Histoire de Sibylle

Chapter 2

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opulent et prolongé. Elle partait ensuite à la hâte, visitait deux ou trois magasins, faisait déplier deux ou trois mille mètres d'étoffes, et n'achetait rien. Elle revenait à son hôtel, procédait à une seconde toilette, et se rendait au bois. Au retour, elle entrait régulièrement chez un pâtissier, mangeait des petits pâtés au foie gras et au macaroni, avalait une glace, appuyait le tout d'un verre de vin d'Espagne, et commençait ses visites, pendant lesquelles elle croquait ça et là une demi-livre de bonbons. A sept heures elle dînait comme elle pouvait. En accomplissant sa troisième toilette, pour faire ses visites du soir, elle se plaignait assez généralement de vagues malaises dans l'estomac, organe qu'elle avait toujours eu faible, disait-elle. Elle essayait de le soutenir dans le cours de la soirée en buvant quelques tasses de thé accompagnées de quelques tranches de baba; mais c'était en vain. Son estomac, malgré une hygiène si fortifiante, demeurait inquiet; elle y sentait des bizarreries, des creux, des défaillances, puis des dégoûts, et c'est à peine si elle pouvait toucher du bout des dents à l'en-cas qu'on lui tenait prêt dans sa chambre pour le retour. Cela était pénible; cela empoisonnait sa vie. Sibylle, confidente des désespoirs de sa grand'mère à ce sujet, se demandait tout bas par quel miracle du Seigneur cette frêle Parisienne résistait depuis cinquante ans à un régime qui eût tué un cannibale en huit jours.

Madame de Vergnes s'était naturellement fait un devoir d'entraîner sa petite-fille dans le cercle d'oisiveté affairée où elle tournait chaque jour avec la frivolité convulsive d'un écureuil. Elle la produisit successivement chez toutes ses amies, dont le nombre était tel qu'il lui fallut plusieurs mois pour en épuiser la liste. Une des plus intimes était morte depuis six semaines, quand la comtesse et Sibylle se présentèrent à sa porte.

-- Comment! dit la comtesse au concierge, qui s'était approché de sa voiture pour lui annoncer cette fâcheuse nouvelle, morte! Qu'est-ce que vous me dites là?

-- Oui, madame la comtesse, reprit le concierge, qui était goguenard, elle est morte depuis six semaines; elle est même enterrée.

-- Ah! mon ami, ne me dites donc pas cela! répliqua la comtesse. Quelle horreur!... C'est vraiment inouï, ces choses-là!... Voilà la vie, ma chère enfant!... Eh bien, mon pauvre Jean, chez le pâtissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous savez?

Sibylle accompagnait de même sa grand'mère dans ses tournées du soir, où elle effleurait le plus souvent trois ou quatre salons sans prendre pied dans aucun. Un caractère particulier de ces réunions mondaines qui surprit mademoiselle de Férias, c'était la rareté des hommes. Quelques vieillards mélancoliques et quelques jeunes gens imberbes y représentaient seuls, en général, le sexe fort. On eût pu croire qu'une guerre désastreuse avait cruellement décimé la population virile. Même dans les circonstances solennelles et obligatoires, à la suite d'un dîner par exemple, il était clair que les hommes invités et les maîtres de la maison eux-mêmes attendaient avec impatience que la soirée des dames fût terminée pour commencer la leur. Il semblait à Sibylle que cette séparation remarquable des deux sexes dans les coutumes de la société polie avait l'inconvénient de réduite trop souvent la conversation des femmes à des commérages de harem; elle ne pouvait savoir qu'en revanche elle avait l'avantage de réduire la conversation des hommes à des entretiens de corps de garde.

Si ce premier aspect à vol d'oiseau de la société parisienne ne répondait pas pleinement aux espérances de Sibylle, ce mécompte n'était pas d'ailleurs sans compensation. En dehors de l'insipide tourbillon mondain, dans quelques salons exceptionnels, dans ses excursions du matin avec miss O'Neil, dans les musées, les théâtres et même dans les rues, elle goûtait ces vives jouissances que donnent à un esprit actif et heureusement cultivé le mouvement, le spectacle continuel, l'électricité partout répandue des choses de l'esprit. Elle respirait avec allégresse cette atmosphère intellectuelle qui enveloppe Paris et qui en est le charme propre et incomparable. Les navigateurs antiques qui posaient le pied sur les rivages de Chypre y flairaient aussitôt une odeur d'encens et de volupté qui pénétrait leurs veines et leur révélait la puissante déesse du lieu. Paris semble avoir de même d'enivrantes émanations qui dénoncent son culte, son culte unique, mais fervent et passionné jusqu'à l'idolâtrie, celui de l'intelligence, dont on peut dire avec vérité que Paris est la ville sainte.

Après quelques mois de séjour à l'hôtel de Vergnes, Sibylle, dans une lettre qu'elle écrivait au marquis de Férias, essayait de résumer en ces termes les impressions diverses dont elle était frappée: -- "Je flotte perpétuellement, disait-elle, entre l'extrême intérêt et l'extrême ennui. Paris me paraît être le lieu du monde qui offre le plus de ressources à l'esprit et le moins à l'âme. Mon esprit y est joyeux et mon âme y est triste. Il est impossible de sentir plus vivement que je ne le fais ici que l'esprit et ses plaisirs les plus élevés ne sont pas tout pour une créature humaine. Si je garde quelque empire sur ma destinée, je ne serai jamais à Paris qu'un oiseau de passage. Cette vie tumultueuse, cette distraction sans trêve, ces gens toujours debout, toujours en l'air, toujours gais, toujours fous, me font entendre aux oreilles un bruit de grelots qui m'étourdit et me gêne. Je cherche mon pauvre moi et je ne le trouve plus. Quand je suis arrivée, j'ai cru tomber dans un carnaval dont j'attendais toujours la fin, mais inutilement, car il ne finit point, et c'est ici le fonds même de la vie. Tous ces gens vont, viennent, s'agitent, s'empressent, se moquent et meurent tout à coup. La mort à Paris m'étonne toujours; elle ne m'y paraît pas naturelle. Tout est si factice à l'entour que ce détail y choque comme un accident dans une fête. C'est la seule loi réelle de la vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle s'impose. Il me semble qu'on y méconnaît toutes les autres. L'accessoire, le luxe, l'ornement, la broderie, sont le principal et le tout. On vit de gâteaux, et point de pain... Ah! le bon pain quotidien, Seigneur, donnez-le-moi!... et donnez-moi aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement, miette à miette, devant mon vieux foyer de famille, et tout près, tout près du fauteuil de mon cher grand-père!"

Sibylle ne confiait de la sorte à M. de Férias qu'une faible part de ses ennuis: les lacunes qu'elle croyait sentir dans l'ensemble de existences parisiennes s'accusaient chaque jour sous ses yeux dans des exemples qui touchaient son coeur de trop près pour qu'elle n'en fût pas affectée plus gravement qu'elle n'osait le dire. Les bizarres relations conjugales dont l'hôtel de Vergnes lui donnait le spectacle formaient dans sa pensée un contraste douloureux avec le vivant souvenir de l'intimité charmante et presque sainte de Férias. Il était évident, en effet, que M. et madame de Vergnes, hors du déjeuner et du dîner, leur dernier point de contact, vivaient aussi étrangers l'un à l'autre que si l'océan les eût séparés. Ils n'avaient en commun ni une joie, ni une peine, ni un souvenir, ni une espérance. Ils échangeaient pendant leurs repas quelques banalités courantes, et se hâtaient de retourner chacun à son plaisir.

Cherchant à s'expliquer un état de choses qu'elle regarda d'abord comme une anomalie particulière à sa famille, Sibylle fut disposée à en rejeter le tort sur sa grand'mère, dont elle ne pouvait se dissimuler la dissipation extravagante et la profonde inanité d'esprit. Séduite au contraire par les brillantes qualités du comte, elle supposa qu'il avait fini par se fatiguer de l'incurable puérilité de sa femme, et par en être découragé jusqu'à l'éloignement. Une fois entrée dans cet ordre d'idées, elle y rapporta tout, comme il arrive, et s'étonna moins des brusqueries de langage auxquelles le comte de Vergnes, si gracieux et si galant avec le reste du monde, se laissait quelquefois emporter vis-à-vis de la comtesse, comme par quelque ressentiment de son coeur incompris et de sa vie désenchantée. Pénétrée de compassion pour les souffrances présumées de son grand-père, Sibylle crut devoir redoubler envers lui d'attentions et de prévenances. Un matin, comme elle entrait à l'improviste dans l'appartement particulier du comte, guidée par ce sentiment délicat, elle éprouva une surprise énorme en voyant se tourner vers elle d'un air à la fois irrité et confus un personnage dont elle eut peine d'abord à discerner l'identité: c'était un vieillard dont le visage ridé et la tête chauve étaient tout ruisselants de pommade au concombre; cette figure luisante avait deux faces, comme Janus: elle présentait d'un côté l'arc d'un sourcil du plus beau noir et une touffe de favoris grisonnant à peine, tandis que de l'autre le sourcil et la touffe de favoris parallèles s'effaçaient dans un vague neigeux. Forcée à son grand regret de reconnaître son aïeul dans ce grotesque, Sibylle poussa un faible cri, tourna les talons, et se sauva à la hâte. Elle se rappela aussitôt les soins tout différents que le marquis de Férias prenait de sa personne, et comment, au lieu de masquer sa vieillesse, il aimait à la parer en mettant de la poudre blanche sur ses cheveux blancs. -- Elle se souvint en même temps d'une violente sortie que le comte de Vergnes avait faite quelques jours auparavant, à l'usage de la comtesse, contre les femmes qui ne savaient pas vieillir et qui s'obstinaient à affliger les yeux par des nudités d'un demi-siècle. Elle se demanda si cette moralité, excellente en soi, avait été parfaitement placée dans la bouche du comte. Ces réflexions et l'incident qui les avait provoquées plongèrent Sibylle dans de nouvelles incertitudes, qui ne tardèrent pas du reste à s'éclaircir.

Le soir même de ce jour fatal où M. de Vergnes avait été surpris par mademoiselle de Férias dans l'intimité de son laboratoire, ce vieux gentilhomme éprouva dans quelque amour de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mécompte tellement sérieux que toute sa belle humeur ne put le digérer. Il eut dans la nuit un léger accès de goutte qui ne lui permit pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut étonnée de voir aussitôt sa grand'mère interrompre absolument le cours de ses chères habitudes et se vouer à la garde de son mari avec un zèle d'autant plus méritoire qu'il était assez mal récompensé. M. de Vergnes n'aimait pas à être malade, et quand il l'était, il voulait bien ne laisser ignorer à personne dans sa maison à quel point cela le contrariait. -- Il se piqua toutefois en cette circonstance de conserver vis-à-vis de sa petite-fille un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi étrangère que possible à la cause première de ses souffrances, en recueillit pleinement les bénéfices. Elle supportait d'ailleurs avec une résignation louable la maussaderie froide et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il arriva pourtant un jour que la patience lui échappa. M. de Vergnes, étendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les mérites d'une pièce en vogue. Madame de Vergnes allait et venait par la chambre, apprêtant une potion, fermant un rideau, calfeutrant une porte.

-- Que diable! s'écria M. de Vergnes, aurez-vous bientôt fini de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus agaçant, quand on cause, que ce trottinement perpétuel autour de soi! Allons, venez vous asseoir.

Elle vint s'asseoir avec docilité. La conversation reprit; elle voulut, par bonne grâce, y placer son mot. M. de Vergnes haussa les épaules:

-- Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chère amie! Quand on n'a pas deux idées dans le cerveau, il faut se taire!

-- Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous êtes par trop désagréable! -- Et elle porta son mouchoir à ses yeux.

-- Bien, parfait! reprit le comte, une scène maintenant! Une scène dans la chambre d'un malade... Le lieu est bien choisi,... ingénieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chère, je sais ce qui vous tient... Je sais d'où vient votre humeur... Voilà trois ou quatre soirées que vous passez chez vous!... Cela excède vos forces. Eh bien, partez; allez, allez commérer chez vos amies, éreinter vos chevaux, étaler vos jupes! C'est le seul bonheur que vous conceviez en ce monde... Je ne veux pas vous en priver plus longtemps!

Cette attaque démesurée fit sortir la comtesse de son inertie; elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vérité peuvent arracher des lèvres de la femme la moins éloquente:

-- Ah! dit-elle, cela est trop injuste,... cela est indigne!... Je ne fais point de scène,... mais je veux vous répondre... Vous ne m'ôterez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de le reprendre!... Il y a d'ailleurs une leçon pour elle dans ce qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi, j'étais une enfant quand vous m'avez épousée, et si je suis restée ce que j'étais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux idées dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon insuffisance devant vous et devant le monde entier,... à qui la faute? Si j'avais été vraiment pour vous ce que je devais être, votre femme, votre amie, et non votre maîtresse d'un jour, cela serait-il arrivé?... Est-ce que je ne vous aimais pas assez pour recevoir vos leçons, vos conseils, vos enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir? Ah! je les aurais reçus à genoux! Je ne demandais que cela, je ne rêvais que cela... Etre près de vous, vous voir, vous entendre, m'élever jusqu'à vous! Toute jeune fille qui se marie et qui a un brave coeur est prête, comme je l'étais, à se faire l'élève soumise, heureuse, passionnée de son époux... Une femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien que de lui... C'est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y laissez!... Vous m'y avez laissée! Vous n'avez pas voulu sacrifier un seul de vos goûts, une seule de vos habitudes, une seule de vos soirées, pour faire de cette enfant qui vous adorait une femme qui vous comprît! Et vous me reprochez ma nullité, qui est votre ouvrage!... Et vous me reprochez, grand Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!... Mais qui donc, de nous deux, a déserté le premier ce foyer de famille, auprès duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde, m'enchaîner à vos pieds?... Même après tant d'années, j'y accours, je m'y attache à ce foyer, dès que vous y êtes... Et voilà comme vous m'y recevez!... Ah! si je ne m'étais pas jetée tout entière dans cette vie d'étourdissement et de vanité, le chagrin m'aurait tuée... ou il m'aurait perdue, comme tant d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis restée une enfant et une sotte femme, je suis restée une honnête femme... Et si ma vie est misérable, si ma tête est vide, si mon coeur est brisé,... eh bien, votre honneur est entier du moins, et votre nom sans tache!

Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme s'étouffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la chambre.

Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'égoïsme et de libertinage, n'était point un sot ni un méchant homme; il avait à peine essayé d'interrompre au début, par quelques interjections d'impatience, les énergiques récriminations de sa femme; puis, étonné et comme dompté par la défense inattendue et véhémente de cet être inoffensif, il avait fini par l'écouter avec une sorte de confusion et de respect. Quand il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui était pas ordinaire et dit à Sibylle:

-- Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mère n'est point souffrante.

Sibylle y courut. La scène dont elle venait d'être témoin avait eu pour effet naturel de reporter complétement sur madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle avait un instant égarés sur son grand-père. Elle trouva la comtesse qui sanglotait à genoux sur son prie-Dieu. En lui prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque exagération, de l'intérêt attendri avec lequel le comte l'avait envoyée en mission près d'elle. Elle lui présenta la perspective de quelques douces années qui l'indemniseraient un peu de la longue déception de sa vie. M. de Vergnes serait nécessairement ramené plus souvent de jour en jour à son foyer par le sentiment de ses torts, et aussi par l'âge et le besoin de repos; c'était à madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y fixer peu à peu en lui ménageant une intimité où son intelligence ne se sentît point trop esseulée. La comtesse se laissa prendre au charme de ces consolations et de ces espérances.

-- Ma pauvre petite, dit-elle à Sibylle, il est bien tard. Pourtant j'essayerai... Je ferai ce que tu me diras... Je m'abandonne à toi!

Sibylle accepta avec sa chaleur d'âme habituelle le rôle singulier que la confiance de sa grand'mère lui imposait, et elle y appliqua toute la finesse et toute la grâce de son esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes à son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins à l'y diriger et à l'y modérer, en la renfermant peu à peu dans le cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint à la faire dévier quelquefois dans la journée de son sempiternel tout du lac, pour donner à ses promenades quelque but plus digne d'intérêt. A de rares intervalles, elle la retenait chez elle le soir: elle l'avait abonnée à quelques recueils périodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des lectures à sa portée. Il ne pouvait entrer dans la pensée de Sibylle d'entreprendre radicalement l'éducation de cette intelligence où toutes les bases manquaient: elle essaya simplement de glisser à la surface de ce chaos léger et flottant quelques notions précises sur les objets que le mouvement de la civilisation parisienne ramène chaque jour dans la conversation. Elle avait remarqué que sa grand'mère, comme toutes les mondaines évaporées de sa sorte, péchait moins par la disette d'idées que par le vague de la pensée et l'impropriété de l'expression; elle s'ingénia à lui définir nombre de mots dont elle l'entendait se servir à tort et à travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle lui mit plus de lumière et plus de justesse dans l'esprit. Elle s'efforça enfin assidûment de lui faire franchir la distance qui sépare le bavardage de la causerie. Elle se disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait point retirer de ses tardives études d'autre avantage, préparerait tout au moins à la solitude de sa vieillesse de dignes et sérieuses consolations.

Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le projet d'aller passer une partie de la belle saison à Férias: elle se décida à sacrifier cette espérance pour ne pas interrompre son oeuvre de charité filiale et ne point désoler sa grand'mère, qui s'était prise pour elle d'une passion touchante. Elle la suivit à Saint-Germain, où le comte et la comtesse avaient coutume de s'établir pendant l'été, sous prétexte d'y mener la vie des champs. La vérité est qu'ils avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'être pas trop loin de l'autre. Ils pouvaient de là, quand la nostalgie de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper facilement, comme Antée, au contact du bitume sacré. -- Les Parisiens, qui affectent volontiers des goûts champêtres, ne supportent généralement la campagne qu'à très-faible dose, et à la condition d'y entendre la musique de la garde plutôt que le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant l'été au delà des environs immédiats de Paris dissimulent vainement sous des couleurs d'idylle quelque opération d'économie domestique. La vie de la campagne et de la province leur est en réalité épouvantable, non pas, comme ils daignent le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse alimenter l'activité et la distinction de leur intelligence, mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualités à ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux à s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici, bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agréablement avoir tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien. Transporté dans une solitude relative et réduit à ses propres forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-même qui s'ennuie. Cet être collectif n'a point d'existence personnelle; dès qu'il lui faut vivre sur son compte, il se sent dans le vide, et appelle à grands cris ce Paris où il ne s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.

