Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 2
Le pape sollicitait vivement la régente de ne point abandonner la cause de la religion, et de continuer à réduire les Albigeois, dont la mort du roi son mari avait arrêté la ruine totale. Le légat, pour ce sujet, fit payer par le clergé une grosse contribution que la reine employa utilement. Elle procura des secours à Imbert de Beaujeu, dont la prudence et l'activité avaient conservé les conquêtes qu'on avait faites sur ces hérétiques. Ayant reçu un nouveau renfort, il fatigua tellement les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville, par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin à la raison, et obligea le comte de Toulouse à rentrer dans le sein de l'Eglise, et à abandonner les Albigeois.
Le cardinal de Saint-Ange, qui était revenu en France depuis quelque temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya l'abbé Guérin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils répondirent qu'ils étaient prêts à la recevoir; et, sur cette réponse, la régente leur ayant fait accorder une trève, on commença à traiter à Baziège, auprès de Toulouse, et, peu de temps après, la ville de Meaux fut choisie pour les conférences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-légat et plusieurs prélats s'y trouvèrent aussi. La négociation ayant été fort avancée dans diverses conférences, l'assemblée fut transférée à Paris, pour terminer entièrement l'affaire en présence du roi.
La régente et le légat conclurent enfin un traité par lequel il fut stipulé, 1.° que le comte de Toulouse donnerait Jeanne sa fille, qui n'avait alors que neuf ans, en mariage à Alfonse de France, un des frères du roi; 2.° que le comte de Toulouse jouirait des seuls biens qui lui appartenaient dans les bornes de l'évêché de Toulouse, et de quelques autres dans les évêchés de Cahors et d'Agen; qu'il n'en aurait que l'usufruit, et que toute sa succession reviendrait, après sa mort, à sa fille, à Alfonse son mari, et à leur postérité; et qu'au cas qu'il ne restât point d'enfans de ce mariage, le comté de Toulouse serait réuni à la couronne (comme il arriva en effet, après la mort de Jeanne et d'Alfonse); 3.° que le comte remettrait au roi toutes les places et toutes les terres qu'il possédait au-delà du Rhône et en-deçà, hors l'évêché de Toulouse; qu'il lui livrerait la citadelle de cette ville, et quelques autres places des environs, où le roi tiendrait garnison pendant dix ans; 4.° que le comte irait dans dix ans au plus tard dans la Palestine, combattre à ses propres frais contre les Sarrasins pendant cinq ans. Enfin, le comte de Toulouse, pour assurer l'accomplissement de tous les articles du traité, se constitua prisonnier dans la tour du Louvre, jusqu'à ce que les murailles de Toulouse, et de quelques autres villes et forteresses, eussent été détruites, comme on en était convenu, et que Jeanne sa fille eût été remise entre les mains des envoyés de la régente, etc.
Ensuite de ce traité, le comte fit amende honorable dans l'église de Paris, pieds nus, et en chemise, en présence du cardinal-légat et de tout le peuple de Paris.
Après cette paix conclue, on tint un célèbre concile à Toulouse pour réconcilier cette ville à l'Eglise. Il fallut toutefois encore quelques années pour rétablir une parfaite tranquillité dans le pays, où il se fit de temps en temps quelques soulèvemens par les intrigues du comte de la Marche et de quelques autres seigneurs; mais elles n'eurent pas de grandes suites.
Ce que je viens de rapporter s'exécuta pendant la troisième année de la minorité du jeune roi, avec beaucoup de gloire pour la reine régente, et beaucoup de chagrin pour les factieux, qui n'osant plus s'attaquer directement au roi, résolurent de tourner leurs armes contre Thibaud, comte de Champagne, pour se venger de ce qu'il les avait empêchés de se rendre maîtres de la personne de Louis.
_Les factieux attaquent le comte de Champagne_.
