Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 20
On ignore quels ressorts le prélat anglais put faire jouer pour y réussir; tout ce qu'on sait, c'est que son séjour à Paris fut très-avantageux au monarque anglais. Bientôt le comte de Leycester revint en France, accompagné de Pierre de Savoie, du grand justicier d'Irlande, Hugues Bigol; et tout fut réglé en peu de temps, sans qu'il parût autre chose d'une négociation si épineuse, que beaucoup de courses et de voyages de part et d'autre.
_Traité de Louis avec le roi d'Angleterre_.
Louis, par ce traité, déclare, 1.° qu'il cède au roi d'Angleterre ses droits sur le Limousin, le Périgord, le Quercy, l'Agénois, et la partie de la Saintonge qui est entre la Charente et la Garonne, mais avec la réserve de l'hommage des princes, ses frères, si toutefois Henri peut prouver, devant des arbitres dont on conviendra, qu'il a de justes prétentions sur la terre que le comte de Poitiers tient dans le Quercy, du chef de sa femme; 2.° qu'il s'oblige, en cas que l'Agénois ne revienne pas à la couronne, d'en donner la valeur en argent, et cependant d'en payer le revenu, qui fut estimé dans la suite à trois mille sept cent vingt livres; 3.° qu'il n'inquiétera point le monarque anglais sur tout le passé, comme d'avoir manqué à rendre les hommages, à faire les services, à payer certains droits et autres charges semblables; 4.° qu'il donnera et livrera au roi Henri la somme nécessaire pour entretenir, pendant deux ans, cinq cents chevaliers, que le prince anglais devait mener à la suite de Louis, contre _les mécréans et ennemis de la foi_: Ce qu'il n'accomplit pas, dit un auteur contemporain[1], quoiqu'il eût reçu ce payement évalué à cent trente-quatre mille livres.
[Note 1: Joinville, p. 371 et 372.]
Henri, de son côté, pour reconnaître tous ces avantages, 1.° renonce, tant pour lui que pour ses successeurs, à tous les droits qu'il prétendait sur le duché de Normandie, sur les comtés d'Anjou, du Maine, de Touraine, de Poitou, et sur tout ce que ses pères pouvaient avoir possédé, terre ou île en-deçà de la mer, excepté les choses spécifiées dans les précédens articles; 2.° s'oblige de faire hommage de tout ce qu'on lui rend, comme aussi de Baïonne, de Bordeaux, de toute la Guienne, et à tenir ces grands fiefs du roi et de ses successeurs, comme pair de France et duc d'Aquitaine; 3.° déclare qu'il se soumet au jugement de la cour de France, non-seulement pour les différends qui s'élèveront sur l'exécution du traité, mais pour ceux même qui naîtront entre lui et ses sujets de France. On a vu en effet cette même cour décider, trois ans après, que les Gascons n'étaient point obligés de rendre leurs hommages en Angleterre, mais seulement dans l'étendue de leur province. On avait même réglé la manière dont on citerait les rois d'Angleterre, lorsqu'on serait obligé de le faire.
Le traité fut juré de bonne foi: d'abord au nom de Henri par ses ambassadeurs, ensuite au nom de Louis par le comte d'Eu et le sire de Nesle. Le roi voulut qu'il fût souscrit par les deux princes Louis et Philippe, ses fils aînés; mais en même temps il déclara que son intention n'était point de se dessaisir, qu'il n'eût reçu l'hommage et la ratification du monarque anglais. La trève fut donc continuée jusqu'au 28 avril de l'année suivante; et cependant l'acte fut mis en dépôt au Temple, sous les sceaux des archevêques de Rouen et de Tarentaise.
Telles sont les conditions de cette fameuse paix, si long-temps désirée, si peu espérée de part et d'autre. On a remarqué (chose assez ordinaire) qu'agréable aux deux rois, elle déplut également aux deux nations.
Il serait inutile de rapporter ici les réflexions politiques que nous ont débitées leurs historiens sur ce fameux traité. Guidés par la prévention, dont ils sont naturellement affectés chacun pour leur pays, ils ont peut-être aussi mal raisonné les uns que les autres.
