Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 15
Quand les huit jours furent expirés, l'assemblée se trouva encore plus nombreuse que la première fois. Alors le seigneur Guy de Mauvoisin lui dit, au nom de tous les seigneurs français: «Sire, messeigneurs vos frères et tous les chefs de votre armée sont d'avis que vous vous embarquiez au plus tôt. Votre royaume a un besoin pressant de votre présence. Vous ne pouvez demeurer ici avec honneur. Le séjour que vous y ferez ne sera d'aucune utilité. De deux mille huit cents chevaliers qui vous accompagnaient en partant de Chypre, il ne vous en reste pas cent, la plupart malades, n'ayant ni équipages, ni argent pour en avoir. Vous n'avez pas une seule place dont vous puissiez disposer. Enfin, supposé que vous pensiez à continuer la guerre contre les infidèles, il faut pour cela même passer la mer, afin de faire un nouvel armement, et revenir avec de plus grandes forces; au lieu que dans l'extrémité où vous vous trouvez, vous n'êtes point en état de rien entreprendre, mais dans un danger évident de périr sans honneur et sans tirer l'épée.»
Ce discours fit beaucoup d'impression sur l'esprit du roi; et, quoique Mauvoisin, en commençant, eût dit qu'il parlait au nom de presque toute l'assemblée qui, par son silence, semblait approuver ses remontrances, cependant le roi voulut avoir les avis de tous en particulier. Il commença par les comtes de Poitiers et d'Anjou, ses frères; après eux il fit parler le comte de Flandre et plusieurs autres seigneurs: tous répondirent qu'ils étaient entièrement du sentiment du seigneur Mauvoisin. Quand le roi demanda celui de Jean d'Ybelin, comte de Jaffe, il se défendit d'abord de le dire, parce que, possédant plusieurs places dans la Palestine, il paraîtrait parler pour ses propres intérêts, s'il était d'un sentiment contraire à celui de tant de braves chevaliers. Le roi l'obligea toutefois de parler, et il dit que, supposé que le roi ne fût pas dans une entière impuissance d'avoir des troupes capables de tenir la campagne, il était de la gloire d'un aussi grand prince que lui de demeurer en Palestine, avec l'espérance d'avoir quelques avantages sur les Sarrasins; qu'il lui serait honteux de se retirer sur sa perte, et de paraître en Europe avec les débris de son armée et tout le mauvais équipage d'un prince vaincu, sans avoir fait quelques efforts pour réparer une disgrace, plus glorieuse peut être que bien des victoires, mais qu'une retraite précipitée pouvait néanmoins rendre honteuse.
Joinville, qui ne put parler que le quatorzième, embrassa ce dernier avis. «Le roi, ajouta-t-il, en employant une partie de son trésor, qui se trouve encore tout entier, lèvera aisément de bonnes troupes. Lorsqu'on saura qu'il paie largement, on viendra en foule se ranger sous ses étendards: la Morée et les pays voisins lui fourniront des chevaliers et des soldats en abondance. Ainsi l'exigent et la gloire de notre souverain, et le salut de nos compagnons captifs, qu'on met peut-être par milliers à la torture, au moment que nous délibérons, et qui se trouvent dans la nécessité, ou de souffrir mille morts, ou de renoncer à leur foi, ou au moins à leur liberté; qu'il n'y avait personne dans l'assemblée qui n'eût parmi ces prisonniers des parens ou des amis, et qu'il était de leur générosité de ne les pas laisser périr malheureusement.» Il prononça ces dernières paroles d'une manière si touchante qu'il tira des larmes des yeux; mais personne ne changea de sentiment; et de tous ceux qui restaient à parler, le seul Guillaume de Beaumont, maréchal de France, appuya celui du sénéchal de Champagne. Le roi, touché de tant d'oppositions à ce qu'il avait résolu, ne voulut pas se déclarer et remit encore l'affaire à huitaine.
