaient désormais exécuter rien d'important, la régente pensa à mettre la dernière main à un ouvrage qu'elle avait déjà fort avancé, et qui était de la dernière importance pour le bien de l'état. C'était la réconciliation des grands du royaume entre eux, et leur réunion entière avec le roi. On laissa sur la frontière autant de troupes qu'il en fallait pour arrêter l'invasion de l'ennemi, et la cour se rendit à Compiègne au mois de septembre 1230. Ce fut là qu'après beaucoup de difficultés, tant les intérêts étaient compliqués, la régente, bien convaincue que de là dépendaient le repos du roi son fils, et la tranquillité de l'état, eut le bonheur de réussir. Les comtes de Flandre et de Champagne se réconcilièrent avec le comte de Boulogne, à qui l'on donna une somme d'argent pour le dédommager des dégâts qui avaient été faits sur ses terres par ordre de la cour. Jean, comte de Châlons, reconnut le duc de Bourgogne pour son seigneur, et promit de lui faire hommage. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent réconciliés par le comte de Champagne et par la régente. Tous les seigneurs promirent au roi de lui être fidèles, après que ce prince et la régente leur eurent assuré la confirmation de leurs droits et de leurs priviléges, suivant les règles de la justice, les lois et les coutumes de l'état.
Le roi d'Angleterre ne voulant pas qu'il fût dit qu'il n'était passé en France que pour y donner des fêtes, se livrer au plaisir et y ruiner ses affaires, prit l'occasion de l'éloignement du roi, pour conduire ce qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, où il reçut les hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui à cause de son duché de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son séjour en France lui serait désormais inutile, après ce qui venait de se passer à Compiègne, il repassa la mer et arriva à Portsmouth au mois d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive dépense, et perdu par les maladies beaucoup de ses officiers.
Le départ du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne exposé à toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empressé à tirer son frère du danger où il était, obtint sa grâce du roi, qui voulut bien, par bonté, accorder au comte de Bretagne une trève de trois années, qui fut conclue au mois de juillet 1231.
Le roi et l'état firent, cette année, deux grandes pertes par la mort des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingués pour leur valeur dans les armées, et dans les conseils par leur prudence. Je veux parler de Mathieu II de Montmorency, qui exerça la charge de connétable sous trois rois avec la plus grande fidélité, et du célèbre Garin, chancelier de France.
Montmorency avait accompagné Philippe-Auguste dans l'expédition qu'il fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infidèles. Il contribua beaucoup à la fameuse victoire que Philippe remporta à Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannières, en mémoire de quoi, au lieu de quatre alérions qu'il portait dans ses armoiries, Philippe voulut qu'il en mît seize.
Montmorency commanda depuis aux siéges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely, de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de saint Louis, pendant sa minorité, il ne faut pas douter, que Montmorency n'en fît les fonctions. Louis VIII, étant au lit de la mort, pria ce seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis: Mathieu le lui promit; et, fidèle à sa parole, il réduisit les mécontens, soit par la force, soit par sa prudence, à se soumettre au roi et à la régente sa mère. Quoique Louis n'eût encore que quinze ans, il accompagnait, dans toutes les expéditions militaires, Montmorency, qui lui apprenait le métier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince devint un des plus expérimentés capitaines de l'Europe. L'histoire nous apprend que Montmorency est le premier connétable de France qui ait été général d'armée: car, auparavant la charge de connétable répondait à peu près à celle de grand-écuyer. Son courage, son crédit, son habileté, illustrèrent beaucoup sa famille, et commencèrent à donner à la charge de connétable l'éclat qu'elle a eu depuis.
Le chancelier Garin avait été d'abord chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis évêque de Senlis, et enfin chancelier. Génie universel, d'une prudence et d'une fermeté sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il fût pourvu de l'épiscopat, il se trouva avec Philippe-Auguste à Bouvines, où il fit les fonctions de maréchal de bataille, contribua beaucoup à la victoire par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier le comte de Flandre; évêque digne des premiers siècles, quand il cessa d'être homme de guerre. Ce fut lui qui éleva la dignité de chancelier au plus haut degré d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de France. Il commença le _Trésor des chartres_, et fit ordonner que les titres de la couronne ne seraient plus transportés à la suite des rois, mais déposés en un lieu sûr. Il continua jusqu'à sa mort à aider de ses conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa régence, le crédit qu'il avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'état.
