Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 24
Un roi de Tunis, nommé, selon quelques-uns, Muley-Mostança, selon quelques autres, Omar, entretenait un commerce d'amitié assez régulier avec le monarque français; il lui envoyait souvent des présens: il lui laissait enfin espérer qu'il embrasserait la religion chrétienne, s'il le pouvait, avec honneur et sans trop s'exposer. On ne peut assez exprimer la joie que ressentait Louis, au récit de ces pieuses dispositions. «Oh! si j'avais la consolation, s'écriait-il quelquefois, de me voir le parrain d'un roi mahométan!» Ce n'était point un de ces souhaits oisifs d'une spéculation stérile; il était sans cesse occupé des moyens de faciliter au Sarrasin l'exécution d'un dessein si louable. On le vit une fois, sous prétexte de visiter ses frontières, faire un voyage jusqu'à Narbonne, pour traiter de cette affaire avec des envoyés secrets du roi de Tunis. Il crut donc qu'en faisant une descente dans les états du prétendu prosélyte, il lui fournirait l'occasion la plus favorable pour se déclarer. S'il se convertissait au christianisme, on acquérait un beau royaume à l'Eglise; s'il persistait dans l'erreur qu'il feignait d'abjurer, on attaquait sa capitale, ville peu fortifiée, où l'on établirait une colonie de chrétiens. On lui représentait d'ailleurs que cette conquête priverait d'une grande ressource le soudan d'Egypte, qui tirait de ce pays ce qu'il y avait de mieux en chevaux, en armes, même en soldats; que ce serait lui couper la communication avec les Sarrasins de Maroc et d'Espagne, dont il tirait de grands secours; que c'était en un mot le seul moyen de rendre la mer libre aux croisés, tant pour leurs recrues que pour leurs vivres, les plus grands obstacles qu'ils eussent essuyés jusqu'alors.
Tels furent, au rapport de deux historiens qui racontent ce qu'ils ont vu, non ce qu'ils ont imaginé, les véritables motifs qui déterminèrent l'expédition d'Afrique. Il n'est question dans ce récit, ni des intrigues de Charles d'Anjou qui abusa de la crédulité du roi pour conquérir une couronne, ni de la simplicité de Louis qui fit servir ses troupes à l'ambition de son frère, comme le rapporte faussement l'écrivain que nous avons cité, qui aurait dû parler plus respectueusement du plus grand roi de la monarchie française.
La résolution ayant été prise de porter la guerre en Afrique, on se préparait à se rembarquer, lorsque le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre de croisés, entrèrent dans le port. On tint le lendemain un conseil de guerre, où le roi déclara sa résolution d'aller à Tunis. On remit aussitôt à la voile, et le troisième jour on reconnut la terre d'Afrique.
Tunis, située sur la côte de Barbarie, entre Alger et Tripoli, autrefois capitale d'un royaume, sous le nom de Tynis ou Tynissa, aujourd'hui chef-lieu d'une république de corsaires, sous la protection plutôt que sous la domination du grand-seigneur, était alors une ville puissante, assez bien fortifiée, pleine de riches marchands, où se faisait tout le commerce de la mer Méditerranée. A quelque distance de là, vers l'occident, on voyait la fameuse Carthage, qui, ruinée d'abord par les Romains, ensuite par les Vandales et par les Arabes, subsistait encore, mais sans aucune marque de son ancienne grandeur. Ce n'était du temps de Louis qu'une très-petite ville, sans autre défense qu'un château assez fort; ce n'est de nos jours qu'un amas de ruines, connu parmi les Africains sous le nom de Bersak, avec une tour dite Almenare, ou la Rocca de Mastinacés.
