Histoire de St. Louis, Roi de France

Chapter 13

Chapter 133,926 wordsPublic domain

Cependant les restes de l'arrière-garde arrivèrent, toujours poursuivis, toujours faisant une vigoureuse résistance. Philippe de Montfort vint trouver le roi pour lui dire _qu'il venoit de voir l'émir avec lequel on avoit traité d'une trève quelques jours auparavant, et que si c'étoit son bon plaisir, que encore derechef il lui en iroit parler_. Le monarque y consentit, promettant de se soumettre aux conditions que le soudan avait d'abord demandées. Le Sarrasin ignorait l'état pitoyable où les croisés étaient réduits. Montfort connaissait l'impatience qu'avait le soudan de se voir en possession de Damiette. Tout ce qu'il avait vu faire aux Français lui donnait lieu de craindre que le courage, joint au désespoir, ne les portât à des choses plus grandes encore: il accepta donc la proposition, et voulut bien traiter de nouveau. La trève fut conclue à la satisfaction des deux parties. Montfort, pour assurance de la parole qu'il donnait, tira l'anneau qu'il avait au doigt, et le présenta à l'émir, qui le reçut. Déjà ils se touchaient dans la main, _lorsqu'un traître_[1], _mauvais huissier_, dit Joinville, _nommé Marcel, commença à crier à haute voix: Seigneurs, chevaliers françois, rendez-vous tous, le roi vous le mande par moi, et ne le faites point tuer_. A ces mots, la consternation fut générale: on crut que le monarque était en effet dans un grand danger; _chacun rendit ses bâtons et harnois_. L'émir ne fut pas long-temps à s'apercevoir d'un changement si soudain; et voyant que de tous côtés on emmenait prisonniers les gens du roi, il dit au malheureux Montfort qu'on ne faisait point de trève avec un ennemi vaincu, et le força lui-même de rendre les armes.

[Note 1: Joinville, p. 62.]

En même temps l'un des principaux émirs, nommé Gemaledin, entra dans Charmasac avec un corps considérable de troupes; et trouvant le roi environné de gens qui songeaient bien moins à le défendre qu'à l'empêcher d'expirer, il se saisit de sa personne et de tous ceux qui s'empressaient à la soulager: les deux princes ses frères, Alphonse et Charles, tombèrent aussi entre les mains des infidèles. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous ceux qui se retiraient par terre, seigneurs ou simples soldats, subirent le même sort; les uns plus tôt, les autres plus tard, tous furent tués ou pris. L'oriflamme, tous les autres drapeaux, tous les bagages, furent conduits en triomphe à Massoure avec les captifs, dont le nombre était si grand, qu'ils y furent entassés les uns sur les autres. Le destin de ceux qui étaient sur le Thanis ne fut pas plus heureux. Il n'y eut que le légat, le duc de Bourgogne, et quelques autres, montés sur de grands vaisseaux, qui eurent le bonheur d'échapper. Les autres bâtimens moins forts, investis de tous côtés, ou périrent par le feu grégeois, ou demeurèrent a la merci des barbares. Tout ce qu'il y avait de malades fut impitoyablement massacré: on ne fit grâce qu'aux gens de marque dont on espérait tirer une grosse rançon. Joinville, que son extrême faiblesse avait obligé de s'embarquer, eut aussi le malheur d'être enveloppé. Il fit jeter l'ancre au milieu du fleuve; mais ayant vu dans le moment quatre grands vaisseaux ennemis qui venaient l'aborder, il délibéra avec ses chevaliers sur ce qu'il y avait à faire: tous convinrent qu'il fallait se rendre, excepté un sien clerc, qui disait que tous devaient se laisser tuer afin d'aller en paradis: _Ce que ne voulûmes croire_, dit-il avec sa naïveté ordinaire, _car la peur de la mort nous pressoit trop fort_. Il se rendit, de l'avis de ceux qui étaient en sa compagnie, après avoir jeté dans la rivière un petit coffre où il y avait toutes ses pierreries et ses reliques. Comme il était presque mourant, il courait risque d'être tué; mais un de ses mariniers, pour lui sauver la vie, dit aux infidèles que ce chevalier était cousin du roi. Sur cela, un sarrasin qui voulait le faire son prisonnier, vint à lui, et lui dit qu'il était perdu s'il ne le suivait et n'entrait dans son vaisseau. Il y consentit, et s'étant fait attacher à une corde, il se jeta dans l'eau avec le Sarrasin même, qui se fit tirer avec lui dans le vaisseau. Il fut conduit à terre, où d'autres Sarrasins voulaient le tuer; mais celui qui l'avait pris, le tenant embrassé, criait de toute sa force: _C'est le cousin du roi, ne le tuez pas!_ Cela lui sauva la vie, et même le fit traiter avec assez d'humanité, jusque-là qu'un seigneur sarrasin lui fit prendre un breuvage qui le guérit en peu de jours de la maladie dont il était attaqué, et qui l'avait mis presqu'à l'extrémité.

