Histoire de St. Louis, Roi de France
Chapter 14
Les émirs pleins de rage vinrent à sa tente, comme pour lui ôter la vie; mais l'avarice était un frein qui arrêtait leur fureur: ils craignaient de perdre la grosse rançon que le roi avait promise, et ils voulaient avoir Damiette. S'imaginant que le patriarche de Jérusalem était celui qui empêchait le roi de les satisfaire, un émir fut sur le point de lui couper la tête; mais ils se contentèrent de le faire lier à un poteau, où ils lui firent serrer les mains avec tant de violence, qu'elles furent en un moment horriblement enflées, et que le sang en ruisselait. Ce pauvre vieillard qui avait quatre-vingts ans, pressé par la douleur, criait au roi de toute sa force: «Ah! sire, jurez hardiment: j'en prends le péché sur moi et sur mon âme, puisque vous avez la volonté d'accomplir votre promesse.» Le roi tint ferme, et les émirs, voyant qu'il se mettait peu en peine de toutes leurs menaces furent contraints de se contenter de la première partie du serment qu'ils lui avaient prescrit, et que les seigneurs français firent aussi.
Les Sarrasins donnèrent la couronne à la sultane Sajareldor, lui firent serment de fidélité, et choisirent entre eux des généraux pour commander les armées sous son autorité. Ce fut avec eux que le roi arrêta définitivement les articles du traité.
Les vaisseaux qui portaient le roi et les prisonniers voguèrent vers Damiette, où l'on était dans la dernière consternation sur les différens bruits qui avaient couru touchant la personne du roi et celles des deux princes ses frères. La comtesse d'Artois y était dans la plus grande affliction de la mort de son mari. L'incertitude du sort du roi et des princes, et l'approche de l'armée ennemie, tenaient la reine et les comtesses d'Anjou et de Poitiers dans de mortelles alarmes. Le duc de Bourgogne et Olivier de Termes, qui commandaient la garnison, avaient toutes les peines du monde à les rassurer. Les Génois et les Pisans furent sur le point d'abandonner la ville et de s'enfuir sur leurs vaisseaux. Il fallut que la reine s'obligeât de leur fournir des vivres à ses dépens pour obtenir qu'ils demeurassent. Elle était accouchée avant terme d'un fils, qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan, pour marquer la triste et fâcheuse conjoncture de sa naissance. Cette couche prématurée avait été l'effet de sa douleur et de son chagrin; elle était dans de si terribles appréhensions, qu'il ne se passait pas de nuit que, troublée par des songes effrayans, elle ne crût voir les Sarrasins en furie attenter à la vie du roi son mari, ou entrer en foule dans sa chambre pour l'enlever elle-même; elle se tourmentait, s'agitait, et sans fin s'écriait: _A l'aide! à l'aide!_ On fut obligé de faire veiller dans sa chambre un _chevalier vieil et ancien_, dit Joinville[1], _âgé de quatre-vingts ans et plus, armé de toutes pièces_, qui, toutes les fois que ces tristes imaginations la réveillaient, lui prenait la main _et lui disait: Madame, je suis avec vous; n'ayez peour_. Un jour, ayant fait retirer tout le monde, excepté ce brave vieillard, elle se jeta à genoux: _Jurez-moi_, lui dit-elle, _que vous m'accorderez ce que je vas vous demander_. Il le lui promit avec serment. _Eh bien, sire chevalier_, reprit-elle, _je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils me puissent prendre_. Ce bon gentilhomme répondit _que très-volontiers il le feroit, et que jà l'avoit-il eu en pensée d'ainsi le faire si le cas y échéoit_.
[Note 1: Joinville, pages 78 et 79.]
_Le roi est mis en liberté et Damiette est rendue_.
L'arrivée du roi remit un peu les esprits: il n'entra pas dans la place, mais le seigneur Geoffroy de Sargines fut chargé de donner les ordres pour la reddition. La reine, les princesses et les autres dames furent transportées sur les vaisseaux. On laissa dans la ville les malades, les machines et les magasins, jusqu'à ce qu'on pût les retirer, suivant un des articles du traité.