La flotte arriva à quelques milles de cet endroit célèbre, vis-à-vis d'un golfe qu'on appelait alors le port de Tunis. On y vit de loin deux vaisseaux, quelques barques, et beaucoup de peuple fuyant vers les montagnes. Aussitôt, Florent de Varennes, qui faisait les fonctions d'amiral, fut détaché avec quelques galères, pour aller reconnaître les lieux: c'était un guerrier ardent, intrépide; il fit plus qu'on ne lui avait commandé. Voyant que personne ne paraissait, il s'empara du port, se rendit maître de tous les bâtimens qui s'y étaient retirés, prit terre sans la moindre difficulté, et manda au roi qu'il n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait faire la descente, que les ennemis consternés ne songeaient pas même à s'y opposer.
Le sage monarque, qui appréhendait une surprise, craignit que l'amiral ne se fût trop engagé, le blâma d'avoir passé ses ordres, et ne voulut pas aller si vite; il fit assembler le conseil de guerre, où les opinions furent partagées. Toute la jeunesse était d'avis qu'il fallait donner, et profiter de cet avantage; mais les plus sages représentèrent qu'il n'y avait rien de prêt pour le débarquement, qu'on ne pouvait le faire qu'en désordre et avec confusion; que la retraite des Sarrasins était sans doute un stratagème pour surprendre, pendant la nuit, les troupes qu'on aurait mises à terre; qu'il valait mieux le remettre au jour suivant, et marcher en ordre comme on avait fait à Damiette.
Ce dernier sentiment l'emporta; Varennes fut rappelé. On employa le reste de la journée à disposer la descente pour le lendemain. Le jour paraissait à peine, qu'on vit le port et tous les environs couverts de Sarrasins, cavalerie et infanterie. Les Français n'en parurent que plus animés; tous se jetèrent dans les barques avec de grands cris de joie; tous abordèrent les armes à la main, mais personne n'eut occasion de s'en servir; toute cette multitude de Barbares se mit à fuir sans faire la moindre résistance. Bientôt on fut maître de l'isthme, qui avait une lieue de long et un quart de lieue de large. Les Français dressèrent ensuite leurs tentes sur le terrain dont ils venaient de s'emparer. Ils espéraient y trouver des rafraîchissemens; mais il n'y avait point d'eau douce: incommodité bien grande en tout climat, plus terrible encore dans une région brûlante telle que l'Afrique. Il fallut cependant la supporter le reste de la journée et la nuit suivante. Le lendemain, des fourrageurs découvrirent à l'extrémité de l'isthme, du côté de Carthage, quelques citernes qui étaient défendues par une tour assez forte, où il y avait une nombreuse garnison de Sarrasins. L'ardeur de la soif fit oublier aux Français le danger; ils coururent à ces eaux en désordre et sans armes, mais ils y furent enveloppés et presque tous assommés. On y envoya un détachement de quelques bataillons, qui repoussèrent l'ennemi et s'emparèrent de la forteresse; mais peu de temps après; les Barbares reparurent en plus grand nombre. Ils allaient brûler les croisés dans leur nouvelle citadelle, si le roi n'y eût envoyé dés troupes d'élite, sous la conduite des maréchaux Raoul d'Estrées et Lancelot de Saint-Maard. Alors tout changea: les infidèles, épouvantés, abandonnèrent le fort, qui demeura en la possession des Français. On jugea néanmoins à propos d'en retirer la garnison: c'était un poste peu sûr, qui pouvait être aisément enlevé; d'ailleurs, les citernes furent bientôt épuisées.
Deux jours après, l'armée se mit en marche, et s'approcha de Carthage, dont il était important de s'emparer avant que d'assiéger Tunis. On trouva les environs de cette place fort agréables; des vallées, des bois, des fontaines, et tout ce que l'on pouvait souhaiter pour le besoin et pour le plaisir. La ville n'était point fortifiée, mais il y avait un bon château, que les infidèles paraissaient vouloir défendre. On préparait déjà les machines de guerre pour l'attaquer dans les formes, lorsque les mariniers vinrent offrir au roi de l'emporter d'assaut, s'il voulait leur donner quelques arbalétriers pour les soutenir. L'offre fut acceptée; les braves aventuriers, secondés des brigades de Carcassonne, de Châlons-sur-Marne, de Périgord et de Beaucaire, s'avancent fièrement vers la citadelle, plantent leurs échelles contre les murailles, montent sur les remparts, et y placent l'étendard royal. Les soldats les suivent avec cette impétuosité qu'un premier succès inspire aux Français: tout ce qu'ils trouvent de Sarrasins est passé au fil de l'épée.