Il fut conduit au commandant de la flotte, qui lui demanda s'il était cousin du roi: il répondit que non, et que c'était un de ses mariniers qui avait dit cela de lui-même. Il lui demanda s'il n'était pas allié de l'empereur Frédéric; il répondit qu'il l'était par sa mère. Le général lui répartit qu'à la considération de ce prince qu'il estimait, il aurait des égards pour lui.

Il eut la douleur de voir égorger en sa présence un grand nombre de malades, et entr'autres ce brave prêtre messire Jean de Vaisy, son aumônier, dont j'ai parlé, qui avait attaqué et mis en fuite six Sarrasins. Ayant fait dire par le Sarrasin dont il était prisonnier, aux officiers qui présidaient à ce cruel massacre: _Qu'ils faisoient grand mal, et contre le commandement de leur grand Saladin, qui disoit qu'on ne devoit tuer ni faire mourir homme depuis qu'on lui avoit fait manger de son pain et de son sel_, ils répondirent qu'ils le faisaient ainsi par compassion pour leur misère, et pour leur épargner les douleurs que la maladie leur causait.

Louis, dans sa prison, parut aussi grand que sur le trône, sur le pont de Taillebourg et à la descente à Damiette. On ne lui avait laissé que son bréviaire; il le prit de la main de son chapelain, et le récita avec autant de tranquillité que s'il eût été dans l'oratoire de son palais. Les barbares eux-mêmes admirèrent sa constance plus qu'héroïque. Il était si faible qu'il fallait le porter lorsqu'il voulait faire un pas: il manquait des choses les plus nécessaires; au commencement il n'eut pour se couvrir la nuit, qu'une vieille casaque qu'un prisonnier lui donna; il était dénué de presque tout secours; jamais rien ne put l'ébranler. Un seul homme nommé Isambert, composait tout son domestique; il lui préparait à manger, faisait son pain, et lui tenait lieu de toute cette foule d'officiers, si empressés pour le service des rois. Tout faible et tout malade qu'il était, il ne lui échappa jamais ni signe de chagrin, ni mouvement d'impatience. Il récitait tous les jours son bréviaire avec son chapelain, et se faisait lire toutes les paroles de la messe, excepté celles de la consécration.

La santé de Louis étant si affaiblie qu'il pouvait à peine se soutenir, le sultan Almoadan appréhenda enfin de le voir mourir, de perdre la grosse rançon qu'il en espérait, et de ne pouvoir rentrer en possession de la ville de Damiette. Cette crainte le fit changer tout-à-coup de conduite à l'égard de son prisonnier. Il lui permit de faire venir des étoffes, lui fit présent de deux vestes de taffetas noir, fourrées de vair, avec une garniture de boutons d'or; lui donna ses gens pour le servir, avec ordre de lui fournir tout ce qu'il demanderait. Enfin il lui envoya ses médecins, qui lui firent prendre un breuvage qui le guérit en quatre jours. Le temps dont je parle était, chez les mahométans, un siècle de lumière; ils cultivaient les sciences, et entre autres la médecine, avec succès.

Quelque temps après le lieutenant du sultan fit monter à cheval le sire de Joinville, et le faisant marcher à côté de lui, il le conduisit au lieu où était le roi avec les deux princes ses frères. Là étaient aussi plusieurs seigneurs, et plus de dix mille autres captifs de toute condition; mais les prisonniers de marque séparés des autres, et ceux-ci renfermés dans une espèce de parc, clos de murailles.