On ne fut pas long-temps à connaître qu'on avait affaire à des gens sans foi et sans honneur, car ils firent main-basse sur tous les malades; et ayant brisé les machines qu'ils s'étaient engagés de rendre, ils y mirent le feu, et les brûlèrent toutes. Ils n'en demeurèrent pas-là. Les généraux sarrasins mirent en délibération s'ils ne traiteraient pas le roi et les autres prisonniers comme ils avaient traité les malades. Un des émirs soutint qu'il ne fallait pas balancer, et que c'était l'Alcoran même qui ordonnait de ne point faire de quartier aux ennemis de leur loi. Il ajouta que, quand on se serait défait du roi de France, et de la fleur de la noblesse française, on n'aurait point de vengeance à craindre, parce que ce prince n'avait que des enfans en bas âge. Peu s'en fallut que cet émir n'entraînât tout le conseil dans son sentiment; mais comme il se rencontre toujours quelque homme d'honneur dans les assemblées les plus dévouées au crime, un autre émir s'opposa à cette résolution. Il représenta l'infamie qui en retomberait sur toute la nation, ce qu'on dirait des Mamelucks dans toute la terre, quand on apprendrait qu'après avoir massacré leur soudan, et après un traité confirmé par les sermens les plus solennels, ils avaient encore trempé leurs mains dans le sang d'un prince et de tant de braves hommes alliés à toutes les puissances de l'Europe.
Un avis si raisonnable ne fit pas toutefois conclure en faveur des prisonniers, mais il suspendit au moins la fureur qui s'était emparée des esprits.
En attendant qu'on eût pris une dernière résolution, un des émirs, autorisé par le plus grand nombre, donna ordre aux mariniers sarrasins de remonter les vaisseaux vers le Grand-Caire: ce qui fut exécuté sur-le-champ, _dont fut mené entre nous un très-grand deuil_, ainsi que s'exprime le bon sénéchal[1], _et maintes larmes en issirent des yeux; car nous espérions tous qu'on dût nous faire mourir_.
[Note 1: Joinville, p. 74.]
Mais enfin la réflexion que firent les Mamelucks, qu'ils se rendraient par cette perfidie l'exécration de l'univers, la crainte d'attirer sur eux la vengeance de toute l'Europe, et, plus que tout cela, la crainte de perdre les huit cent mille besans d'or qu'on leur avait promis, les ramenèrent à un avis plus sage, et soutinrent en eux un reste de bonne foi prêt à s'échapper. _Ainsi, comme voulut Dieu qui n'oublie jamais ses serviteurs, il fut accordé que tous seroient délivrés, et les fit-on revenir vers Damiette_. On voulut même les régaler avant de les quitter: on leur apporta _des beignets de fromage rôtis au soleil, et des oeufs durs, que, pour l'honneur de leurs personnes, on avoit fait peindre par dehors de diverses couleurs_.
_Le roi est mis en liberté_.
On leur permit ensuite de sortir des vaisseaux qui leur tenaient encore lieu de prison, et d'aller trouver le roi qu'on avait laissé dans une tente sur le rivage. Il marchait alors vers le Nil, accompagné de vingt mille Sarrasins armés, qui le considéraient avec une grande curiosité, et lui rendaient le même honneur que s'il eût été leur prince.
Une galère l'attendait, sans autre équipage, en apparence, qu'un homme qui faisait le fou. Dès qu'il vit le monarque à portée d'être secouru, il donna un coup de sifflet, et à l'instant parurent quatre-vingts arbalétriers français bien équipés, leurs arbalètes tendues, et le trait dessus. _Les infidèles, à cette subite apparition, commencèrent à fuir comme des brebis, ne oncque avec le roi n'en demeura que deux ou trois_.
Aussitôt le maître du vaisseau lui fit jeter une planche pour l'aider à passer sur son bord: il y entra suivi du comte d'Anjou son frère, de Geoffroi de Sargines, de Philippe de Nemours, d'Albéric Clément, maréchal de France, du sire de Joinville, et de Nicolas, général de la Trinité.
