Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 26
Rien n'arrêtait Philippe, roi de France, à Trapani, que sa tendresse pour Thibaut V, roi de Navarre, son beau-frère, qui s'était embarqué avec une fièvre violente, dont il mourut quinze jours après son arrivée en Sicile. Ce prince, aussi bien fait d'esprit que de corps, avait gagné par ses grandes qualités le coeur de tous les croisés. Le roi, son beau-père, l'avait toujours tendrement chéri, et, ce qui achève son éloge, il l'avait plutôt regardé comme son fils que comme son gendre: il fut généralement regretté. La reine Isabelle, sa femme, fille de saint Louis, qui l'aimait autant qu'elle en était aimée, ne lui survécut pas long-temps. Elle avait fait voeu de passer le reste de ses jours dans la viduité; quatre mois après, elle mourut aux îles d'Hières, dans les larmes et la prière. Trapani n'étant plus pour Philippe qu'un séjour de deuil, il se rendit à Palerme, où le roi de Sicile lui fit une réception magnifique: de là il prit le chemin de Messine, et passa par la Calabre, où il eut une nouvelle affliction plus sensible que toutes les autres. La reine, sa femme, qui était enceinte, tomba de cheval en passant à gué le Savuto, rivière qui coule un peu au-dessus de Martorano. La douleur de la chute, la fatigue du voyage, peut-être aussi la frayeur, plus dangereuse encore dans les circonstances où elle se trouvait, lui firent faire une fausse couche, dont elle mourut à Cozenza, laissant par le souvenir de ses vertus une tristesse incroyable dans tous les coeurs. Celle du roi, son époux, fut si vive, qu'on craignit pour sa vie. Il continua cependant sa route, faisant conduire avec lui les corps du roi son père, d'Isabelle d'Aragon, son épouse, du comte de Nevers, son beau-frère. Il se rendit à Rome, où il séjourna quelques jours, pour satisfaire sa dévotion envers les saints apôtres. De Rome il passa à Viterbe, où les cardinaux étaient assemblés depuis deux ans pour l'élection d'un pape. Philippe les exhorta vivement à mettre fin au scandale qui faisait gémir toute l'Eglise. Ensuite, pressé par les instantes prières des régens de son royaume, il traversa toute l'Italie pour se rendre en France; et ayant franchi le Mont-Cénis avec beaucoup de fatigues, il se rendit à Lyon, ensuite à Mâcon, à Châlons-sur-Saône, à Cluny, à Troyes, et enfin à Paris, où il arriva le vingt et unième jour de mai de l'année 1271.
Tous les peuples, tant en Italie qu'en France, s'empressaient pour honorer les reliques du feu roi, que la voix publique avait déjà canonisé. Le clergé et les religieux le recevaient en procession; les malades se croyaient guéris, s'ils pouvaient toucher le cercueil où ses os étaient renfermés; la plupart en recevaient du soulagement.
Le roi fut reçu à Paris avec les plus grandes démonstrations de joie de la part des habitans; mais la désolation de sa famille ne lui permettait pas de goûter un plaisir bien pur. Il avait toujours le coeur percé de douleur par la mort de tant de personnes qui lui étaient infiniment chères; car, outre celles dont je viens de parler, il apprit, en arrivant à Paris, le décès d'Alphonse son oncle, comte de Poitiers, et de la comtesse sa femme, qu'il avait laissés malades, en Italie.
Un des premiers soins de Philippe fut de faire rendre les derniers devoirs à tant d'illustres personnes. Il leur fit faire de magnifiques obsèques. De l'église de Notre Dame, où leurs corps avaient d'abord été mis en dépôt, on les transporta en procession à Saint-Denis. Philippe, marchant à pied, aida à porter le cercueil du roi son père, depuis Paris jusqu'à cette abbaye. On y conduisit en même temps les corps de la reine Isabelle et du comte de Nevers, et celui de Pierre de Nemours, chambellan, chevalier d'un mérite distingué, que saint Louis avait toujours tendrement aimé, et à qui, par cette raison, on fit l'honneur de l'inhumer aux pieds de son maître.