Louis cependant, à la tête d'une partie de l'armée, observait les mouvemens des ennemis, qui paraissaient en armes sur toutes les montagnes voisines, et qui n'osèrent toutefois rien tenter pour défendre une place, dont la conquête, selon l'opinion des Africains, entraînait celle de tout le pays; opinion mal fondée, ainsi que l'expérience l'a démontré. Carthage fut prise en même temps que le château, et ses vainqueurs ne purent entamer le reste du royaume. On la nettoya: le roi y établit des hôpitaux pour les malades, et les princesses brus[1], (_a_) fille, (_b_) belle-soeur, (_c_) et nièce (_d_) du monarque, y allèrent demeurer pour être plus commodément.
[Note 1: (_a_) Isabelle d'Aragon, épouse de Philippe-le-Hardi; Jolande de Bourgogne, comtesse de Nevers, femme de Jean de France, surnommé Tristan; Jeanne de Châtillon, comtesse de Blois, qui accompagnait son mari Pierre de France, comte d'Alençon; (_b_) Isabelle de France, reine de Navarre; (_c_) Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse, comte de Poitiers; (_d_) Amicie de Courtenay, femme de Robert II, comte d'Artois.]
Le roi de Tunis, outré de cette perte, ne garda plus de mesures. Il avait envoyé déclarer à l'armée française que si elle venait assiéger sa ville, il ferait massacrer tous les chrétiens qui étaient dans ses états. On lui avait répondu que, s'il faisait la guerre en barbare, on le traiterait de même. Cette fierté l'épouvanta, mais ne lui abattit point le courage. Il manda au monarque français, que dans peu il le viendrait chercher à la tête de cent mille hommes: étrange manière, sans doute, de se préparer à demander le baptême! Mais déjà les croisés étaient détrompés sur l'espérance qu'on avait conçue de la conversion de ce prince. On avait appris par deux esclaves qui étaient venus se rendre, qu'il avait fait arrêter tous les marchands qui faisaient profession du christianisme, résolu de leur faire couper la tête si les Français paraissaient à la vue de Tunis. On voyait d'ailleurs, par expérience, qu'il n'y avait point de ruse dont il ne s'avisât pour fatiguer l'armée; il ne cessait de faire donner l'alarme au camp; ses troupes rôdaient continuellement dans les environs: oser en sortir, c'était s'exposer à une mort certaine.
Un jour que Jean d'Acre, grand bouteiller de France, commandait la garde la plus avancée, trois Sarrasins de bonne mine l'abordèrent la lance basse, lui baisèrent respectueusement les mains, et lui donnèrent à entendre par leurs signes qu'ils voulaient être chrétiens, et recevoir le baptême. On en porta aussitôt la nouvelle au roi, qui ordonna de les traiter avec bonté, mais en même temps de les garder à vue. Une heure après, cent autres Sarrasins, bien armés, vinrent aussi se rendre avec les mêmes démonstrations. Les croisés les reçurent comme leurs frères; mais ces traîtres, voyant qu'on ne se défiait point d'eux, mirent le sabre à la main, et chargèrent les premiers venus. Ils étaient soutenus par une autre troupe qui parut tout-à-coup, et fondirent avec fureur sur le tranquille bouteiller. On cria aux armes; tout le camp s'émut: il n'était plus temps; déjà les perfides avaient tué plus de soixante hommes, et s'étaient retirés. Le malheureux Jean d'Acre, piqué d'une pareille trahison, méditait de s'en venger sur les trois Sarrasins qu'il avait en sa garde: il courut à sa tente, résolu d'en faire justice. Ils se jetèrent à ses pieds en pleurant: «Seigneur, lui dit le plus apparent des trois, je commande deux mille cinq cents hommes, au service du roi de Tunis; un autre capitaine comme moi, homme jaloux de mon élévation, a cru me perdre en vous faisant une trahison: je n'y ai aucune part. Si vous voulez relâcher l'un de nous pour aller avertir mes soldats, je vous promets sur ma tête, qu'il en amenera plus de deux mille, qui se feront chrétiens, et qui vous apporteront toutes sortes de rafraîchissemens.» Le roi, informé de la chose, réfléchit quelques momens, et dit ensuite «Qu'on les laisse aller sans leur faire de mal. Je crois que ce sont des perfides qui nous trompent: mais il vaut mieux s'exposer au risque de sauver des coupables, que de faire périr des innocens.» Le connétable fut chargé de les conduire hors du camp. Ils avaient promis de revenir; on n'en entendit point parler depuis.