Les seigneurs sortirent de l'assemblée très-irrités contre Joinville, qui, jeune encore, avait osé combattre l'avis de tant de personnages vieillis dans les armes et dans le conseil. «Chacun commença aussitôt à l'assaillir, et lui disait par dépit ou par envie: Il est inutile de délibérer davantage, Joinville a opiné de demeurer, Joinville qui en sait plus que tout le royaume de France.» Le plus sage lui parut de se taire; mais il eut peur d'avoir déplu au souverain. Deux ou trois jours après la tenue de ce conseil, le roi qui le faisait manger avec lui quand les princes ses frères n'y étaient pas, ne le regarda point pendant tout le dîner. Le sénéchal, effrayé d'un silence qui, trop souvent à la cour, annonce une disgrace prochaine, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre qui donnait sur la mer. Là, tenant ses bras passés au travers des grilles, il se mit à rêver à sa mauvaise fortune. Déjà il _disait en son courage_[1], qu'il laisserait partir le monarque, _et s'en irait vers le prince d'Antioche, son parent_, lorsque tout-à-coup il sentit quelqu'un _s'appuyer sur ses épaules par derrière, et lui serrer la tête entre les deux mains_. Il crut que c'était le seigneur de Nemours qui l'avait tourmenté _cette journée_. De grace, lui dit-il avec chagrin, _laissés m'en paix, messire Philippe, en male aventure_. Aussitôt il tourne le visage; mais l'inconnu _lui passe la main par-dessus. Alors il sçut que c'étoit le roi, à une émeraude qu'il avoit au doigt_, et voulut se retirer comme quelqu'un qui avait mal parlé. «Venez çà, sire de Joinville, dit le monarque en l'arrêtant: je vous trouve bien hardi, jeune comme vous êtes, de me conseiller sur tout le conseil des grands personnages de France, que je dois demeurer en cette terre. Si le conseil est bon, répondit le sénéchal, avec un petit reste d'humeur, votre majesté peut le suivre; s'il est mauvais, elle est maîtresse de n'y pas croire. Mais si je demeure en Palestine, ajouta le prince, le sire de Joinville voudra-t-il rester avec moi? Oui, sire, reprit celui-ci avec vivacité, fût-ce à mes propres dépens.» Le roi, charmé de sa naïveté, lui découvrit enfin que son dessein n'était pas de retourner sitôt en France: néanmoins il lui recommanda le secret. Cette confidence rendit au sénéchal toute sa gaieté: _Nul mal_, dit-il, _ne le gravoit plus_.
[Note 1: Joinville, p. 81.]
_Le roi se détermine à rester en Syrie._
Le dimanche suivant, le roi assembla de nouveau les seigneurs de son conseil et leur parla en ces termes: «Seigneurs, je suis également obligé, et à ceux qui me conseillent de repasser en France, et à ceux qui me conseillent de rester en Palestine, persuadé que je suis que tous n'ont en vue que mes intérêts et ceux de mon royaume. J'ai balancé les raisons des uns et des autres, et je me suis déterminé à ne pas quitter la Palestine. Je sais que ma présence serait utile en France, mais elle n'y est pas nécessaire. La reine ma mère l'a gouvernée jusqu'à présent avec tant de sagesse que je puis m'en rapporter à ses soins: elle ne manque ni d'hommes, ni d'argent; et, en cas que les Anglais fassent quelque entreprise, elle est en état de s'y opposer. Au contraire, si je pars, le royaume de Jérusalem est perdu. Quelle honte si, étant venu pour le délivrer de la tyrannie des infidèles, je le laissais dans une position pire que celle où je l'ai trouvé! Je crois donc que le service de Dieu, et l'honneur de la nation française exigent que je demeure encore quelque temps à Ptolémaïs. Ainsi, seigneurs, je vous laisse le choix. Si vous voulez retourner dans votre patrie, _de par Dieu soit_[1]; je ne prétends contraindre personne. Si vous voulez rester avec moi, dites-le hardiment. Je vous promets que je vous donnerai tant, que la coupe ne sera pas mienne, mais vôtre.» Il voulait dire que ses finances seraient plus pour eux que pour lui.
[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 88.]