Le comte de Bretagne, auquel il ne coûtait pas plus de demander des grâces, que de s'en rendre indigne, et le comte de la Marche, étaient toujours les chefs de cette faction, aussi bien que le comte de Boulogne, qui, sans vouloir paraître d'abord et se mettre en campagne, se contenta de faire fortifier Calais et quelques autres places de sa dépendance.
Entre les seigneurs ennemis du comte de Champagne, il y en eut quelques-uns qui, faisant céder la colère où ils étaient contre lui, à leur haine et à leur jalousie contre la régente, proposèrent, pour la perdre, un projet qu'ils crurent infaillible: ce fut de détacher de ses intérêts ce seigneur, qui, par sa puissance, était le principal appui de la régente, et aurait été le plus redoutable ennemi qu'on pût lui susciter à cause de la situation de ses états au milieu du royaume. Il fallait, pour cet effet, lui faire reprendre ses anciennes liaisons. La comtesse de Champagne, Agnès de Beaujeu, était morte. Thibaud, jeune encore et n'ayant qu'une fille, cherchait à se remarier: on lui offrit la princesse Iolande, fille du comte de Bretagne, quoique, par le traité de Vendôme, elle eût été promise à Jean de France, frère du roi. Thibaud écouta volontiers cette proposition. Après quelques négociations, l'affaire fut conclue, et le jour pris pour amener la jeune princesse à l'abbaye du Val-Secret, près Château-Thierry, où la cérémonie du mariage devait se faire. Le comte de Bretagne était en chemin pour venir l'accomplir, accompagné de tous les parens de l'une et de l'autre maison.
Quoique cette affaire eût été tenue fort secrète, la régente toujours attentive aux moindres démarches des seigneurs mécontens, fut instruite, par ses espions et par les préparatifs que l'on faisait pour cette fête, de ce qui se passait. Elle en prévit les suites, en instruisit le roi son fils, et l'engagea d'écrire au comte de Champagne la lettre suivante, qu'elle lui fit remettre par Godefroi de la Chapelle, grand pannetier de France[1]: «Sire Thibaud, j'ai entendu que vous avés convenance, et promis prendre à femme la fille du comte de Bretagne: pourtant vous mande que si cher que avez, tout quant que amés au royaume de France, ne le facez pas: la raison pour quoi, vous savés bien. Je jamais n'ai trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que lui.» Cette lettre, et d'autres choses importantes que Godefroi de la Chapelle était chargé de dire au comte, de la part du roi, eurent leur effet. Thibaud changea de résolution, quelque avancée que fût l'affaire; car il ne reçut cette lettre que lorsqu'il était déjà en chemin pour l'abbaye du Val-Secret, où ceux qui étaient invités aux noces se rendaient de tous côtés. Il envoya sur-le-champ au comte de Bretagne et aux seigneurs qui l'accompagnaient, pour les prier de l'excuser, s'il ne se rendait pas au Val-Secret, qu'il avait des raisons de la dernière importance qui l'obligeaient de retirer la parole qu'il avait donnée au comte de Bretagne, dont il ne pouvait épouser la fille. Aussitôt il retourna à Château-Thierry, où, peu de temps après, il épousa Marguerite de Bourbon, fille d'Archambaud, huitième du nom.
[Note 1: Joinville, 2e partie.]
Ce changement et cette déclaration du comte de Champagne mirent les seigneurs invités dans une plus grande fureur que jamais contre lui. La plupart de ceux qui devaient se trouver au mariage étaient ennemis du roi et de la régente, et cette assemblée était moins pour la célébration des noces, que pour concerter entre eux une révolte générale, dans laquelle ils s'attendaient bien à engager le comte de Champagne. Ils prirent donc la résolution de lui faire la guerre à toute outrance; mais, pour y donner au moins quelque apparence de justice, ils affectèrent de se déclarer protecteurs des droits qu'Alix, reine de Chypre, cousine de Thibaud, prétendait avoir sur le comté de Champagne.