Cependant la villégiature de Saint-Germain, bien qu'animée par de nombreuses relations locales et mitigée par la proximité des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la comtesse de Vergnes des heures de désoeuvrement dont le poids, pendant les saisons précédentes, leur avait été insupportable. Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcés qu'ils sentirent tous deux pour la première fois la douceur des liens secrets que la main délicate de leur petite-fille tissait entre eux avec un zèle charmant. Ils s'étonnèrent de prolonger sans peine des soirées que leur unique soin était autrefois d'abréger le plus possible. La présence gracieuse, la vivacité d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient à la vérité pour une forte part à leur alléger les heures; mais plus d'une fois M. de Vergnes, qui dédaignait en général au plus haut point de suivre avec sa femme un entretien régulier, se surprit à l'écouter avec quelque intérêt et à lui répondre presque sérieusement. -- Un soir, à propos d'un opéra nouveau dont Sibylle déchiffrait la partition, il alla jusqu'à soutenir thèse contre la comtesse sur les caractères différents de la musique italienne et de la musique allemande; il s'échauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut selon sa coutume, s'irrita légèrement de voir que sa femme exprimât une opinion contraire à la sienne, et surtout qu'elle l'exprimât bien; puis tout à coup:

-- Allons! dit-il, je suis battu,.... c'est vous qui avez raison! Mais, diantre! vous devenez savante,... je ne vous reconnais plus... Qui est-ce qui vous apprend tout cela?

-- Hélas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant Sibylle.

M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il s'arrêta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les deux mains:

-- Vous êtes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un accent ému. Vous méritez une récompense, et vous allez l'avoir, je crois.

Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec une tendre insistance. Ses yeux étaient humides; il quitta le salon.

Madame de Vergnes, aussitôt qu'il fut sorti, appela Sibylle d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra longtemps sur son coeur en pleurant.

Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre en patience à Sibylle la campagne un peu artificielle de Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de l'automne pour rentrer à Paris, où l'attendait la crise de sa destinée.

III

RAOUL

Mademoiselle de Férias n'était pas tellement absorbée dans son rôle de providence domestique qu'elle en oubliât la délicate question personnelle que son séjour à Paris avait pour objet essentiel de résoudre, -- autant que possible à son avantage. Cette question l'occupait au contraire extrêmement à plusieurs titres. En premier lieu, elle se sentait enchaînée dans l'hôtel de Vergnes à un genre d'existence qui répondait mal à ses goûts et qui entravait la liberté de ses affections; elle voyait dans son mariage une ère d'indépendance relative qui lui permettrait de disposer d'elle-même plus à son gré et de se partager quelquefois entre Paris et Férias. Le mariage apparaissait de plus à cet esprit sérieux et fortement discipliné comme une grande loi de la vie morale qu'il faut accomplir à son heure, sous peine de se trouver hors de la vérité et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les tendres défaillances d'une femme: ni les distractions de Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y goûtait, ni les devoirs qu'elle s'y était faits, ne parvenaient à remplir toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait, lequel, sous les apparences de calme que donne la force, était très-vivant, très-humain et très-passionné. Elle avait de profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait repousser le charme énervant. La source de ces larmes mystérieuses qu'elle avait répandues autrefois dans la fontaine solitaire de Férias semblait s'être rouverte dans ses yeux. Comme toutes les vives imaginations de son âge, elle s'était formé un type héroïque auquel elle offrait, en pleurant de tendresse, les pures flammes qui brûlaient dans son sein. Elle concevait vaguement un être digne de ces sacrifices tout prêts dans son âme, et sa main se tendait, son coeur, son souffle et sa vie s'élançaient vers ce doux idéal.

Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations. Le premier homme que leur mère leur permet de considérer avec intérêt revêt facilement à leurs yeux les splendeurs de leur rêve: à peine l'autel leur est désigné par une main respectée que leur coeur, dès longtemps préparé, y vole aveuglément, s'y pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur choix n'y sont guère plus habiles ni plus heureuses: leur roman intérieur rayonne un peu au hasard et enveloppe fréquemment d'une auréole céleste le front quelconque de leur valseur ordinaire.

Sibylle unissait à ses élans de jeunesse une finesse de jugement et une fermeté de raison qui devaient la préserver de cette méprise commune que suivent de si amers désenchantements; mais les rares qualités de son esprit, en la sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et d'une défiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que ce choix, où le bonheur et la dignité de sa vie entière seraient suspendus, se trouvait complétement abandonné à sa prudence. M. et madame de Vergnes s'étaient bien à la vérité préoccupés de la seconder dans cette recherche périlleuse; mais ils lui paraissaient dirigés dans leurs estimations par des motifs si légers et si défectueux qu'elle avait secrètement résolu de ne s'en fier qu'à elle-même en premier ressort, et tout au plus à miss O'Neil en appel. Le comte de Vergnes, qui se divertissait à faire défiler devant sa petite-fille ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, était le premier à couvrir de ridicule tout le personnel de cette intéressante légion; puis il reprochait à mademoiselle de Férias de se montrer trop difficile et riait des prétentions inconciliables qu'il lui prêtait.

-- Savez-vous ce que vous voulez, ma chère? lui disait-il; vous voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre, musicien, bon écuyer, spirituel et dévot! Eh bien, vous aurez beau chercher, c'est une variété qui n'existe pas!

-- Mais, mon Dieu, non! répondait Sibylle; je n'en demande pas tant... Je veux un monsieur que j'aime, voilà tout!

-- Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous êtes une petite dépravée... Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Reportons-nous à la création, ma chère enfant... Voilà la nature, voilà la vérité... Eh bien?

-- Eh bien, quoi, grand-père?

-- Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de façons?... Mon Dieu! on lui présenta Adam, qui était un homme tout simple,... le premier venu,... et elle dit: "C'est très-bien!" Voilà la nature!

Des arguments de ce genre, qui étaient familiers au comte de Vergnes et qui le charmaient profondément, n'avaient que fort peu d'action sur les sentiments et sur les idées de mademoiselle de Férias. La personne et l'exemple de son grand-père étaient bien plutôt faits pour lui suggérer des réflexions qui ajoutaient encore à ses perplexités. Elle n'avait pas tardé d'ailleurs à reconnaître que les habitudes matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien d'exceptionnel, et qu'elles étaient, à divers degrés, régulièrement établis dans les moeurs de la société polie. Le coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait à la pensée de contracter une de ces unions dont la conséquence fatale paraissait être, au bout d'une période de temps plus ou moins longue, une sorte de gêne réciproque, de séparation amiable et de divorce moral.

Obéissant à un penchant caractéristique de la supériorité d'esprit, Sibylle avait le goût des idées générales: elle ne cessait donc de généraliser ses observations, peut-être démesurément, et elle avait cherché à la singularité de ces mariages mal édifiants une cause générale, qu'elle crut même découvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient vivement frappée dans le plaidoyer vengeur de madame de Vergnes, surtout les chers souvenirs de Férias, l'avaient aidée peu à peu à se former sur ce mystérieux sujet une opinion qui n'était pas sans vraisemblance. Cette opinion, fortifiée par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit de mademoiselle de Férias une profonde consistance, et devait avoir une influence capitale sur sa destinée. Pour l'interpréter ici avec un peu de concision, nous serons forcé d'employer un langage qui ne pouvait être celui de Sibylle, mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pensée.

L'union du marquis et de la marquise de Férias, dans son étroite intimité pleine à la fois de gravité et de douceur, et plutôt resserrée que détendue par la main du temps, lui avait imprimé dans l'imagination une sorte de type idéal du mariage chrétien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractère si différent, n'était-ce point qu'elles manquaient du seul lien qui ne périsse point, le lien religieux? Elle avait comme la sensation du souffle matérialiste qui passe dans les veines de ce siècle, et dont la société parisienne, modèle en relief de toute la société française, paraît particulièrement infectée. Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une lettre morte dont l'esprit s'est retiré: on se mariait pour obéir à l'usage, à la coutume, et pour avoir les bénéfices d'une situation légale; c'était une routine qu'on suivait, mais sans conviction: on épousait un nom, une dot, une place, quelquefois de belles épaules. Des liens si purement humains ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait déterminées.

-- Au lieu d'être votre femme, avait dit madame de Vergnes à son mari, je n'ai été que votre maîtresse d'un jour!

La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait comprise, retenue et commentée. Elle n'entendait pas, quant à elle, être la maîtresse de son mari: elle voulait être sa compagne aimée et fidèle dans le temps et (elle l'espérait) dans l'éternité. Tout amour moindre eût désolé son coeur et révolté sa fierté. Elle se disait que le mariage, pour porter ses véritables fruits, devait avoir ses racines non pas seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la religion qui l'a institué et qui le consacre. Le sentiment religieux, une foi commune, la fraternité des croyances élevées et des espérances éternelles, pouvaient seuls donner aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et de la durée des amours divines.

Telles étaient en résumé les pensées de Sibylle, et, comme elle avait appris à traduire fermement dans sa conduite tout ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'était déterminée à ne jamais épouser qu'un homme qui partageât sérieusement sa foi. Cette idée, qui n'était peut-être pas mauvaise en soi, avait le défaut de n'être point très-pratique, et la pauvre enfant s'en aperçut. Bien qu'il soit donné à notre temps de respecter dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes facultés de l'intelligence et des plus ferventes convictions religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces exceptions sont aussi rares qu'elles sont éminentes, et que l'extrême émancipation de la pensée, l'esprit de critique, de doute, de négation, le flottement de toutes les bases morales, sont les signes accusateurs de ce siècle. Même dans la région sociale où vivait mademoiselle de Férias, ces signes ne pouvaient lui échapper, et il lui était difficile de ne pas remarquer que la convenance, le ton et l'étiquette y sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain exercice régulier des devoirs religieux. En voyant cette société sceptique conserver banalement des usages, des errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds étonnements.

-- Ces gens-là, disait-elle à miss O'Neil, n'ont pas l'air de croire à ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu étranger... Tout cela me fait penser à ces figures d'étoiles qui brillent et marchent encore dans le ciel quand les astres d'où elles émanent sont éteints depuis des siècles.

Elle n'était pas cependant sans trouver dans le cercle de ses relations habituelles quelques exemples de piété sincère, de croyances sérieuses et d'admirables vertus chrétiennes; mais cette condition d'une foi pareille à la sienne, pour être à ses yeux la plus essentielle, n'était pas la seule qu'elle recherchât dans l'homme à qui elle lierait sa destinée. Elle avait, par sa supériorité même, d'autres exigences qu'elle ne se formulait pas, et qui n'en étaient pas moins impérieuses et exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet, un esprit très-libéral dans ses prétentions, se montrant indifférente aux avantages de la fortune, et même à ceux de la naissance, bien que cette seconde concession lui eût été plus sensible; mais elle voulait que son mari lui fût égal par l'éducation, les goûts et les habitudes de l'intelligence; elle voulait même, sans s'en rendre compte, qu'il lui fût supérieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu'à ce prix. Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore singulièrement les difficultés du choix qu'elle se proposait. Il lui fallait bien reconnaître que le plus grand nombre des jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de piété avaient reçu dans le giron maternel cette éducation précieuse et un peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris à redouter les réveils. Parmi ceux qui avaient été trempés de bonne heure dans le vif courant du siècle, la plupart étaient entachés d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui paraissaient puérils. La maturité prononcée de son caractère et de son esprit l'eût rapprochée plus volontiers des hommes qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain de très-rares représentants, elle voyait les mines les plus sérieuses recouvrir la vanité et le vide, et si le hasard mettait sur son chemin quelques personnages vraiment distingués par leurs mérites ou leurs talents, ils lui étaient aussitôt signalés comme des penseurs fort libres, et souvent comme des viveurs qui ne l'étaient pas moins.

Sibylle, après avoir poursuivi ses discrètes observations pendant la première moitié de l'hiver qui succéda à la villégiature de Saint-Germain, commençait donc à se décourager et à croire, comme son grand-père le lui disait, qu'elle cherchait une variété qui n'existait pas. Peut-être avait-elle raison, mais son erreur était d'en conclure que son coeur ne se donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par raison démonstrative; les orages y soufflent quand ils veulent, et non quand on l'a décidé. Les délibérations de la raison la plus droite et les desseins de l'âme la plus haute peuvent servir sans doute à vaincre ces orages, mais jamais à les soulever ni à les prévenir.

Au nombre des salons où mademoiselle de Férias avait été introduite sous les ailes de sa grand'mère, il y en avait un vers lequel elle se sentait attirée par un charme secret. C'était celui de la duchesse douairière de Sauves, qui occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune duchesse sa belle-fille, un des opulents hôtels du faubourg Saint-Honoré. Ce salon, où la vieille duchesse n'admettait, sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe social sévèrement limité par ses fougueuses prédilections de race et d'opinion, ne semblait présenter aucune des ressources ni aucun des intérêts dont Sibylle se montrait curieuse: cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une confuse émotion qui lui était douce, et dont elle osait à peine se dire la cause, tant elle la jugeait déraisonnable. Ce singulier sentiment se liait à un des souvenirs les plus lointains de sa vie, qui avait gardé dans son imagination une place extraordinaire: c'était sa fugitive entrevue dans le parc de Férias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les traits, le langage et la personne, vaguement mêlés aux légendes féeriques de son enfance, étaient demeurés empreints dans sa pensée d'une poésie délicieuse. Ce nom de Raoul lui était cher et presque sacré. Le lecteur voudra bien se rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouvé dans le récit du premier amour de Clotilde: c'était encore ce nom, souvent répété dans les salons de l'hôtel de Sauves, qui les remplissait pour Sibylle d'un mystérieux attrait.

Elle rejetait à la vérité de toute sa raison l'idée que le Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves pût avoir quelque identité avec son prince Charmant du parc de Férias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne fût en propre le Raoul dont Clotilde lui avait conté la passion un peu fictive et le départ censément désespéré pour la Perse. C'était d'ailleurs une découverte que Sibylle avait dû faire toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle elle entretenait à Paris des relations assez froides, avait quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait aisément reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, née Blanche de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en qualité de cousine de son héros. Il n'y avait pas loin de là à conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune duchesse appelait _mon cousin Raoul_, et qui précisément était revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une extrême ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de demoiselles. Sibylle se disait que la curiosité et l'intérêt que ce personnage lui inspirait à divers titres s'évanouiraient, suivant toute apparence, dès qu'elle le verrait; mais il n'avait pas le goût du monde, et elle avait eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer, pas même chez madame de Sauves, où elle savait cependant qu'il se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris n'a rien d'extraordinaire, préoccupait cependant mademoiselle de Férias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de Chalys il n'était pas tout à fait naturel, et dans sa secrète impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans cesse à les écarter l'un de l'autre.

Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la conversation tous les détails relatifs à cet invisible cousin, desquels il paraissait résulter que M. de Chalys était un homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherché dans le monde, peut-être parce qu'il s'y faisait rare; mais la réserve imposée aux jeunes filles et la timidité particulière qu'éveillait en elle ce sujet délicat défendaient à Sibylle de satisfaire sa curiosité par des informations plus directes. Malgré l'affection enthousiaste que lui témoignait la vieille duchesse de Sauves, elle se sentait rougir à la seule pensée de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle eût tenté plus volontiers cette fortune auprès de la jeune duchesse, vers laquelle elle était entraînée par un vif mouvement de sympathie; mais cette jeune femme avait vis-à-vis de Sibylle une attitude singulière qui ne l'encourageait nullement aux confidences. Elle lui marquait en général une froideur et une contrainte voisines de l'éloignement, quoique, de temps à autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle parût se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et puissant. Même quand elle semblait la traiter en étrangère, la capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur mademoiselle de Férias des regards dont celle-ci ne savait comment interpréter l'expression profondément intense, curieuse et passionnée.

Nous allons donner au lecteur l'explication des allures mystérieuses de cette jeune femme vis-à-vis de Sibylle, en lui présentant quelques nouvelles connaissances.

IV

LA DUCHESSE BLANCHE

Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauves-Blanchefort, qu'on appelait la duchesse Blanche, était une petite personne point belle, à peine jolie, mais charmante. Elle était un peu frêle, délicate, avec des cheveux d'un blond cendré, et des yeux d'un bleu mélangé de gris dont les cils pâles étaient presque invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement pétris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la plaçait au rang des femmes qu'on cite, c'était la grâce dont elle était imprégnée des pieds à la tête, et surtout son art exquis de se bien mettre. Elle était en effet habillée, coiffée et chiffonnée de ses propres mains avec une harmonie si parfaite, qu'il était impossible, en la voyant dans sa toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'éclore ainsi dans quelque jardin de fée, au clair de la lune.

Il y avait alors cinq ans qu'elle avait épousé le duc Oswald-Louis de Vital de Sauves, plus âgé qu'elle de vingt et quelques années, mais encore fort beau cavalier et très-aimable homme. Le duc touchait en effet à la quarantaine et ne songeait pas plus à se marier qu'à se faire Turc, lorsqu'il eut à subir de la part de sa mère une série d'assauts désespérés devant lesquels, après la plus honorable résistance, il finit par capituler, mais non sans conditions.