Au bout de quelques jours, un des principaux officiers sarrasins y arriva avec des soldats, et, faisant sortir du parc les prisonniers les uns après les autres, on leur demandait s'ils voulaient renoncer Jésus-Christ: ceux qui répondaient que non avaient la tête tranchée dans le moment; ceux qui renonçaient étaient mis à part.

Joinville et les autres seigneurs furent mis dans un quartier de réserve que les infidèles faisaient exactement garder, et le roi dans une tente, entourée pareillement d'une forte garde. Le dessein du soudan, en les faisant ainsi séparer, était de traiter en même temps avec le roi, d'une part, et de l'autre avec les seigneurs.

Almoadan leur envoya un de ses émirs, avec un truchement qui leur demanda s'ils voulaient traiter de leur délivrance, et leur dit de choisir quelqu'un d'entre eux pour convenir de leur rançon. Ils choisirent le comte Pierre de Bretagne, auquel on proposa d'abord de remettre entre les mains du soudan quelques-unes des forteresses que les chrétiens tenaient encore dans la Palestine. Le comte répondit que la chose n'était pas en leur disposition, mais en celle de l'empereur Frédéric, comme roi de Jérusalem, et que ce prince n'y consentirait pas. On lui proposa en second lieu de rendre au soudan quelques places qui dépendaient des chevaliers du Temple, ou de ceux de l'Hôpital. Le comte répondit que cela était impossible, parce que ceux à qui l'on en confiait la garde faisaient un serment particulier, en y entrant, de ne rendre aucunes places pour sauver la vie à qui que ce fût. L'officier mahométan répondit en colère, qu'il voyait bien qu'ils ne voulaient pas être délivrés, et que bientôt ils seraient traités comme ils venaient d'en voir traiter tant d'autres; et ensuite il congédia le comte de Bretagne et les envoyés qui l'avaient accompagné.

On leur en donna la peur toute entière: un moment après ils virent venir vers eux un grand nombre de jeunes soldats, ayant à leur tête un vieillard musulman qui paraissait un homme de distinction; il leur fit demander par un truchement s'il était vrai qu'ils crussent en un seul Dieu, qui fût né, crucifié et mort pour eux, et ensuite ressuscité. Ils répondirent tous avec fermeté qu'ils le croyaient; mais la repartie qu'il leur fit les surprit beaucoup. «Si cela est, leur répondit-il, ne vous découragez point dans l'état malheureux où vous vous trouvez: vous souffrez, mais vous n'êtes pas encore morts pour lui comme il est mort pour vous; et, s'il est ressuscité lui-même, il aura le pouvoir de vous délivrer bientôt de votre captivité.» Après avoir parlé de la sorte, il se retira. Comme on ne devait guère attendre une pareille morale de la part d'un mahométan, les prisonniers tirèrent de là un bon augure pour leur délivrance.

_Traité du roi pour sa liberté avec Almoadan, soudan d'Egypte_.

Almoadan, n'espérant plus rien obtenir des seigneurs français, se tourna du côté du roi, lui fit faire les mêmes demandes, et en reçut les mêmes réponses. Alors, transporté de colère, il le fit menacer, s'il persistait dans son obstination, de le faire mettre en bernicles, espèce de torture très-cruelle, dont Joinville a voulu nous faire la description; mais il s'est si mal expliqué, qu'il est difficile d'y comprendre quelque chose.

Louis, toujours égal à lui-même, répondit avec modestie: _Je suis prisonnier du sultan; il peut faire de moi à son vouloir_. Le soudan, convaincu qu'il ne gagnerait rien par cette voie, fit proposer au roi de donner pour sa rançon et pour celle des autres prisonniers, un million de besans d'or, et la ville de Damiette. Louis répondit avec une noble fierté, _qu'un roi de France n'étoit point tel, qu'il se voulût rédimer pour aucune finance de deniers; mais qu'il donneroit la ville pour sa personne, et payerait le million de besans pour la délivrance de sa gent_. Le sultan, étonné de la générosité de son prisonnier, s'écria: _Par ma loi! franc et libéral est le français, qui n'a voulu barguigner, mais a octroyé de faire et payer ce qu'on lui a demandé. Or, lui allez dire que je lui remets le cinquième de la somme, et qu'il n'en payera que huit cent mille besans_, lesquels, selon quelques auteurs contemporains, réduits à la monnaie de France de ce temps-là, faisaient environ cent mille marcs d'argent.