Ce fut donc sous le prétexte de protéger cette princesse dont les droits étaient fort incertains, qu'ils attaquèrent tous ensemble le comte de Champagne, dans le dessein de l'accabler.
Ce fut alors que le comte de Boulogne, oncle du roi, se déclara ouvertement avec le comte Robert de Dreux, le comte de Brienne, Enguerrand de Coucy, Thomas, son frère, Hugues, comte de Saint-Pol, et plusieurs autres. Ayant assemblé toutes leurs troupes auprès de Tonnerre, ils entrèrent en Champagne quinze jours après la saint Jean, mirent tout à feu et à sang, et vinrent se réunir auprès de Troyes, à dessein d'en faire le siége, disant partout qu'ils voulaient exterminer celui qui avait empoisonné le feu roi: car c'était encore un prétexte dont ils coloraient leur révolte.
Le comte de Champagne, n'étant pas assez fort pour résister à tant d'ennemis, parce que ses vassaux étaient entrés dans la confédération, eut recours au roi, comme à son seigneur, et le conjura de ne le pas abandonner à la haine de ses ennemis, qu'il ne s'était attirée que pour lui avoir été fidèle; et cependant il fit lui-même détruire quelques-unes de ses places les moins fortes, pour empêcher les ennemis de s'y loger. Le seigneur Simon de Joinville, père de l'auteur de l'_Histoire de saint Louis_, se jeta pendant la nuit, avec beaucoup de noblesse, dans la ville de Troyes pour la défendre; et ce secours fit reprendre coeur aux habitans qui parlaient déjà de se rendre.
Le roi, sur cet avis, envoya aussitôt commander, de sa part, aux confédérés de mettre bas les armes, et de sortir incessamment des terres de Champagne. Ils étaient trop forts et trop animés pour obéir à un simple commandement. Ils continuèrent leurs ravages; mais se voyant prévenus par le seigneur de Joinville, ils s'éloignèrent un peu des murailles de Troyes, et allèrent se camper dans une prairie voisine, ayant le jeune duc de Bourgogne à leur tête. Louis, qui avait bien prévu qu'il ne serait pas obéi, avait promptement assemblé son armée; et, s'étant fait joindre par Matthieu II du nom, duc de Lorraine, il vint en personne au secours du comte de Champagne.
Les approches du souverain, dont on commençait à ne plus si fort mépriser la jeunesse, étonnèrent les rebelles. Ils envoyèrent au-devant de lui le supplier de leur laisser vider leur querelle avec le comte de Champagne, le conjurant de se retirer, et de ne point exposer sa personne dans une affaire qui ne le regardait point. Le roi leur répondit qu'en attaquant son vassal, ils l'attaquaient lui-même, et qu'il le défendrait au péril de sa propre vie. Quand ce jeune prince parlait de la sorte, il était dans sa quinzième année, et commençait déjà à développer ce courage et cette fermeté qui lui étaient naturels, et dont la reine, sa mère, lui avait donné l'exemple, et lui avait enseigné l'usage qu'on devait en faire. Sur cette réponse, les rebelles lui députèrent de nouveau pour lui dire qu'ils ne voulaient point tirer l'épée contre leur souverain, et qu'ils allaient faire leur possible pour engager la reine de Chypre à entrer en négociation avec le comte Thibaud, sus la discussion de leurs droits. Le roi répliqua qu'il n'était point question de négociation, qu'il voulait, avant toutes choses, qu'ils sortissent des terres de Champagne; que, jusqu'à ce qu'ils en fussent dehors, il n'écouterait ni ne permettrait au comte d'écouter aucune proposition. On vit, en cette occasion, l'impression que fait la fermeté d'un souverain armé qui parle en maître à des sujets rebelles. Ils s'éloignèrent dès le même jour d'auprès de Troyes, et allèrent se camper à Jully. Le roi les suivit, se posta dans le lieu même qu'ils venaient d'abandonner, et les obligea de se retirer sous les murs de la ville de Langres, qui n'était plus des terres du comté de Champagne.