Le roi, suivant le traité fait avec les émirs, devait, avant de partir d'Egypte, payer le quart de la rançon dont on était convenu. Il leur avait déjà fait payer la moitié de cette somme, et en attendant qu'on pût trouver le reste, le comte de Poitiers, son frère, était retenu en otage par les ennemis. Après qu'on eut ramassé tout ce qu'on put trouver d'argent, il se trouva qu'il manquait soixante mille livres pour compléter la somme. Joinville conseilla au roi de les emprunter des Templiers, ou de les prendre par force s'ils faisaient quelque difficulté. Leur grand-maréchal se piquant d'une fausse exactitude, refusa de les prêter dans l'occasion du monde la plus privilégiée. Il représenta qu'en recevant leurs commanderies, ils faisaient serment de ne point disposer des revenus de l'ordre sans la permission de leurs supérieurs. On fut outré d'un scrupule si mal fondé de la part de gens qui ne se dispensaient que trop souvent de leur règle en d'autres points bien plus essentiels, et de voir qu'ils avaient moins de confiance en la parole du roi que les infidèles.
Le sire de Joinville s'offrit, et partit avec la permission du monarque pour aller forcer leurs coffres prétendus sacrés. Il avait déjà la cognée levée pour les briser, lorsque le maréchal, qui l'avait suivi, jugea plus à propos, pour éviter l'indignation publique, de lui en remettre les clefs. Joinville y puisa sans façon tout l'argent dont on avait besoin, et l'apporta aux pieds de Louis, _qui fut_, dit Joinville, _moult joyeux de sa venue_. Ainsi le payement fut achevé, au contentement du religieux prince, et le comte de Poitiers fut remis en liberté.
Tout était prêt pour le départ, lorsque le comte de Montfort, qui avait été chargé de payer, croyant avoir fait un trait d'habile homme, vint dire au roi, en riant, que les Sarrasins s'étaient trompés de 20,000 besans d'or, et qu'il était bien aise d'avoir été plus fin que des traîtres qui n'avaient ni foi ni loi. _Mais le roi_, dit Joinville, _se courrouça très-âprement, et renvoya Montfort, au grand danger de sa vie, restituer cette somme à des barbares, dont l'infidélité ne devait point servir d'exemple pour un prince chrétien_.
Avant que cette affaire fût entièrement terminée, le comte Pierre de Bretagne, le comte de Flandre, le comte de Soissons et plusieurs autres seigneurs étaient venus prendre congé du roi, qui ne put obtenir d'eux d'attendre la délivrance du comte de Poitiers pour les accompagner. Ils mirent à la voile pour retourner en France; mais le comte de Bretagne n'eut pas la satisfaction de revoir sa patrie: il mourut pendant le voyage.
Enfin, le roi ayant satisfait à tous les articles du traité avec une exactitude qui allait jusqu'au scrupule, le comte de Poitiers vint le joindre, et aussitôt on fit voile pour la Palestine.
L'embarquement s'était fait avec tant de précipitation, que _les gens du roi ne lui avoient rien appareillé, comme de robes, lit, couche, ne autre bien_; à peine se trouva-t-il quelques matelas sur lesquels il pût reposer. _Il faisoit venir Joinville, lui permettait de se seoir emprès sa personne, pour ce qu'il étoit malade_. Après lui avoir détaillé tout ce qui s'était passé à sa prise, il lui ordonnait de raconter ses aventures particulières, trouvant toujours le moyen de rapporter tout à Dieu. Tant de malheurs qui lui étaient arrivés coup sur coup, n'avaient pu, dit l'ingénu sénéchal, lui faire oublier le comte d'Artois, son frère: _Il plaignoit à merveille sa mort_. Un jour il demanda où était le comte d'Anjou, qui, quoique sur le même vaisseau, _ne lui tenoit aucune compagnie_. On lui répondit qu'il jouait avec Gautier de Nemours[1]. Aussitôt il se leva, un peu échauffé, se fit conduire à la chambre où étaient les joueurs, _et, quand il fut sur eux, print les dez_ «et les tables, les jeta en la mer, et se courrouça très-fort à son frère, de ce qu'il ne lui souvenoit plus de la mort d'un prince qui devoit lui être si cher, ni des périls desquels Notre-Seigneur les avoit délivrés. Mais le sire de Nemours en fut mieux payé, car le bon saint roi jeta tous ses deniers après les dez et les tables, en mer.»