Les Français ont blâmé leur prince d'avoir, au préjudice des véritables intérêts de son état, traité si favorablement le roi d'Angleterre. On lui rendrait sans doute plus de justice, si on réfléchissait sérieusement sur la droiture de ses intentions. «Je sais bien, disoit-il aux gens de son conseil, suivant le rapport de Joinville[1], que le roi d'Angleterre n'a point de droit à la terre que je lui laisse: son père l'a perdue par jugement; mais nous sommes beaux-frères; nos enfans sont cousins germains: je veux établir la paix et l'union entre les deux royaumes: j'y trouve d'ailleurs un avantage qui est d'avoir un roi pour vassal. Henri est à présent mon homme, ce qu'il n'étoit pas auparavant.» Voilà sans doute ce qui le détermina; peut-être aussi les événemens toujours incertains de la guerre, l'horreur de voir répandre le sang chrétien, le désir de procurer à ses peuples une paix durable, enfin la délicatesse de sa conscience, qui lui laissait toujours quelques scrupules sur la justice de la confiscation faite par son aïeul des domaines du père de Henri, qui avait peut-être été trop rigoureuse, y eurent beaucoup de part.
[Note 1: Joinville, p. 14.]
Les Anglais se plaignaient que leur roi, pour si peu de chose, eût renoncé à des prétentions qui leur paraissaient légitimes. On semblait, à la vérité, lui rendre cinq provinces; mais, après un sérieux examen, on ne trouvait que quelques domaines honorifiques peu utiles. Déjà même il en possédait une partie, comme Royan en Saintonge, et Bergerac dans le haut Périgord: le reste ne regardait proprement que le ressort. Le Périgord avait son comte, et le Limousin son vicomte. L'Agénois ne pouvait manquer de revenir à sa maison, si la comtesse de Poitiers mourait sans enfans; elle le tenait de son aïeul, à qui le roi Richard l'avait donné en dot; enfin, le peu qu'on lui abandonnait dans le Quercy ne lui était accordé qu'à condition qu'il prouverait qu'il faisait partie de cette même dot. Louis d'ailleurs se réservait sur les provinces cédées la régale pour les évêchés, la garde des abbayes, et l'hommage, tant de ses frères, s'ils y possédaient quelques fiefs, que de ceux que ses prédécesseurs et lui s'étaient obligés de ne point laisser tomber sous la puissance de l'Angleterre. Quelle proportion entre une cession si limitée, et le sacrifice pur et simple de cinq belles provinces qui, réunies, pouvaient former un puissant royaume! Henri devait-il acheter si cher l'honneur d'être vassal de la France? Il paraît que les Anglais connaissaient mieux que les Français les avantages qui revenaient à Louis par ce traité; et je crois que ceux-ci avaient tort de blâmer leur prince de l'avoir fait.
Cependant le roi d'Angleterre vint à Paris pour consommer entièrement ce fameux traité: il y fut reçu avec les plus grands honneurs. D'abord il logea au Palais, où il fut traité pendant quelques jours avec toute la magnificence possible. Il se retira ensuite à l'abbaye de Saint-Denis, où il demeura un mois entier. Louis l'allait voir souvent, et lui faisait fournir avec abondance tout ce qui lui était nécessaire. Henri, pour ne lui pas céder en générosité, comblait de présens l'abbaye, où l'on voyait un vase d'or de sa libéralité. Enfin, toutes les difficultés étant levées, le traité fut ratifié par les deux rois. Alors, pour en commencer l'exécution, le monarque anglais, en présence de l'une et de l'autre cour, fit hommage-lige au roi pour toutes les terres qu'il possédait en France; hommage qui emportait serment de fidélité: ce qui le distinguait du simple, toujours conçu en termes généraux. Les rois anglais ont fait de vains efforts dans la suite pour réduire leur dépendance à ce dernier; il fut réglé, sous Philippe-le-Bel, que le roi d'Angleterre à genoux, ayant ses mains en celles du roi de France, on lui dirait: _Vous devenez homme-lige du roi, monsieur, qui cy-est, et lui promettez foi et loyauté porter_; à quoi il devait répondre: _Voire_, c'est-à-dire, _oui_.
_Mort de Louis, fils aîné du roi_.