Quelque importante que fût la prise de Carthage, elle n'assurait point celle de Tunis, ville très-fortifiée pour ce temps-là, défendue d'ailleurs par une armée considérable. Ce n'était pas ce qu'on avait promis au roi lorsqu'il était encore en France; il vit bien qu'il fallait se tenir sur la défensive, en attendant le roi de Sicile, qui, au rapport d'Olivier de Termes, devait arriver incessamment. Ainsi, son premier soin fut de mettre son camp à l'abri des fréquentes alarmes que lui donnaient les Africains: il le fit environner de fossés et de palissades. Les travaux étaient à peine commencés, que toute la campagne parut couverte de soldats. Ils semblaient vouloir engager une action générale; le roi mit ses troupes en bataille, prêtes à les bien recevoir. Mais tout se passa en escarmouches, où plusieurs infidèles furent tués. On ne perdit du côté des Français qu'un chevalier, nommé Jean de Roselières, et le châtelain de Beaucaire. Les barbares, épouvantés de la fière contenance des croisés, se retirèrent en désordre. Louis, qui avait promis à son frère de ne rien entreprendre sans lui, ne les poursuivit pas.
Bientôt cependant les chaleurs excessives, l'air même que l'on respirait, imprégné d'un sable brûlant, que les Sarrasins élevaient avec des machines, et que les vents poussaient sur les chrétiens; sable si fort pulvérisé, qu'il entrait dans le corps avec la respiration, et desséchait les poumons; les mauvaises eaux, les vivres plus mauvais encore, peut-être aussi le chagrin de se voir comme enfermés, infectèrent le camp de fièvres malignes et de dyssenteries: maladies si violentes, qu'en peu de jours l'armée fut prodigieusement diminuée.
Déjà plusieurs grands seigneurs étaient morts. On comptait parmi les principaux les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gauthier de Nemours, Montmorency, Fiennes, Brissac, Saint-Briçon, Guy d'Apremont, et Raoul, frère du comte de Soissons. Le prince Philippe, fils du roi, et le roi de Navarre, frappés du même mal, eurent le bonheur d'échapper à la contagion. Mais le comte de Nevers, Jean, dit Tristan, ce fils si chéri de Louis, et si digne de l'être par la bonté de son caractère, par l'innocence de ses moeurs, et par un discernement qui surpassait de beaucoup son âge, fut une des premières victimes de cette cruelle peste: le cardinal-légat le suivit de près. Le saint monarque en fut lui-même attaqué, et sentit dès les premiers jours que l'atteinte était mortelle. Jamais il ne parut plus grand que dans ces derniers momens: il n'en interrompit aucune des fonctions de la royauté. Il donna toujours ses ordres pour la sûreté et le soulagement de son armée, avec autant de présence d'esprit, que s'il eût été en parfaite santé. Plus attentif aux maux des autres qu'aux siens propres, il n'épargna rien pour leur soulagement; mais il succomba, et fut obligé de garder le lit.