On ne saurait exprimer l'étonnement des princes et des barons, après cette déclaration du monarque. Quelques-uns, honteux d'abandonner leur souverain, se laissèrent vaincre par les sentimens d'honneur et de générosité. La plupart n'en disposèrent pas moins toutes choses pour leur retour. Les princes même, ses frères, se préparèrent à partir, et s'embarquèrent en effet vers la saint Jean: _Mais ne sçais pas bien_, dit Joinville, _si ce fut à leur requête ou par la volonté du roi_, qui, soigneux de leur gloire, voulut bien dire qu'il les renvoyait pour la consolation de sa très-chère dame et honorée mère, et de tout le royaume de France. Ce fut à cette occasion qu'il écrivit la lettre qui nous reste[1] sur sa prison et sa délivrance: elle est adressée à ses chers et fidèles les prélats, barons, chevaliers, soldats, citoyens et bourgeois. Il leur détaille du même style, et les succès et les disgraces de son expédition d'Egypte, et finit par leur rendre compte des raisons qui l'ont déterminé, contre l'avis de plusieurs, à demeurer encore quelque temps en Syrie; monument précieux, où l'on remarque des sentimens si nobles, si chrétiens, une simplicité si sublime, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il n'est donné de parler ainsi qu'à un roi animé de l'esprit de Dieu.
[Note 1: _Epist. S. Lud. de capt. et liber. suâ; apud Duch._ Tome 5, p. 428.]
_Il donne ses ordres pour lever des troupes_.
Le saint monarque, sans être effrayé de la désertion presque générale de son armée, donna aussitôt ses ordres pour lever de nouvelles troupes; mais au bout d'un mois, _on ne lui avoit encore fait recrue de chevaliers ne d'autres gens_[1]. Surpris de cette négligence, il manda ce qui lui restait d'officiers principaux, surtout Pierre de Nemours ou de Villebeon, chambellan de France. «Pourquoi, leur dit-il d'un air courroucé, n'a-t-on pas exécuté la commission que j'avais donnée? Sire, répondit le chambellan, c'est que chacun se met à si haut prix, et particulièrement Joinville que nous n'osons pas promettre ce qu'on nous demande.» Le roi sur-le-champ fait appeler Joinville, qui se jeta aussitôt à ses genoux, fort alarmé, car il avait tout entendu. Louis, après l'avoir fait lever, lui commanda de s'asseoir: «Sénéchal, lui dit-il avec autant de majesté que de bonté, vous n'avez pas oublié sans doute la confiance et l'amitié dont je vous ai toujours honoré. D'où vient donc que vous êtes si difficile sur la paie quand il s'agit de vous engager à mon service? Sire, répliqua Joinville, j'ignore ce que vos gens ont pu vous dire; mais si je demande beaucoup, c'est que je manque de tout. Vous sçavez que lorsque je fus pris, il ne me demeura que le corps: ainsi ce m'est une chose impossible d'entretenir ma compagnie, si l'on ne me donne de bons appointemens. J'ai trois chevaliers portant bannières, qui me coûtent chacun quatre cents livres; il me faudra bien huit cents livres pour me monter, tant de harnois que de chevaux, et pour donner à manger à ces chevaliers, jusqu'au temps de Pâques. Or, regardez donc, sire, si je me fais trop dur. Alors compta le roi par ses doigts. Sont, fit-il, deux mille livres. Eh bien, soit, je vous retiens à moi: je ne vois point en vous d'outrage.»
[Note 1: Joinville, _ibid._]
Joinville avait grand besoin de ce secours d'argent, car il n'avait plus que quatre cents livres, qui même avaient couru grand risque. Il les avait données en garde au commandeur du Temple, qui dès la seconde fois qu'il envoya prendre quelque chose sur cette somme, _lui manda qu'il n'avoit aucuns deniers qui fussent à lui, et qui, pis est, qu'il ne le connoissoit point_. Le sénéchal fit grand bruit, et publia partout que les Templiers _étoient larrons_. Le grand-maître, effrayé des suites de cette affaire, eut d'abord recours aux menaces; ensuite il jugea plus à propos de rapporter le petit trésor, et de fait le rendit: _Dont je fus très-joyeux_, ajoute Joinville, _car je n'avois pas un pauvre denier; mais bien protestai de ne plus donner la peine à ces bons religieux de garder mon argent_.
Le roi, après le départ des deux princes ses frères, ayant fait faire des levées de soldats, ne fut pas long-temps sans avoir un corps de troupes assez considérable pour se faire craindre par les différens partis qui s'étaient formés entre les Sarrasins, après la mort d'Almoadan, dernier soudan d'Egypte. La division qui s'était mise entre les différens émirs qui avaient partagé ses états, était encore une des raisons qui avaient déterminé le roi à différer son départ de la Palestine.