Tout était fini, et rien n'exigeait de Henri un plus long séjour en France. Il se préparait à se rembarquer, lorsque son départ fut retardé par un malheur qui affligea tout le royaume. Le fils aîné du roi, nommé Louis comme lui, tomba malade, et mourut âgé de seize ans, regretté de tous ceux qui le connaissaient. C'était un prince aimable, qui joignait aux agrémens de la figure toutes les beautés de l'ame, doux, affable, libéral, et dont toutes les inclinations se portaient au bien. Plus occupé du bonheur des peuples, que de sa propre élévation, l'éclat du trône auquel il était destiné ne fut point capable de l'éblouir. Il s'opposa avec ardeur à la retraite d'un roi qui faisait la félicité publique: c'est la seule occasion où il fit paraître quelque vivacité. _Agréable à Dieu et aux hommes_[1], la France avait mis en lui toutes ses espérances, et la religion le regardait comme son plus ferme appui. Elevé sous les yeux d'un père ennemi de toute dissimulation, il avait reçu dès sa plus tendre enfance des idées claires et distinctes sur les obligations de l'état auquel sa naissance le destinait. «_Beau fils_, lui disait le saint roi dans une grande maladie qu'il eut à Fontainebleau[2], je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; car vraiment j'aimerois mieux qu'un Ecossois vînt d'Ecosse, ou quelque autre lointain étranger, qui gouvernât bien et loyaument, que tu te gouvernasses mal à point et en reproche.» Le jeune prince mourut avec tous les sentimens de piété que le religieux monarque lui avait inspirés. On conduisit son corps à Saint-Denis, et de là à Royaumont, où il fut inhumé. Le convoi se fit avec une magnificence extraordinaire: le roi d'Angleterre lui-même voulut porter quelque temps le cercueil. Tous les barons français et anglais le portèrent à son exemple, les uns après les autres. Louis, touché de cette marque de tendresse et de respect, retint à Paris Henri pendant tout le carême, et le reconduisit jusqu'à Saint-Omer, où ils passèrent les fêtes de Pâques, et se séparèrent très-satisfaits l'un de l'autre.
[Note 1: Duch., t. 5, pag. 442.]
[Note 2: Joinville, page 4.]
_Mariage de Philippe, fils aîné du roi_.
Après deux ans et demi que le roi employa à faire divers voyages dans son royaume, à des fondations de maisons religieuses et hôpitaux, et à faire plusieurs ordonnances utiles à l'état, il voulut accomplir le mariage de Philippe son fils aîné, héritier présomptif de la couronne, avec Isabelle, infante d'Aragon. Le roi s'était rendu à Clermont en Auvergne, accompagné de presque toute la noblesse de France, qui, par attachement autant que par devoir, avait voulu se trouver à la célébration de ce mariage. Mais la nouvelle du traité que le roi d'Aragon avait fait avec Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frédéric II, pensa rompre une alliance si avantageuse pour l'infante. Louis venait d'en être informé; il protesta qu'il ne souffrirait jamais que son fils épousât une princesse dont le père avait des liaisons si étroites avec le plus-mortel ennemi de l'Eglise et des papes. On ne peut exprimer l'étonnement et l'embarras des deux cours: on connaissait le caractère du monarque, on craignait que rien ne pût l'ébranler. L'Aragonais surtout, désespéré d'un si fâcheux contre-temps, cherchait tous les tempéramens imaginables; il eut enfin le bonheur d'en trouver un qui satisfit pleinement. Il déclara par un acte authentique, qu'en mariant son fils avec la fille de Mainfroi, il ne prétendait prendre aucun engagement contraire aux intérêts de l'Eglise romaine, ni déroger ou préjudicier en rien à l'alliance qu'il venait de contracter avec la France. Ainsi les noces se firent avec l'applaudissement des deux nations, qui s'efforcèrent à l'envi de se distinguer par leur magnificence. On fixa d'abord le douaire d'Isabelle à quinze cents livres de rente: on l'augmenta dans la suite, lorsque Philippe parvint à la couronne; il fut de six mille livres. Jacques, fidèle à sa parole, n'entreprit rien par la suite en faveur de Mainfroi.