Ce qui contribua beaucoup encore à ce respect forcé qu'ils firent paraître pour leur souverain, fut la diversion que le comte de Flandre, à la prière de la régente, fit dans le comté de Boulogne, dont le comte, qui était le chef le plus qualifié des ligués, fut obligé de quitter le camp pour aller défendre son pays. On le sollicita en même temps de rentrer dans son devoir, en lui représentant qu'il était indigne d'un oncle du roi de paraître à la tête d'un parti de séditieux, et combien étaient vaines les espérances dont on le flattait pour l'engager à se rendre le ministre de la passion et des vengeances d'autrui. La crainte de voir toutes ses terres désolées, comme on l'en menaçait, eut tout l'effet qu'on désirait. Il écrivit au roi avec beaucoup de soumission, et se rendit auprès de sa personne, sur l'assurance du pardon qu'on lui promit.
Pour ce qui est du différend de la reine de Chypre avec le comte de Champagne, le roi le termina de cette manière: la princesse fit sa renonciation aux droits qu'elle prétendait avoir sur le comté de Champagne, à condition seulement que Thibaud lui donnerait des terres du revenu de deux mille livres par an, et quarante mille livres une fois payées. Le comte n'étant pas en état de fournir cette somme, le roi la paya pour lui, et le comte lui céda les comtés de Blois, de Chartres et de Sancerre, avec la vicomté de Châteaudun[1]. Le roi, par ce traité, tira un grand avantage d'une guerre dont il avait beaucoup à craindre; mais elle ne fut pas entièrement terminée.
[Note 1: L'acte de cette vente est rapporté par Ducange, dans ses _Observations sur l'Histoire de saint Louis_, par Joinville.]
Le comte de Bretagne, principal auteur de cette révolte, et dont l'esprit était très-remuant, n'oublia rien pour engager le roi d'Angleterre à seconder ses pernicieux desseins. Il lui envoya l'archevêque de Bordeaux, et plusieurs seigneurs de Guyenne, de Gascogne, de Poitou et de Normandie, qui passèrent exprès en Angleterre pour presser Henri de profiter des conjonctures favorables qui se présentaient de reconquérir les provinces que son père avait perdues sous les règnes précédens. Ils l'assurèrent qu'il lui suffisait de passer en France avec une armée, pour y causer une révolution générale. L'irrésolution de ce prince fut le salut de la France. Hubert du Bourg, à qui il avait les plus grandes obligations pour lui avoir conservé sa couronne, était tout son conseil. Ce ministre, gagné peut-être par la régente de France, comme on l'en soupçonnait en Angleterre, s'opposa, presque seul, à la proposition qu'on fit au roi de passer en France, et son avis fut suivi. Il se fit même, cette année, une trève d'un an entre les deux couronnes: ce qui n'empêcha pas le roi d'Angleterre d'envoyer un corps de troupes anglaises au comte de Bretagne. Ayant fait avec ces troupes, jointes aux siennes, quelques courses sur les terres de France, il fut cité à Melun, pour comparaître à la cour des pairs; et, sur le refus qu'il fit de s'y rendre, on le déclara déchu des avantages que le roi lui avait faits par le traité de Vendôme. Ensuite ce prince partit de Paris avec la reine régente, et marcha avec son armée pour aller punir le comte de Bretagne. Louis vint mettre le siége devant le château de Bellesme, place très-forte, qui avait été laissée en la garde du comte, par le traité de Vendôme. La place fut prise en peu de temps par capitulation. Aussitôt après, les Anglais, mécontens du comte de Bretagne dont les grands projets n'avaient abouti à rien, moins par sa faute que par celle de leur roi, retournèrent en Angleterre.