_Ambassade du soudan de Damas au roi_.
En effet, le soudan de Damas, cousin d'Almoadan, envoya une ambassade au roi, pour lui offrir de le laisser maître de tout le royaume de Jérusalem, s'il voulait se joindre à lui contre les Mamelucks. Le roi ayant entendu les ambassadeurs, leur donna de bonnes espérances, et fit porter sa réponse au soudan de Damas par un religieux de Saint-Dominique, nommé Yves-le-Breton. Cette réponse fut que le roi enverrait incessamment aux émirs d'Egypte pour savoir d'eux s'ils étaient déterminés à ne pas mieux observer qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, le traité de Damiette, et que, s'ils continuaient à le violer, le soudan pouvait être assuré qu'on se joindrait volontiers à lui pour venger la mort d'Almoadan. Ce fut en partant pour cette ambassade, que ce bon religieux eut cette rencontre si merveilleuse, suivant Joinville, d'une petite vieille femme, tenant d'une main un vase plein de charbons allumés, et de l'autre une cruche remplie d'eau. Interrogée sur l'usage qu'elle en prétendait faire, elle répondit: «Que du feu elle voulait brûler le Paradis, et avec l'eau éteindre l'enfer; afin, ajouta-t-elle, qu'on ne fasse jamais de bien en ce monde par le motif de la crainte ou de l'espérance.» Nouvel exemple de l'enthousiasme de ces siècles ignorans! Le Paradis n'est autre chose que Dieu lui-même et sa possession; ôtez cet Etre, vous ôtez toutes les vertus.
Dans le même temps le roi envoya en Egypte, en qualité d'ambassadeur, Jean de Valence, gentilhomme français, aussi distingué à l'armée par son courage, que dans le conseil par sa capacité. Cet envoyé, après avoir représenté avec fermeté aux émirs les énormes infractions qu'ils avaient faites au traité de Damiette, leur déclara que le roi, son maître, serait bientôt en état de les en punir si on ne lui en faisait pas raison, et si l'on différait l'exécution des articles de ce traité. Les émirs, qui comprirent bien la pensée de l'envoyé, lui répondirent qu'ils étaient résolus de donner au roi toute satisfaction, et le conjurèrent de l'empêcher de se liguer avec le soudan de Damas; ajoutant que, s'il voulait au contraire traiter avec eux et faire diversion sur les terres de ce soudan, ils lui feraient des conditions aussi avantageuses qu'il le souhaiterait. Pour mieux marquer la résolution où ils étaient de le satisfaire, ils firent tirer sur-le-champ des prisons, deux cents chevaliers, et un grand nombre de prisonniers, que Jean de Valence conduisit au roi. Ils firent aussi embarquer avec l'envoyé, des ambassadeurs pour négocier avec le roi une ligue contre le soudan de Damas. Louis, satisfait de voir déjà de si heureux fruits de son séjour en Palestine, dit aux ambassadeurs qu'il ne pouvait point traiter avec les émirs, qu'avant toutes choses ils ne lui eussent renvoyé les têtes des chrétiens qu'ils avaient exposées sur les murailles du Caire; qu'ils ne lui eussent aussi remis entre les mains tous les enfans chrétiens qu'ils avaient pris, et auxquels ils avaient fait renoncer Jésus-Christ; et enfin qu'ils ne le tinssent quitte des deux cent mille besans d'or qu'il ne leur avait point encore payés. Le même seigneur de Valence fut encore chargé de cette négociation, et retourna en Egypte avec les ambassadeurs.
Durant ces négociations, le roi alla à Césarée, à douze lieues d'Acre, sur le chemin de Jérusalem, en fit relever les murailles que les Sarrasins avaient détruites, et la fit fortifier sans qu'ils s'y opposassent, parce qu'ils savaient que les émirs d'Egypte le sollicitaient de se joindre à eux; et tandis que l'affaire était encore en suspens, ils n'osaient rien faire qui pût lui déplaire et le déterminer à prendre le parti de leurs ennemis. Il fit aussi ajouter de nouvelles fortifications à la ville d'Acre, élever des forteresses aux environs: par ce moyen, il se mettait en état de soutenir vigoureusement la guerre contre le soudan de Damas, au cas qu'il fût obligé de l'entreprendre.