-- Ma bonne mère, lui dit-il à cette occasion, avec le mélange de belle humeur, d'insouciance et de secrète tristesse qui le caractérisait, vous comprenez bien, et je comprends de même, que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tôt ou tard. Le plus tôt sera donc le mieux; mais, sans reproche aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je les réclame. Je n'ai rien à objecter, ma mère, contre vos sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-être vous les laissiez s'égarer quelquefois jusqu'à la passion et jusqu'au préjugé; mais enfin la direction que vous avez imprimée à ma vie, et que j'ai suivie très-filialement, ne m'a laissé pour toutes jouissances en ce monde que des goûts et des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre devoir, et peut-être l'avez-vous fait... Mais la circonstance est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables... Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu ni prou, à fléchir le genou, comme vous dites, devant le Baal du siècle... Au fond, qu'en est-il résulté? Vous ne pouviez pas me mettre dans une boîte. J'ai respiré, bon gré, mal gré, l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les défauts de mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mérites. Je ne suis pas vertueux, et je suis inutile... Mon Dieu! vous nourrissiez contre le roi Louis-Philippe une rancune... que je conçois; vous m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son règne l'ombre d'une fonction ou d'un grade... Vous avez triomphé de sa chute,... c'est très-bien! La République, qui vous avait d'abord fait bondir d'allégresse, n'a pas tardé à vous inspirer des sentiments moins favorables; vous vous êtes fort réjouie de tous les désagréments qui lui sont arrivés par la suite... C'est parfait! Quant au régime actuel, jusqu'ici vous lui avez refusé notoirement votre bienveillance... Parfait encore!... Mais pendant ce temps-là, moi, qu'est-ce que je suis devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les veines... Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par quelque infusion diplomatique... Eh bien, je me jetai dans les coulisses!... Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mère, dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je causé assez de chagrins, mon Dieu!... Et pourtant, finalement, avec tout cela, je n'ai pas trop mal tourné. Je pouvais devenir un détestable drôle, dépravé jusqu'aux moelles, et je suis resté un bon enfant, parce qu'après tout j'ai une bonne mère, et que cela maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des regrets, je ne vous le cache pas... Eh bien, j'ai fini par trouver une sorte de compensation dans mes goûts: j'aime la chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,... j'aurais voulu me retirer à la campagne, pour m'occuper de cela tout à mon aise... Je commence à prendre de l'embonpoint, c'était le moment!... Vous, ma mère, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai donc gardé le fonds de ma résidence près de vous; mais, vous le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour aller voir mes faisans et mes boeufs... Voilà donc la situation!... Vous désirez aujourd'hui, par un juste souci de la perpétuité de notre maison, que j'épouse mademoiselle de Guy-Ferrand. Soit! j'y consens! Je consens même, ma bonne mère, à en avoir des enfants mâles, qui seront la joie de votre vieillesse et le tourment de la mienne. Mais... ici se place la clause de consolation!... pendant les fréquentes excursions que ledit duc de Sauves est dans l'usage de faire à la campagne, et qu'il prétend continuer, -- dans son intérêt propre et dans celui des espèces chevalines et bovines, -- la duchesse douairière s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment elle n'entend pas raillerie!), s'engage à faire prendre en patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et à l'entourer en même temps des égards et de la discrète surveillance nécessaires soit au bonheur personnel de la jeune duchesse, soit à la considération, régularité et pureté de la généalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux.

Le mariage avait été conclu sur la foi de ce traité. Mademoiselle de Guy-Ferrand s'était laissé faire duchesse avec la nonchalance un peu mélancolique qui paraissait être dans son caractère. Comme jeune fille, elle n'avait pas été remarquée; mais, une fois en possession de sa corbeille de jeune femme, elle en avait tiré tout un arsenal imprévu avec lequel elle avait conquis tout à coup sa place parmi les étoiles. Sa grâce de miniature formait toutefois avec la beauté ample et un peu féodale de son mari un contraste dont celui-ci était le premier à sourire.

-- Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse, faisant allusion à la métamorphose heureuse que le mariage avait opérée dans la personne de sa belle-fille, il me semble que vous n'êtes point tant à plaindre; c'est ici le contraire du conte de fée où les diamants se changent en noisettes: c'est la noisette qui s'est changée en diamant!

A quoi le duc répondit, dans la langue gauloise qu'il affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras:

-- Textuel, ma bonne mère!... Seulement ma femme n'est pas une femme, c'est une fleur; on ne la possède pas, on la respire!

Il en eut malgré cela deux enfants mâles, conformément à son programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidèle aux autres articles de ses conventions préliminaires, et on le vit reprendre peu à peu son train accoutumé: il résidait pendant la belle saison à son château de Sauves avec sa femme, la ramenait généreusement tous les hivers à l'hôtel de Sauves, et tandis qu'il consacrait lui-même une ou deux semaines chaque mois à ses bois, à ses haras et à ses étables, il laissait la jeune duchesse goûter les distractions de Paris sous la tutelle, d'ailleurs très-peu tyrannique, de sa belle-mère. Il s'était fait de la sorte une réputation d'excellent mari, et il est certain qu'il y en a de pires.

La duchesse Blanche jouissait depuis quelques années des douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait à elle-même ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mère, qui était un peu souffrante, elle eut la surprise d'y voir installé au coin du feu son cousin Raoul de Chalys, qui était arrivé le matin même de Marseille après un long séjour dans le Levant. M. de Chalys, resté orphelin dès son enfance, avait eu pour tuteur le père de Blanche, et après la mort de M. de Guy-Ferrand, il s'était fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc dépassé de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la jeune femme cependant, en le retrouvant après tant d'années, témoigna plus d'étonnement que d'expansion, et prit même pour recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et rentra dans un froid silence pendant que sa mère poursuivait avec un empressement amical l'interrogatoire détaillé que l'arrivée de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand se sentit fatiguée et se retira en priant Raoul de tenir compagnie à madame de Sauves jusqu'à ce que sa voiture fût venue la prendre.

La première minute de ce tête-à-tête fut silencieuse et comme embarrassée; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un air de curiosité intriguée.

-- Ma cousine, dit-il tout à coup, j'ai deux compliments à vous faire: d'abord vous êtes devenue une très-jolie femme, et en second lieu je sais que vous êtes une femme heureuse, et si quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste monde, c'est cela.

Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux étaient couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire et de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent sans trouver de paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes. Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle l'arrêta de la main et sortit précipitamment du salon.

Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les regards attachés sur la porte par où sa cousine Blanche venait de disparaître; puis joignant les mains:

-- Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc?

Il parut réfléchir, non sans quelque amertume, secoua la tête tristement, et après une pause:

-- C'est que... je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en aller?... Ah! bien, ma foi, voilà une belle besogne!... Allez donc en Perse!... Ah! Seigneur, mon Dieu!...

Comme il était dans cette perplexité, la porte se rouvrit, et la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage souriant. Elle lui tendit la main:

-- Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi... Ne partez pas encore; causons!

Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de questions un peu fiévreuses sur ses voyages et sur sa vie en Orient. Cela les mit plus à l'aise; ils ne tardèrent pas à rire ensemble.

-- A la bonne heure! dit Raoul, nous voilà comme dans le bon temps, quand j'étais votre frère; à présent je suis votre grand-père. Ah! que je me sens vieux!... Bonsoir, cousine!

Quand il s'était levé pour partir, Blanche était redevenue sérieuse tout à coup. En lui serrant la main:

-- Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il.

-- Mais... souvent, j'espère,... dit la jeune femme; comme vous voudrez!

Le comte de Chalys se rendit de là chez un ami qu'il avait et qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il était. Il se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'être connu assez particulièrement de mademoiselle Férias, dont il excitait même l'intérêt à un degré peu ordinaire. Sibylle n'avait pas été médiocrement étonnée de trouver ce plébéien établi sur un pied d'intimité dans le salon très-exclusif de l'hôtel de Sauves. Par une exception que les opinions très-libres et très-peu dissimulées de M. Gandrax sur toutes les matières achevaient de rendre inconcevable, la vieille duchesse l'entourait d'une idolâtrie câline qu'elle accordait à peine aux noms les plus immaculés de la vieille France. L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'être plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exercé pendant quelque temps, au début de sa jeunesse, la profession de médecin et y avait obtenu des succès; mais, quoique pauvre, il s'était vite détourné des applications lucratives de la science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures spéculations. Doué de grande facultés et d'une ardeur de travail infatigable, il avait en peu d'années pris rang parmi les lumières scientifiques de son temps, et quelques découvertes éclatantes en chimie et en physique l'avaient élevé presque avant l'âge aux honneurs de l'Institut. Il avait trente-cinq ans, il était d'une beauté un peu dure, mais saisissante; ses traits réguliers, son front élevé avaient la couleur et la fermeté du bronze; ses yeux étaient à la fois pleins de feu et de calme; son élocution facile, sobre, tranquille et sarcastique répondait bien à l'apparence distinguée, hautaine et glaciale de sa personne. Il était radicalement démocrate et paisiblement matérialiste, et aussi loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'était un commensal étrange pour la table de la duchesse de Sauves, laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrêtait qu'au delà des monts.

La duchesse cependant n'était heureuse que lorsqu'elle comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui fît payer un peu cher cette bonne fortune. Profondément pieuse, pétrie d'esprit, sincèrement prête à tous les dévouements et à tous les martyres, cette singulière femme n'était faible que sur un point: elle craignait extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bête, la mort dans son lit. Elle était sujette à des désordres nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient tour à tour toutes les maladies. Une dizaine d'années auparavant, elle avait éprouvé une violente crise de nerfs, et le hasard avait voulu qu'en l'absence de son médecin ordinaire on eût recours à l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait alors dans son voisinage. Son art, sa parole assurée et calmante, et surtout la puissance magnétique de sa forte personnalité, avaient merveilleusement exorcisé les démons nerveux dont la vieille duchesse était tourmentée. Elle l'avait pris dès ce moment en confiance tendre; elle l'avait supplié de lui continuer ses soins, et il avait eu la complaisance de rester médecin pour elle seule. Elle lui en savait gré; elle était persuadée qu'il lui avait sauvé la vie une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait encore, et même, au fond, qu'il la lui sauverait toujours. L'adoration qu'elle professait pour cet être tutélaire, jointe à la nausée d'horreur que lui causaient les doctrines politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre la duchesse et son médecin une sorte de rapports assez semblables à ceux de Louis XI avec son astrologue.

Louis Gandrax avait pour elle une affection généreuse et quasiment paternelle: en même temps il se divertissait du rôle excentrique et presque scandaleux qu'il était appelé à jouer dans la société tristement épurée de l'hôtel de Sauves. Il le jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas homme du monde, avec beaucoup de réserve et de savoir-vivre naturel; mais ses paroles les plus contenues n'en détonaient pas moins comme des bombes dans ce milieu sévèrement orthodoxe. La pauvre duchesse, petite fée remplie de bonne grâce et qui avait le goût excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son génie à faire tolérer par ses hôtes habituels les vertes allures de son sauveur. Quand elle l'avait à dîner, et c'était le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le convertir un tant soit peu aux idées et aux moeurs de ses autres convives.

-- Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie à part, vous croyez à un Dieu?

-- Oui, très-certainement, madame la duchesse, répondait Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!

-- Mais du moins, reprenait-elle après un instant, voilà une chose dont on parle, et à laquelle vous croyez, j'espère mon ami: c'est l'amour!

-- Si j'y crois, madame! répliquait Gandrax, comme si on l'eût mortifié; mais comment donc! L'amour est une vibration désordonnée de certains lobes du sinciput correspondant avec quelques lobes parallèles de l'occiput!

Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait tenir:

-- Ah! mon ami! s'écria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il jamais la grâce de me donner le courage de vous mettre à la porte?

La célébrité de Louis Gandrax, le relief de son caractère et la bizarrerie de sa présence à l'hôtel de Sauves n'avaient pas été ses seuls titres à l'attention particulière de Sibylle: c'était de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec un sentiment grave et profond, que l'ironie si familière à son langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils étaient liés d'une étroite amitié, et que M. Gandrax avait été, pendant la longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et à peu près unique. Cette nuance seule tempérait aux yeux de Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un personnage dont elle se sentait d'ailleurs séparée par l'étendue des cieux.

Dès le matin de son arrivée à Paris, Raoul s'était empressé de courir chez Louis Gandrax, il avait même passé avec lui une partie de la journée. Ce ne fut donc pas sans un léger mouvement de surprise que Gandrax vit reparaître le comte, à onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral où il travaillait à la lueur d'une petite lampe d'étudiant.

-- Bravo! dit-il. J'aime cette récidive... il ne t'arrive rien?

-- Oh! rien de sérieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que je te la conte. Et prenant une chaise: -- Dieu! qu'on est mal assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un fauteuil, fût-il en velours d'Utrecht! -- Ah çà, figure-toi, mon ami, que je suis un drôle tellement irrésistible, qu'à peine débarqué à Paris depuis douze heures, j'y ai déjà trouvé une aventure.

-- Ah! va te promener! dit le jeune savant.

-- J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est précisément de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux m'accuser d'avoir manqué de franchise avec toi: ma faute remonte à l'époque de mon départ pour la Perse; je te laissai croire que ce départ n'avait d'autres causes que ma curiosité et mes goûts d'artiste. Cela n'était pas tout à fait exact; mais, quoiqu'une amitié comme la nôtre ne comporte point de secrets, véritablement j'avais jugé superflu de t'initier à quelques motifs secondaires,... qui n'étaient pas sans une teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse Blanche?

-- Naturellement, ayant coutume de sauver la vie à sa belle-mère tous les quinze jours.

-- Tu te rappelles le caractère exceptionnel de mon intimité avec sa mère et avec elle-même: pendant deux ou trois ans, j'accompagnais assez régulièrement madame de Guy-Ferrand dans ses visites au couvent où Blanche respirait. Pour moi, cette petite était une fillette... que j'aimais bien... mais voilà tout! Physiquement, elle me semblait à peine agréable... pour le reste, une poupée! De plus l'idée du mariage m'était repoussante... Mais... par un vague instinct... qui pouvait être une aberration de fatuité... je crus m'apercevoir que la petite personne me trouvait superbe, et que sa mère envisageait secrètement notre union comme une circonstance écrite de tout temps au livre du destin... Cela me fit appréhender des explications, des complications, des ennuis;... bref, pour couper court, deux ou trois mois avant l'époque où ma cousine Blanche devait quitter le couvent, je fis mystérieusement mon paquet... et me voilà en Perse!

-- Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?

-- Une de tes premières lettres vient m'apprendre, à Ispahan, le mariage de Blanche avec le duc de Sauves... J'en bénis Allah dans la grande mosquée... Et toutefois, par surcroît de précaution et de délicatesse, je veux laisser à ce mariage le temps de se consolider et de pousser ses racines... Je passe un an en Perse, un an à Constantinople, un an au Caire, un an... je ne sais plus où!...

-- En Grèce! dit Gandrax.

-- Tu as raison... en Grèce... et je reviens! -- Je vais ce soir, après dîner, faire visite à ma tante de Guy-Ferrand, comme mon coeur et mon devoir m'y poussaient... Accueil un peu froid d'abord... Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientôt aussi affectueuse qu'autrefois... Arrive la jeune duchesse! Je crois sentir dans son abord, et jusque dans les étreintes du retour, un soupçon de rancune, un peu de glace, un peu d'émotion, un peu de confusion... je ne sais pas quoi enfin!

-- Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa personne, parfait pour elle, et il lui a donné deux bijoux d'enfants!

-- Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laissé seul avec la jeune duchesse,... il y a de cela trois quarts d'heure,... je m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes... Elle me regarde alors en face pour la première fois, éclate en sanglots, et se sauve dans la pièce voisine.

-- Oh! là! dit Gandrax en fronçant le sourcil.

-- Elle est revenue un moment après, a repris contenance, s'est montrée douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans naturel aucun et avec toutes les fièvres d'enfer dans les yeux. -- Eh bien, _quid dicis, Thoma?_

-- Je dis qu'il ne faut pas la revoir.

-- Bah! et le moyen, vivant à Paris... et n'ayant d'autre famille que la sienne? C'est un rêve!

-- Retourne en Perse, alors! cria Gandrax.

-- Je ne retournerai pas en Perse.

-- En ce cas, quel conseil me demandes-tu?

-- Je ne t'en demande aucun; je te raconte un épisode intéressant de ma folle existence, voilà tout!

M. de Chalys se leva, et marcha à pas lents sur les briques du cabinet.

-- On ne peut être moins expert que je ne le suis sur la matière, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se méprendre sur les suites de l'aventure, étant donné ton point de départ. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et presque ta soeur, c'est-à-dire que tu feras sciemment une fort mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et mon estime. _Dixi_.

-- Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade; vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une mauvaise action? Où est ton _criterium?_ Et si je la juge bonne, moi? Si la jeune dame m'a paru singulièrement embellie, si je me sens agréablement entraîné vers elle par une des plus douces lois de la nature, quelle autre loi, à ton sens, m'empêcherait de céder à celle-là?

-- L'honneur! dit sèchement Gandrax.

-- L'honneur? reprit Raoul en élevant la voix. Entrons là, mon savant ami... (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y feras voir au fond de tes creusets les éléments dont se composent toutes les substances de la nature, les forces nécessaires en vertu desquelles elles germent ou se cristallisent dans le sein de leur mère aveugle... Tu m'y feras toucher du doigt, sur tes sphères ou dans tes logarithmes, chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et en ordonnent de toute éternité la marche fatale;... mais je te défie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun de tes grimoires un seul des éléments de cette force à laquelle tu veux que j'obéisse, et que tu appelles l'honneur. Pourquoi obéir à une fiction? Sois donc logique!