Le traité fut conclu à ces conditions: «Qu'il y auroit trève pour dix ans entre les deux nations; que tous les prisonniers qu'on avoit faits de part et d'autre, non-seulement depuis l'arrivée des Français, mais encore depuis la suspension d'armes avec l'empereur Frédéric, seroient remis en liberté; que les chrétiens posséderoient paisiblement toutes les places qu'ils tenoient dans la Palestine et dans la Syrie; que le roi payeroit huit cent mille besans d'or pour la rançon de ses sujets captifs, et donneroit Damiette pour sa personne, que tous les meubles que le monarque, les princes, les seigneurs, et généralement tous les chrétiens, laisseroient dans cette ville, y seroient conservés sous la garde d'Almoadan, jusqu'à ce que l'on envoyât des vaisseaux pour les transporter où l'on jugeroit à propos; que les malades et ceux dont la présence étoit encore nécessaire à Damiette, y seroient en sûreté tout le temps qu'ils seroient forcés d'y demeurer; qu'ils pourroient se retirer par mer ou par terre, selon leur volonté, et que le soudan seroit obligé de donner des sauf-conduits à ceux qui prendroient cette dernière voie pour se rendre en quelque place de la domination des chrétiens.»

Les choses étant ainsi réglées, il n'était plus question que de se disposer à l'accomplissement du traité. Le soudan fit amener le roi dans un lieu de plaisance, nommé Pharescour, situé sur le bord du Nil, où il avait fait bâtir un palais assez vaste, mais construit de bois seulement, couvert de toiles peintes de diverses couleurs. Ce fut là que les deux princes se virent et conférèrent ensemble dans une tente qu'on avait préparée exprès. On ignore les particularités de leur entrevue; tout ce qu'on sait, c'est que le traité y fut ratifié, et qu'on fit de part et d'autre les sermens convenus. Il n'était plus question que de se disposer au départ et à l'évacuation de Damiette. On fit monter le roi avec les principaux seigneurs de son armée sur quatre vaisseaux, pour descendre la rivière vers cette ville; mais un événement imprévu jeta le roi en de plus grands embarras et de plus grands dangers que jamais: ce fut la mort d'Almoadan, contre lequel les Mamelucks avaient fait une conspiration qui éclata sur ces entrefaites, et dont voici les causes et les suites.

_Almoadan est assassiné par les Mamelucks_.

Ces Mamelucks étaient une espèce de milice à peu près semblable à celle des janissaires d'aujourd'hui, excepté qu'elle combattait d'ordinaire à cheval. Malech-Sala, père du nouveau soudan, l'avait formée. Elle était composée de soldats qui, dès leur enfance, avaient été achetés, soit en Europe, soit en Asie, par les ordres du soudan: ainsi, ne connaissant ni leurs pères, ni leurs mères, ni souvent même leur pays, ils ne pouvaient avoir d'attachement que pour le prince et pour son service. Il les faisait élever dans tous les exercices militaires, et les traitait comme un régiment de ses gardes, qu'il distinguait beaucoup de ses autres troupes: c'était parmi eux qu'il choisissait ceux qui avaient le plus de mérite et de talent, pour en faire ses émirs, et les autres officiers de ses armées.

Ce corps était fort nombreux et fort brave. Il devint redoutable au soudan même qui, sur le moindre soupçon, faisait couper la tête aux commandans, et confisquait leurs biens à son profit.

Almoadan, fils de Malech-Sala, suivit à contre-temps, et sans doute avec trop d'imprudence, ce rude despotisme. Lorsqu'il fut arrivé en Egypte, et eut été reconnu souverain, il déposa la plupart de ceux qui possédaient les charges de la cour et de l'armée, pour les donner à ceux qu'il avait amenés d'Orient. C'était des jeunes gens qui avaient toute sa confiance, et qui engloutissaient toutes les grâces.