Quelque ascendant que le roi, conduit par les conseils de la reine sa mère, eût pris sur ses vassaux par la promptitude avec laquelle il avait réprimé leur audace, cependant la France n'en était pas plus tranquille; et l'on voyait sous ce nouveau règne, comme sous les derniers rois de la seconde race, et sous les premiers de la troisième, tout le royaume en combustion par les guerres particulières que les seigneurs se faisaient les uns aux autres pour le moindre sujet; mais elles faisaient un bon effet, en suspendant les suites de la jalousie et de la haine que la plupart avaient contre la régente. Comme l'état se trouvait assez tranquille cette année, elle négocia heureusement avec plusieurs seigneurs qu'elle mit dans les intérêts du roi son fils, en les déterminant par ses grâces, par ses bienfaits, et par ses manières agréables et engageantes à lui rendre hommage de leurs fiefs; affermissant par ce moyen, autant qu'il lui était possible, l'autorité de ce jeune prince; mais elle ne put rien gagner sur le comte de Bretagne.
C'était un esprit indomptable, qui, voyant la plupart des vassaux du roi divisés entre eux, ne cessait de cabaler, et fit si bien, par ses intrigues auprès du roi d'Angleterre, que ce prince se détermina enfin à prendre la résolution de faire la guerre à la France, et d'y passer en personne.
L'année précédente, il avait assemblé à Portsmouth une armée nombreuse. Il s'était rendu en ce port avec tous les seigneurs qui devaient l'accompagner; mais, lorsqu'il fut question de s'embarquer, il se trouva si peu de vaisseaux, qu'à peine eussent-ils suffit pour contenir la moitié des troupes. Henri en fut si fort irrité contre Hubert du Bourg, son ministre et son favori, qu'il fut sur le point de le percer de son épée, en lui reprochant qu'il était un traître qui s'était laissé corrompre par l'argent de la régente de France. Le ministre se retira pour laisser refroidir la colère de son maître. Quelques jours après, le comte de Bretagne étant arrivé pour conduire, dans quelqu'un de ses ports, l'armée d'Angleterre, selon qu'on en était convenu, il se trouva frustré de ses espérances: néanmoins, comme il s'aperçut que le roi, après avoir jeté son premier feu, avait toujours le même attachement pour son ministre, il prit lui-même le parti de l'excuser, et il réussit si bien qu'il le remit en grâce, s'assurant, qu'après un pareil service, du Bourg ne s'opposait plus à ses desseins.
Avant de partir pour retourner en Bretagne, le comte voulut donner une assurance parfaite de son dévouement au roi d'Angleterre: il lui fit hommage de son comté de Bretagne, dont il était redevable au seul Philippe-Auguste, roi de France; et, comme il savait que plusieurs seigneurs de Bretagne étaient fort contraires au roi d'Angleterre, il ajouta, dans son serment de fidélité, qu'il le faisait contre tous les vassaux de Bretagne, qui ne seraient pas dans les intérêts de l'Angleterre. Henri, en récompense, le remit en possession du comté de Richemont et de quelques autres terres situées en Angleterre, sur lesquelles le comte avait des prétentions. Il lui donna de plus cinq mille marcs d'argent pour l'aider à se soutenir contre le roi de France, et lui promit qu'au printemps prochain il l'irait joindre avec une belle armée.
Le comte étant de retour et assuré d'un tel appui, ne ménagea plus rien: il eut la hardiesse de publier une déclaration, dans laquelle il se plaignait de n'avoir jamais pu obtenir justice ni du roi ni de la régente, sur les justes requêtes qu'il avait présentées plusieurs fois. Après avoir exagéré l'injustice qu'on lui avait faite par l'arrêt donné à Melun contre lui, la violence avec laquelle on lui avait enlevé le château de Bellesme et les domaines qu'il possédait en Anjou, il protestait qu'il ne reconnaissait plus le roi pour son seigneur, et qu'il prétendait n'être plus désormais son vassal. Cette déclaration fut présentée au roi, à Saumur, de la part du comte, par un chevalier du temple. C'était porter l'audace et la félonie aussi loin qu'elles pouvaient aller.
