Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 19
Arnaud de Trie redemandait le comté de Dammartin, que le roi retenait depuis la mort de la comtesse Mathilde, quoiqu'il eût promis solennellement de ne point s'opposer à ce qu'il retournât aux héritiers légitimes de la comtesse. On lui produisait des lettres-patentes à ce sujet; précaution qu'on avait cru devoir prendre, parce que cette terre ayant été confisquée pour félonie sur Renaud, comte de Boulogne, ensuite rendue à sa fille, en considération de son mariage avec Philippe de France, Renaud craignit que cette grace ne s'étendît pas jusque sur les enfans d'Alix, soeur du rebelle. Mais le roi ni personne de sa cour ne se souvenait de ces lettres: les sceaux en étaient brisés et rompus; il ne restait de la figure du monarque que le bas des jambes; tout son conseil fut d'avis qu'on ne devait y avoir aucun égard. La délicatesse de sa conscience ne lui permit pas de s'en tenir là. Il appelle Jean Sarrasin, son chambellan, et lui ordonne de lui apporter des vieux sceaux, pour les confronter avec les restes de celui qu'on lui représentait. On en trouva de parfaitement semblables. «Voilà, dit-il à ses ministres, le sceau dont je me servois avant mon voyage d'outre-mer; ainsi, je n'oserois, selon Dieu et raison, retenir la terre de Dammartin.» En même temps il fait venir Renaud: «Beau sire, lui dit-il, je vous rends le comté que vous demandez.»
Rien n'était plus admirable que l'ordre qu'il avait mis dans sa maison. On y comptait, comme aujourd'hui, un nombre considérable d'officiers, chambellans, pannetiers, échansons et autres dont on peut voir les noms et les gages, dans une ordonnance rapportée par Ducange; mais, quoique fort grande, elle était mieux réglée que celle d'un particulier. On n'aurait osé s'y attribuer ces profits criminels qui blessent l'honneur et souillent la conscience. Chacun, content de ce qui lui revenait légitimement, ne s'occupait qu'à remplir fidèlement ses devoirs: la crainte de déplaire à un maître, qui de temps en temps descendait dans les plus petits détails, les obligeait d'être attentifs à leurs actions. Non qu'on pût l'accuser d'une sordide épargne: «Il faisait, dit Joinville[1], une grande et large dépense, telle en un mot qu'il appartient à un si grand roi. Lorsqu'il tenoit les parlemens ou états, tous les seigneurs, chevaliers et autres, étoient servis à la cour plus splendidement que jamais n'avoient fait ses prédécesseurs; car il étoit fort libéral.» Mais, dans la nécessité où il se trouvait par état de représenter, il ne s'en croyait pas moins obligé à une prudente économie, pour ne point fouler ses sujets, qui veulent bien se gêner pour contribuer à la magnificence du prince, mais qui souffrent toujours très-impatiemment que le tribut de leur amour devienne la proie d'une foule de domestiques avides.
[Note 1: Joinville, p. 224.]
_Mariage de Louis, fils aîné du roi._
Ces divers soins ne l'occupaient pas tellement, qu'il ne réservât la plus grande partie de son attention pour les intérêts légitimes de son état et de sa famille. C'est ce qui lui fit rechercher pour Louis, son fils aîné, Bérengère, fille d'Alphonse X, et présomptive héritière du royaume de Castille. On sait les justes prétentions de Louis VIII sur cette couronne, dont il avait épousé l'héritière Blanche de Castille, mère de saint Louis. Des circonstances particulières avaient empêché cette princesse de profiter de l'heureuse disposition des Castillans à son égard. On prétend que le saint roi, son fils, ne prit le même parti que par déférence pour la reine Blanche, sa mère.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle alliance, en réunissant tous ses droits, faisait cesser tous les sujets de guerre. Louis envoya donc des ambassadeurs pour en faire la proposition: elle fut acceptée avec la plus sensible joie. Aussitôt le prince Sanche, oncle de la princesse, le grand chambellan de Castille, et plusieurs des principaux seigneurs de l'état partirent pour la France, munis de tous les pouvoirs pour conclure une si belle union. On assura la couronne de Castille à Bérengère et à ses enfans, s'il arrivait que le roi son père mourût sans enfans mâles. On prit même des précautions pour l'empêcher de rien aliéner au préjudice de sa fille.