-- C'est toi qui ne l'es pas, répondit Gandrax. Si le métier d'homme vraiment libre et pleinement affranchi pouvait être discrédité, il le serait par toi! Que reproche-t-on à ceux qui, comme nous, ont secoué le joug de toutes les mythologies de l'enfance humaine, et qui rêvent pour le monde entier un avenir d'émancipation égale? On leur reproche de supprimer les principes qui font la cohésion nécessaire de tout groupe social et d'imaginer sur la terre une prétendue société de philosophes qui serait une société de brutes... Eh bien, j'en suis fâché, mais tu donnes raison à l'objection! De ce que Dieu est une pure hypothèse, tu conclus que la vertu et l'honneur sont des fictions sans base!... mais cela est imbécile! Est-ce que je ne suis pas un honnête homme, moi?... Trouve une faute dans ma vie!... Et pourquoi le suis-je? Par fierté d'abord, c'est possible, et pour démontrer à tous ces adorateurs de dieux vermoulus qu'on peut ne croire à rien et valoir mieux qu'ils ne valent... Oui, par fierté sans doute, mais aussi et surtout par logique, quoi que tu en dises, parce que je reconnais dans l'ordre moral, comme dans l'ordre matériel, des lois nécessaires, parce que l'intégrité des moeurs, qui est le respect de soi-même, la bonne foi, qui est le respect de ses semblables, la justice, la probité, l'honneur, sont des rouages indispensables aux fonctions d'une bonne machine sociale... Oui, je reconnais ces lois nécessaires, et je les observe... Ce que la plante et l'étoile font par instinct et par fatalité, je le fais, moi, par raison... C'est ma supériorité, c'est ma dignité... Je suis un homme!

-- Tu es bien fier, mon pauvre ami, reprit Raoul, de ton tempérament! Tu vis, j'en conviens, avec l'austérité d'un trappiste; mais pourquoi? Parce que la pâle liqueur qui coule dans tes veines est descendue d'un glacier des Alpes! Tu as le bonheur, je l'avoue, d'être chaste comme la lune; mais tu n'y as pas plus de mérite que n'en a cet astre lui-même à être éteint!

-- On est chaste quand on veut, répliqua le jeune savant avec force; on est tout ce qu'on veut!... Tu es une femme!

Le comte Raoul haussa les épaules, fit entendre un éclat de rire doux et musical, et continua quelque temps sa promenade en silence; puis il reprit:

-- Tu as beau dire, Louis, dès que je ne crois pas à un Dieu, source de toute justice, modèle de toute vertu, sanction de toute loi morale, je ne me sens aucune raison suffisante de vaincre mes goûts, mes penchants, mes passions,... bah! pas même le plus simple appétit! Ce qu'il y a de pis, c'est que j'éprouve à les satisfaire d'une façon sauvage une sorte de joie méchante et d'âcre volupté... Il me semble que j'aimerais à être un peu foudroyé...

-- C'est cela! dit Gandrax en riant. Allons, avoue-le, tu n'es pas loin d'espérer quelque révélation, quelque miracle dans ce genre-là. Veux-tu entendre la vérité, Raoul? Tu n'es pas un incrédule, tu es un rebelle! Ce n'est pas, comme moi, la conviction que tu portes dans ton cerveau, c'est la révolte! Or un révolté suppose un maître... Et toi que parles de logique, tu passes ta vie à te venger d'un Dieu auquel tu ne crois pas!

-- C'est vrai! dit Raoul avec animation; je n'ai pas ton incrédulité sereine et bien portante: la mienne est douloureuse, elle est désolée... Je suis un rebelle, tu l'as dit, et ma chaîne brisée fait saigner mes poignets! Je me désespère de ne pas retrouver dans le ciel le Dieu de mon enfance... Je l'y cherche quelquefois avec des yeux pleins de larmes; il n'y est pas! Il se cache derrière les nuages du siècle, et je lui en veux, et je souhaiterais qu'il se montrât à moi une seule seconde, fût-ce pour me lancer sa foudre!

-- Artiste! dit doucement Gandrax, et il lui tendit la main.

Raoul saisit cette main et la secoua fortement dans la sienne.

-- Ni artiste ni femme, dit-il, et par malheur aussi radicalement incrédule que toi-même... Mais je suis un homme qui a du sang dans les veines et des passions dans le coeur... Et puisses-tu ne jamais savoir, mon pauvre Louis, combien les plus vaillants arguments de la raison sont de chimériques obstacles et de débiles consolations aux fureurs des sens et aux tempêtes de l'âme!

-- _Amen!_ dit Gandrax.

-- Parlons d'autre chose, reprit Raoul en se rasseyant tout à coup. J'ai eu dans la journée une autre surprise. J'ai reconnu tantôt aux Champs-Elysées, dans une calèche fort brillante et fort blasonnée, cette belle créature dont je t'ai dit deux mots autrefois,... qui était au couvent en même temps que ma cousine, dont j'esquissai le portrait à la volée, et qui promettait... Comment s'appelait-elle donc?... Clotilde?...

Le jeune savant se leva par un mouvement soudain, et s'adossant à la cheminée:

-- Clotilde Desrozais, n'est-ce pas? dit-il froidement. Elle est aujourd'hui baronne de Val-Chesnay, et, autant que je puis le savoir, très-riche, très-élégante et très-recherchée.

-- Comment! mais elle était pauvre!... Qu'est-ce donc que le mari?

-- Un petit monsieur roide et blond, qui se nourrit exclusivement de la poussière des hippodromes... pas grand'chose! Elle l'a déterré en province, enlevé à sa mère, et mis dans sa poche, comme on dit.

-- Cela ne m'étonne pas... Parle-t-on d'elle?

-- Pas jusqu'ici, que je sache.

-- Cela m'étonne... Voit-elle ma cousine?

-- Mais sans doute... Je la rencontre souvent chez madame de Sauves. Elle se pique d'avoir un salon où elle rassemble quelques curiosités du temps... Elle m'a fait l'honneur de me joindre à sa collection: elle m'a invité à ses lundis.

-- Y vas-tu?

-- Oh! une fois tous les deux mois... tu peux juger comme je me trouve bien là!

Une heure après minuit sonna à l'église Saint-Sulpice. M. de Chalys se leva:

-- Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant un cigare à la flamme de la lampe; cela fera peut-être diversion.

Et prenant la main de Gandrax:

-- Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi?

-- Parfaitement!

-- Pas moi! Bonsoir!

Et il sortit.

Le comte Raoul de Chalys était resté dès sa première jeunesse maître d'une fortune considérable: il n'en avait pas moins consacré, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du devoir, beaucoup de peines et de veilles à son éducation intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer étranger à aucune des lumières de son temps, et avait même poussé la curiosité jusqu'aux études scientifiques pour lesquelles il n'avait d'ailleurs ni goût ni aptitude. C'était comme un besoin de se compléter de ce côté qui l'avait d'abord attaché à Louis Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractère énergique le captivèrent, sans cependant le dominer; car, très-différentes dans leur organisation et dans leurs développements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte d'égalité en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une sur l'autre et leur permettait l'amitié. Dans les glaces où résidait Louis Gandrax, l'âme passionnée et l'esprit turbulent de Raoul faisaient pénétrer, comme le soleil aux régions polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se sentait surpris et doucement excité; Raoul éprouvait pour sa part une joie étrange à recevoir de la bouche de son ami des formules nettes et calmantes pour son scepticisme agité.

Avec un goût général pour les arts, Raoul s'était reconnu de bonne heure des dispositions spéciales pour la peinture: il les avait cultivées avec passion, et après une dizaines d'années d'études obscures, quelques oeuvres rares, mais excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des maîtres. -- Dès le lendemain de son retour, il s'enferma dans son atelier avec la résolution de transformer en tableaux quelques pages de son album oriental, et la bonne pensée accessoire d'étouffer par un travail assidu les tentations curieuses et malignes qui l'attiraient vers l'hôtel de Sauves. Cependant, quoiqu'il ne manquât pas de volonté, M. de Chalys n'était pas assez déterminé à en avoir dans ce cas particulier pour refuser une invitation à dîner que lui adressa quelques jours après madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait à la fois d'avoir montré beaucoup de vertu et d'avoir un motif suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse: il fut piqué ce soir-là des façons aisées et parfaitement rassises de sa cousine. Il prétendit en avoir le coeur net, et il alla faire visite le lendemain à la duchesse douairière, qui le reçut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affecté, pendant qu'il contait ses voyages, de bâiller derrière son éventail, il commençait à s'irriter au fond de son âme, quand la jeune baronne de Val-Chesnay, née Clotilde Desrozais, fut introduite dans le salon, et vint donner un autre cours à ses idées. -- Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et ne parut absolument pas le reconnaître, ce qui le contraria d'autant plus qu'il fut ébloui de la splendeur épanouie de sa beauté. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte, la jeune baronne, s'adressant tout à coup à un vieillard à moitié mort qui se trouvait là par hasard, qui était enseveli dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait songer:

-- Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois jamais à mes lundis!... Qu'est-ce que je vous ai donc fait?... Vous seriez si aimable!

Le vieillard inconnu parut stupéfait, et s'inclina vaguement comme une momie qui s'éveille; puis aussitôt, la jeune baronne paraissant aviser Raoul pour la première fois, et prenant l'air subitement consterné de quelqu'un qui s'aperçoit d'une gaucherie qu'il vient de commettre:

-- Mon Dieu! reprit-elle en hésitant... je serais certainement très-heureuse, monsieur... je reçois le lundi soir... Mon Dieu! monsieur de Chalys, je crois?

-- Oui, madame.

-- Eh bien, monsieur, l'ami et le parent de madame de Sauves n'a pas besoin d'être invité chez moi pour y être le très-bien venu!

-- Madame! dit Raoul en saluant jusqu'à terre, et il ajouta à part lui, en se rasseyant: Allons! elle est toujours très-forte!

Au moment où Clotilde, par ce coup de main gauche, ramenait ses filets sur son ancien admirateur, un éclair étincela dans la prunelle de la petite duchesse. Elle reconduisit néanmoins son amie Clotilde jusqu'aux antichambres, et en l'embrassant tendrement, suivant l'usage des jeunes femmes:

-- A propos, dit-elle, je le trouve abominablement vieilli, mon Persan,... et toi?

-- Oh! mais tellement, ma chère, répondit Clotilde, que j'ai eu toutes les peines du monde à le reconnaître.

Cependant, lorsque Raoul crut devoir se rendre le lundi suivant à l'invitation de madame de Val-Chesnay, il était à peine dans le salon de Clotilde qu'il y vit entrer la duchesse Blanche, qui paraissait plus que jamais avoir eu pour femme de chambre ce soir-là la propre marraine de Cendrillon. Il passa une heure cantonné entre ces deux ravissantes personnes, qui ne cessèrent de se décocher l'une à l'autre, par-dessus sa tête, avec beaucoup de grâce, tous les traits que pouvaient contenir leurs carquois, et il se retira, doucement convaincu qu'il était désormais l'objet d'un tournoi régulier dont il aurait un jour ou l'autre à décerner la couronne.

Il n'est pas très-aisé de définir les raisons qui font qu'un homme plaît aux dames. Il y aurait même quelque prudence à laisser chacune de nos lectrices se figurer à son gré les traits, le langage et la couleur des yeux de notre héros, car chacune d'elles a son idéal -- dans la personne de son mari, nous le souhaitons, --et il peut y avoir aussi peu d'habileté que de discrétion à les déranger dans leurs perspectives. Nous dirons cependant à tout risque que le comte Raoul de Chalys était un homme d'une taille assez élevée, élégante et souple, qui, sous une attitude d'indolence affaissée, décelait le ressort et l'élasticité vigoureuse des races félines, et qui lui donnait à un degré extrême ce qu'on appelle l'air distingué. Ses cheveux, fins et soyeux, d'un ton châtain veiné de teintes brunes, se faisaient déjà rares sur les tempes. Son front était beau, sérieux et remarquablement pur. Deux rides verticales, creusées entre les sourcils, indiquaient cependant l'effort habituel de la pensée et la maîtrise coutumière de la volonté. La sévérité presque alarmante de ce trait se trouvait tempérée avec un grand charme par l'expression très-douce, très-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui étaient voilés de longs cils féminins. Tel qu'était le comte de Chalys, il était impossible de le voir dans un salon sans s'informer aussitôt de son nom. Ce nom lui-même avait du prestige par l'alliance rare qu'il rappelait d'une grande situation et d'un grand talent; mais le premier mérite du comte aux yeux des femmes était de leur paraître toujours tout prêt à tomber amoureux d'elles, et de l'être en effet, -- car, disait-il, il n'y a pas de femme, même laide, qui n'ait dans sa personne, en y regardant bien, quelque chose dont il n'est pas impossible de s'éprendre. -- Son regard indifférent et son langage froid s'animaient et se passionnaient dès qu'il leur parlait; il leur inspirait à la fois du trouble et de la confiance. Elles sentaient qu'il les aimait, et elles l'aimaient.

Malgré ces dons dangereux dont il avait eu lieu, dès ses premiers pas dans le monde, de reconnaître la puissance, le comte de Chalys n'était pas et n'avait jamais été un homme à bonnes fortunes. On lui en avait fait le renom, parce qu'on lui prêtait tous les succès dont on le voyait capable; mais il avait été préservé de ce misérable rôle par l'élévation de son naturel, la gravité de sa pensée et par un certain fonds de conscience et d'honnêteté qui persistait singulièrement dans son âme, dégagée d'ailleurs de tout principe et de tout frein moral. Son coeur, battu sans doute de quelques orages, n'en avait pas été flétri, et sur le chaos de cette intelligence profondément dépravée les songes ailés de la pure jeunesse s'élevaient encore quelquefois revêtus de toute leur candeur originelle. Dans la période de sa vie où nous le rencontrons, un sentiment particulier de lassitude disposait moins que jamais M. de Chalys à rechercher les agitations d'une intrigue galante. Il s'était même promis de vivre désormais en cénobite, à moins de quelque tentation qui dépassât la mesure commune. Il arriva malheureusement, comme il arrive toujours en de tels desseins, que la première occasion qui s'offrit lui parut précisément avoir ce caractère irrésistible.

Raoul s'abandonna donc à l'attrait piquant de ces deux amours rivales qui avaient salué son retour; il en savoura, sans se hâter, les flatteries, et en vit se développer les phases avec curiosité, différant autant que possible d'y engager son coeur d'une manière violente et décisive. La vie mondaine à Paris permet mieux qu'ailleurs ces atermoiements agréables. Il était en outre astreint à beaucoup de réserve, étant fort surveillé par les deux jeunes amies, qui, depuis que leur haine mutuelle était sans bornes, ne se quittaient plus. Clotilde, il faut le dire à sa louange, éprouvait pour M. de Chalys une passion véritable, et la première de sa vie. A peine mariée au baron de Val-Chesnay, elle avait voué à ce faible jeune homme un mépris inexprimable. Pendant une ou deux années, elle avait étourdi son activité d'âme dans la fougue première de son existence parisienne, puis l'ennui l'avait saisie, et elle s'était prise à rêver des distractions plus ardentes et plus occupantes; mais, à défaut de principes, son esprit avait des dédains et son coeur de la fierté. Elle était de ces femmes qui se montrent plus difficiles dans le choix de leur amant que dans le choix de leur mari. Elle en était là quand le comte de Chalys lui apparut avec son mérite réel rehaussé par le charme des souvenirs. Elle devina d'un coup d'oeil que son amie Blanche, déjà sa rivale dans les luttes d'élégance mondaine, entendait se le réserver, et elle eut une raison de plus de se jeter corps et biens dans cette passion attendue.

La duchesse Blanche, nature plus douce et plus scrupuleuse, eût peut-être vaincu les sentiments, autrefois innocents et maintenant coupables, dont l'imprudence de son mari et le retour de son cousin avaient causé le réveil, si ces sentiments n'eussent été en elle exaspérés par l'attentat d'une main étrangère sur l'homme qui avait été la chère pensée de toute sa jeunesse. C'est ainsi que cette jeune femme s'en allait aux abîmes, entraînée moitié par l'amour, moitié par la haine.

M. de Chalys, au milieu d'un conflit si délicat, regretta plus d'une fois de s'être laissé prendre à ces engrenages, qui, à dire vrai, mettaient beaucoup de gêne dans son existence. Son coeur, beaucoup trop calme pour sa justification, hésitait à se prononcer entre les deux jeunes guerrières; cependant, un peu par générosité et passablement par égoïsme, il penchait en faveur de Blanche, dont la persévérante affection le touchait, et dont l'humeur, moins orageuse que celle de Clotilde, lui paraissait moins menaçante pour le repos et l'indépendance de sa vie.

La jeune duchesse ne pouvait se méprendre sur le caractère chaque jour plus tendre et plus décidé des assiduités de son cousin, et elle n'en était pas plus heureuse. A mesure qu'elle sentait son avantage sur Clotilde se dessiner plus nettement, les scrupules de sa piété et les reproches de sa conscience mêlaient plus d'amertume à sa passion et de larmes secrètes à ses combats. Elle hésitait et essayait parfois de reculer sur cette pente fleurie dont elle entrevoyait avec des répugnances d'hermine le bourbier final; puis quelque retour offensif, quelque agression furieuse de Clotilde la précipitaient de nouveau dans un abandon aveugle et désespéré d'elle-même.

La duchesse, on l'a deviné, était à peine moins jalouse de mademoiselle de Férias. En feuilletant un jour chez sa mère un des albums de Raoul, elle y avait remarqué trois dessins qui l'avaient extrêmement frappée par eux-mêmes, et encore plus par les commentaires dont le comte les avait enrichis. Le premier de ces dessins représentait, dans l'ombre d'une feuillée épaisse et au pied d'une roche tapissée de lianes sauvages, une petite fille d'une rare beauté, campée résolûment dans une attitude de reine et tenant à la main une baguette en manière de sceptre magique. Au bas de ce dessin était l'inscription que voici: "Près des falaises de *** (Normandie), 10 août 184... Mademoiselle Sibylle." -- La page suivante figurait le même site et la même enfant, dont la taille et l'expression de visage indiquaient seulement un degré de maturité de plus. Au bas était écrit: "Mademoiselle Sibylle, cinq ans plus tard." -- Enfin un troisième dessin, fini avec un soin particulier, et qui portait pour inscription ces mots: "Mademoiselle Sibylle, à dix-huit ans,... je crois," donnait l'image minutieusement étudiée d'une jeune fille dont le front, le regard et la physionomie tout entière, pressentis merveilleusement par l'artiste dans leurs développements successifs, étaient le portrait presque exact de mademoiselle de Férias. La jeune duchesse, stupéfaite, eut ce nom sur les lèvres; un effort soudain de réflexion l'y retint suspendu, et se tournant vers son cousin:

-- Qui est-ce donc? dit-elle.