Sa témérité ne demeura pas impunie. Dès le mois de février le roi vint assiéger Angers, et le prit, après quarante jours de siége. Il aurait pu pousser plus loin ses conquêtes, et même accabler le comte de Bretagne; mais les seigneurs dont les troupes composaient une partie de son armée, qui n'aimaient pas que le roi fît de si grands progrès, lui demandèrent après ce siége leur congé, qu'il ne put se dispenser de leur accorder. Il retira le reste de ses troupes, et fut obligé de demeurer dans l'inaction jusqu'à l'année suivante.
Mais, pendant cet intervalle, la régente ne fut pas oisive: elle regagna le comte de la Marche, et conclut avec lui un nouveau traité à Clisson, par lequel le roi s'obligea de donner en mariage sa soeur Elisabeth au fils aîné de ce comte. Elle traita avec Raimond, nouveau comte de Thouars. Ce seigneur fit hommage au roi des terres qu'il tenait en Poitou et en Anjou, et s'engagea de soutenir la régence de la reine contre ceux qui voudraient la lui disputer; et enfin, elle remit dans les intérêts du roi plusieurs seigneurs qui promirent de le servir envers et contre tous. Elle leva des troupes, et mit le roi en état de s'opposer vigoureusement au roi d'Angleterre, qui faisait des préparatifs pour passer en France.
Effectivement, ce prince étant parti de Portsmouth le dernier avril de l'an 1230, vint débarquer à St-Malo, où il fut reçu avec de grands honneurs par le comte de Bretagne, qui, soutenant parfaitement sa nouvelle qualité de vassal de la couronne d'Angleterre, lui ouvrit les portes de toutes ses places.
Louis n'eut pas plutôt appris ce débarquement, qu'ayant assemblé son armée, il se mit à la tête, vint se poster à la vue de la ville d'Angers, où il demeura quelque temps, pour voir de quel côté le roi d'Angleterre tournerait ses armes. Louis était alors dans la seizième année de son âge. La régente lui avait donné, pour l'accompagner et l'instruire du métier de la guerre, le connétable Mathieu de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui lui étaient inviolablement attachés. Louis, voyant que les ennemis ne faisaient aucun mouvement, s'avança jusqu'à quatre lieues de Nantes, et fit le siége d'Ancenis. Plusieurs seigneurs de Bretagne, qui s'étaient fortifiés dans leurs châteaux à l'arrivée des Anglais, dont ils haïssaient la domination, vinrent trouver le roi pour lui offrir leurs services et lui rendre hommage de leurs terres[1].
[Note 1: Les actes en subsistent encore au trésor des chartres.]
Le roi, avant de recevoir ces hommages, avait tenu, comme on le voit par ces actes, une assemblée des seigneurs et des prélats, où le comte de Bretagne, pour peine de sa félonie, avait été déclaré déchu de la garde du comté de Bretagne, qu'il ne possédait qu'en qualité de tuteur de son fils et de sa fille Iolande, auxquels le comté de Bretagne appartenait, du chef de leur mère.
Cependant Ancenis fut pris, et les Anglais ne firent aucun mouvement pour le secourir. Le roi s'avança encore plus près de Nantes, et fit insulter les châteaux d'Oudun et de Chanteauceau, qu'il emporta aussi sans que l'armée ennemie s'y opposât. On eût dit que le roi d'Angleterre n'était venu en Bretagne que pour s'y divertir; car ce n'était que festins, que réjouissances, que fêtes dans la ville de Nantes, tandis que les ennemis étaient aux portes. Rien n'était plus propre que cette inaction pour confirmer le soupçon qu'on avait depuis long-temps, que le favori du roi d'Angleterre était pensionnaire de la régente de France.