Les fêtes que Louis fut obligé de donner en cette occasion, ne diminuèrent rien de son application aux affairés de l'état. Il savait trouver le moyenne de satisfaire à tout, ménageait ses momens avec une prudente économie, et souvent reprenait sur son sommeil ceux qu'un devoir indispensable lui avait fait perdre en divertissemens. On lui disait un jour[1] qu'il donnait trop de temps à ses oeuvres de piété. «Les hommes sont étranges, répondit-il avec douceur: on me fait un crime de mon assiduité à la prière; on ne diroit mot si j'employois les heures que j'y passe, à jouer aux jeux de hasard, à courir la bête fauve, ou à chasser aux oiseaux.»
[Note 1: Duch., t. 3, p. 554.]
La police surtout et le commerce semblaient l'occuper tout entier. Il s'attacha d'abord à punir les crimes nuisibles à la société, tels que l'usure, l'altération des monnaies, les ventes à faux poids, et toute espèce de monopole. Comme il avait besoin d'être soulagé dans ces pénibles fonctions, il chercha long-temps, disent les historiens du temps, _un grand sage homme_ pour le mettre à la tête de la justice et police, qu'il voulait établir principalement à Paris. C'étaient anciennement les comtes de chaque province qui avaient l'administration de la justice, de la police, des finances; les vicomtes, en leur absence, exerçaient les mêmes fonctions. Hugues Capet, parvenu à la couronne, supprima ces deux titres pour le comté de Paris, et leur substitua celui de prévôt, avec les mêmes prérogatives. Ce nouvel officier, outre le commandement sur la milice, administrait encore la justice: c'était lui seul qui la rendait à Paris, dans ces anciens temps où le parlement n'était pas encore rendu sédentaire. Mais cette importante place étant devenue vénale, plus elle donnait de pouvoir, plus elle occasionait d'injustices. Louis, pour remédier à ces abus, défendit la vénalité d'un emploi qui demandait le plus parfait désintéressement, et il eut la satisfaction de trouver un homme qui avait autant de lumières que d'intégrité. Ce fut Etienne Boilève, originaire d'Anjou, chevalier, noble de _parage_, c'est-à-dire de race. Louis lui donna la place de prévôt de Paris. C'était un homme de grande considération, tant à la cour qu'à l'armée; car ayant été fait prisonnier à Damiette, sa rançon fut mise à deux cents livres d'or, somme alors considérable. Comme Boilève était seul juge civil, criminel et de police, il fit rigoureusement punir les malfaiteurs, brigands, filoux, et autres fainéans de la société, qui vivent à ses dépens. Ensuite il rangea tous les marchands et artisans en différens corps de communautés, dressa leurs premiers statuts, et leur donna des réglemens si sages, qu'on n'a eu qu'à les copier où à les imiter dans tous ceux qu'on a faits depuis pour la discipline des diverses et nouvelles communautés de commerce.
Les moeurs, objet si digne de l'attention des rois, quelquefois trop négligé, eurent toujours la première part aux soins de saint Louis. Tout ce qui ressentait la licence était proscrit sous diverses peines; les spectacles étaient permis, mais ce qui pouvait causer quelque scandale en était sévèrement banni.
On vit sous son règne des écrits sur la religion, des ouvrages philosophiques, des poèmes, des romans; mais on n'y voyait rien qui respirât la sédition, l'impiété, le matérialisme, le fanatisme, le libertinage. D'abord il avait chassé les femmes de mauvaise vie, tant des villes que des villages; convaincu ensuite de la maxime de saint Thomas, que ceux qui gouvernent sont quelquefois obligés de souffrir un moindre mal pour en éviter un plus grand, il prit le parti de les tolérer; mais, pour les faire connaître et les couvrir d'ignominie, il détermina jusqu'aux habits qu'elles devaient porter, fixa l'heure de leur retraite; et désigna certaines rues et certains quartiers pour leur demeure. La pudeur, si naturelle au sexe, vint au secours des lois; plusieurs eurent honte d'un genre de vie qui les notait de tant d'infamie. Un grand nombre se convertirent, et se retirèrent dans une maison de filles pénitentes, qui était où l'on a vu depuis l'hôtel de Soissons.