[Note 1: Joinville, pag. 79 et 80.]
_Le roi arrive en Palestine_.
La navigation fut des plus heureuses; les vaisseaux, au bout de six jours, entrèrent dans le port de Saint-Jean-d'Acre. Toute la ville vint au-devant du roi en procession, et chacun mit pied à terre, dans l'espérance de trouver quelque repos après tant de fatigues.
Telle fut la fin d'une expédition dont les préparatifs alarmèrent tout l'Orient, dont les premiers succès firent trembler tous les Musulmans, dont les derniers malheurs remplirent toute l'Europe de deuil et de tristesse. Louis se montra véritablement grand dans les triomphes, plus grand encore dans les fers, très-grand par la tendre reconnaissance qu'il conserva toute sa vie pour les bontés d'un Dieu qui l'avait jugé digne de souffrir pour la gloire de son saint nom.
_Désolation de la France et de l'Europe, à la nouvelle de la prison du roi_.
Tandis que ces choses se passaient en Orient, on se repaissait en France de diverses nouvelles qui étaient de jour en jour plus avantageuses. Celles de l'heureuse descente qu'on avait faite en Egypte, de la prise de Damiette, dont on eut des avis certains, furent, comme c'est l'ordinaire, le fond sur lequel on en fabriqua plusieurs autres qui en tiraient toute leur vraisemblance, et que l'on croyait avec le plus grand plaisir. Selon ces bruits, la prise de Damiette avait été suivie de celle du Grand-Caire, et de la défaite entière de l'armée du soudan. La nouvelle en avait été confirmée par une lettre écrite à un commandeur de l'ordre des Hospitaliers; la reine Blanche et tout le royaume le crut avec la même facilité. Ce n'était partout que réjouissances, et principalement en France, d'autant plus que, selon la même lettre, le roi et les princes ses frères étaient en parfaite santé; mais lorsque l'illusion eut fait place à la vérité, la douleur fut universelle. Plus la joie avait été grande, plus on fut consterné par les assurances que l'on reçut quelque temps après de la captivité du roi, de tous les princes et seigneurs, des maladies contagieuses qui l'avaient précédée, et qui avaient fait périr la plus grande partie de l'armée. Tous les princes chrétiens firent paraître leur douleur d'un si funeste désastre: toute l'Europe prit part à cette perte, qui était commune à toute la chrétienté.
La reine Blanche y fut plus sensible que tous les autres; cependant, loin de se laisser accabler par la douleur, elle s'occupa des moyens de remédier à un mal si pressant: elle n'omit ni exhortations, ni caresses, ni prières, pour engager les sujets du roi à faire les derniers efforts, afin de payer sa rançon, celle de tant de braves seigneurs, et pour envoyer du secours à Damiette, dont la conservation répondait en quelque sorte de la vie du roi son fils.
Mais tous les mouvemens que la captivité du roi causa dans l'Europe eurent peu d'effet, et en produisirent au contraire un très-fâcheux; qui fut un exemple des illusions dont le peuple est susceptible, et qui le conduisent ordinairement aux plus grands excès de fanatisme.
_Mouvemens des Pastoureaux_.