-- Je ne sais, répondit Raoul; une enfant que j'ai entrevue deux minutes autrefois, et qui doit être, si elle vit, une créature adorable. Il conta alors à sa cousine sa rencontre avec Sibylle auprès de la Roche-Fée, et les moindres détails de leur court dialogue.

-- Le nom du petit village et du château voisin m'a échappé, ajouta-t-il, ou plutôt je ne l'ai jamais su, car je n'ai fait que traverser ce pays; mais j'ai eu cent fois la tentation d'y retourner,... et puis les complications quotidiennes de la vie,... le ridicule,... la crainte des déceptions m'en ont empêché... Il est étrange que de tous mes souvenirs de voyage, et j'en ai beaucoup, celui-là soit resté le plus vivant et le plus doux... Cette enfant avait vraiment quelque chose d'extraordinaire, de surnaturel!

Il continua de s'étendre et de s'exalter sur ce texte, et ne s'arrêta qu'en voyant le front de Blanche se charger d'épais nuages.

On conçoit avec quels raffinements de précaution et de diplomatie la jeune duchesse s'ingénia, dès ce jour, à éloigner mademoiselle de Férias de la vue de son enthousiaste cousin. Elle n'attirait Raoul à l'hôtel de Sauves que lorsqu'elle était à peu près assurée que Sibylle n'y viendrait pas, et elle le voyait de préférence chez madame de Guy-Ferrand, avec laquelle madame de Vergnes n'était pas en relations. -- Clotilde, de son côté, bien qu'elle ignorât le secret que le hasard avait révélé à son amie Blanche, mettait un soin égal à prévenir une rencontre dont les grâces et le prestige de Sibylle suffisaient à lui faire appréhender les dangers. Comme M. de Chalys ne se montrait guère, hors de son atelier et de son cercle, qu'à l'hôtel de Sauves et dans le salon de la jeune baronne, il paraissait donc vraisemblable que mademoiselle Sibylle et son peintre étaient destinés à ne se retrouver jamais en ce monde, lorsqu'une circonstance très-imprévue vint rompre le charme qui les séparait.

V

L'EGLISE DE LA MADELEINE

Un matin, mademoiselle de Férias, accompagnée d'un vieux domestique de sa grand'mère, était allée entendre une messe basse à l'église de la Madeleine, qui était sa paroisse. Elle aperçut à quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle était prosternée sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde méditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait passé la soirée de la veille à l'hôtel de Sauves, et y avait reçu de la jeune duchesse des témoignages plus marqués que de coutume de cet intérêt à la fois ardent et répulsif dont le sens était pour elle un mystère, et n'en est plus un pour le lecteur. La présence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre d'idées et de sentiments qui l'obsédait depuis quelque temps à un haut degré. Cependant elle finit par s'absorber dans une pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tirée que par un bruit de sanglots étouffés qui se faisait entendre près d'elle. La messe était terminée en ce moment et l'église presque déserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec inquiétude, n'eut pas de peine à reconnaître que c'était la jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tête dans ses deux mains, et ses gants étaient tachés de larmes. Mademoiselle de Férias s'avança aussitôt vers elle et lui dit de sa voix la plus douce:

-- Pardon,... vous souffrez?

Blanche leva brusquement la tête, et la reconnaissant à travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colère:

-- Non, mademoiselle, dit-elle sèchement.

Je ne puis vous être bonne à rien? reprit Sibylle avec timidité.

-- A rien, mademoiselle; merci.

Sibylle, repoussée avec cette rigueur, sentit ses yeux s'emplir de larmes; elle s'inclina légèrement à la hâte, ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe à son vieux domestique, elle gagna la porte de l'église. Elle allait sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune duchesse, qu'elle crut voir animé d'une expression toute nouvelle:

-- Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blessée, n'est-ce pas?

-- Un peu, dit Sibylle en souriant.

-- Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si malheureuse!... Venez me voir aujourd'hui à deux heures, voulez-vous?... Vous me demanderez,... moi seule!

-- Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec force, j'irai.

Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fiévreusement et s'éloigna.

La matinée parut longue à mademoiselle de Férias. Malgré l'obscurité profonde du dédale où s'égarait son esprit, un instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce moment au point le plus vif et le plus délicat de sa destinée. Quand elle se présenta à l'heure dite dans l'appartement de madame de Sauves, elle éprouvait une agitation voisine de l'angoisse.

La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut à elle. Ses yeux, entourés de l'ardent sillon creusé par ses pleurs, brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle prit les deux mains de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis, l'attirant un peu plus près:

-- Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, -- et elle insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, -- voulez-vous être mon amie?

-- Oh! de grand coeur! dit Sibylle.

Blanche la regarda encore, puis elle se jeta à son cou, et, la serrant à l'étouffer, elle la couvrit de caresses et de pleurs. Elle l'entraîna sur un divan, et, cachant sa tête dans le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mêlant à ses larmes des paroles entrecoupées:

-- Ah! Dieu!... que je vous aime!... que je vous aimerai!... Soyez bonne pour moi... Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin qu'on m'aime!...

Quand ce transport fut un peu calmé, la petite duchesse, tenant toujours étroitement enlacées les mains de sa nouvelle amie et essayant de sourire:

-- Vous ne devez rien comprendre à ce qui vous arrive, ma chérie,... vous comprendrez plus tard!... Pour le moment, aimez-moi de confiance,... je vous assure que je le mérite,... et sauvez-moi,... voilà ce qui presse!

-- Vous sauver? murmura Sibylle.

-- Oui!... je suis sûre que vous le pourrez... Vous avez beaucoup d'esprit et de bonté, je me fie à vous! Ne me méprisez pas surtout!... J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure... Et, d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans rougir... Voyons, écoutez-moi. Quand je me suis mariée, j'aimais quelqu'un... depuis longtemps,... hélas! depuis toujours! car dès que j'ai eu une pensée dans le coeur, elle a été pour lui. J'espérais l'épouser, on me le faisait pressentir -- c'est encore une excuse! -- mais lui ne vit rien... ou ne voulut rien voir... Il partit... très-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait jamais!... Je fis mon deuil du bonheur,... et j'épousai mon mari.

Il y eut une pause de silence embarrassé; la petite duchesse paraissant rencontrer à ce point de sa confidence une difficulté de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-même avec effort le trouble extrême de ses idées, fit sentir à la main de son amie une pression plus affectueuse.

-- Voyons, dit-elle, courage... Et l'autre est revenu, n'est-ce pas?

Blanche lui lança de côté un regard rapide:

-- Oui, dit-elle, il est revenu,... et, en deux mots, j'ai reconnu que je l'aimais encore follement,... je n'ai pu le lui cacher,... et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai horreur du mal, j'étais tout près de me perdre,... de me perdre tout à fait, quand Dieu m'a donné le courage de me jeter dans tes bras, mon pauvre ange!...

Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se relevant:

-- Ma chérie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entière; je comprends tout ce que vous êtes, je ferai tout ce que vous me direz... Eh bien, dites,... que feriez-vous, si vous étiez moi?

Au milieu du chaos de réflexions, de suppositions et d'imaginations intéressantes où l'avaient plongée les confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine à dégager sa pensée avec assez de netteté pour jouer dignement le rôle auquel elle était appelée. Elle y parvint cependant, quoique ses premières paroles fussent encore empreintes d'un peu de préoccupation personnelle.

-- Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,... et je suis toute confuse,... et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je suis pourtant bien touchée de votre confiance, et je voudrais de toute mon âme y répondre... Voyons,... il me semble,... ce quelqu'un... vous aime-t-il de son côté?

Blanche secoua la tête tristement:

-- Pas beaucoup, je crains! dit-elle.

Et, se reprenant aussitôt:

-- Je crois!

-- Si vous vous adressiez à son honneur? En a-t-il?

-- Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse.

-- Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,... si vous lui demandiez bien sérieusement de s'éloigner?

-- Vous croyez? dit Blanche en hésitant. Mais non!... je ne saurais pas,... je ne pourrais pas... Non, non, pas cela, je t'en prie!... Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi, comme je t'appelle!

Sibylle lui baisa le front avec grâce, puis elle tendit l'arc charmant de ses sourcils, prit sa mine sévère, et parut se livrer à de profondes réflexions.

-- Ce que je ferais, moi, dit-elle après un moment, le voici: je me fierais tout simplement à mon mari. Sans entrer dans les détails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je me sens troublée et que je m'attache à lui, que ma solitude trop fréquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit être une âme généreuse;... il comprendra, et vous serez sauvée.

-- Eh bien,... je préfère cela, dit la duchesse. Oui, c'est vrai,... le duc est une âme généreuse,... et je crois que je l'aurais aimé, s'il eût voulu... J'en ai été tentée bien souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,... une enfant! Il ne me connaît pas!... Eh bien, oui,... j'y penserai!

-- Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire... Est-il à Paris, ton mari?

La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarité de langage.

-- A la bonne heure! dit-elle... Oui, il est à Paris.

-- Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir!

La duchesse se leva brusquement:

-- Je l'entends, dit-elle.

-- Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement Sibylle.

Et comme Blanche hésitait:

-- Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne t'aime plus!

-- Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras.. Pars,... à demain!

Le duc ouvrait la porte au même instant, et il fut témoin de l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa son salut le plus chevaleresque à Sibylle, qui sortit aussitôt.

M. de Sauves, qui n'était pas né d'hier, comme on dit, avait remarqué du premier coup d'oeil le désordre et l'animation des traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un danger dans sa maison, et il éprouva le malaise d'un homme qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans l'atmosphère une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs cette désagréable impression sous son grand air d'aisance seigneuriale, il posa ses lèvres souriantes sur le front de son aimable petite femme.

-- Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il.

Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en flairant çà et là des vases pleins de fleurs; il détacha une rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa boutonnière:

-- Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle de Férias, ma chère!

-- Oh! nous sommes très-liées... Vous en plaignez-vous?

-- Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un ton excellent, et je lui crois tout le mérite du monde. Qu'est-ce que vous vous contiez là toutes deux?

La duchesse rassembla tout son courage.

-- Je lui contais mes peines, dit-elle.

-- Vos peines? répliqua le duc en riant. Vous avez des peines, jeune dame?... Tu as des peines, ma pauvre Blanche?

-- Très-graves.

-- Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec sérénité.

-- Mademoiselle de Férias, reprit la duchesse, me donnait le conseil de vous les confier... Elle prétend que vous avez une âme généreuse?...

Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls s'accélérer.

-- Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?... Eh bien, je ne sais pas, moi, si j'ai une âme généreuse; mais le conseil me paraît bon, et j'en suis reconnaissant à mademoiselle de Férias.

La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil:

-- Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si souvent,... ou plutôt, sans rien changer à vos habitudes, emmenez-moi à la campagne toutes les fois que vous irez... Vous me rendrez très-heureuse.

M. de Sauves, qui était debout à quelque distance, aspira l'air avec force.

-- Vous ne l'êtes donc pas? dit-il en attachant sur elle un regard sérieux.

-- Pas tout à fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour être seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de beaucoup d'affection... Ma vie n'est pas assez occupée de ce côté;... il y a des vides que j'ai peine à remplir.

-- Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voilà dans le roman, n'est-ce pas?... Et vos enfants, n'est-ce plus rien déjà?

-- Je les adore... Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas à remplir un coeur de mon âge.

-- Je n'entends rien à ces subtilités! s'écria le duc. Si vous n'êtes pas heureuse dans votre situation, vous êtes radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos infortunes sont de pures fantaisies littéraires, et je n'y remédierais nullement en y cédant... Je ne me donnerai ni le ridicule ni l'ennui de vous traîner après moi deux fois la semaine à la campagne... comme une cantinière! Cela est absurde! cela ne sera pas!

La jeune duchesse, après une pause de recueillement pénible, leva vers son mari ses yeux humides.

-- Mon ami, dit-elle à demi-voix, comprenez-moi bien, je vous en prie: il faut que cela soit!

Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrêtant à deux pas:

-- Ah çà! dit-il avec gravité, qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Rien... que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous prie de me soutenir.

Les traits du duc se contractèrent violemment et se couvrirent d'une teinte livide; une colère sauvage jaillit de ses yeux. La jeune femme, comme éblouie par cette flamme qui l'enveloppa, parut défaillir, retomba sur le divan et y demeura tout affaissée.

Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses bras sur sa poitrine, et commença de marcher à grands pas d'un bout à l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard inquiet et suppliant. Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc sur le tapis; puis il fit brusquement un détour et vint au divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face, et lui dit de sa voix sonore, un peu brisée par l'émotion:

-- Vous êtes une honnête femme!... Je vous remercie.

La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scène, essuyait du bout de son doigt, à la dérobée, quelques larmes qui glissaient sur son mâle visage. Puis, après un instant:

-- Je vous laisse, dit-il, ma chère petite, il faut nous calmer tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmènerai.

-- Toujours? murmura Blanche.

-- Toujours.

Et il sortit.

A peine seule, la jeune duchesse se jeta à genoux devant son divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui souriait et pleurait tout à la fois, elle remercia Dieu du bonheur dont elle sentait son âme inondée. Elle fut le reste du jour en paradis.

Vers le soir, cependant, une amère pensée traversa son esprit, et, lui rappelant qu'elle était sur la terre, lui fit sentir sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea à Clotilde et au triomphe qu'elle lui ménageait en renonçant elle-même à l'amour de Raoul. Cette conséquence, qui lui avait échappé dans le trouble de sa ferveur première, lui parut une aggravation insupportable de son sacrifice; elle se représenta avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de son amant. Elle rêva toute la nuit dans son cerveau brûlant mille combinaisons vaines pour éloigner ce calice de ses lèvres: elle découvrit enfin une stratégie qui lui parut infaillible, et, ayant arrêté dans tous ses détails sa résolution, qui était bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur héroïque, Blanche s'endormit.

VI

LA COURONNE

Le lendemain, la jeune duchesse de Sauves passa une partie de sa matinée à parcourir des magasins de fleuristes où elle fit quelques acquisitions mystérieuses. Elle alla ensuite à l'hôtel de Vergnes, et, s'étant enfermée avec mademoiselle de Férias, elle lui conta, à travers mille transports d'amitié, son entretien avec son mari et le plein succès de la conduite qu'elle-même avait suggérée.

-- Il faut, ajouta-t-elle, ma chérie, que tu viennes aujourd'hui dîner avec moi. Ma belle-mère, à ma requête, veut bien organiser pour ce soir une petite sauterie. Nous n'aurons que toi à dîner. Tu viendras comme tu es. Après dîner, nous nous habillerons ensemble, et ce sera charmant... Si tu veux me plaire, tu mettras ta toilette blanche et bleue. Ne te préoccupe pas de ta coiffure, j'en ai rêvé une pour toi, et je l'exécuterai moi-même de ma patte blanche, parce que je t'adore!

Mademoiselle de Férias, en attendant l'heure de ce rendez-vous, eut le loisir de poursuivre au milieu des nuages les légions de songes et de chimères qui depuis la veille flottaient dans son ciel. Sans parvenir à démêler clairement la vérité, elle en saisissait quelques lueurs; sa main soulevait un pan du rideau enchanté qui lui avait caché si obstinément jusque-là un personnage dont le nom seul précipitait les mouvements de son coeur. Elle ressentait cette émotion confuse, indéfinie, mais profonde, qui se répand dans nos veines à certaines heures critiques et solennelles de notre existence; il lui semblait qu'elle allait voir face à face le dieu secret de sa pensée, et une sorte de trouble surnaturel envahissait son sein.

Elle arriva vers sept heures à l'hôtel de Sauves, et elle remarqua que la jeune duchesse était à peine moins agitée qu'elle-même. Pendant le dîner, elle fut de la part du duc l'objet d'attentions extrêmes. Au dessert, il la plaisanta doucement sur la gravité de sa physionomie et sur la profondeur de son oeil bleu.

-- Vous êtes, lui dit-il, une blonde ténébreuse... Vous avez l'air d'un ange qui médite un crime... Ah! vous riez donc quelquefois? J'en suis charmé, mademoiselle!

Blanche lui ayant dit que cette sérieuse jeune fille excellait à faire des caricatures, le duc refusa de le croire, et insista pour qu'elle fît la sienne sur l'heure. Il courut chercher des crayons. Sibylle, après s'être beaucoup défendue, se retira dans un coin du salon, esquissa vivement, à grands traits anguleux, la statue équestre de Henri IV sur le Pont-Neuf, et présenta ce croquis au duc avec une grande révérence. Comme elle allait se retirer avec Blanche, le duc, l'isolant un moment près de lui dans une fenêtre:

-- Mademoiselle de Férias, il faut que vous me permettiez de vous dire que je suis pénétré pour vous d'estime et d'amitié. Je me suis laissé conter que vous aimiez les âmes généreuses: rien ne me serait plus agréable que de vous voir me reconnaître ce titre à votre sympathie.

Sibylle rougit, lui tendit la main, et se sauva à la hâte.

La jeune duchesse l'entraîna dans sa chambre, et elles commencèrent leur toilette du soir, en s'embrassant de temps à autre, par forme d'intermède. Blanche, tout en s'occupant des menus détails de son habillement, se livrait à un babillage fiévreux: elle s'informait des goûts de son amie en matière d'art, de littérature, de promenades, de voyages, et elle lui disait les siens.

-- Moi,... j'aime ceci, j'aime cela... Et toi? Connais-tu la Suisse? et l'Italie?... Nous irons ensemble partout,... quand tu seras mariée.