Philippe fit élever sur le chemin de Saint-Denis sept pyramides de pierre, aux endroits où il s'était arrêté pour se reposer en portant le corps du roi son père; et c'est une tradition que les statues des trois rois, qu'on avait placées sous la croix qui terminait ces pyramides, étaient celle de ce prince, celle de saint Louis son père, et celle de Louis VIII, son aïeul.
On fut fort étonné, en arrivant à l'abbaye, de trouver les portes de l'église fermées: étonnement qui redoubla, quand on en sut le motif. C'était l'effet de l'opiniâtreté de l'abbé Matthieu de Vendôme, l'un des régens de l'état pendant l'absence du monarque. Fier du crédit que lui donnaient ses services et sa naissance, il ne voulait point que l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris entrassent revêtus de leurs habits pontificaux, dans un temple que Rome, au mépris des anciens canons, avait soustrait à la juridiction de l'ordinaire. Il fallut que les deux prélats allassent quitter les marques de leur dignité au-delà des limites de l'abbaye. Pendant ce temps, il fallut que Philippe et tous les barons de France attendissent patiemment à la porte, _qu'on pouvoit_, dit un judicieux écrivain[1], _qu'on devoit peut-être même enfoncer. Ce sont là des choses,_ ajoute le père Daniel, _qui se souffrent en de certaines conjonctures, et dont on est surpris, je dirois scandalisé en d'autres temps._ Lorsque l'abbé vit ses priviléges assurés, il ordonna d'ouvrir l'église. On fit la cérémonie des obsèques avec une piété d'autant plus grande, qu'elle était inspirée par la présence des reliques d'un si grand saint, et d'un roi si digne de la vénération de ses peuples.
[Note 1: La Chaise, t. 2, p. 80.]
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
_Caractère de la régente.
Education de Louis.
Les factieux attaquent le comte de Champagne.
Mariage du roi.
Politique de nos rois sur les mariages des grands.
Majorité de saint Louis.
Mariages des princes Robert et Alfonse, frères du roi.
Démêlés de l'empereur Frédéric avec les papes.
Le comte de la Marche se révolte contre le comte de Poitiers.
Le roi d'Angleterre déclare la guerre au roi de France.
Bataille de Taillebourg, où le roi est victorieux.
Il juge un grand différend entre les comtés de Flandre et de Hainaut.
Le roi part pour la Terre-Sainte.
Prise de la ville de Damiette.
Traité du roi pour sa liberté avec Almoadan, soudan d'Egypte.
Almoadan est assassiné par les Mamelucks.
Le sultan est assassiné par les Mamelucks.
Le roi est mis en liberté, et Damiette est rendue.
Le roi arrive en Palestine.
Désolation de la France et de l'Europe à la nouvelle de la prison du roi.
Mouvement des pastoureaux.
Occupation du roi dans la Palestine.
Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France.
Le roi se détermine à rester en Syrie.
Il donne ses ordres pour lever des troupes.
Ambassade du soudan du Damas au roi.
Ambassade du prince des assassins à S. Louis.
Entreprise sur Belinas ou Césarée de Philippe.
Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi.
Mort de la reine Blanche.
Saint Louis apprend la mort de la reine, sa mère.
Sa résignation aux ordres de la Providence.
Il se prépare à son retour en France.
Son départ de Saint-Jean-d'Acre.
Il arrive aux îles d'Hières.
Retour du roi en France.
Le roi fait la visite de son royaume.
Mariage du roi de Navarre avec Isabelle de France.
Le roi permet au roi d'Angleterre de venir à Paris, et lui fait une fête magnifique.
Les troubles continuent en Italie et en Allemagne.
Jugement d'Enguerrand de Coucy.
Louis forme une bibliothèque dans son palais.
Mariage de Louis, fils aîné du roi
Pieuses fondations de Louis.
Traité de Louis avec le roi d'Aragon.
Traité de paix avec le roi d'Angleterre.
Traité de Louis avec le roi d'Angleterre.
Mort de Louis, fils aîné du roi.
Mariage de Philippe, fils aîné du roi.
Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre.
Mariage de Jean, fils du roi.
Le roi contribue à l'augmentation de la Sorbonne.
Etat des affaires de la Palestine.
Pragmatique-Sanction.
Le roi chasse les usuriers de son royaume.
Le roi s'embarque pour la Palestine._
FIN DE LA TABLE.