_Le sultan est assassiné par les Mamelucks_.

Ce fut pendant le temps qu'on négociait la trève avec le roi de France, que les émirs, qui étaient tous du corps des Mamelucks formèrent une conjuration contre Almoadan, dans laquelle entra la sultane Sajareldor, veuve du défunt soudan, qui avait été disgraciée. Ils s'imaginèrent que, lorsque Almoadan serait maître de Damiette, et que l'Egypte serait entièrement pacifiée, son caractère absolu disposerait de leurs biens et de leurs vies, suivant ses soupçons et ses caprices. C'est pourquoi ils résolurent d'exécuter leur dessein à Pharescour. Ils gagnèrent plusieurs officiers subalternes, et un grand nombre de soldats; et, comme le soudan était sur le point de partir pour aller prendre possession de Damiette, suivant le traité fait avec le roi de France, il fit mettre son armée sous les armes, et marcher vers la ville. Pour la faire avancer plus promptement, les chefs des conjurés firent répandre le bruit que Damiette avait été prise sur les chrétiens, et qu'il fallait se hâter pour avoir part au butin. Le départ de l'armée n'avait laissé auprès du soudan, pour sa garde à Pharescour, qu'une partie des Mamelucks qui étaient de la conjuration, et ce prince infortuné, qui ne se défiait de rien, se trouva livré à leur discrétion. Il avait dîné à Pharescour, dans le palais de bois dont j'ai parlé, qui était d'une grandeur prodigieuse, et contenait différens appartemens. Après son repas, s'étant levé de table, comme il congédiait plusieurs émirs pour se retirer dans une chambre voisine, celui qui portait l'épée nue devant lui, selon la coutume, se tourna brusquement, et lui en déchargea un grand coup qui ne fit cependant que lui fendre la main depuis le doigt du milieu, jusque bien avant dans le bras. Le soudan, se voyant sans armes, prit la fuite, et se sauva vers le haut du bâtiment, où il se renfermât, sans qu'on se mît en peine de le poursuivre; mais aussitôt le redoutable feu grégeois ayant été jeté en différens endroits de l'édifice, il fut en un moment tout en flammes. Le soudan, voyant qu'il fallait périr, aima mieux s'exposer à la fureur des conjurés, que de se voir brûler tout vif. Il descendit, et se jeta au milieu des soldats pour gagner la rivière. Il fut blessé dans le flanc, d'un poignard qui y resta, et avec lequel il se jeta dans le Nil pour le passer à la nage. Il y fut poursuivi par neuf assassins qui lui ôtèrent la vie. Un d'eux, nommé Octaï, l'ayant tiré à terre, lui ouvrit la poitrine, en arracha le coeur, et aussitôt, tenant ce coeur dans sa main toute ensanglantée, il monta sur le vaisseau où était le roi, et lui dit: «Que me donneras-tu pour t'avoir délivré d'un ennemi qui t'en eût fait autant s'il eût vécu?»

Louis ne répondit à cette brutale question que par un regard de mépris qui fit assez voir qu'il avait horreur d'une action si détestable. On ajoute qu'Octaï le pria de le faire chevalier de sa main; que le roi lui répondit qu'il le ferait volontiers, s'il voulait se faire chrétien, et que l'infidèle se retira plein de respect pour ce prince, dont il ne pouvait assez admirer la fermeté et le courage.