On a parlé de son attention pour la sûreté des grands chemins; il voulut encore y joindre la commodité. S'il n'eut pas le bonheur de les porter à ce point de perfection où nous les voyons aujourd'hui, il eut du moins la gloire de les avoir rendus plus praticables qu'ils n'avaient été sous ses prédécesseurs. Souvent il envoyait des commissaires pour veiller à ce que les rivières fussent navigables. Enfin, rien n'était oublié, ni pour les réglemens, ni pour l'exécution, qui est encore plus essentielle.
Tant de soins, en établissant l'ordre dans l'état, en assuraient la tranquillité; ils répandirent l'abondance dans le royaume. C'est peu dire; ils augmentèrent les revenus de la couronne: ce qu'on peut regarder comme un chef-d'oeuvre de politique. Ce ne fut pas, en effet, par les impositions extraordinaires que le monarque s'enrichit; on ne les connaissait presque pas dans ces anciens temps. Alors, la richesse de nos rois, comme celle des seigneurs, ne consistait qu'en terres, en redevances, en confiscations, en péages, tant pour la sortie que pour l'entrée des marchandises. On les voyait, à la vérité, quelquefois exiger des décimes sur le clergé; d'autres fois, lever une espèce de taille sur les peuples de leurs domaines; mais Louis, persuadé que ce qui est à charge aux sujets, ne peut être avantageux au prince, loin de passer les bornes, fut toujours en garde contre les vexations nuisibles à l'état.
Cette sage conduite repeupla la France, que les désordres des règnes précédens avaient rendue presque déserte. On venait de tous côtés chercher ce qu'on ne trouvait pas ailleurs, l'aisance, la justice et la paix. Le commerce reprit une nouvelle vie; rien ne demeurait inutile: chacun faisait valoir ce qu'il possédait. «Finalement, dit Joinville[1], le royaume se multiplia tellement pour la bonne droiture qu'on y voyoit régner, que le domaine, censive, rentes et revenus du roi, croissoient tous les ans de moitié.»
[Note 1: Joinville, p. 124.]
Ce prince, ennemi de toute violence, était prêt à sacrifier ses droits, lorsqu'il y avait l'ombre de doute. C'est ainsi que, dans un parlement, on le vit ordonner qu'un banni de Soissons, à qui il avait fait grace, ne laisserait pas de garder son ban, parce que les habitans de cette ville lui remontrèrent que c'était donner atteinte à leurs priviléges. On admira la même modération lorsque, dans un autre parlement, il fut décidé qu'il ne lui appartenait pas, pendant la vacance du siége de Bayeux, de conférer les bénéfices de l'église du Saint-Sépulcre de Caen: aussitôt il révoqua la nomination qu'il avait déjà faite à une de ces prébendes. Rare exemple, qui apprend aux rois que l'autorité doit toujours céder quand la justice paraît!
Mais l'héroïsme de cette inflexible droiture éclata surtout dans une affaire qu'il eut avec l'évêque d'Auxerre. On avait mis, par ses ordres, sur le pont de cette ville, quelques poteaux où l'on avait arboré les fleurs de lis; le prélat les fit arracher de son autorité privée: c'était un attentat contre les lois qui défendent de se faire justice soi-même. Cependant Louis avait entrepris sur ses droits; cette raison fut suffisante pour lui faire pardonner ce qu'il y avait d'irrégulier dans le procédé de l'évêque. C'est cet amour inviolable de l'ordre, qui lui mérita l'estime, la confiance et le respect de toute l'Europe. L'Angleterre lui en donna une preuve bien glorieuse, en le choisissant pour arbitre de ses différens: heureuse si elle s'en fût rapportée à son jugement! Ce trait d'histoire exige quelque détail.
Il y avait plusieurs années que les barons d'Angleterre, irrités des prodigalités de leur roi, l'avaient obligé de jurer à Oxfort l'observation de la grande chartre, que les uns regardent comme le frein, les autres comme l'anéantissement de l'autorité royale. Henri, menacé secrètement d'une prison perpétuelle, fit plus encore; non-seulement il souscrivit à l'éloignement de ses quatre frères, les seigneurs de la Marche, en qui il avait mis toute sa confiance[1], mais même il avait consenti que l'on choisît vingt-quatre seigneurs pour travailler à la réforme du gouvernement; que ce qui serait déterminé dans ce conseil, à la pluralité des voix, fût inviolablement exécuté; qu'on remît entre leurs mains tous les châteaux et toutes les places fortes du royaume, pour en confier la garde à qui ils jugeraient à propos; enfin, qu'ils nommassent chaque année les justiciers, les chanceliers et les autres principaux officiers de l'état.
