Histoire de St. Louis, Roi de France

Chapter 12

Chapter 123,745 wordsPublic domain

Ce prêtre, qui s'appelait messire Jean de Vaisy[1], après qu'on se fut retiré de part et d'autre, vit six capitaines mahométans qui s'entretenaient devant leur retranchement; il prend une cuirasse, met sur sa tête un casque et une épée à son côté, s'avance par un chemin détourné, vient le long du retranchement vers ces six capitaines, qui, le voyant seul, le prirent pour un homme de leur camp. Etant tout proche d'eux, il tire son épée, et les attaque au moment où ils ne s'y attendaient pas. Ils se sauvèrent presque tous blessés dans leur camp. L'alarme s'y met aussitôt, et en même temps plusieurs cavaliers en sortent: ne voyant que le prêtre qui avait fait cette esclandre, ils piquèrent vers lui. On les aperçut du camp du roi, d'où cinquante gendarmes de Joinville sortirent, obligèrent les Sarrasins de s'arrêter, et donnèrent le temps au prêtre de se retirer. Les ennemis furent poursuivis par les cinquante gendarmes, et par d'autres qui se joignirent à eux, et qui, pour ne pas perdre leur peine, allèrent du même pas à l'épaulement. Comme il n'était fait que de pierres mises les unes sur les autres, il fut bientôt renversé, et l'on en fit même emporter les pierres. Tel fut l'unique exploit de cette journée, qui se fit le premier jour de carême.

[Note 1: Il était aumônier du sire de Joinville.]

Dès le lendemain, le roi fit travailler à une palissade, ou barrière, autour de son camp, contre les insultes de la cavalerie ennemie; mais Bondocdar, chef des Mamelucks, auquel le commandement de l'armée avait été déféré pour les belles actions qu'il avait faites le jour précédent, ne demeurait pas oisif. Pour animer ses gens, il fit courir le bruit que le comte d'Artois, dont on avait démêlé le corps parmi ceux qui avaient été tués à Massoure, était le roi même. La cotte d'armes de ce prince, toute dorée et fleurdelisée, qu'il fit élever dans le camp pour être vue de tout le monde, lui servit à ce stratagème, et toute l'armée fut persuadée que c'était celle du roi. Bondocdar assembla tous ses officiers, leur exagéra la perte que les chrétiens avaient faite dans la dernière bataille, leur dit que, n'ayant plus de chef, c'étaient des gens perdus, qu'on n'aurait plus que la peine de les prendre, et fit résoudre, pour le vendredi suivant, l'attaque du camp.

Le roi fut averti de cette résolution par les espions qu'il avait dans l'armée ennemie. Il ne négligea aucune des précautions que la prudence peut suggérer; et, dès le milieu de la nuit, toutes ses troupes se trouvèrent sous les armes, entre les tentes et la barrière. Elles étaient partagées en différens corps, la plupart d'infanterie: presque tous les chevaux ayant été tués dans le dernier combat, il n'en restait guère que pour les chefs.

Le comte d'Anjou avait la droite au bord du Nil; à côté de lui étaient Guy et Baudouin d'Ybelin, deux frères, avec les troupes de la Palestine et de la Syrie, et Gaucher de Châtillon avec les siennes. Ces deux corps étaient les plus complets, les mieux montés et les mieux armés, parce que celui de Gaucher de Châtillon avait moins souffert à la bataille, et que les troupes de la Palestine étaient demeurées, durant le combat, dans l'ancien camp, au-delà du Nil. A côté de Châtillon était Guillaume de Sonnac, grand-maître des Templiers, avec le peu qui lui était resté de chevaliers de la défaite de Massoure; et, comme ce corps était très-faible, il avait devant lui les machines qu'on avait prises sur les Sarrasins, pour s'en servir dans le combat.

A la gauche des Templiers, était Guy de Mauvoisin, seigneur de Rosny, avec le comte de Flandre, jusqu'au bras occidental du Nil. Cette brigade était au dedans de la barrière du camp, et couvrait celle de Joinville, parce que la plupart de ceux qui la composaient ne pouvaient, à cause des blessures qu'ils avaient reçues à la dernière bataille, se charger de leurs armures.