Louis, de son côté, promit à l'infante cinq mille livres pour son douaire, qui fut assigné sur le Valois, Senlis et Beaumont; mais le temps n'était pas encore arrivé où le sceptre castillan devait passer dans la maison de France. Il était réservé à un des plus illustres descendans du saint roi, de l'affermir dans la main d'un de ses petits-fils. On avait remis la célébration de ce mariage jusqu'à la seizième année du jeune prince; il n'eut pas le bonheur d'atteindre cet âge.
_Pieuses fondations de Louis_.
Cependant on vit alors redoubler la ferveur du roi, sa piété et son exactitude dans les pratiques de dévotion et de mortification. On le vit pourvoir avec la plus grande attention au soulagement des peuples, en révoquant ou diminuant les impôts, que la nécessité des temps avait introduits; à l'honneur des demoiselles, en mariant de ses propres deniers celles dont la pauvreté pouvait exposer la vertu; enfin, à l'entretien des pauvres communautés religieuses, en leur faisant distribuer des aumônes dont le détail serait infini.
Les Mathurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers et les Carmes de Paris, le reconnaissent pour leur fondateur; honneur qu'ils partagent avec les abbayes de Royaumont, de Long-Champ, de Lis et de Maubuisson, qu'il bâtit et dota avec une magnificence vraiment royale. Le château de Vauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore l'ouvrage de sa libéralité, ainsi qu'une grande partie des biens de cette maison.
C'est à cette pieuse profusion, que tant d'abbayes, de monastères et de maisons de piété, doivent leurs établissemens et leurs revenus. Mais sa générosité s'étendait surtout aux hôpitaux; fondations d'autant plus dignes d'un grand roi, que, malgré tous ses soins pour occuper ses sujets et leur procurer l'abondance, les différens accidens de la vie ne font toujours que trop de malheureux. L'Hôtel-Dieu de Paris existait depuis long-temps; cependant, comme la ville était fort augmentée depuis les conquêtes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient pas pour loger commodément les malades; Louis en fit bâtir de nouvelles, et augmenta considérablement les revenus de la maison. Pontoise, Compiègne et Vernon, lui doivent aussi ces hospices, où les pauvres et les malades trouvent un asile dans leur misère et des remèdes à leurs maux. Ce fut encore dans ce même esprit, qu'il fonda ce fameux hôpital pour les aveugles, dit depuis les Quinze-Vingts, parce qu'on les a réduits à ce nombre de trois cents, au lieu de trois cent cinquante qu'ils étaient alors. On a voulu faire croire que cette fondation était pour des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que saint Louis avait ramenés de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son temps. Il suffisait d'être malheureux pour exciter la compassion et mériter les bienfaits de ce généreux prince. Les commissaires qu'il avait envoyés dans les provinces, avaient aussi ordre de dresser un rôle des pauvres laboureurs de chaque paroisse, qui ne pouvaient plus travailler à cause de leur vieillesse, et le saint monarque se chargeait de veiller à leur subsistance. Ses ministres se plaignaient souvent qu'il faisait de trop grandes charités; il les laissa murmurer sans vouloir rien changer à sa manière d'agir. «Il est quelquefois nécessaire, disait-il, que les rois excèdent un peu dans la dépense; et s'il y a de l'excès, j'aime mieux que ce soit en aumônes, qu'en choses superflues et mondaines.»
Ce fut dans le même temps que le saint roi, par son autorité et par celle du pape Alexandre IV, travailla à terminer un différend qui s'était élevé durant son séjour en Palestine, dans l'université de Paris, et qui avait causé de grands scandales.