Sur ce mot, qui lui avait échappé, elle se tut brusquement.

Arrivée à une certaine phase de sa toilette, Sibylle se montra hésitante et préoccupée:

-- J'ai apporté une coiffure,... dit-elle; faut-il me la faire poser?

-- Non! non! s'écria vivement la petite duchesse. Je vais me coiffer d'abord, et je suis à toi... Tiens! chauffe-toi, et enveloppe-toi bien avec cela en attendant.

Et elle lui jeta un burnous sur les épaules.

Quelques minutes plus tard, la duchesse renvoya les femmes qui les avaient assistées jusque-là, et fit asseoir Sibylle devant une grand glace qui descendait jusqu'au parquet et qu'éclairaient deux girandoles latérales. Elle dégagea alors avec précaution de leur enveloppe les paquets de fleurs dont elle s'était approvisionnée le matin. Sibylle vit que toutes ces fleurs étaient empruntées à la nature la plus vierge et la plus agreste: elles étaient mêlées de ces espèces particulières d'herbes, de feuillages et de lianes qui décorent les sites sauvages et solitaires. La pensée de Sibylle s'envola aussitôt vers les bois de Férias, et elle crut respirer les parfums âcres et salubres qui l'avaient enivrée autrefois dans les profondes retraites où elle se plaisait. La jeune duchesse, après une courte méditation préalable, pendant laquelle elle se rappelait dans les moindres détails la parure de tête que portait Sibylle dans l'album de Raoul, procéda de sa main fine et souple à la coiffure de sa chère rivale. Elle peigna d'abord maternellement les longs cheveux de Sibylle, et les lui releva ensuite sur la nuque, où elle les fixa en une masse superbe et un peu abandonnée; puis elle se mit à lisser, à tordre et à crêper ce qui restait avec une prestesse et une sûreté d'artiste. Elle prit alors des groupes de fleurs et de feuillages, et l'en couronna comme une nymphe des bois. Elle levait de temps à autre les yeux sur la glace pour y voir son ouvrage; mais ses yeux tout à coup se voilèrent, et pendant que sa main continuait de voltiger comme un oiseau sur la tête de Sibylle, des larmes lui échappèrent, et vinrent se poser comme des gouttes de rosée sur les fleurs de la couronne.

-- Tu pleures? dit Sibylle. Qu'as-tu donc?

-- Ce n'est rien,... ne fais pas attention, dit Blanche; il y a de douces larmes, va!

Les siennes pourtant ne l'étaient point, et tout le sang de son coeur fumant sur un autel n'eût pu réjouir le ciel et les anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur.

Quand elle eut achevé, elle aida Sibylle à compléter sa toilette:

-- Voyons, dit-elle alors, mets-toi là, que je te regarde! Ah! tu es très-belle! Je suis contente de toi... et de moi! Viens maintenant.

Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre.

Mademoiselle de Férias en effet était, à ce moment de sa vie, non point très-belle peut-être, mais admirablement jolie et captivante. Elle n'était point grande, et elle paraissait l'être, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa personne était parfaite. Son charme singulier résidait dans l'expression de son visage délicat et sévère, de sa bouche pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard; ce regard se creusait sous l'arcade un peu proéminente des sourcils, et était habituellement bleu comme la mer sous un ciel sans tache; par instants, à quelques mouvements secrets de l'âme, cet azur céleste, comme si un nuage y eût passé, semblait se charger d'orages et d'éclairs. La jeune duchesse, habile à saisir le trait le plus frappant de cette physionomie, s'était plu à l'exagérer encore ce soir-là par la disposition qu'elle avait donnée à la couronne de fleurs sauvages. Sous cet ombrage léger qui dominait son front, les yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'éclat sombre et mystique d'un rayon de soleil qui pénètre une épaisse feuillée, ou qui filtre doucement à travers les vitraux peints d'une chapelle. Elle était femme avec cela: ses épaules, d'une grâce souveraine, avaient une teinte transparente, nacrée, et en quelque sorte lumineuse, qui éblouissait comme le reflet d'une substance immortelle; la partie la plus matérielle de sa beauté avait ainsi elle-même quelque chose de chaste et de divin.

Telle était mademoiselle de Férias quand elle entra dans le salon principal de l'hôtel de Sauves, donnant le bras à la duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et le plus grand nombre des invités étaient alors arrivés. De son premier coup d'oeil la jeune duchesse découvrit Raoul et Clotilde: ils étaient assis l'un près de l'autre sur un divan, et paraissaient engagés dans un dialogue animé. Blanche, rendant avec distraction les saluts qui lui étaient adressés sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le bras de Sibylle, et alla droit à l'ennemi. La baronne de Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un froid soudain dans la région du coeur: le comte de Chalys, qui lui parlait en ce moment, surpris de l'altération subite de ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la jeune femme, et pour la première fois il aperçut mademoiselle de Férias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose nonchalante, et se dressant sur le divan:

-- Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il d'une voix sourde.

Clotilde ne répondit point; elle s'était levée; Raoul se leva de même, et il se tint un peu à l'écart pendant que la duchesse et Sibylle échangeaient des serrements de main avec Clotilde. La jeune duchesse, après cette brève cérémonie, fit un pas vers le comte, et s'adressant à Sibylle:

-- Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle.

Puis se retournant vers Raoul:

-- Mademoiselle Sibylle de Férias, mon amie!

Blanche, ayant accompli ce coup d'état, n'eut point de peine à interpréter la stupeur profonde dont les traits de son cousin s'étaient empreints; mais elle ne sentit pas sans surprise le bras de Sibylle trembler tout à coup et s'appuyer sur le sien avec force. Elle l'emmena aussitôt, la fit asseoir près d'elle à l'extrémité opposée du salon, et la regardant avec une curiosité affectueuse:

-- Remets-toi, ma chérie, lui dit-elle, ce ne sera rien, va;... mais je me demande comment tu as pu le reconnaître après tant d'années. Explique-moi donc cela.

-- Je ne sais,... murmura Sibylle: c'est le mystère de cette coiffure qui m'y avait préparée, je crois... mais toi-même... qui a pu te dire?

-- Devine!

-- Mais cela me confond!

-- Te sens-tu assez remise pour valser?

-- Valser?... pourquoi?

-- Pour rappeler les roses... tu es trop pâle, pour ton genre de beauté!

Blanche arrêta son mari au passage:

-- Mon ami, mademoiselle de Férias meurt d'envie de valser avec vous!

Le duc posa une main sur son coeur, s'inclina jusqu'à terre, et, enlaçant puissamment la taille frêle de Sibylle, il fendit la foule comme un aigle qui prend son vol avec une colombe dans ses serres.

La duchesse, animée par le succès de ses petits complots, se mit alors à causer gaiement avec son voisinage, sans perdre de vue un seul instant le coin du salon où Clotilde et Raoul étaient demeurés en tête-à-tête. Elle jouissait pleinement de l'air distrait de son cousin et de la mine sombre et dépitée de la jeune baronne. Elle voyait les regards du comte obstinément dirigés sur mademoiselle de Férias, et elle comprenait avec délices que la jeune fille était devenue l'objet unique de son attention et même de son entretien.

M. de Chalys en effet, quoique plein d'usage, venait d'éprouver une commotion trop violente pour n'en être pas ébranlé dans son équilibre d'homme du monde. L'apparition fantastique de Sibylle et le fait à peine moins singulier de sa présentation sous le patronage affecté de la duchesse, lui ôtèrent absolument le sang-froid de son expérience et de son savoir-vivre; il tomba comme un écolier dans la maladresse insigne d'interroger curieusement une jolie femme sur le compte d'une autre:

-- Vous connaissez donc cette jeune personne, madame? dit-il à sa voisine.

-- Quelle jeune personne?

-- Qui a une tête nimbée... mademoiselle de Férias... je crois...

-- Un peu. Nous sommes compatriotes, dit sèchement Clotilde.

-- Ah!... Férias... où est-ce donc?

-- En Normandie.

-- Près de la mer?

-- Pas loin!

-- Elle est donc liée avec ma cousine?

-- Il paraît!

-- Est-ce qu'elle demeure à Paris?

-- Je ne pense pas. Elle y est... de passage.

-- Pour longtemps?

-- Ah! mon Dieu!... mais si vous preniez la peine de le lui demander?

-- Pardon!... c'est que je crois avec connu autrefois sa famille... Au surplus, cela est fort insignifiant... Ce qui m'importe davantage, madame, c'est de vous bien convaincre de la vérité de ce que j'avais l'honneur de vous dire... Ce portrait, fait au vol dans le parloir de votre couvent, il ne m'a pas quitté... et, s'il m'était arrivé malheur, on l'eût enterré avec moi...

Clotilde se remit à sourire et à jouer de l'éventail:

-- Bah! vraiment! dit-elle. En Perse?... Dieu! quelle chaleur! n'est-ce pas?

-- En Perse, répondit gravement Raoul après une pause de distraction évidente, il y a beaucoup de montagnes, comme vous savez, ce qui préserve des chaleurs excessives.

Clotilde haussa les épaules, appela d'un signe un jeune homme qui passait, et commença un tour de valse.

M. de Chalys subit cet affront sans sourciller: il se glissa discrètement à travers les groupes des valseurs, et, venant prendre la place de Sibylle à côté de la jeune duchesse:

-- Ma cousine Blanche? dit-il.

-- Qu'est-ce qu'il y a, cousin?

-- Ayez pitié d'un homme dont l'esprit s'égare... et souffrez que je vous adresse deux ou trois questions franches.

-- J'écoute.

-- Saviez-vous, quand vous m'avez présenté à mademoiselle de Férias, qu'elle fût l'original de ce dessin que vous avez remarqué dans mon album?

-- Très-probablement.

-- Et... vous l'aimez?

-- Tendrement.

Raoul regardait la jeune femme avec toute sa puissance d'attention.

-- Et... vous me permettez de la trouver jolie?

-- Je vous l'ordonne, dit Blanche.

-- Et ensuite?

-- Comment! ensuite?

-- Que m'ordonnez-vous encore?

Elle tourna les yeux vers lui, et se masquant de son éventail:

-- D'être honnête et heureux, dit-elle.

La valse cessa au même instant; Raoul n'eut que le temps de lire dans les yeux de la jeune femme la sincérité de sa généreuse résolution. Il se leva, se pencha vers elle, et mettant dans son geste, dans son oeil et dans sa voix tout le respect que peut contenir un coeur d'homme:

-- Blanche, dit-il, je vous vénère!

Sibylle avait repris sa place, et le comte s'éloignait quand la duchesse le rappela:

-- Ne vous sauvez donc pas, mon cousin... Pendant que je vais m'occuper du thé, vous tiendrez compagnie à mademoiselle de Férias... Elle est un peu artiste,... vous vous comprendrez,... vous parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de fontaines... _et caetera!_

Raoul salua, et, s'asseyant à la place de la duchesse avec un air de gaucherie et de timidité qui ne lui était pas ordinaire:

-- Mon Dieu! mademoiselle, dit-il après un moment d'embarras, je ne sais pas mentir... Et vous?

-- Mais moi non plus, je crois.

-- J'ai eu l'honneur d'être admis à vous baiser la main, il y a une douzaine d'années, auprès d'un rocher qui pleurait dans une fontaine... Vous en souvenez-vous?

-- Oui, monsieur, répondit Sibylle en lui montrant son oeil bleu, où rayonnait un limpide sourire.

-- Vous vous en souvenez!... Mais cela me paraît à peine possible!

-- C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon grand-père en était une... Les plus légers souvenirs d'enfance d'ailleurs sont très-vifs...

-- Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?

-- Un peu d'abord, oui...

-- Je vous vois encore avec votre baguette blanche... et votre coiffure bizarre... presque pareille à celle-ci, n'est-ce pas?

-- Quant à celle-ci, dit Sibylle en donnant à sa tête fine et fière une pose un peu hautaine, je vous serai obligée de croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que j'ignorais absolument, quand on me l'a composée, le plaisir qui m'était réservé ce soir.

Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle, depuis le début de leur conversation, une franchise et en même temps une mesure dont le comte Raoul, très-sensible aux moindres nuances, fut vivement frappé. En outre, depuis qu'il étudiait de près cette délicate physionomie, il y découvrait comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette beauté exquise, dont les yeux et l'âme d'un artiste devaient être particulièrement touchés, il sentit vers mademoiselle de Férias un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain, il résolut de lui plaire sur l'heure ou de périr. Il quitta aussitôt le sujet d'entretien un peu trop intime que la réserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit à lui parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les grâces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire à pleines mains pour les répandre aux pieds de mademoiselle de Férias. Bien que Sibylle ne pût saisir dans son langage l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entraînée de Raoul étaient un hommage continuel à son adresse; elle comprenait qu'elle était l'inspiratrice unique de cette verve éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses études, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa route en homme qui suppose à la personne qui l'écoute une intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, la charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui paraître sotte et puérile au moment même où il admirait la justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la comtesse de Vergnes, préoccupée à bon droit des assiduités extrêmes auxquelles sa petite-fille était en butte, ne tarda pas à rompre leur tête-à-tête. Sibylle s'empressa de lui conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys dans les bois de Férias, et, prenant un peu de hardiesse dans la présence de sa grand'mère, elle put répondre avec toute la gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte se permit alors de lui adresser sur Férias, sur sa vie de famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des fées. Il l'écoutait avec une sorte de recueillement attendri, achevant ses pensées d'un mot, quelquefois d'un sourire, et souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent été mêlées heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le moindre battement de chacun de leurs coeurs eût été fidèlement répété dans l'autre.

Clotilde, cependant, n'avait pu voir naître et se développer une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par maintes diversions: elle avait affecté à plusieurs reprises de stationner avec ses danseurs à deux pas de Raoul, et de déployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa chevelure et les ondulations moirées de ses épaules; puis, de dépit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la jalousie: elle fit asseoir près d'elle Louis Gandrax, qui venait d'apparaître dans le salon, lui parla sous son éventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu convergent de deux prunelles qui auraient liquéfié les Alpes. Peut-être même finit-elle par attacher un peu de curiosité et de point d'honneur à ce jeu, dont Gandrax lui-même, sous son air d'impassibilité ironique, ne laissait point de paraître se divertir.

M. de Chalys vit ces manéges, mais il les vit du haut des cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher à ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrassée d'une constance si éclatante, provoquât elle-même sa grand'mère à la retraite. Comme madame de Vergnes se levait, Raoul, s'inclinant gravement:

-- Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, à vous présenter mon respect chez vous, et à vous offrir le portrait que j'ai fait de mademoiselle de Férias il y a douze ans?

Madame de Vergnes lui adressa de la tête un signe de gracieux assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied à une grand'mère qui voit à l'horizon s'allumer pour sa petite-fille les flambeaux d'un hymen inespéré.

Le comte de Chalys, en sortant de l'hôtel de Sauves, prit le bras de son ami Gandrax. Tous deux étaient pensifs, et ils gagnèrent le quai des Tuileries sans avoir échangé une parole. La nuit était froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse sombre du fleuve où les candélabres des ponts et des quais reflétaient leurs feux brisés.

-- Il y a fête cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont illuminé les degrés de leurs palais de cristal; on voudrait descendre ces escaliers constellés!

Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet:

-- La réfraction du gaz, dit-il.

Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys reprit brusquement:

-- Que penses-tu du mariage, Louis?

-- Comment! déjà? s'écria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en pense du bien, mon ami: le mariage est la chasteté de l'espèce! Il préserve la virilité du corps social. Vois les sociétés où fleurit la polygamie, elles s'étiolent dans la torpeur des harems, elles périssent par les vices de la femme, dont elles s'imprègnent sans mesure; elles sont sensuelles et féroces! Plus le mariage est respecté chez un peuple, plus ce peuple approche de l'idéal social, qui est la force dans l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine approbation, épouser mademoiselle de Férias, si le coeur t'en dit!

-- Est-ce que tu l'avais déjà rencontrée chez ma cousine? demanda le comte.

-- Dix fois!

-- Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parlé d'elle?

-- Pourquoi t'en aurais-je parlé?

-- Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fée à la fontaine dont je t'ai si souvent fatigué les oreilles, la Sibylle couronnée de mon album?

-- Vraiment! c'est elle!... Et comment diable l'aurais-je reconnue?

-- Mais parce qu'elle est le portrait vivant... de son portrait!

-- Chimère! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise; mais je te dirai franchement qu'ici nos esthétiques sont divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens pas.

Raoul s'arrêta tout à coup, et élevant vers le ciel ses deux mains qu'il joignit avec force:

-- Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de lui!... Mon pauvre Louis! ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,... un grand artiste pourtant,... qui s'est avisé un jour de peindre mathématiquement la beauté; il a fait une femme, ou un homme, je ne sais pas trop, dont la tête a tout juste quatre fois la longueur du nez, dont la main est égale à la face et à dix fois la longueur totale du corps, dont le pied est égal à la hauteur de la tête; le reste à l'avenant... Ce type du beau est à Bologne, va le voir: il est fait pour toi!... Quant à mademoiselle de Férias, il me semble qu'elle est faite pour moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute éternité!... Tu sais combien ma rencontre avec cette étrange enfant a singulièrement occupé ma pensée depuis dix ans: tu as été le confident de toutes les rêveries bizarres que m'inspirait ce souvenir. Elle était pour moi ce que devait être pour le sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de toutes les grâces et de toutes les vertus que je cherchais et que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les épanouissements successifs de son corps et de son âme; je lui adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes les choses élevées et généreuses que les désenchantements de la vie refoulaient dans mon coeur... Juge de ce qui s'est passé en moi ce soir, quand je l'ai retrouvée tout à coup, et retrouvée à la hauteur de tous ces rêves, et digne de tous ces hommages!... Je l'aime follement!

-- Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit rien.

-- Toi, répliqua Raoul en riant, tu préfères madame de Val-Chesnay?