Plus avant, en tirant toujours vers la gauche, était le comte de Poitiers qui n'avait que de l'infanterie, lui seul étant à cheval. Enfin le seigneur Jocerant de Brancion, oncle du sire de Joinville, fermait la ligne de ce côté-là. Lui et Henri, son fils, étaient seuls à cheval, tous les chevaliers qui avaient perdu leurs chevaux étant à pied. Le duc de Bourgogne était encore dans l'ancien camp, tant pour le défendre, en cas qu'on l'attaquât, que pour faire un corps de réserve, et pour envoyer, par le pont de communication, du secours où il en serait besoin.

Il s'en fallait bien que ces troupes fussent aussi nombreuses et aussi lestes que lorsqu'elles passèrent la rivière: la perte d'hommes et de chevaux qu'on avait faite à Massoure, et dans la dernière bataille, les avait extrêmement diminuées. Plusieurs étaient hors de combat; et même, parmi ceux qui devaient combattre, il y en avait quantité de blessés, à qui le seul courage, et la nécessité de vaincre ou de périr, donnait assez de forces pour se tenir à cheval ou à pied. Telle était l'ordonnance de cette armée.

Celle des ennemis parut en bataille dès la pointe du jour. Bondocdar, qui fut étonné de se voir prévenu par des gens qu'il espérait lui-même surprendre, était à la tête de quatre mille hommes de cavalerie très-bien montés et très-bien armés. Il en fit une ligne parallèle au front de l'armée chrétienne, laissant, entre les escadrons d'assez grands espaces pour y faire passer des fantassins, selon qu'il le jugerait à propos durant la bataille. Il fit une seconde ligne d'une multitude infinie d'infanterie, à laquelle il donna plus de longueur, et qui, en se courbant sur la droite, pourrait investir tout le camp du roi jusqu'au bras occidental du Nil. Outre cela, il avait derrière ces deux lignes une autre armée, dont il faisait son corps de réserve, qui était encore aussi forte que celle des chrétiens.

Les troupes étant rangées dans cet ordre, Bondocdar, monté sur un petit cheval, s'approcha de l'armée chrétienne pour en voir mieux la disposition; et, selon qu'il reconnut que les escadrons ou bataillons étaient plus ou moins forts, il renforça à proportion ceux de son armée qui leur étaient opposés. Il fit ensuite passer le bras occidental de la rivière à trois mille Bédouins, pour tenir en échec le duc de Bourgogne, et l'empêcher d'envoyer du renfort au roi pendant la bataille.

Sur le midi, il fit sonner la charge par les tambours, les trompettes et les timbales, avec un bruit effroyable, dans toute l'étendue de cette armée qui s'ébranla toute en même temps. Les barbares, embouchant de longs tuyaux de cuivre, répandaient partout le redoutable feu grégeois qui, s'attachant aux habits des soldats et aux caparaçons des chevaux, les embrasait depuis les pieds jusqu'à la tête. Quand par ce déluge de feu, que les Français n'avaient pas encore vu mettre en usage dans les combats, les ennemis avaient fait quelque ouverture dans les bataillons, leur cavalerie y donnait à toute bride, et tâchait de les enfoncer. C'est ainsi que l'ordre de bataille du comte d'Anjou fut rompu. Ce prince, désarçonné de son cheval, et à pied, allait être pris ou tué, lorsque le roi, averti du danger où il était, part comme un éclair, _l'épée au poing_, se précipite au travers des dards et des flammes, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, perce jusqu'à l'endroit où son frère défendait courageusement sa vie, le fait remonter à cheval, le dégage, et rétablit les choses de ce côté-là.