Il avait pris naissance de la jalousie qui se mit entre les docteurs séculiers et les docteurs de l'ordre de Saint-Dominique, contre lesquels Guillaume de Saint-Amour, théologien fameux en l'université, publia un ouvrage intitulé: _Des Périls des derniers temps_. Les religieux de saint François se joignirent aux Dominicains. Saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, général des Cordeliers, qui florissaient dans la même université, entreprirent la défense des religieux par des écrits que l'un et l'autre publièrent. Ce procès fut porté à Rome, et les deux parties furent entendues. Le livre du docteur Saint-Amour fut condamné, et les docteurs des deux ordres furent rétablis en l'université dont ils avaient été exclus. Saint Louis, par ses insinuations et son autorité, apaisa toutes les dissensions, et rendit la paix à l'université.
Ce pieux roi avait beaucoup de considération pour ces deux ordres, qui étaient les plus savans d'entre le clergé, si cependant on peut appeler savans des hommes, dont toute la science consistait dans une scolastique très-imparfaite. Les Jacobins surtout étaient dans sa plus grande familiarité; mais ce qui fait voir combien ils manquaient de jugement, et combien peu ils étaient instruits de cette prudence sage et éclairée, si nécessaire à ceux qui veulent conduire les autres (car ils étaient les seuls qui fussent appelés aux conseils des princes, et choisis pour leurs confesseurs), c'est qu'ils avaient persuadé au roi de quitter sa couronne pour prendre l'état monastique. Ils ne faisaient pas attention qu'ils auraient privé le royaume d'un prince qui était le plus sage de tous les rois, et faisait le bonheur de ses peuples, et qu'ils auraient livré l'état à la discrétion d'une reine sans expérience, et d'un roi qui n'avait pas encore douze ans.
Un jour qu'il s'entretenait avec eux du bonheur qu'avait eu Marie de porter le fils de Dieu dans ses chastes flancs: «Sire, lui dit un de ces religieux, plus hardi que les autres, ne voudriez-vous pas en tenir autant que la sainte Vierge en a renfermé dans son sein? Oui, sans doute, répondit le monarque. Vous savez, seigneur, reprit le bon religieux, ce qui est dit dans l'Evangile: Si quelqu'un quitte son père ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans ou ses biens, pour l'amour de moi, il recevra le centuple et possédera la vie éternelle. Osez, sire, osez aspirer à ce dernier période de la perfection. Vous avez des héritiers capables de bien gouverner votre royaume; votre bonheur jusqu'ici est d'avoir beaucoup souffert pour Dieu; on vous a vu vingt fois exposer votre vie pour la gloire de son nom; il ne vous reste plus qu'à tout quitter pour prendre la croix, c'est-à-dire, notre habit. Ainsi, de grade en grade, vous parviendrez au sacerdoce, et vous mériterez de recevoir Jésus-Christ dans vos mains.»
Le roi, frappé de ce discours, demeura quelque temps comme enseveli dans une profonde rêverie; il réfléchissait sur les dangers du monde et la grandeur des devoirs de la royauté, sur les douceurs inestimables qu'on goûte dans la retraite. «Si ce que j'entends est vrai, dit-il, comme je le crois d'esprit et de coeur, je suivrai votre conseil; mais je ne puis rien que du consentement de la reine: sa vertu et mes engagemens vis-à-vis d'elle, ne me permettent pas de rien décider sans sa participation.»
Aussitôt il retourne au palais, se rend à l'appartement de la reine, lui ouvre son coeur sur la résolution où il est de lui remettre et à ses enfans la couronne de France, lui représente qu'étant religieux et prêtre, il ne cessera de prier le Seigneur pour eux et pour la prospérité de l'état, la conjure enfin, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne point s'opposer à l'accomplissement d'un dessein inspiré du Ciel.
Marguerite, frappée comme d'un coup de tonnerre, ne répondit rien; mais ayant fait venir ses enfans, elle leur demanda, en présence du comte d'Anjou, leur oncle, qu'elle avait aussi mandé, s'ils aimaient mieux être appelés fils de prêtre que fils de roi. Les princes, ne concevant rien à ce discours, elle ne les laissa pas longtemps dans cet embarras. Apprenez, leur dit-elle, que les Jacobins ont tellement fasciné l'esprit du roi votre père, qu'il veut abdiquer la royauté pour se faire prêcheur et prêtre. Le comte d'Anjou, à cette nouvelle, entra en fureur, s'emporta jusqu'à l'insolence contre son frère, menaça les séducteurs des plus terribles châtimens, et envoya de suite dans sa province d'Anjou faire défense de les laisser prêcher, et même de leur distribuer aucune aumône.