Philippe son fils aîné, quoique fort abattu par une fièvre quarte dont il était attaqué, était toujours auprès du roi son père. Louis l'aimait; il le regardait comme son successeur: il ramassa toutes ses forces pour lui donner cette belle instruction que tous les auteurs anciens et modernes ont jugée digne de passer à la postérité la plus reculée. Elle ne contient que ce qu'il avait toujours pratiqué lui-même. On assure, dit le sire de Joinville, qu'il avait écrit ces enseignemens de sa propre main avant qu'il tombât malade: il les avait composés afin de donner à son successeur un modèle de la conduite qu'il devait tenir, lorsqu'il serait monté sur le trône. Louis fit faire la lecture de ces instructions en présence du prince son fils et de tous les assistans. C'est un extrait de ses propres sentimens, et des maximes qu'il avait suivies toute sa vie, dont voici les principaux articles[1].
[Note 1: Joinville, p. 126. Mesn. p. 308. Nangis, p. 391. Gaufrid. de Ball. Loc. p. 449.]
«Beau fils, la première chose que je te commande à garder, est d'aimer Dieu de tout ton coeur, et de désirer plutôt souffrir toutes manières de tourmens, que de pécher mortellement. Si Dieu t'envoye adversité, souffre-le en bonne grace, et penses que tu l'as bien desservi (mérité). S'il te donne prospérité, n'en sois pas pire par orgueil; car on ne doit pas guerroyer Dieu de ses dons. Vas souvent à confesse; surtout élis un confesseur idoine et prud'homme (habile), qui puisse t'enseigner sûrement ce que tu dois faire ou éviter; ferme, qui ose te reprendre de ton mal, et te montrer tes défauts. Ecoutes le service de l'Eglise, dévotement, de coeur et de bouche, sans bourder ni truffer avec autrui (sans causer ni regarder çà et là). Ecoutes volontiers les sermons en appert et en privé (en public et en particulier). Aimes tout bien, hais toute prévarication en quoi que ce soit.»
Louis était lui-même le modèle de ce qu'il prescrivait. Tout dévoué à Dieu dès sa plus tendre enfance, il n'oublia jamais l'enseignement de la reine sa mère: _Qu'il valait mieux mourir mille fois, que d'encourir la disgrace de l'Etre-Suprême par un péché mortel_. Il regardait l'adversité comme un châtiment, ou comme une épreuve qui pouvait apporter un grand profit. Il envisageait la prospérité comme un nouveau motif de redoubler de ferveur envers l'Auteur de tout bien. Aussi constant dans les fers en Egypte, que modeste après la bataille de Taillebourg, on le voyait, à la tête des armées, avec la contenance d'un héros, affronter les plus grands périls, et on l'admirait aux pieds des autels dans la plus grande humilité et le plus grand recueillement.
Le choix des amis, objet important pour un prince, occupe aussi une grande partie de l'attention du saint roi. Il exhorte ce cher fils à ne donner sa confiance qu'à ceux dont la vertu et le désintéressement forment le caractère, et à exclure de sa familiarité tout homme capable ou de médire d'autrui, «derrière ou devant par détraction, ou de proférer aucune parole qui soit commencement d'émouvoir à péché, ou de dire aucune vilenie de Dieu, de sa digne mère, de saints ou de saintes; enfin a bannir de sa présence ces courtisans _pleins de convoitise_, vils flatteurs, toujours occupés à déguiser la vérité, qui doit être la principale règle des rois.
«Enquiers-toi d'elle, beau cher fils, sans tourner ni à dextre ni à senestre: sois toujours pour elle en contre-toi. Ainsi jugeront tes conseillers plus hardiment selon droiture et selon justice. Veille sur tes baillifs, prévôts et autres juges, et t'informe souvent d'eux, afin que s'il y a chose à reprendre en eux, tu le fasses. Que ton coeur soit doux et piteux aux pauvres: fais leur droit comme aux riches. A tes serviteurs soit loyal, libéral et roide en parole, à ce qu'ils te craignent et aiment comme leur maître. Protége, aime, honore toutes gens d'église, et garde bien qu'on ne leur _tollisse_ (enlève) leurs revenus, dons et aumônes, que les anciens et devanciers leur ont laissés. N'oublie jamais le mot du roi Philippe, mon ayeul, qui, pressé de réprimer les torts et les forfaits, répondit:» _Quand je regarde les honneurs et les courtoisies que Dieu m'a faites, je pense qu'il vaut mieux laisser mon droit aller, qu'à sainte Eglise susciter contens_ (procès).