On combattait partout avec une égale vigueur, mais avec des succès différens. Le preux et vaillant Châtillon, le brave Meauvoisin, et les seigneurs de la Palestine, firent des actions incroyables de valeur, et ne purent être entamés ni par le nombre, ni par l'ardeur des infidèles. _Il en alloit pauvrement_, dit Joinville, _à l'autre bataille_ qui suivait, où le courage, quantité de machines, et d'assez bons retranchemens de bois, ne servirent de rien aux Templiers. Accablés par la multitude, ils furent presque tous taillés en pièces. _On trouva_, dit Joinville[1], _au-delà de l'espace qu'ils avaient occupés, une superficie d'environ cent perches, si couvertes de piles de dards et d'autres traits, qu'on n'y voyoit point de terre. Leur grand-maître avoit perdu un oeil au combat de Massoure; il y perdit l'autre à celui-ci: car il y fut tué et occis_.

[Note 1: Joinville, p. 53.]

Le comte de Flandre combattit plus heureusement, _et fit les plus grands faits d'armes_. Peu content d'avoir repoussé les ennemis, il les poursuivit l'épée dans les reins, en tua un grand nombre, et revint chargé de leurs dépouilles. Il n'en était pas de même à l'extrémité de l'aile gauche, où le comte de Poitiers fut enfoncé et pris. C'était un prince humain, débonnaire, bienfaisant. Il éprouva, dans cette occasion, combien il importe aux maîtres du monde de posséder les coeurs de leurs sujets. Déjà les Sarrasins l'emmenaient, lorsque les vivandiers, les valets qui gardaient le bagage, les femmes même, transportés d'un courage extraordinaire, coururent à son secours. Avec les instrumens de leurs métiers, et les armes qu'ils ramassèrent sur le champ de bataille, ils firent de si grands efforts, qu'ils l'arrachèrent des mains des barbares, et le mirent en état de rallier ses gens qui repoussèrent les infidèles loin du camp. L'intrépide Brancion, secondé de son fils, eut aussi la gloire, quoique sans cavalerie, de forcer les Egyptiens à se retirer en désordre; mais le jour même il expira des blessures qu'il avait reçues, _s'estimant trop heureux_, dit Joinville, son neveu, _de mourir pour Jésus-Christ, faveur qui étoit depuis long-temps l'objet de ses voeux_. Partout enfin les Sarrasins attaquèrent avec furie, et partout ils furent repoussés avec grande perte. Les Français, dans cette occasion, se surpassèrent, pour ainsi dire eux-mêmes, et remportèrent tout l'honneur de la journée, sans cavalerie, presque sans armes, et contre une armée quatre fois plus forte que la leur.

C'est cet avantage si glorieux que le saint roi, qui joignait toujours la modestie au plus parfait héroïsme, exprime dans sa lettre sur sa prison et sur sa délivrance, par ces termes si simples, mais si énergiques: «Les infidèles, avec toutes leurs troupes, vinrent fondre sur notre camp; Dieu se déclara pour nous: le carnage fut très-grand de leur côté.»

Pénétré des mêmes sentimens, aussitôt que les ennemis eurent fait sonner la retraite, il assembla les seigneurs de son armée pour les exhorter à rendre grace au Dieu tout-puissant qui les avait soutenus, et dont le secours leur était si nécessaire dans la conjoncture où ils se trouvaient.

Elle était des plus glorieuses; mais il en aurait fallu profiter, ont dit ceux qui se mêlent de juger des événemens lorsqu'ils sont arrivés, et qui ont blâmé la conduite de saint Louis. L'armée chrétienne était diminuée de moitié: il semble qu'il n'y avait qu'à retourner à Damiette pour y attendre les secours de l'Europe. Cette ville était la plus forte de l'Egypte, et les troupes du roi étaient plus que suffisantes pour la défendre, si les Sarrasins osaient l'attaquer. On y aurait mis en sûreté les malades et les blessés, et l'on aurait tiré, par la Méditerranée, les vivres et les munitions nécessaires. Louis, ayant assemblé les seigneurs de l'armée, ils ne furent pas d'avis de décamper. Ils s'imaginèrent que les ennemis n'étaient pas en état de tenter une troisième attaque, et on ne voulut pas qu'une retraite leur donnât lieu de s'attribuer l'avantage du combat. Vanité ridicule; l'honneur des Français étant assez à couvert par les actions courageuses qu'ils avaient faites. Ils déterminèrent donc le roi à consentir de rester dans le camp, après lui avoir encore représenté que, dans leur retraite, ils pourraient être attaqués par les Sarrasins. Cette résolution fut blâmée par beaucoup de personnes; mais ce ne fut que dans la suite, lorsqu'on en jugea par l'événement, sans approfondir les raisons qui avaient obligé de la prendre. Elle aurait sans doute réussi, sans la funeste révolution qui arriva dans l'Egypte, quelques jours après, et causa les plus grands malheurs.