Louis, fils aîné du monarque, ne fut pas plus maître de son ressentiment; il se répandit en discours si outrageans contre les frères prêcheurs, que le roi, pour le faire taire, lui donna un soufflet. «Seigneur, s'écria le jeune prince avec feu, je n'oublierai jamais le respect que je vous dois; il n'y a en effet que mon père et mon roi qui puisse me frapper impunément; mais si le Ciel m'élève un jour sur le trône, j'en jure par monseigneur saint Denis, notre patron, je ferai chasser tous ces prêcheurs du royaume.»
Le bon roi, étonné de tant de contradictions, craignit que son inclination pour la retraite ne fût moins une inspiration du Ciel, qu'un goût trop décidé pour le repos; il connaissait la tendresse de la reine, la fierté du prince son successeur, les violences du comte d'Anjou, l'attachement de ses sujets. Il ne jugea pas que Dieu voulût un sacrifice auquel tout semblait s'opposer, l'honneur de sa maison et le bonheur de ses peuples.
_Traité de Louis avec le roi d'Aragon_.
Le roi, qui suivait toujours son dessein d'établir une solide paix dans son royaume, conclut dans cette vue, l'année suivante, deux importans traités avec Jacques 1er, roi d'Aragon, et Henri III, roi d'Angleterre.
Quoique les rois d'Aragon eussent presque toujours vécu en paix avec les rois de France, il y avait toutefois entre eux de grands sujets, ou des prétextes plausibles de guerre, s'ils avaient voulu s'en servir. Il est certain que tous les peuples d'en de-çà les Pyrénées avaient été du domaine de la couronne; et que le comté de Barcelone, le comté de Roussillon, et plusieurs autres villes et terres au-delà de ces montagnes en étaient des fiefs mouvans; que, dans ces pays, on datait les actes publics des années du règne des rois de France, jusqu'au concile de Tarragone, qui changea cet usage du temps de Philippe-Auguste; mais d'autres affaires empêchèrent ce prince d'en tirer raison.
Les rois d'Aragon descendaient des comtes de Barcelone, et étaient entrés dans tous leurs droits et dans toutes leurs obligations, et par conséquent, dans celle de rendre à la couronne de France les hommages que ces comtés lui devaient, et Louis aurait eu droit de les exiger du roi d'Aragon.
D'autre part, les rois d'Aragon avaient des prétentions sur le comté de Toulouse, sur l'Albigeois, sur le Rouergue, sur Carcassonne, sur Narbonne, sur Nîmes et sur quantité de domaines voisins de ces villes, ou enclavés dans ces territoires. L'on voit effectivement dans l'histoire des guerres des Albigeois, que la plupart de ces domaines étaient regardés comme des arrière-fiefs de la couronne de France, et que Pierre d'Aragon, père de Jacques, s'en faisait rendre les hommages, comme fiefs immédiatement mouvans de la couronne. Tout cela était fondé sur la possession, ou sur des alliances par des mariages. Ces droits respectifs étaient autant de semences de guerre entre les deux rois et leurs successeurs. Ces deux princes s'aimaient et s'estimaient beaucoup. Tous deux, quoique guerriers, cherchaient tous les moyens d'entretenir la paix entre les deux états. Dès l'an 1255, ils avaient signé, au mois de mai, un compromis sur cette grande affaire, qui devait être terminée par leurs députés.
Celui du côté du roi était Hébert, doyen de Bayeux; et celui du roi d'Aragon, était Guillaume de Montgrin, trésorier de la cathédrale de Gironne. On devait s'en rapporter à ce qu'ils décideraient; il y avait un dédit de trente mille marcs d'argent, et l'affaire devait être terminée dans l'espace d'un an. Toutefois elle ne put être réglée alors, et ne le fut qu'en l'année 1258, par le traité de Corbeil. Elle le fut de la manière qu'on le voit dans l'acte publié à Barcelone par le roi d'Aragon, au mois de juillet.