La France commença donc à respirer, après tant de desordres causés par les guerres civiles. La régente n'oublia rien pour rétablir l'ordre et la tranquillité dans tout le royaume; elle continua ses soins pour accommoder encore les différends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu terminer dans le parlement de Compiègne.
Elle fit revenir à Paris les professeurs de l'université, qui s'étaient tous retirés de concert, à l'occasion d'une querelle que quelques écoliers[1], à la suite d'une partie de débauche, avaient eue avec des habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas donné à l'université la satisfaction qu'elle avait demandée avec trop de hauteur et peu de raison.
[Note 1: Les écoliers n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans à peine sortis de l'adolescence: c'étaient tous des hommes faits, qui causaient souvent des désordres, et que l'université soutenait trop.]
On tint la main à l'exécution d'une ordonnance publiée quelque temps auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontières; et enfin on renouvela les traités d'alliance avec l'empereur et le roi des Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux états, et empêcher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop étroites avec l'Angleterre.
Les interdits étaient depuis long-temps fort en usage. Les papes les jetaient sur les royaumes entiers, et les évêques, à leur exemple, dès qu'ils croyaient avoir reçu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers, ou de leurs diocésains, faisaient cesser partout le service divin, et fermer les églises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regardé par la régente, et avec raison, comme un grand désordre. Milon, évêque de Beauvais, et Maurice, archevêque de Rouen, en ayant usé ainsi, leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obligés de lever l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il était, tint toujours depuis pour maxime de ne pas se livrer à un aveugle respect pour les ordres des ministres de l'église, qu'il savait être sujets aux emportemens de la passion comme les autres hommes[1]. Il balançait toujours, dans les affaires de cette nature, ce que la piété et la religion d'un côté, et ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville, dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer précisément le temps où le fait arriva, et qui mérite d'avoir ici sa place.
[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 198.]
«Je vy une journée, dit-il, que plusieurs prélats de France se trouvèrent à Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une requête, et quand il le sçut il se rendit au palais, pour les ouïr de ce qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assemblés, ce fut l'évêque Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui commença à dire au roi, par le congié et commun assentement de tous les autres prélats: Sire, sachez que tous ces prélats qui sont en votre présence me font dire que vous lessés perdre toute la chrétienté, et qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix, et dit: Evêque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison? Sire, fit l'evêque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des excommuniés; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout excommunié que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction à l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requièrent tous à un vois, pour Dieu, et pour ce que ainsi le devés faire, qu'il vous plaise commander à tous vos baillifs, prévôts, et autres administrateurs de justice, que où il sera trouvé aucun en votre royaume, qui aura été an et jour continuellement excommunié, qu'ils le contraignent à se faire absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme répondit que très-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit être torçonniers à l'église et à son prème[2]. Et l'évêque dit qu'il ne leur appartenoit à connoître de leurs causes. Et à ce répondit le roi, il ne le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il fît contraindre à soi faire absoudre ceux à qui les clercs feroient tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoyé contre les prélats de Bretaigne tout excommunié; et finablement a si bien conduit et mené sa cause, que notre saint père le pape les a condamnés envers icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, dès la première année, il eût voulu contraindre icelui comte de Bretaigne à soi faire absoudre, il lui eût convenu laisser à iceulx prélats, contre raison, ce qu'ils lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il eût grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne. Après lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prélats, il leur suffit de la bonne réponse du roi, et oncques puis ne oï parler qu'il fût fait demande de telles choses.»
[Note 1: D'Auxerre.]
[Note 2: Prochain.]
_Mariage du roi_.
Le roi étant entré dans sa dix-neuvième année, la régente pensa sérieusement à le marier. Il est étonnant que la piété solide de ce prince, et la vie exemplaire qu'il menait dès lors, ne l'aient point mis à couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir flétrir la vertu la plus pure, à quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils avaient de la prospérité dont la France jouissait sous la conduite de la régente, osèrent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des maîtresses, que sa mère ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop l'en blâmer, afin de n'être point obligée de le marier sitôt pour se conserver plus longtemps l'autorité entière du gouvernement.
Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un bon religieux, poussé d'un zèle indiscret, en fit une vive réprimande à la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le roi mon fils_, répondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais prêt à mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'à lui permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est témoin que, sans hésiter, je choisirais de le voir périr, plutôt que de le voir encourir la disgrace de son Créateur par un péché mortel_.