Un Hongrois, nommé Jacob, âgé de soixante ans, apostat de l'ordre de Cîteaux et même de la religion chrétienne, car il avait secrètement embrassé celle de Mahomet, était en Europe l'espion du soudan d'Egypte. Une très-longue barbe qui lui descendait presque jusqu'à la ceinture, un visage pâle et décharné, des yeux enfoncés, mais étincelans, une grande abondance de larmes qu'il avait à commandement, un extérieur enfin pénitent et tout en Dieu, parlant d'ailleurs avec une espèce d'éloquence simple plusieurs langues de l'Europe, lui donnèrent un si grand crédit sur l'esprit de la populace, qu'elle crut qu'il était véritablement envoyé de Dieu. Ce scélérat, que l'usage des fourberies avait rendu habile à contrefaire le prophète, s'adressa aux gens de la campagne et surtout aux bergers, et entreprit de leur persuader que Dieu voulait se servir d'eux pour délivrer la Terre-Sainte et le roi de la tyrannie des Sarrasins; que la divine Providence avait fait avorter tous les desseins de ces grands du monde qui se confiaient dans leur force, afin de se réserver la gloire d'exterminer les Mahométans par les mains des faibles; que Jésus-Christ qui, étant sur la terre, s'était donné le nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu, avait jeté les yeux, pour ce grand oeuvre, sur ceux qui menaient une vie simple dans la conduite des troupeaux. Il sut si bien faire valoir cette extravagance, à la faveur de quelques tours de charlatan, qui passaient pour des miracles aux yeux de ces bonnes gens, qu'il en assembla un grand nombre et les engagea à le suivre. Ce fut de ces gens-là qu'il commença à former sa milice à qui on donna pour cette raison le nom de _pastoureaux_. Elle fut bientôt grossie par une multitude infinie d'autres gens de la campagne, de la lie du peuple, de tous les vagabonds et de tous les voleurs du royaume.
La régente, qui avait besoin de soldats pour envoyer en Palestine au secours du roi, ne s'opposa pas d'abord à cette manie dont elle espérait tirer avantage; mais ces pastoureaux commirent tant de désordres, ils s'abandonnèrent à tant d'excès, et portèrent leur insolence si loin contre les évêques, les ecclésiastiques, les religieux; et leur chef, dans ses prédications, parla contre l'Eglise et le pape avec tant d'audace et d'impudence, que la régente, informée de ces désordres ouvrit enfin les yeux, et reconnut modestement sa faute et avoua qu'elle avait été trompé par la simplicité apparente de ces imposteurs; aveu qui pourrait paraître humiliant de la part d'une reine consommée dans les affaires par une longue expérience, mais qui fait connaître réellement une grande ame, que l'amour-propre, si naturel aux grands, ne sait point aveugler.
Elle envoya partout des ordres aux magistrats et aux peuples de prendre les armes pour les dissiper. Bourges cependant ignorait cette proscription: on y reçut le prétendu prophète avec honneur. Jacob y fit entrer une partie de ses gens; les autres se répandirent dans les environs. Le clergé, objet éternel de leur haine, s'était caché ou retiré. Il n'y eut personne de tué; mais la synagogue des Juifs fut forcée, leurs livres brûlés, leurs maisons pillées. Le maître prêcha avec son impudence ordinaire; il avait promis des miracles, mais il n'eut pas l'adresse d'en faire: le peuple se retira fort désabusé. Ce fut apparemment sur ces entrefaites qu'arrivèrent les ordres de la régente; mais déjà les pastoureaux étaient sortis de la ville. Les habitans, honteux de leurs ménagemens pour cette bande de scélérats, courent aux armes, sortent en foule après eux, et les joignent entre Mortemer et Villeneuve sur le Cher. Le Hongrois Jacob, leur maître, atteint des premiers par un boucher, est assommé à coups de hache; une grande partie de ses gens demeure sur la place. Plusieurs tombent entre les mains des magistrats et périssent par la corde: le reste se dissipe comme de la fumée.
Une autre troupe de ces fanatiques, sous la conduite d'un des lieutenans de Jacob, se présente aux portes de Bordeaux. Interrogés quelle était leur mission, ils répondent qu'ils agissaient par l'autorité de Dieu tout-puissant et de la Vierge sa mère. Le voile de la séduction était tombé, on leur signifia que, s'ils ne se retiraient promptement, on les poursuivrait avec toutes les troupes du pays: cette simple menace suffit pour les disperser. Leur chef se déroba secrètement, monta sur un vaisseau pour retourner chez les Sarrasins, d'où il était venu; mais, reconnu par les mariniers pour l'un des compagnons du Hongrois, il fut jeté dans la Garonne, pieds et mains liés. On trouva dans son bagage beaucoup d'argent, des poudres empoisonnées, des lettres écrites en arabe, qui marquaient un engagement de livrer dans peu un grand nombre de chrétiens aux infidèles.