Pendant que le roi faisait reposer son armée, dont il adoucissait les peines par ses libéralités et par les exemples de patience qu'il lui donnait, on apprit l'arrivée d'Almoadan, fils du dernier soudan Melech-Sala. C'était un jeune prince de vingt-cinq ans, fort sage, instruit par l'adversité, qui avait déjà de l'expérience, et dont le mérite ayant donné de la jalousie à son père, le lui avait fait tenir toujours éloigné, et comme prisonnier au château de Caïfa, en Mésopotamie. Sa présence, les bonnes qualités qu'on remarquait en sa personne, l'armée qu'il conduisait, firent reprendre courage aux Egyptiens, et il paraissait, dans les soldats musulmans, un grand empressement pour aller, sous sa conduite, achever d'exterminer ce reste de chrétiens dont on n'ignorait pas la mauvaise situation.

Néanmoins ce jeune prince, ayant pris l'avis de son conseil, jugea que la voie d'un traité était plus sûre, et en fit faire la proposition au roi qui l'accepta. On convint d'un lieu où les députés s'assembleraient, et le roi y envoya, entr'autres, Geoffroi de Sargines.

On convint que le roi rendrait la ville de Damiette, et que le soudan le mettrait en possession de tout le royaume de Jérusalem; que tous les malades et blessés de l'armée seraient transportés à Damiette; qu'on y pourvoirait à leur sûreté jusqu'à ce qu'ils fussent rétablis, et en état de partir; que le roi en retirerait toutes les machines de guerre qui lui appartenaient; que les Sarrasins laisseraient emporter aux Français tous les magasins de chair salée qu'ils y avaient faits, et qu'ils pourraient, après avoir évacué la place, en tirer des provisions à un prix raisonnable.

Quand ce traité eut été conclu, le soudan demanda des otages pour assurance de l'exécution. On offrit de lui donner un des deux frères du roi, le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers.

Les Mahométans le refusèrent: soit que le soudan n'eût commencé à traiter avec les chrétiens que pour les amuser, soit qu'il crût que l'extrémité où ils étaient réduits les amenerait aux plus dures conditions, il protesta qu'il n'accepterait d'autre otage que la personne du roi même. A ces mots, le bon chevalier Geoffroi de Sargines fut saisi d'une noble colère. «On doit assez connaître les Français, dit-il avec indignation, pour les croire prêts à souffrir mille morts, plutôt que de livrer leur prince entre les mains de ses ennemis. _Ils aimeroient beaucoup mieux que les Turcs les eussent tous tués, qu'il leur fût reproché qu'ils eussent baillé leur roi en otage_.» Peu s'en fallut que tout le conseil ne fît paraître autant de chaleur contre le monarque lui-même. Il voulait qu'on lui permît de se sacrifier pour le salut de son peuple. Tous, au contraire, demandaient à mourir pour lui: rare espèce de combat, aussi glorieux pour le souverain qui, cette fois, ne fut pas le maître, que pour les sujets qui, dans cette occasion, se firent un devoir de désobéir. Ainsi, toute négociation fut rompue.

Cependant on ne vit jamais d'armée accablée en même temps de plus de maux et de misères que l'était celle des chrétiens. Les maladies se mirent dans tous les quartiers, et principalement le scorbut et les fièvres malignes, causées par les extrêmes chaleurs. Mais ce qui augmenta la corruption de l'air, fut l'infection des corps qui avaient été jetés dans la rivière, après les deux batailles, et qui, au bout de neuf ou dix jours, revenant sur l'eau, s'arrêtèrent au pont de communication du camp du roi avec celui du duc de Bourgogne, répandant fort loin une odeur insupportable.