On expose d'abord dans cet acte les prétentions du roi de France sur les comtés de Barcelone, d'Urgel, de Roussillon, de Cerdagne, de Gironne, d'Ausone, et sur toutes leurs dépendances. En second lieu, les prétentions du roi d'Aragon sur Carcassonne, Albi, Toulouse et autres places ci-dessus nommées, et sur toutes leurs dépendances. Ensuite il est déclaré que le roi de France, par accord fait avec le roi d'Aragon, renonce, pour lui et pour tous ses successeurs, à tous les droits qu'il a pu et qu'il pourrait désormais prétendre sur tous les pays nommés dans le premier article.
D'autre part, le roi d'Aragon renonce, en faveur de Louis et de ses successeurs, à tous les droits qu'il pourrait avoir sur les pays désignés dans le second article, et à tous ceux généralement qui avaient été possédés, soit en seigneuries, soit en domaines, par Raimond, dernier comte de Toulouse. Ce traité ayant été ratifié à Barcelone, le roi d'Aragon renonça encore, en faveur de la reine de France, et de celui de ses enfans qu'elle jugerait à propos, à tous les droits qu'il pouvait avoir sur les comtés de Provence et de Forcalquier, aussi bien que sur les villes d'Arles, d'Avignon et de Marseille.
En cette même année, et au même lieu, fut arrêté le mariage de Philippe, second fils de France, avec Isabelle, fille du roi d'Aragon. Mais ce mariage, à cause de l'âge du prince et de la princesse, ne s'accomplit que quelques années après, c'est-à-dire l'an 1262.
Ce traité fut avantageux à la France, qui ne céda que des droits qu'il lui était impossible de faire valoir, sur des pays situés au-delà des Pyrénées, pour demeurer en possession d'un grand nombre de villes et de domaines très-considérables, sans craindre désormais aucune contestation. Les rois d'Aragon firent néanmoins dans la suite des tentatives pour se relever de cet accord, mais ce fut toujours en vain.
_Traité de paix avec le roi d'Angleterre_.
Une autre négociation, commencée dans le même temps avec l'Angleterre, mais qui ne fut terminée que l'année suivante, excita de grandes rumeurs. On peut dire que ce fut proprement l'ouvrage du roi. Les gens de son conseil n'oublièrent rien pour l'en détourner. Ce que la noblesse avait de mieux intentionné pour la gloire de la nation, s'y opposa; tout fut inutile. _C'est la seule fois_, dit Mézerai, _qu'il lui arriva de choquer la volonté de ses parens_.
Depuis plus de cinquante ans qu'on était en guerre avec les Anglais, on n'avait pu faire de paix, les uns demandant trop, les autres n'offrant pas assez. Henri cependant ne désespérait pas de recouvrer, par la négociation, ce que son père avait perdu par sa félonie. C'était ce qui l'avait amené à Paris, et l'y avait fait prodiguer caresses et présens pour gagner les confidens de Louis; mais, s'il avait remarqué beaucoup de bonne volonté, il s'aperçut en même temps, dit son historien, qu'elle était moins forte que la crainte du baronage. Peu rebuté de cette tentative, il essaya de se faire mettre sur la liste de ceux à qui le roi faisait faire des restitutions: la réponse ne fut pas favorable.[1] Tout récemment encore, il venait d'envoyer le comte de Leicester, son beau-frère, avec plusieurs autres grands seigneurs d'Angleterre, pour réclamer les provinces tant de fois demandées. Ils osèrent représenter que, la trève étant sur le point de finir, la restitution des domaines confisqués était le seul moyen d'éviter une guerre funeste aux deux nations; qu'il était contre la justice de punir le fils des fautes du père; que cette faute, en un mot, quelque grande qu'elle pût être, était assez expiée par une si longue privation de tant de riches possessions. Les ambassadeurs étaient accompagnés de ceux de Richard, frère de Henri, nouveau roi des Romains, qui, de son côté, redemandait le Poitou, qui lui avait été donné en