[Note 1: Matthieu Paris, _Mat. Vestm. Kuiglon._]
C'était proprement le mettre en tutelle, et ne lui laisser que le nom de roi: terribles pronostics[1] de ce que ses successeurs auraient à craindre des communes, s'il est vrai, comme on l'assure, que c'est ici la première fois qu'elles ont été admises dans le parlement d'Angleterre. Du moins, est-il certain que le monarque demeura alors à la discrétion de ses barons, dont le plus accrédité était le comte de Leycester, Français de naissance, beau-frère de Henri par son mariage avec la comtesse du Perche, digne fils du fameux Simon de Montfort, par cette inflexibilité de caractère que rien ne peut détourner d'un premier dessein. Bientôt les ligués se virent maîtres de toutes les villes du royaume, et de la capitale même, dont les principaux bourgeois signèrent l'acte d'adjonction. Le roi des Romains, Richard, frère du monarque, fut aussi contraint de jurer, tant pour lui que pour ses descendans, d'observer les arrêtés _que le nouveau conseil du roi avait faits pour la gloire de Dieu et le bien de l'état_.
[Note 1: _Rap. Thoyr._, liv. 2, p. 473.]
L'infortuné Henri, dépouillé de son autorité, se voyait forcé d'approuver tout ce qui plaisait aux vingt-quatre. Dans cette extrémité, il se jeta dans la tour de Londres, s'y fortifia, et se servit de l'argent qu'il avait amassé depuis long-temps, pour regagner les bourgeois et pour y lever des soldats. Un jour qu'il était sorti pour aller se promener sur la Tamise, une tempête qui s'éleva tout-à-coup, l'obligea de se faire mettre à terre au lieu le plus prochain. Il se trouva par hasard que c'était précisément à l'hôtel du comte de Leycester, qui le reçut à la descente du bateau, et lui dit, pour le rassurer, qu'il n'y avait rien à craindre, puisque l'orage était déjà passé. _Non, non_, lui répondit le monarque en jurant, _la tempête n'est point passée; et je n'en vois point que je doive craindre plus que vous_. Il avait écrit au pape, pour le prier de l'absoudre du serment fait à Oxfort; il l'obtint d'autant plus aisément, que, depuis la réforme, les Italiens ne touchaient plus rien des bénéfices qu'ils avaient en Angleterre. Aussitôt il assemble un parlement, qu'il ouvre et ferme tout à la fois par cette déclaration: «Qu'il ne se croyoit plus obligé de tenir sa parole, puisqu'on n'exécutoit point ce qu'on lui avoit promis; qu'au lieu des trésors qui devoient remplir son épargne, il se trouvoit seul dans l'indigence, tandis que les vingt-quatre épuisoient l'état pour s'enrichir; qu'il étoit temps qu'il reprît le personnage de roi, et que ses sujets rentrassent dans le devoir; qu'il ne les avoit mandés que pour leur donner le choix de l'obéissance ou de la guerre.» C'était parler véritablement en roi; mais pour soutenir cette démarche, il fallait de la fermeté. Henri était le plus faible de tous les hommes. Ce discours néanmoins parut, pour le moment, produire un bon effet; toute l'assemblée donna les mains à la révocation du _convenant_: c'est ainsi qu'on appelait l'arrêté d'Oxfort. Le seul comte de Leycester osa tenir ferme, et bientôt sut regagner la plus grande partie des barons. Si l'on en croit ses panégyristes, _ce fut la dignité inviolable du serment qui le rendit inflexible_: ce qui leur fournit la matière d'un grand éloge. Mais un serment contraire à la loi peut-il jamais obliger? Celui que Leycester avait fait autrefois, en prêtant foi et hommage à son roi, était-il moins sacré que celui qu'il avait fait en se soustrayant à l'obéissance?