-- Ma foi, oui! très-sincèrement, oui!... Voilà une femme, dis-je, et voilà une belle femme! Jamais, à mon sens, la matière ne s'est incarnée sous un jour plus avantageux, sous une forme plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pâte la plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein zénith quand il y jeta l'étincelle de vie!... C'est sous cet aspect qu'Eve dut apparaître au premier homme dans les solitudes vierges de l'Eden.

-- Tra la la... Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que tu es parfaitement amoureux. Pour la première fois de ta vie, tu viens de colorer ton langage d'une teinte poétique... C'est un signe... Mais tu commets une erreur historique: d'après tous les bons auteurs, Eve était blonde.

-- Idiotisme! dit Gandrax, Eve était brune, et elle parlait sanscrit!

-- Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit à madame de Val-Chesnay?

-- Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas. On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais... Bonsoir!

VII

L'ATELIER

Le lendemain, quand Sibylle, accompagnée de miss O'Neil, descendit de son appartement pour déjeuner, elle reconnut tout de suite à la mine de son grand-père qu'il n'ignorait pas les graves circonstances qui avaient marqué la soirée de la veille. Dès le matin, en effet, la comtesse avait demandé audience à son mari et lui avait confié, dans l'effusion de son coeur, les espérances que la cour assidue de M. de Chalys auprès de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, à ce récit, s'était frappé le front.

-- Parbleu! s'écria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas songé? Mais cela va de soi! Beau nom,... un grand talent,... joli cavalier! C'était indiqué,... c'était fatal! Cela fera un couple admirable!

Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le sourcil.

-- Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas!

-- Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front.

Il l'embrassa en riant; on déjeuna gaiement. Miss O'Neil en particulier paraissait radieuse et affectait des poses d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent retirés:

-- Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce matin, mon enfant? Ah! voilà! voilà les effets bien connus d'une mauvaise conscience!

Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui dit d'un ton tragique:

-- Ah çà! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?... Mais à propos, miss O'Neil, quelle fête nationale avez-vous donc commémorée cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir jusqu'au chant du coq!

-- Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses... Si j'avais pensé que vous pussiez m'entendre...

-- Moi! que je pusse vous entendre?... Ah çà! vous ne connaîtrez donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?... Mais vous seriez à Calcutta,... et moi à Bellevue,... vous poseriez un doit,... un seul,... le petit doigt! sur votre harpe,... et je vous entendrais,... et je vibrerais immédiatement à l'unisson!... Mais parlons sérieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non?

-- Quoi, monsieur le comte?

-- Saviez-vous que cette jeune personne sans principes eût échangé au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu?

-- Oh! mon grand-père! dit Sibylle.

-- Dame! on m'a conté cela, à moi!... Au surplus, grâce à Dieu, le mariage est là pour tout réparer.

-- Mon cher monsieur et grand-père, n'allons pas si vite, je vous en prie.

-- Comment! quoi! elle ne veut pas l'épouser maintenant! Ah! bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art... Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralité de votre élève!

On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaçant de ses deux bras le cou de son sémillant aïeul:

-- Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle.

-- Soit! si vous me promettez de l'épouser, bien entendu,... car encore faut-il sauver l'honneur!

-- Mais enfin épouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en ma vie, à dix ans de distance,... et que je ne reverrai peut-être jamais?

-- Comment! mais vous allez le voir tantôt! N'est-ce pas aujourd'hui le jour de votre grand'mère?

-- Il ne connaît même pas le jour de ma grand'mère.

-- Bah! Il va venir, vous dis-je... Mettez-vous là, que je vous conte ce qui va se passer... Il va venir... entre quatre et cinq heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et une indifférence blâmable... Il vous montrera son album, et vous rougirez sensiblement,... ainsi que miss O'Neil,... en admirant la fidélité de son souvenir... Il vous demandera de lui faire voir vos tableaux,... et pendant que vous exprimerez un refus timide, miss O'Neil ira les chercher... Extase du comte... Nouvelle rougeur de la jeune fille... et de la sensitive qui répond au nom de miss O'Neil... Ensuite,... ah! ensuite vous lui parlerez des études orientales qu'il achève en ce moment, et de l'impatience que vous éprouvez avec Paris tout entier... _et caetera_... Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le plaisir de visiter son atelier... Miss O'Neil rougira plus que jamais, et vous regarderez votre grand'mère avec une aimable incertitude... Votre grand'mère dira que le talent du comte donne à sa maison un caractère en quelque sorte public, et que, par conséquent, elle regarde cette visite comme possible et convenable sous son égide... Dans quelques jours, il sollicitera la faveur de faire votre portrait, -- et, quand il l'aura terminé, -- il nous le laissera et s'en ira avec l'original... Voilà votre histoire, mademoiselle!

Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il ajouta d'un ton sérieux:

-- Ma chère enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!

-- Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une observation? Vous êtes un grand-père adorable, mais imprudent... Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru l'homme le plus distingué et le plus séduisant que j'aie jamais rencontré... après vous; mais justement à cause de cela vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophéties... car il est très-possible, malgré ses incontestables politesses d'hier soir, que l'idée de m'épouser ne lui vienne jamais!

-- Sans doute, cela est possible... Mais en ce cas-là tant pis pour lui!... Quant à vous, je vous parle avec cette abondance de coeur, parce que je sais à qui je m'adresse... Vous êtes une fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prédilection pour M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions d'une passion irrésistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.

Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de présence en sa qualité d'administrateur d'une grande ligne de chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de là sur son cercle et sur sa partie de whist, série d'évolutions dont l'état de sa santé ou le tremblement du globe pouvaient seuls le détourner.

M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus troublée et plus agitée qu'il ne lui était possible de le supposer, car il ignorait, et il eût difficilement compris d'ailleurs les secrètes intelligences, les pressentiments délicats et profonds qui semblaient avoir préparé et mûri par avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait née de la veille. Ces deux êtres, doués d'une imagination égale et comme inclinée dans le même sens, avaient pour ainsi dire glissé l'un vers l'autre, depuis de longues années, par une pente mystérieuse, et leur première rencontre fut un choc violent d'où jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la passion, qui s'expliquent par des affinités et des harmonies mutuelles d'une puissance impérieuse, sont des exceptions sans doute; mais ces exceptions ne sont pas très-rares, et il suffit qu'elles se produisent dans la vie réelle pour justifier le roman, qui est précisément l'histoire des sentiments exceptionnels, et pour lui prêter l'intérêt et le dignité du vrai.

Mademoiselle de Férias concevait à peine elle-même la profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec M. de Chalys lui avait laissée. Elle se demandait comment sa destinée tout entière pouvait lui paraître suspendue à cet incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquiétait cruellement de l'idée que M. de Chalys, une fois sortir de l'hôtel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et de son travail sans songer davantage à cet insignifiant épisode de sa vie mondaine. Elle eût payé de son sang le secret des pensées de Raoul.

Les pensées de Raoul étaient celles de Sibylle, avec un degré d'inquiétude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du goût que sa personne avait inspiré à M. de Chalys: son instinct de femme l'en avertissait sûrement, et ne lui laissait d'incertitude que sur la mesure et la portée de cette inclination; mais M. de Chalys, qui avait passé une partie de la nuit à se rappeler et à commenter minutieusement toutes les paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de physionomie de la jeune fille, en était arrivé, par une série d'inductions et de déductions connue des seuls amants, à l'absurde conclusion qu'il lui avait déplu. Il s'était endormi là-dessus fort tristement.

A son réveil, il envisagea les choses sous un jour moins sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, son hôtel patrimonial, qui avait l'avantage d'être pourvu d'un jardin. On était alors à la fin d'avril, et les oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se mit à chanter lui-même en marchant à grands pas et en cueillant çà et là un brin de violette qu'il respirait, et qu'il lançait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il monta bientôt dans son atelier et ouvrit l'album où étaient les trois portraits de Sibylle. Il compléta la ressemblance du dernier par quelques traits fugitifs dessinés avec le doigt, puis, après une contemplation silencieuse, il murmura d'une voix faible comme un souffle:

-- Ma femme! -- Ce mot le fit sourire, puis il haussa les épaules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui revenaient.

-- Bah! je lui ai déplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop vieux apparemment!... Ah! travaillons!

Il apprêta sa palette en fredonnant. Tout à coup il enleva du chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaça par une toile neuve, plaça l'album ouvert sur une chaise devant lui, et se mit en devoir d'ébaucher le portrait en pied de mademoiselle de Férias et de sa roche.

Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi était le jour réservé de madame de Vergnes; il se décida néanmoins à différer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne fût-ce que pour témoigner à mademoiselle de Férias une indifférence magnanime. Vers quatre heures toutefois, il déposa brusquement sa palette et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait avec son album devant la porte de l'hôtel de Vergnes.

Les femmes les plus franches, habituées dès l'enfance à une sévère contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir dans les circonstances délicates un avantage marqué sur les hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pâleur de l'émotion sur le front, se présenta dans le salon où Sibylle était assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut frappé désagréablement de l'aisance et de la sérénité avec lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la jeune fille entendît gronder dans ses oreilles toutes les rumeurs de l'Océan. Cette impression pénible du comte devait s'accroître encore dans le cours de sa visite: il arriva en effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour à tour les différentes phases dont la facile prévoyance de M. de Vergnes avait arrêté l'horoscope, et que cette ponctualité finit par éveiller le petite génie comique de mademoiselle de Férias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint à prier madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle regarda furtivement miss O'Neil en réprimant à peine un sourire. Cette moue équivoque fut surprise par M. de Chalys, qu'elle décontenança extrêmement. Ce fut en vain que madame de Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier à son premier jour de loisir, il se retira parfaitement mécontent de l'entrevue, de lui-même, et surtout de mademoiselle de Férias.

-- Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout simple, c'est dans la règle... qu'il y ait une femme enter dix mille à qui on désire plaire, et que ce soit à celle-là qu'on déplaise,... c'est entendu;... mais que je la divertisse, que je lui paraisse risible, bouffon,... je ne comprend plus!... car il est très-évident qu'elle se moquait de moi avec son institutrice, qui est bien par parenthèse l'institutrice la plus hideuse de l'univers!... J'exècre l'esprit goguenard chez une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et de sécheresse d'âme... Au reste il fallait bien qu'elle eût un défaut, cette jeune créature; sans cela, ce serait trop beau!... Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont justes, sobres, harmonieux!... C'est une musique!... Et une intelligence supérieure avec cela! des idées nettes comme l'acier!... et pas de bonté... naturellement!... Allons, mon coeur, n'y pensons plus, et allons dîner!

Il alla en effet dîner à son cercle, ce qui n'était pas la partie la plus difficile du programme qu'il se proposait. Le soir, il joua furieusement contre sa coutume, et perdit une grosse somme. Le lendemain, après une journée qui lui parut éternelle, il se rappela fort à point que madame de Vergnes avait une loge à l'Opéra ce jour-là, et il se rendit à ce théâtre. Son premier regard, comme il entrait dans la salle, rencontra les yeux de Sibylle, qui erraient sur l'orchestre avec inquiétude, et qui se détournèrent vivement en l'apercevant. Il reprit un peu de goût à la vie. On donnait _les Huguenots_. Il eut la patience d'attendre la fin du troisième acte avant de se présenter dans la loge de madame de Vergnes, qui s'y trouvait seule avec sa petite-fille. Mademoiselle de Férias lui tendit le bout de son gant blanc avec une familiarité sérieuse qui le toucha. Elle prit cependant peu de part à l'entretien: elle portait de temps à autre sa lorgnette à ses yeux, regardait dans l'espace, et se replaçait ensuite dans sa gracieuse immobilité; mais quand il se leva vers la fin de l'entr'acte, elle se retourna tout à coup comme étonnée:

-- Vous ne restez pas? dit-elle.

Et il resta.

Le quatrième acte des _Huguenots_ commençait. Quoique M. de Chalys sût par coeur les moindres notes de cette puissante page lyrique, la plus belle peut-être qui ait jamais ravi des oreilles humaines, il crut l'entendre alors pour la première fois. Les accents redoutables ou passionnés du poëme, arrivant pour ainsi dire à son âme à travers une autre âme profondément sympathique, lui semblaient chargés d'une saveur nouvelle et inconnue. Assis derrière le fauteuil de Sibylle, il s'enivrait jusqu'à l'extase des parfums mystérieux qu'on respire dans l'atmosphère prochaine d'une créature adorée. Il croyait voir passer dans les boucles qui s'échappaient du peigne de la jeune fille, dans le feuillage tremblant de sa coiffure et sur le marbre rose de ses épaules, des frissons, des souffles, des ondulations de volupté ou de terreur. Quoique aucune parole ne fût venue démentir les doutes qui le tourmentaient depuis la veille, tous ces doutes avaient cessé: il sentait alors avec une certitude étrange qu'il était aimé, et que toute cette musique divine, toutes les voix de la scène et toutes les harmonies de l'orchestre n'étaient plus, pour Sibylle comme pour lui, qu'un hymne d'amour que se chantaient leurs deux coeurs. Il fut donc plus charmé que surpris quand, vers la fin de l'acte, au moment où les deux amants du drame bercent leurs angoisses dans une mélodie céleste, mademoiselle de Férias se tourna tout à coup, lui montra son oeil rayonnant sous un voile humide, et lui dit avec une expression presque tendre:

-- Vous êtes heureux, n'est-ce pas?

-- De toute mon âme, mademoiselle! répondit-il.

Et il mit dans cette parole et dans son regard un tel accent que mademoiselle de Férias s'empressa de reporter ses beaux yeux sur le Raoul du temps de Charles IX.

L'acte fini, M. de Chalys prit congé et alla s'enfermer chez lui pour méditer délicieusement sur les impressions de cette soirée. Ces impressions favorables lui furent à demi confirmées les jours suivants par quelques petits billets que sa cousine Blanche, animée de toute l'ardeur des néophytes, lui décochait de temps à autre comme des aiguillons enflammés. Il s'arracha plus d'une fois au portrait de Sibylle pour aller demander à la jeune duchesse l'explication de certaines phrases dont les sous-entendus compliqués lui mettaient le cerveau à l'envers. Il lui arriva de rencontrer Sibylle dans une de ces visites, et l'attitude de la jeune fille, son regard prévenant et timide, sa fierté comme alanguie, lui parlèrent avec plus de douceur et de clarté que les billets malicieusement énigmatiques de la duchesse.

Madame de Vergnes, chez laquelle il ne manqua pas de se présenter le mardi suivant, lui annonça pour le lendemain sa visite et celle de sa petite-fille. Dans la matinée de ce lendemain, l'atelier de Raoul fut empli de fleurs précieuses et d'arbustes à grande feuilles équatoriales qu'il disposa lui-même avec un goût d'artiste et une sollicitude d'enfant. Cet appareil, qui sentait déjà les fêtes de l'hymen, ne laissa pas d'enchanter secrètement madame de Vergnes et de troubler visiblement Sibylle, lorsqu'elles pénétrèrent dans ce temple parfumé. Le comte fit les honneurs de son sanctuaire avec la grâce élégante qui lui était propre et la bonhomie d'un homme de talent. Il regardait d'un oeil ému mademoiselle de Férias errant dans les dédales de verdure comme une muse dans des bosquets sacrés. Elle aperçut tout à coup l'ébauche magnifique de son portrait, qui semblait nichée dans une chapelle de fleurs, et elle rougit. Raoul obtint qu'elle lui accorderait quelques séances pour l'achever. On visita ensuite le jardin de l'hôtel. La journée se trouvait être radieuse, et M. de Chalys, qui n'ignorait pas les faiblesses des Parisiennes et leur appétit immortel, avait fait servir sous les marronniers quelques friandises auxquelles madame de Vergnes se montra sensible. On se sépara là-dessus, pénétrés de part et d'autre, à ce qu'il semblait, des plus douces espérances et des meilleures intentions.

Raoul reçut le lendemain un billet matinal de sa cousine Blanche qui l'invitait à venir dîner le lundi de la semaine suivante chez sa mère madame de Guy-Ferrand.

"Il y aura, disait en terminant la duchesse, votre ami Gandrax et mon amie Sibylle."

Blanche, en effet, s'était empressée d'initier sa mère à ses petits complots, et madame de Guy-Ferrand, qui, comme la plupart des femmes, se faisait un devoir sacré de marier le plus de gens qu'elle pouvait, avait immédiatement résolu de pousser les choses en réunissant les deux sujets dans l'intimité d'un dîner de douze couverts.

Il arriva que ce dîner prit à l'avance, dans l'opinion de tous les intéressés, l'importance d'une solennité décisive. La visite à l'atelier avait eu un caractère qui ne pouvait guère laisser de doute sur les dispositions personnelles de M. de Chalys. Son union avec mademoiselle de Férias se recommandait d'ailleurs par des convenances si saisissantes, leur goût mutuel s'était si clairement prononcé, leurs situations étaient si bien dégagées de toutes les obscurités qui prolongent les préliminaires en pareil cas, qu'une conclusion immédiate paraissait vraisemblable et naturelle. Raoul lui-même sentait que la franchise et le respect ne lui permettaient pas de retarder beaucoup plus longtemps la déclaration officielle de ses sentiments, et il s'apprêtait à conférer avec madame de Guy-Ferrand sur les voies et les moyens les plus propres à conquérir par-devant notaire le coeur, la main et les cheveux d'or de mademoiselle de Férias.