Un second lieutenant de l'imposteur était passé en Angleterre, où il avait rassemblé cinq ou six cents villageois; mais lorsqu'on y fut instruit de la manière dont les disciples du Hongrois avaient été traités en France, ce lieutenant fut arrêté et mis en pièces par ceux mêmes qu'il avait séduits.
Telle fut la fin malheureuse des pastoureaux. La plus grande partie périt, ou par l'épée, ou par la main des bourreaux: on n'en excepta que ces trop simples paysans dont on avait surpris la bonne foi. Les uns, touchés d'un véritable repentir, allèrent expier leur égarement au service du roi dans la Terre-Sainte; les autres, se voyant sans chef, regagnèrent comme ils purent leurs troupeaux et leurs charrues. Ainsi fut dissipée une illusion, dont on comprend aussi peu l'accroissement prodigieux que la fin si subite.
_Occupations du roi dans la Palestine_.
Cependant, dès que le roi fut arrivé à Saint-Jean-d'Acre dans la Palestine, il s'empressa d'envoyer les quatre cent mille besans d'or qui restaient à payer, tant pour retirer les malades et les effets qu'on avait dû garder à Damiette, que pour racheter les captifs qu'on avait transférés au Caire, contre la foi des traités. Mais ce voyage fut inutile: les ambassadeurs, après avoir essuyé toutes sortes de délais, rapportèrent une partie de l'argent, et ne ramenèrent avec eux que quatre cents prisonniers, de plus de douze mille qu'ils étaient. Les Sarrasins ne tardèrent pas à se repentir d'avoir délivré le roi à si bon marché. Ils avaient, comme on l'a dit, brûlé toutes ses machines, pillé ses meubles, égorgé les malades. Il ne fut pas plus tôt mis en liberté, qu'ils partagèrent entre eux les captifs qui furent traités avec la dernière barbarie. Cette conduite des Egyptiens fit changer de face aux affaires.
_Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France_.
Louis, vivement sollicité par les prières de la reine sa mère, avait résolu de retourner en France, où l'on n'avait ni paix, ni trève avec le roi d'Angleterre. On commençait à craindre qu'il ne voulût profiter de l'éloignement du monarque; car on connaissait la jalousie, l'ambition, la cupidité et l'humeur inquiète de Henri; mais, d'un autre côté, la retraite du saint roi entraînait celle de tous les croisés qui ne pouvaient manquer de le suivre, et désiraient, après tant de malheurs et de fatigues, de revoir encore leur patrie. Les Templiers même, et les Hospitaliers, menaçaient de s'embarquer avec lui, s'il prenait le parti de les abandonner. Ainsi la Palestine demeurait sans défense, ses habitans sans ressource, plus de dix mille prisonniers sans espérance d'être rachetés.
Dans cette position difficile, il assembla les comtes de Poitiers et d'Anjou, le comte de Flandre, et tous les seigneurs de l'armée.
«Madame la reine, ma mère, leur dit-il, me mande que mon royaume est dans un grand péril, et mon retour très-nécessaire. Les peuples de l'Orient, au contraire, me représentent que la Palestine est perdue si je la quitte, me conjurent de ne les point abandonner à la merci des infidèles, protestent enfin qu'ils me suivront tous, si je veux les laisser à eux-mêmes. Ainsi je vous prie de me donner votre avis sur ce qu'il convient de faire: je vous donne huit jours pour y penser.» Il ne lui échappa dans son discours aucune parole qui pût faire connaître son dessein; mais la gloire de Dieu, l'intérêt de la religion, sa tendresse pour des sujets malheureux qui gémissaient dans un dur esclavage, ne lui permettaient pas de balancer sur le choix du parti qu'il avait à prendre.