Louis pouvait se donner lui-même pour exemple; mais le propre de la modestie est de s'ignorer soi-même. Toujours en garde contre le vice, il ne donna sa confiance qu'à la probité, son estime qu'à la vertu, son coeur qu'à la vérité. Les pauvres le regardaient comme leur père; ses domestiques le servaient comme un généreux bienfaiteur qui méritait tout leur attachement.
Philippe était destiné à régner sur les Français: Louis songeait surtout à le rendre digne de cette couronne. Il lui recommande d'aimer ses sujets comme ses enfans, de les protéger comme ses amis, de leur faire justice comme à ses _fidèles_. «Garde-toi, beau cher fils, de trop grandes convoitises; ne boute pas sur tes peuples trop grandes tailles ni subsides, si ce n'est par nécessité pour ton royaume défendre: alors même travaille tôt à procurer que la dépense de ta maison soit raisonnable et selon mesure. Observe les bonnes anciennes coutumes, corrige les mauvaises. Regarde avec diligence comment tes gens vivent en paix dessous toi, par espécial ès bonnes villes et cités. Maintiens les franchises et libertés, esquelles tes anciens les ont gardées: plus elles seront riches et puissantes, plus tes ennemis et adversaires douteront de t'assaillir. Que ton premier soin soit d'éviter d'émouvoir guerre contre homme chrétien, sans grand conseil (qu'après une mûre délibération), et qu'autrement tu n'y puisses obvier. Si nécessité y a, garde les gens d'église, et ceux qui en rien ne t'auront méfait, qui n'auront de part à la guerre que par leur malheur.»
Toute la conduite de Louis était une preuve de sa morale. Il regardait son royaume comme une grande et nombreusé famille, dont il était le chef, moins pour la gouverner en maître, que pour en être le père et le bienfaiteur. Quelques guerres qu'il eût à soutenir, on ne le voyait point charger son peuple d'impôts. Il n'avait recours aux subsides qu'après avoir commencé par retrancher la dépense de sa maison. Il savait si bien ménager les revenus publics, dit un auteur qui écrivait au commencement du dix-septième siècle[1], qu'il y en avait assez pour son train et ses grandes affaires, pour donner aux pauvres veuves; pour nourrir les orphelins, pour marier les filles indigentes, pour procurer aux malades les secours nécessaires, pour élever des temples au Seigneur.
[Note 1: Aubert, _Histoire de France_.]
Son premier soin était que Dieu fût craint et honoré, son peuple maintenu en paix, sans être foulé ni opprimé; la justice administrée sans faveur ni corruption, les emplois et les honneurs dispensés au mérite, non à la brigue. Peu content d'avoir travaillé toute sa vie à la félicité de la France, il ne souhaitait rien avec plus d'ardeur que de laisser un fils qui en fût, comme lui, l'amour et les délices.
Louis finit l'instruction qu'il adresse à son fils, par ces tendres paroles: «Je te supplie, mon cher enfant, qu'en ma fin tu ayes de moi souvenance, et de ma pauvre ame, et me secours par messes, oraisons, prières, aumônes et bienfaits par-tout ton royaume. Je te donne toutes les bénédictions qu'un bon père et preux peut donner à son cher fils.»
J'ajouterai à cet éloge, dont j'ai pris la plus grande partie dans la belle Histoire de France de M. l'abbé Velly, une esquisse du portrait que le célèbre père Daniel a fait de ce saint roi.