La régente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, méprisa ces calomnies, et ceux qui les répandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir touchée; mais elle confondit leur malignité sur ce qui la regardait, en mariant le roi son fils, et en lui faisant épouser la fille aînée du comte de Provence.
Il s'appelait Raymond Bérenger. Il était de l'illustre et ancienne maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y était entré depuis près de cent ans par une héritière de cet état. Le comté de Provence, démembré de la couronne de France, du temps de Charles-le-Simple, était aussi venu par alliance dans la maison de Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de Provence. Ce comté fut le partage de la branche cadette dont Raymond Bérenger était le chef, et cousin-germain de Jacques régnant actuellement en Aragon.
Raymond Bérenger eut de Béatrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes quatre, furent reines. Eléonore, la seconde, fut mariée à Henri II, roi d'Angleterre. Ce prince fit épouser la troisième, nommée Sancie, à Richard, son frère, qui fut roi des Romains. Béatrix, la cadette de toutes, épousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frère de Louis. Enfin, Marguerite, l'aînée, épousa le roi de France. Ce prince la fit demander par Gaulthier, archevêque de Sens, et par le sire Jean de Nesle. Le comte de Provence, très-sensible à cet honneur, en accepta la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux ambassadeurs avec un cortége convenable pour la conduire à la cour de France.
La naissance et la beauté de Marguerite la rendaient également digne de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une éducation assez semblable à celle que Louis avait reçue de la reine sa mère. Ce prince l'épousa à Sens, où elle fut en même temps couronnée par l'archevêque.
Cependant la trève de trois années, que Louis avait accordée au comte de Bretagne, était sur le point de finir: le comte y avait même fait des infractions par plusieurs violences exercées sur les terres de Henri d'Avaugour, à cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paraître pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre, avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places les plus exposées de sa frontière. Le roi, instruit de ses intrigues, résolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte de Dreux et le comte de Boulogne étaient morts pendant la trève. Le comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui était son frère, un médiateur dont le crédit eût été pour lui une ressource en cas que ses affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez disposé à seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assemblé ses troupes, s'avança sur les frontières de Bretagne avec une nombreuse armée. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant sur le point d'être accablé, envoya au roi pour le prier d'épargner ses sujets, et d'écouter quelques propositions qu'il espérait lui faire agréer. Le comte lui représenta que les engagemens qu'il avait avec le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils étaient, ne pouvaient être rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps de se dégager avec honneur, et de lui accorder une trève jusqu'à la Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose qu'assurément ce prince n'était pas en état de lui accorder; savoir: qu'avant le mois de novembre il vînt à son secours en personne, avec une armée capable de résister à celle des Français, et promit que, sur son refus, il renoncerait à sa protection et à l'hommage qu'il lui avait fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi, qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle expédition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais à condition qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il rétablirait dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps après il passa en Angleterre, où il exposa à Henri l'état où il était réduit, le pria de venir en Bretagne avec une armée, lui demanda l'argent nécessaire pour soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait obligé de faire sa paix à quelque prix que ce fût.
Le roi d'Angleterre lui répondit qu'il lui demandait une chose impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le détail des grosses dépenses que l'Angleterre avait faites pour le soutenir, sans qu'il en eût su profiter. Il lui offrit néanmoins encore quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son côté, se plaignit qu'on l'abandonnait après qu'il s'était sacrifié pour le service de la couronne d'Angleterre, qu'il était entièrement ruiné, et que le petit secours qu'on lui offrait était moins pour le défendre, que pour l'engager à se perdre sans ressources; et l'on se sépara fort mécontent de part et d'autre. Après ce que nous avons rapporté de la dernière expédition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien difficile de décider lequel de lui ou du comte s'était conduit avec le plus d'imprudence.
Le comte de Bretagne n'eut pas plutôt repassé la mer, qu'il vint se jeter aux pieds du roi pour lui demander miséricorde, en confessant qu'il était un rebelle, un traître, qu'il lui abandonnait tous ses états et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait à propos.
Le roi, touché de la posture humiliante où il voyait le comte, fit céder ses justes ressentimens à sa compassion; et, après lui avoir fait quelques reproches sur sa conduite passée, il lui dit que, quoiqu'il méritât la mort pour sa félonie, et pour les maux infinis qu'il avait causés à l'état, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon à sa naissance, qu'il lui rendait ses états, et qu'il consentait qu'ils passassent à son fils, qui n'était pas coupable des crimes de son père. Le comte, pénétré de la bonté du roi, lui promit de le servir envers tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus à servir à ses frais pendant cinq ans en Palestine, et à rétablir la noblesse de Bretagne dans tous ses priviléges.