Un moment après, trente de ces assassins entrèrent dans le vaisseau, et criant, _tue! tue!_ Chacun en ce moment se crut mort. Plusieurs se jetèrent aux pieds d'un religieux de la Trinité, de la suite de Guillaume, comte de Flandre, pour lui demander l'absolution. Le seigneur Guy d'Ybelin, connétable de Chypre, se jeta à genoux devant Joinville, et se confessa à lui: _Et je lui donnai_, ajoute ce seigneur, _telle absolution comme Dieu m'en avoit donné le pouvoir; mais de chose qu'il m'eût dite, quand je fus levé, oncque ne m'en recordai de mot; mais en droit moi, ne me souvenois alors de mal ne péché que oncque j'eusse fait, et je m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, tendant le cou, et disant ces mots en faisant le signe de la croix: Ainsi mourut sainte Agnès_. Telle était la simplicité de ces bons chevaliers, qui avaient au moins beaucoup de foi. Ils en furent quittes pour la peur. Les trente assassins sortirent du vaisseau sans faire mal à personne. Une pareille scène se passait dans la tente du roi, où une troupe de ces scélérats entra avec confusion, l'épée nue, et teinte encore du sang de leur prince. Leur démarche, leurs cris, leur fureur enfin, qui paraissait peinte sur leurs visages, n'annonçaient rien que de funeste. Louis, sans rien diminuer de cet air majestueux qui inspirait le respect, même aux plus barbares, laissa tranquillement rugir ces bêtes féroces, ne montrant ni moins de sérénité, ni moins de dignité que s'il eût été à quelque cérémonie d'éclat au milieu de ses barons. Cette constance héroïque lui attira l'admiration de ces infâmes parricides; ils s'adoucirent tout d'un coup, et se prosternant jusqu'à terre: _Ne craignez, rien, Seigneur_, lui dirent-ils, _vous êtes en sûreté; il fallait que les choses se passassent comme elles viennent d'arriver: nous ne vous demandons que l'exécution du traité, et vous êtes libre_.

On dit même qu'ils furent si touchés de son intrépidité, qu'ils mirent en délibération de le choisir pour leur soudan; mais le voyant si ferme dans ce qui regardait sa religion, ils appréhendèrent qu'il ne renversât bientôt toutes leurs mosquées. Un jour le saint monarque s'entretenant de cette aventure avec Joinville, lui demanda s'il croyait qu'il eût accepté la couronne d'Egypte. Le naïf sénéchal répondit[1], _qu'il eût fait en vrai fol, vu qu'ils avoient ainsi occis leur seigneur. Or sçachez_, reprit Louis, _que je ne l'eusse mie refusée_. Tel était le zèle de ce prince véritablement chrétien, que dans l'espérance de convertir ces infidèles, il se fût exposé à une mort certaine.

[Note 1: Joinville, page 73.]

Le lendemain, les émirs envoyèrent demander communication du traité fait avec le soudan. Le comte de Flandre, le comte de Soissons, et plusieurs seigneurs, allèrent leur parler à ce sujet. Les émirs leur répétèrent ce qu'ils avaient déjà dit au roi, que le dessein du soudan, sitôt qu'il eût été en possession de Damiette, était de lui faire couper la tête, et à tous les seigneurs français, et que, pour marque de sa perfidie, il en avait déjà envoyé quelques-uns au Grand-Caire, où il les avait fait massacrer.

Cependant le traité fut confirmé; mais les émirs voulurent que la moitié de la rançon fût payée avant le départ du roi, et il y consentit. Il fut question de faire un nouveau serment de part et d'autre: les émirs le firent à leur manière, et le roi le reçut; mais il voulurent lui prescrire la forme du sien. Ils en avaient fait composer la formule par quelques renégats, en cette manière: «Qu'au cas que le roi manquât à sa promesse, il consentait d'être à jamais séparé de la compagnie de Dieu et de la Vierge Marie, des douze apôtres, des saints et saintes du Paradis.» Le roi n'eut aucune peine sur ce point-là; mais la seconde partie lui fit horreur. On voulait qu'il s'exprimât en ces termes: «Que, s'il violait son serment, il serait réputé parjure, comme un chrétien qui a renié Dieu, son baptême et sa loi, et qui, en dépit de Dieu, crache sur la croix et la foule aux pieds.» Il protesta que ces horribles paroles ne sortiraient jamais de sa bouche. Les émirs ayant appris la réponse du roi, en furent très-irrités, et assurèrent celui qui la leur porta, que, s'il ne faisait ce serment (comme eux avaient fait le leur de la manière qu'il avait voulu), ils lui couperaient la tête, et à tous les seigneurs de sa suite. Cette menace, rapportée au roi, ne l'ébranla pas plus que les instances que lui firent les deux princes ses frères, qui lui représentaient qu'il devait passer par-dessus ce scrupule, puisqu'il était en résolution d'exécuter sa promesse avec toute l'exactitude possible.