_Ambassade du prince des assassins à saint Louis_.
Telles étaient les occupations du monarque lorsqu'il reçut une ambassade, qui fut pour lui une nouvelle occasion de faire paraître cette grandeur d'ame qui le rendait si digne du trône qu'il occupait.
«Sire, lui dit le chef de cette députation, connaissez-vous monseigneur et maître le Vieux de la Montagne? Non, répondit froidement Louis, mais j'en ai entendu parler. Si cela est, reprit l'ambassadeur, je m'étonne que vous ne lui ayez pas encore envoyé des présens pour vous en faire un ami. C'est un devoir dont s'acquittent régulièrement tous les ans l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le soudan de Babylone, et plusieurs autres grands princes, parce qu'ils n'ignorent pas que leur vie est entre ses mains. Je viens donc vous sommer de sa part de ne pas manquer de le satisfaire sur ce point, ou du moins de le faire décharger du tribut qu'il est obligé de payer tous les ans aux grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital. Il pourrait se défaire de l'un et de l'autre, mais bientôt ils auraient des successeurs: sa maxime n'est pas de hasarder ses sujets pour avoir toujours à recommencer.»
Le roi écouta paisiblement l'insultante harangue de l'envoyé, et lui ordonna de revenir le soir pour avoir sa réponse. Il revint: le grand-maître du Temple et celui de l'Hôpital se trouvèrent à l'audience, l'obligèrent par ordre du monarque, de répéter ce qu'il avait dit le matin, et le remirent encore au lendemain. Le fier assassin n'était point accoutumé à ces manières hautaines; mais il fut encore bien plus surpris lorsque les grands-maîtres lui dirent: «Qu'on ne parloit pas de la sorte à un roi de France; que, sans le respect de son caractère, on l'auroit fait jeter à la mer; qu'il eût enfin à revenir dans quinze jours faire satisfaction pour l'insulte qu'il avoit faite à la majesté royale.»
Une si noble fierté étonna toute la Palestine, et fit trembler pour les jours du monarque. On connaissait les attentats du barbare, et la fureur de ceux à qui il en confiait l'exécution. Mais celui qui tient en sa main toutes les destinées en disposa autrement. Le Vieux de la Montagne craignit lui-même un prince qui le craignait si peu, et lui renvoya sur-le-champ le même ambassadeur, avec des présens également singuliers, bizarres, curieux et magnifiques. C'était d'un côté, sa propre chemise, «pour marquer, par celui de tous les vêtemens qui touche de plus près, que le roi de France étoit de tous les rois, celui avec lequel il vouloit avoir la plus étroite union; et de l'autre, un anneau _de fin or pur_, où son nom était gravé, _en signifiance qu'il l'épousait pour être tout à un comme les doigts de la main_.»
Ces symboles étrangers furent accompagnés d'une cassette remplie de plusieurs ouvrages de cristal de roche. On y trouva un éléphant, diverses figures d'homme, un échiquier et des échecs de même matière, dont toutes les pièces étaient ornées d'ambre et d'or. Ces objets, d'un travail très-délicat, étaient mêlés avec les parfums les plus exquis de l'Orient; de sorte que, lorsqu'on ouvrit la caisse, il se répandit dans la salle une des plus agréables odeurs.
Alors le roi fit connaître aux envoyés que c'était par ces manières honnêtes que leur prince pouvait mériter son amitié et ses libéralités. Il les traita avec beaucoup d'honnêteté: il leur fit des présens, et en envoya par le Père Yves, dominicain, au Vieux de la Montagne. Ils consistaient en plusieurs robes d'écarlate et d'étoffes de soie, avec des coupes d'or et des vases d'argent.
Pour revenir à la négociation avec les émirs d'Egypte, non-seulement ils acceptèrent toutes les conditions que le roi leur avait offertes, mais ils les exécutèrent en lui renvoyant deux cents chevaliers, tous les jeunes enfans qui avaient renoncé à leur religion, et toutes les têtes des chrétiens qui étaient exposées sur les murailles du Caire; ils lui remirent la somme de deux cent mille besans qu'il leur devait encore pour la rançon des prisonniers faits en Egypte, lui promirent de lui céder le royaume de Jérusalem, et convinrent avec Jean de Valence, d'un jour où ils iraient joindre le roi auprès de Jaffe.