On eût remédié à ce mal, si on avait rompu le pont; mais on n'avait garde de prendre cet expédient qui aurait séparé les deux camps. Le roi paya cent hommes pour faire passer les cadavres par-dessous le pont, et ce travail dura huit jours, parce que ce prince, par piété, voulut qu'on démêlât, pour les faire inhumer, les corps des chrétiens d'avec ceux des Mahométans. Cette peine qu'on se donna à remuer tous ces corps déjà pourris, et qui dura si long-temps, ne servit qu'à empester l'air davantage. Nul de ceux qui y furent occupés ou présens, ne manqua d'être frappé de maladie; un très-grand nombre en mourut, et le camp ne fut plus qu'un hôpital ou un cimetière. Pour comble de malheur, la famine suivit de près toutes ces misères. Les Sarrasins enlevaient tous les convois que la reine faisait embarquer à Damiette. Rien ne venait par terre. Les vivres, en peu de jours, furent à un prix excessif. Cette épreuve ne put vaincre la constance et la charité du saint roi; il ne parut jamais plus grand que dans cette cruelle extrémité.

La bonne fortune n'avait point élevé son coeur, la mauvaise ne fut point capable de l'abattre. Il donnait ordre à tout; il voyait tout par lui-même. En vain les seigneurs de sa suite lui représentèrent qu'il exposait sa vie, en visitant chaque jour des malheureux attaqués d'un mal pestilentiel; ils n'en reçurent d'autre réponse, sinon qu'il n'en devait pas moins à ceux qui s'exposaient tous les jours pour lui. Il leur portait des médicamens, les soulageait de son argent, les consolait par ses exhortations. Guillaume de Chartres, l'un de ses chapelains, rapporte qu'étant allé exhorter à la mort un ancien valet-de-chambre du roi, nommé Gaugelme, fort homme de bien, serviteur fidèle et très-chéri: «J'attends mon saint maître, dit le moribond. Non, je ne mourrai point que je n'aie eu le bonheur de le voir.» Il arriva en effet dans le moment; et, à peine fut-il sorti, que le malade expira dans les sentimens de la plus parfaite résignation.

Mais l'événement ne justifia que trop ce que tout le monde avait prévu. Le saint roi fut attaqué du même mal, avec une violente dyssenterie, et son courage, qui l'avait soutenu jusque-là contre tant de fatigues, céda enfin à la contagion de l'air et à la délicatesse de sa complexion; il se vit réduit tout à coup à une extrême faiblesse.

Dans cette extrémité, on prit la résolution de quitter ce camp et de faire retraite vers Damiette. C'était une chose très-difficile. Les Sarrasins qui voyaient bien que l'armée chrétienne serait forcée de prendre ce parti, avaient une armée toute prête à charger l'arrière-garde durant la marche, et ce n'était pas là le plus grand danger.

Il y avait du camp à Damiette près de vingt lieues, et il fallait les faire à travers une multitude innombrable d'ennemis qui gardaient tous les passages; mais c'était une nécessité, il fallut tout hasarder.

Avant que le roi se mît en marche, il fit passer tous les malades et tous les bagages; il les suivit étant malade lui-même, et confia l'arrière-garde à Gaucher de Châtillon. Au premier mouvement que fit l'armée, les ennemis chargèrent l'arrière-garde, et prirent le seigneur Errart de Valery; mais il fut repris par Jean son frère, et ils n'osèrent plus revenir. Dès que l'armée eut passé la rivière du Thanis, et que le roi se fut joint au camp du duc de Bourgogne, il fit embarquer sur ce qui lui restait de vaisseaux les malades et les blessés, avec ordre de descendre la rivière, et de regagner Damiette. Plusieurs compagnies d'archers furent commandées pour les escorter: il y avait un grand navire sur lequel se mit le légat avec quelques évêques. Tous les seigneurs conjurèrent le roi d'y monter aussi; mais, quoique très-faible, et pouvant à peine se soutenir, «il protesta qu'il ne pouvait se résoudre à abandonner tant de braves gens qui avaient exposé si généreusement leur vie pour le service de Dieu et pour le sien; qu'il voulait les ramener avec lui, ou mourir prisonnier avec eux.»