apanage, trente ans auparavant. Louis les reçut tous avec bonté; mais les princes, ses frères, les seigneurs de la cour, le peuple même, ne leur témoignaient qu'indignation, et mépris. Désespérés des sarcasmes dont on ne cessait de les accabler en toutes rencontres, peu satisfaits d'ailleurs de la réponse du monarque, qui, sans leur dire rien de positif, remit l'affaire au parlement, qu'il devait convoquer au carême prochain, ils ne virent d'autre parti à prendre que de retourner porter à leur maître de si tristes nouvelles; mais, en partant, ils laissèrent à Paris l'abbé de Westminster pour continuer la négociation. Pendant que l'abbé de Westminster en était occupé, les grands seigneurs d'Angleterre, bien plus jaloux encore de leurs priviléges et de leurs prérogatives, qu'ils n'étaient chagrins de la puissance du roi de France, étaient fort brouillés avec leur roi. Comme ils appréhendaient que saint Louis, en cas de division, ne prît contre eux le parti de Henri, ils disputèrent au monarque français quelques-uns de leur corps, avant l'assemblée du parlement qu'ils devaient tenir à Oxfort, pour le prier de ne se point mêler des affaires d'Angleterre, l'assurant que tout leur but, en ce parlement, était de réformer les abus qui s'étaient glissés dans le gouvernement, et qu'il ne s'y ferait rien que pour le bien commun du royaume, et pour la tranquillité de l'Europe. On ne sait point la réponse que fit le roi; mais il paraît qu'alors il ne voulut point entrer dans ces démêlés.
[Note 1: Matthieu Paris, p. 955 et 958.]
Il s'agissait, dans ce parlement, surtout de deux choses. La première, de remettre en vigueur toutes les lois contenues dans la fameuse grande chartre; et la seconde, d'obliger Henri à faire sortir d'Angleterre les Poitevins. On désignait par ce nom les quatre fils du comte de la Marche[1], qui étaient frères du roi d'Angleterre. Isabelle d'Angoulême, sa mère, après la mort de Jean-Sans-Terre, son mari, père de Henri, s'étant remariée à ce comte, ces quatre seigneurs avaient passé en Angleterre, où le roi les avait comblés de bienfaits: leur grand crédit avait donné de l'ombrage aux Anglais. Ils furent forcés de remettre leurs châteaux entre les mains du parlement, et de repasser dans leur pays, avec tous les Français et les autres étrangers qu'ils avaient attirés en grand nombre. Pour les empêcher d'amener des troupes de France, où ils possédaient beaucoup de terres, la noblesse anglaise se saisit de tous les ports; et, après s'être confédérée, elle marcha en armes à Oxfort, pour y tenir le parlement.
[Note 1: On a parlé ci-devant de lui.]
Comme ce parti était le plus fort, et que le roi n'avait dans ses intérêts que ces quatre seigneurs, Richard, son frère, et peu d'autres, ils le contraignirent, et le prince Richard, son fils, à jurer de nouveau l'observation de la grande chartre, et à consentir au départ des seigneurs de la Marche. Ceux-ci furent contraints d'obéir. Ils s'embarquèrent pour repasser en France, et ils eurent le chagrin de se voir enlever une très-grosse somme d'argent, qu'ils espéraient emporter d'Angleterre, et qui fut confisquée, afin de l'employer pour le bien du royaume, selon que le parlement le jugerait à propos. Ils abordèrent à Boulogne: d'où ils envoyèrent demander au roi la permission de passer par la France, pour se retirer sur leurs terres. Elle leur fut d'abord refusée, à l'instance de la reine Marguerite, qui les haïssait, parce qu'ils avaient très-mal agi envers la reine d'Angleterre, sa soeur, dans le temps qu'ils avaient été à la cour de Henri. Le roi, touché de leur malheur, leur accorda, quelque temps après, des passe-ports. Henri, ayant satisfait son parlement, en consentant au départ des seigneurs de la Marche, reprit la négociation avec le roi de France, dont l'abbé de Westminster était chargé.