Le soudan de Damas, informé de la conclusion de ce traité, prit des mesures pour en empêcher les suites. Il posta vingt mille hommes sur les passages qui conduisaient de l'Egypte à Jaffe, afin de les disputer aux émirs. Ceux-ci n'osèrent pas entreprendre de les forcer, et le roi les attendit en vain devant cette ville. Le comte de Jaffe l'y reçut avec une magnificence à laquelle on ne devait pas s'attendre dans un pays ruiné par les guerres, et par les ravages que les Mahométans y faisaient depuis tant d'années. Le roi, pour ne donner aucune défiance au comte, n'entra point dans la place, campa sous les murailles, et fit faire, de concert avec lui, de nouvelles fortifications devant le château.
Ce fut là que le soudan de Damas fit recommencer les hostilités contre les chrétiens de Palestine; il envoya faire le dégât par quelques troupes, jusqu'à trois lieues près du camp du roi. Ce prince l'ayant appris, détacha Joinville avec quelques compagnies pour les aller chasser. Sitôt que les chrétiens parurent, les mahométans prirent la fuite; ils furent poursuivis; et en cette occasion, un jeune gentilhomme qui n'est pas nommé se conduisit bien courageusement. Après avoir abattu deux infidèles avec sa lance, voyant le commandant du parti ennemi venir fondre sur lui, il l'attendit; et, l'ayant blessé d'un grand coup d'épée, il l'obligea de tourner bride et de prendre la fuite.
Les émirs n'ayant pu passer jusqu'à Jaffe, envoyèrent faire leurs excuses au roi, et le prièrent de leur assigner un autre jour pour l'entrevue.
Le roi le leur marqua; mais les émirs ayant perdu une bataille contre le soudan de Damas, qui les alla chercher jusqu'en Egypte, ils firent la paix, et s'unirent avec lui contre le roi.
Parmi les deux cents chevaliers que le sire Jean de Vienne avait ramenés d'Egypte, il y en avait bien quarante de la cour de Champagne, _tous deserpillés_ (sans habits) _et mal atournés_, c'est l'expression de Joinville[1], _qui les fit vêtir à ses deniers, de cottes et de surcots de vair_, et les présenta au roi pour l'engager à les prendre à son service. Quelqu'un du conseil entreprit de s'y opposer, sous prétexte _qu'en l'état du prince, il y avoit excès de plus de sept mille livres_. Joinville, emporté par sa vivacité, dit hautement «que _la malle-aventure l'en faisoit parler_; que le monarque manqueroit à ce qu'il se devoit s'il ne s'attachoit de si braves gens, qu'il y alloit de son intérêt, puisqu'il avoit besoin de troupes; et de sa gloire, puisque la Champagne avoit perdu trente-cinq chevaliers tous portant bannière, qui avoient été tués en combattant sous ses étendards.» Aussitôt il commença à pleurer. «Alors, dit-il, le roi me appaisa, retint tous ces seigneurs champenois et me les mit en ma bataille.»
[Note 1: Joinville, p. 89.]
Cependant on ne fut pas long-temps sans ressentir les suites de la réunion des émirs d'Egypte avec le soudan de Damas: car, sitôt que celui-ci fut guéri des blessures qu'il avait reçues à la bataille contre les émirs, il s'approcha de Jaffe à la tête de trente mille hommes, sans pourtant oser attaquer le camp du roi, dont les troupes étaient infiniment inférieures en nombre.
Le jour de saint Jean, pendant que le roi était au sermon, on vint l'avertir que les ennemis avaient investi le maître des arbalétriers[1], et qu'il était en danger d'être défait. Joinville demanda la permission d'aller le secourir, ce qui lui fut accordé avec cinq cents hommes d'armes. Dès que Joinville parut, quoique sa troupe ne fût pas comparable à celle des Sarrasins, ceux-ci lâchèrent le pied, prirent la fuite, et le maître des arbalétriers se retira sans perte avec Joinville.