Il marcha donc à l'arrière-garde que commandait toujours l'intrépide Châtillon; et, de tous ses gendarmes, Louis ne retint avec lui que le seul Geoffroi de Sargines. L'état où sa maladie l'avait réduit ne lui permit pas de se charger de tout l'attirail de la guerre, qui était alors en usage. Il était monté sur un cheval de petite taille, dont l'allure douce s'accommodait davantage à sa faiblesse, sans casque, sans cuirasse, sans autres armes que son épée. L'armée avait fait peu de chemin, lorsqu'elle se vit harcelée par les troupes sarrasines, qui tombaient de toutes parts sur elle, sans néanmoins s'engager au combat. Guy Duchâtel, évêque de Soissons, de la maison de Châtillon, ne pensant qu'à périr glorieusement, s'abandonna dans une de ces escarmouches au milieu des ennemis: et, après en avoir tué un grand nombre de sa main, il trouva enfin cette glorieuse mort qu'il cherchait en combattant pour Jésus-Christ. On croyait alors que les canons qui défendent aux ecclésiastiques de manier les armes, ne s'étendaient pas jusqu'aux guerres saintes, et que les pasteurs qui quittaient leur troupeau pour courir après les loups, étaient en droit de les tuer.

Châtillon et Sargines montrèrent plus de conduite sans faire paraître moins de valeur; ils soutinrent, presque seuls, tout l'effort des barbares. Le saint roi ne cessait, depuis, de faire en toutes rencontres l'éloge de ces deux guerriers, et disait que jamais il n'avait vu de chevaliers faire tant et de si vaillans exploits pour le défendre dans cette fâcheuse extrémité. Ce fut ainsi que les deux intrépides chevaliers conduisirent le monarque jusqu'à une petite ville nommée par Joinville Casel[1], et par d'autres Sarmosac, ou Charmasac. _Là_, dit Joinville, _il fut descendu au giron d'une bourgeoise de Paris_[2]. _Telle étoit sa foiblesse, que tous les cuidèrent voir passer, et n'espéroient point que jamais il pût passer celui jour sans mourir_.

[Note 1: Joinville, page 77.]

[Note 2: Il faut croire que c'était apparemment une femme de Paris, qui, par quelque aventure extraordinaire, était établie dans cette ville si éloignée de sa patrie.]

Châtillon cependant qui veillait à la gloire et à la sûreté de ce prince, défendit long-temps seul l'entrée d'une rue étroite qui conduisait à la maison où était le roi. On voyait Châtillon tantôt fondre sur les infidèles, abattant et tuant tous ceux dont il avait pu prévenir la fuite par sa vitesse; tantôt faisant retraite pour arracher de son écu, de sa cuirasse, et même de son corps, les flèches et les dards dont ils étaient hérisses. Il retournait ensuite avec plus de furie, et se dressant sur les étriers, il criait de toute sa force: _A Châtillon! chevaliers, à Châtillon! et où sont mes prud'hommes?_ Mais, en vain; personne ne paraissait. Accablé enfin par la foule, épuisé de fatigue, tout couvert de traits, et percé de coups, il tomba mort en défendant la religion et son roi. Ainsi périt Gaucher de Châtillon, jeune seigneur de vingt-huit ans. Heureux si, en s'immolant pour le bien public, il eût pu garantir des malheurs auxquels il fut exposé, un prince qui méritait de pareils sacrifices! Mais Dieu en avait autrement ordonné: il voulut que Louis donnât au monde le spectacle d'une autre sorte de gloire que les chrétiens seuls savent trouver dans les souffrances, l'opprobre et l'ignominie.