Le comte, très-content d'en être quitte à si bon marché, retourna en Bretagne, d'où il envoya déclarer au roi d'Angleterre qu'il ne se reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette déclaration; mais sur-le-champ il confisqua le comté de Richemont et les autres terres que le comte possédait en Angleterre. Le comte, pour s'en venger, fit équiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit par là, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_, c'est-à-dire d'homme malin et méchant.
La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour affermir l'autorité du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait poussé, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne; mais il ne fut pas moins attentif à prévenir les occasions de ces sortes de révoltes, que vif à les réprimer.
_Politique de nos rois sur les mariages des grands_.
Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec les ennemis de l'état, et surtout avec les Anglais, y contribuaient beaucoup: aussi une des précautions que prenaient les rois, à cet égard, était d'empêcher ces sortes d'alliances autant qu'il était possible, et dans les traités qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause était ordinairement exprimée, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne pourrait contracter mariage avec étrangers, sans l'agrément du prince. Louis était très-exact à faire observer cet article important. Le roi d'Angleterre, dans le dessein d'acquérir de nouvelles terres et de nouvelles places en France, demanda en mariage à Simon, comte de Ponthieu, Jeanne, l'aînée de ses quatre filles, et sa principale héritière. Le traité du mariage fut fait; elle fut épousée au nom du roi d'Angleterre par l'évêque de Carlile, et le pape même y avait contribué. Malgré ces circonstances, Louis s'opposa à ce mariage, dont il prévoyait les suites dangereuses pour l'intérêt de l'état. Il menaça le comte de Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-père du roi d'Angleterre, fut obligé de renoncer à cet honneur. Mais un autre mariage, qui fut conclu cette même année, récompensa la comtesse Jeanne de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, écrivit au monarque français pour le prier d'agréer la demande qu'il voulait faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus aisément, qu'il en avait plus coûté au coeur de Louis pour arracher un sceptre des mains d'une personne du plus grand mérite, et sa proche parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit encore, quelque temps après, consoler la comtesse Mathilde d'avoir été contrainte de préférer le bien de l'état à son inclination pour un gentilhomme. Il lui fit épouser le prince Alphonse, frère de Sanche, roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait élever cette jeune demoiselle à la cour de France.
Le roi tint la même conduite à l'égard de Jeanne, comtesse de Flandre, veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frère cadet d'Amauri de Montfort, connétable de France, s'était établi en Angleterre pour y posséder le comté de Leicester, dont il était héritier du chef de sa grand'mère, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu lui accorder la jouissance s'il était demeuré en France. Ce seigneur, homme de beaucoup de mérite, était en état, par ses grands biens et par le crédit où il était parvenu en Angleterre, d'épouser la comtesse de Flandre. Le roi, dans un traité fait à Péronne avec elle, quelques années auparavant, n'avait pas manqué d'y faire insérer un article par lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de l'état. Ce fut en vertu de ce traité, qu'il l'obligea de rompre toute négociation sur ce mariage. Il empêcha aussi Mathilde, veuve du comte de Boulogne, oncle du roi, dont nous avons déjà parlé, d'épouser le même Simon de Montfort.
_Majorité de saint Louis_.
Cette conduite de Louis faisait connaître à toute la France combien il avait profité, dans l'art de régner, des instructions que lui avait données la reine sa mère. Cette princesse cessa de prendre la qualité de régente du royaume, sitôt que le roi eut vingt et un ans accomplis, et ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorité fut avancé depuis par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France sont déclarés majeurs dès qu'ils commencent leur quatorzième année.
La première affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement de son état, lui fut suscitée par le comte de Champagne, que sa légéreté naturelle ne laissait guère en repos. Il se brouillait tantôt avec son souverain, tantôt avec ses vassaux, tantôt avec ses voisins, et une couronne dont il avait hérité depuis deux ans ne contribuait pas à le rendre plus traitable. Il était fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de Navarre.
Sanche étant mort en 1234, sans laisser d'héritiers, Thibaud, son neveu, lui succéda au trône de Navarre. Il trouva dans le trésor de son prédécesseur 1,700,000 livres, somme qui, réduite au poids de notre monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et cet accroissement de puissance, il se crut moins obligé que jamais de ménager le roi.