Mademoiselle de Férias cependant, malgré ces présages favorables qu'elle lisait facilement dans les astres, était loin de goûter une pure félicité. Plus elle aimait et plus elle se sentait aimée, plus elle se préoccupait de l'obstacle unique, mais invincible, qui pouvait se dresser devant elle à la dernière heure et la séparer de Raoul pour jamais. Dans cette âme aussi austère que tendre, la passion ne pouvait étouffer les principes: profondément convaincue de la fragilité irréparable des unions où manque le lien religieux, elle s'était juré de n'épouser jamais qu'un homme qui partageât sa foi, et elle se fût méprisée elle-même, si elle eût fait céder cette solennelle détermination de sa raison à l'entraînement de son coeur. Quels étaient, en matière de foi, les principes de M. de Chalys? Sibylle l'ignorait. On s'étonnera peu que personne n'eût pris l'initiative de la renseigner sur un détail aussi secondaire, et pour elle, elle avait différé de jour en jour de provoquer cet éclaircissement, soit par une de ces faiblesses secrètes qui redoutent la lumière, soit par ce sentiment de confiance qui doue ceux qu'on aime de toutes les vertus qu'on leur souhaite; mais quand elle comprit que l'amour de Raoul se précipitait vers le dénoûment du mariage avec une rapidité inattendue, elle s'alarma de voir entre eux ce point obscur et redoutable. Ses appréhensions à ce sujet s'apaisaient un peu lorsqu'elle se rappelait l'enthousiasme facile et généreux qui distinguait le comte. Il montrait même une âme si ouverte à tous les sentiments nobles, à toutes les conceptions délicates ou sublimes, qu'elle ne songeait pas à le soupçonner d'une impiété absolue, tant le sentiment poétique lui semblait voisin du sentiment religieux, et l'amour du beau de l'amour de Dieu. Quelquefois cependant l'image de l'athée Gandrax, dont elle n'ignorait pas l'intime liaison avec le comte, lui apparaissait tout à coup et faisait passer des lueurs sinistres dans sa pensée. Ces perplexités, dont miss O'Neil était la confidente attendrie, accompagnèrent Sibylle chez madame de Guy-Ferrand, et un nuage de mélancolie chargeait son front, quand elle prit à table la place qui lui avait été réservée entre le duc de Sauves et le comte de Chalys.

Madame de Guy-Ferrand était une femme d'un esprit fin, aimable et libéral; elle s'était mis en tête, depuis quelques années, de se composer un salon de choix, en y réunissant quelques hommes de mérite empruntés indifféremment au monde le plus vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour réaliser cette visée, elle avait cru devoir joindre à son attrait personnel l'appât de petits dîners exquis, où elle ne haïssait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes les matières divines et humaines, temporelles et spirituelles, avec le surcroît de verve que donne la muse de la cuisine. Louis Gandrax avait figuré un des premiers dans ce cénacle, tant en vertu de sa distinction propre que de l'amitié qui le liait à M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multipliés par des échanges de lettres et de nouvelles, avaient même abouti à une sorte d'intimité familière. La tante de Raoul toutefois, sous sa cordialité apparente, nourrissait contre Gandrax l'hostilité sourde que son sexe professe assez généralement contre les hommes de science, apparemment parce que la science ne s'adresse ni à l'imagination ni à la sensibilité, qui sont les facultés dominantes des femmes, -- et qu'elle ne leur dit jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien que madame de Guy-Ferrand détestât presque à l'égal de la vieille duchesse de Sauves les théories philosophiques du jeune savant, elle l'excitait volontiers à les développer devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre rétorquer ou de les combattre elle-même par quelque impertinence vengeresse.

Elle l'attaqua ce jour-là, vers le milieu du dîner, au sujet d'une découverte scientifique dont il était l'auteur: elle le sollicita d'abord de lui en expliquer la portée et les applications; elle prêta une attention doucement ironique à la démonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec éloquence les grands résultats de la force nouvelle qu'il mettait à la disposition de l'industrie humaine, et quand il eut terminé:

-- Eh bien, et après? dit-elle.

-- Comment! après?... Pardon, madame, mais je ne comprends pas l'objection.

-- En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami?

-- Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et admettez-vous qu'un progrès soit un progrès?

-- Progrès est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des progrès heureux,... il y en a de déplorables,... et il y en a d'indifférents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que le vôtre rentre dans cette innocente catégorie.

Gandrax secoua légèrement sa chevelure noire avec le dédain souverain, mais irrité, d'un lion qui se sent piqué par un insecte.

-- Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si votre objection ne s'adresse qu'au mérite de mon invention, je n'ai très-évidemment qu'à m'incliner; mais si, comme je m'en doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble personne la science elle-même, son utilité et ses bienfaits, je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre opinion... Contestez en ce cas tous les avantages de la science moderne dans ses prodigieuses applications à l'industrie et aux arts,... répudiez toutes les grands découvertes qui seront l'honneur éternel de ce siècle,... méconnaissez tout ce qu'elles ajoutent chaque jour au bonheur et à la dignité de notre espèce;... proclamez bravement que l'aisance substituée à la détresse sur toute la surface du globe, la lumière remplaçant le chaos, la sueur et le sang de l'homme épargnés, la famine domptée, la vie physique doublée, la vie intellectuelle multipliée à l'infini, -- que notre glorieuse civilisation tout entière... sont choses indifférentes à vos yeux,... et que le barbare croupissant dans ses forêts et dans ses marécages,... et le serf du moyen âge courbé sur la glèbe... vous représentent l'idéal de la félicité et de la grandeur humaines!

Les murmures bienveillants de l'assistance semblèrent donner gain de cause à Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se rendit pas.

-- Pour moi, dit-elle tranquillement, je ne vois pas ce que les chemins de fer, la télégraphie électrique et la photographie ont ajouté à ma félicité... Le sifflet du chemin de fer m'agace jour et nuit;... le télégraphe m'inquiète horriblement toutes les fois qu'il m'apporte une dépêche sous prétexte de me rassurer,... et la photographie m'enlaidit... Mais vous me direz que je suis une aristocrate et une privilégiée, qu'il s'agit du bonheur de l'humanité en général, et non de ma petite commodité particulière... Eh bien, même à ce point de vue, mon ami, je suis fâchée de vous dire que les bienfaits de la science me paraissent fort équivoques, et je suis convaincue que dans le temps passé, et surtout au moyen âge, puisque vous en parlez, les masses, comme on dit, étaient beaucoup plus heureuses qu'à présent.

-- Ah! madame, dit Gandrax, souffrez que je boive à votre chère santé!

-- J'en suis convaincue, répéta madame de Guy-Ferrand: c'est mon sentiment!

-- Votre sentiment!... Voilà bien les femmes!... Mais donnez une raison!

-- Eh bien, au moyen âge d'abord il n'y avait pas de savants!

-- Je vous demande pardon, madame: seulement on les brûlait!

-- C'était bien fait! s'écria madame de Guy-Ferrand, encouragée par les rires des convives. Ensuite,... ensuite le moyen âge était un temps poétique et charmant!

-- Hélas! chère madame, si vous pouviez ressusciter un des heureux mortels de cet âge poétique et charmant et le faire asseoir au banquet de la vie moderne, il se croirait en paradis!

-- Non! reprit madame de Guy-Ferrand avec feu... Il dirait: Qu'on me ramène aux carrières,... qu'on me ramène à mes misères et au Dieu qui m'en consolait!

Sibylle, qui écoutait cette discussion en échangeant des sourires avec son voisin Raoul, applaudit d'un signe de tête aux dernières paroles de madame de Guy-Ferrand. Raoul s'empressa d'épouser la thèse que paraissait favoriser mademoiselle de Férias. Il éleva aussitôt la voix:

-- Pardon, Louis, dit-il à Gandrax, mais ma tante a raison!

Gandrax le regarda d'un oeil étonné:

-- En es-tu sûr? dit-il.

-- Mais c'est évident, reprit Raoul. Quelle est la prétention de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les grandeurs matérielles de ce temps-ci.

-- Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand.

-- Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs contribuent au vrai bonheur de l'humanité.

-- Voilà!

-- Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voilà la vérité!

-- Horreur! dit Gandrax.

-- Je te forcerai d'en convenir... Voyons, est-il vrai, oui ou non, que le bien-être physique, la jouissance matérielle soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que l'homme puisse goûter, mais en outre celui qui lui suffit le moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne peux nier sans nier la dignité même de notre nature... Eh bien, l'aisance et la sécurité de la vie matérielle, voilà tout ce que ta science nous a donné, nous donne, et nous donnera,... et ce qu'elle nous enlève, c'est la vie du sentiment, de l'imagination et de l'âme, qui constitue le bonheur essentiel et véritable de l'homme... Vous vous vantez d'avoir doublé l'existence humaine... Non! si la durée et la plénitude de l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des années, mais par la multiplicité et la profondeur des sensations, des impressions; loin de l'avoir doublée, vous l'avez cruellement réduite et mutilée... Vous en avez fait, du berceau à la tombe, une ligne droite et sèche,... un rail de chemin de fer!... Envisage un instant de bonne foi ce que devait être la vie d'un homme du moyen âge, et du plus misérable... Que de diversions morales à sa détresse physique! que d'intérêts, que de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous retrouvons l'émotion toute palpitante dans les récits des vieux chroniqueurs!... Il possédait, cet homme, non-seulement dans sa foi, mais dans ses superstitions même, une source intarissable d'espérances, de rêves, d'agitations morales qui lui faisaient sentir la vie avec une intensité que nous ignorons... Le monde matériel lui était dur, c'est vrai; mais il y vivait à peine... Il s'en échappait à tout instant... Si ses pieds avaient des chaînes, son âme avait des ailes... Il avait Dieu, les anges, les saints,... les magnificences du culte sans cesse déployées sous ses yeux,... la vision lumineuse du paradis toujours entr'ouverte sur sa tête;... il avait à un degré puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la patriotisme... Et ce n'était pas tout! Son imagination était encore occupée, surexcitée sans trêve par le mystère de l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts... Sous son foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout un peuple d'êtres surnaturels lui parlait, l'inquiétait, l'enchantait, et faisait de sa vie une légende, un roman, un poëme continuel d'un intérêt doux et terrible... Eh bien, oui, cet homme-là, déguenillé, affamé, saignant sur la glèbe, devait être plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de tes ouvriers bien vêtus et bien payés, qui savent que ce n'est pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fées, qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fête que l'ivresse morne du lundi!... Cet homme-là ne connaissait pas le mal épouvantable qui ronge les générations modernes, et qui leur empoisonne tous vos prétendus bienfaits,... il ne connaissait pas l'ennui! L'ennui! voilà le signe du temps! Oui, votre glorieuse humanité s'ennuie, et s'ennuiera de plus en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation matérielle... Aucune de vos superbes machines ne lui fournira aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'âme! Elle a beau faire une révolution tous les dix ans pour se distraire, comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle marche au suicide, et un des siècles prochains, je te le prédis, verra le dernier homme pendu de sa propre main à la dernière machine!

Raoul avait d'abord parlé sur le ton de la plaisanterie, puis il s'était échauffé peu à peu à ce jeu d'esprit, et la fougue de sa parole fut saluée par des applaudissements dont madame de Guy-Ferrand donna le signal avec énergie.

-- Variation brillante sur le paradoxe,... dédiée aux dames! dit froidement Gandrax.

Raoul se crut suffisamment indemnisé du reproche ironique de son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa jeune voisine s'étaient empreints.

-- Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette chaleur; je vous remercie de m'avoir délivrée d'une idée qui me désolait... J'en demande pardon à M. Gandrax. Il sait que je l'aime bien, et que je tolère son impiété avec une affectueuse compassion, parce que je la regarde comme une sorte d'infirmité professionnelle; mais j'ai quelquefois appréhendé que vous n'eussiez les mêmes torts sans avoir la même excuse... Après le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu merci, impossible de vous ranger désormais dans une catégorie que je déteste, celle des hommes qui ne prient point.

Raoul ne répondit d'abord à cette discrète interpellation que par un sourire équivoque; mais, rencontrant tout à coup le regard froid et sévère de Gandrax, il se fit scrupule de laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempérées de madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lâche.

-- Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me paraît manquer d'opportunité; cependant si vous n'aimez pas les impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les hypocrites, et je m'exposerais à mériter ce nom en ne rectifiant pas les conséquences que vous tirez de mon langage. Si je connais bien et si je déplore les tristesses de mon temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous dire que j'ai les mêmes droits que mon ami Louis à votre affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur de ne point croire...

-- Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement, mademoiselle de Férias se trouve mal!

Raoul, se tournant aussitôt vers Sibylle, la vit en effet blanche comme une morte, affaissée sur sa chaise et déjà soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se levèrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta évanouie hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins.

Il rentra quelques minutes après dans le salon où les convives avaient passé en quittant la table. Aux questions empressées qui l'accueillirent, il se contenta de répondre avec sa froideur habituelle:

-- Rien! une syncope! la chaleur... Mauvaise disposition!

Et l'entretien général, un moment suspendu par ce triste incident, se ranima. M. de Chalys seul n'y prit aucune part. Il semblait préoccupé, et quand madame de Guy-Ferrand vint rejoindre ses hôtes un instant plus tard, il s'approcha d'elle à la hâte:

-- Cela va mieux, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle le regarda en face, haussa les épaules et ne répondit rien.

Raoul s'isola derrière une table, et se mit à feuilleter un album d'un air distrait. Au bout d'une demi-heure, la jeune duchesse de Sauves reparut à son tour; elle était fort pâle. Elle répondit en souriant aux interrogations qui lui étaient adressées sur son passage, puis elle vint brusquement s'asseoir près de Raoul:

-- Eh bien? dit-il.

-- Eh bien, votre impiété a tout perdu: elle part demain pour Férias. Vous ne la reverrez jamais.

La jeune femme regretta l'accent d'amertume et de colère dont elle avait marqué ses paroles, quand elle vit l'altération profonde qui creusa soudain les traits du comte, et qui les imprégna d'une teinte livide. Il attacha sur elle un regard dans lequel elle put lire une détresse inexprimable, puis il baissa les yeux aussitôt, et une faible convulsion nerveuse agita ses lèvres.

-- Mon ami, reprit-elle plus doucement, ne pouvez-vous réparer cela? Un mot y suffirait!...

-- Un mensonge? dit le jeune homme en relevant sur elle ses yeux plein d'un feu sombre, -- jamais!

Après un silence:

-- Blanche, ajouta-t-il en se levant tout à coup, soyez sûre que je vous bénirai toute ma vie pour ce que avez fait et voulu faire. Adieu!

Il adressa un signe à Gandrax, qui l'observait depuis un moment avec inquiétude, et sortit sans bruit du salon. Gandrax le rejoignit dans l'antichambre. Pendant qu'ils passaient leurs paletots:

-- Tu as entendu? lui dit Raoul à demi-voix.

-- Oui, répondit Gandrax.

Madame de Guy-Ferrand demeurait dans la rue Saint-Dominique, à peu de distance de l'hôtel de Chalys. Ils s'acheminèrent tous deux à travers cette rue déserte sans prononcer une parole. Arrivé devant sa porte:

-- Entre donc! dit le comte.

Un domestique portant un flambeau les précéda dans le grand escalier de l'hôtel, alluma deux ou trois bougies dans l'atelier, et les y laissa.

L'atelier était encore tout paré de fleurs et de feuillages, et on y respirait une odeur de fête et de triomphe. Raoul montra un fauteuil à Gandrax, qui s'y assit, et il se mit lui-même à marcher d'un pas rapide à travers la vaste pièce, arrachant çà et là quelque grappe de fleurs et la jetant sur le parquet. Tout à coup il s'arrêta devant le portrait de Sibylle, qu'on entrevoyait comme un fantôme blanc dans l'ombre et dans la verdure; il saisit son couteau à palette, et le lança violemment dans la toile, qui fut traversée, et qui laissa voir à la place du coeur une large plaie béante. Gandrax se leva aussitôt, et prenant la main de Raoul:

-- Allons, mon ami! point de cela! du calme, je t'en prie!

Raoul le repoussa d'abord avec une sorte de colère, puis, se précipitant dans ses bras et sanglotant avec bruit:

-- Ah! dit-il, je l'aimais comme un enfant!

Il se laissa tomber sur une chaise et y demeura accablé, la tête dans ses mains.

Au bout de quelques minutes, il se releva, et d'une voix brève:

-- Je me rappelle, dit-il, que c'est lundi aujourd'hui. Je vais chez madame de Val-Chesnay... Y viens-tu?

-- Et que vas-tu faire chez madame de Val-Chesnay? dit Gandrax en haussant les épaules.

-- Je vais lui dire que je l'aime... Et pardieu! je l'aimerai!... J'ai redouté cet amour, parce que je voyais dans les yeux de cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques... Eh bien, maintenant je le veux à cause de cela! J'ai besoin d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure... Donc ce soir je fais ma cour à Clotilde,... dans deux mois je l'enlève et je me bats avec son mari, que je tuerai... Le bruit en arrivera, j'espère, jusqu'aux pieuses oreilles de mademoiselle de Férias... Viens-tu avec moi?

-- Raoul, dit Gandrax avec une émotion singulière dans la voix, si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas cela!

-- Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment! Louis! il est mal choisi,... tu perdrais tes arguments!... Je souffre comme un damné... Et pourquoi? Pour avoir rêvé le ciel du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,... pas un mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay... ou de qui je voudrai,... et il n'y a pas une raison au monde,... ni sur la terre ni dans le ciel,... qui puisse m'en empêcher!

-- Il y en a une, j'espère, reprit Gandrax, et la voici: j'aime madame de Val-Chesnay.

-- Toi! tu aimes,... tu l'aimes!

Raoul s'était arrêté devant lui, et il le regarda pendant une minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:

-- Tu dis vrai. Voilà une raison,... la seule!... Aime-la donc;... mais je te plains!

Gandrax ne répondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier, tendit la main au comte, et le laissa seul.

TROISIEME PARTIE

I

RETOUR A FERIAS

Si l'on n'a pas oublié les anxiétés qui obsédaient Sibylle quand elle prit place à la table de madame de Guy-Ferrand, on aura compris avec quel intérêt et quel soulagement de coeur elle avait suivi Raoul dans le développement de la thèse spiritualiste où le mouvement de la conversation l'engagea. Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de mademoiselle de Férias, le sentiment religieux, un peu vague, mais enthousiaste, dont les paroles du comte étaient enflammées, devait être interprété comme l'expression convaincue d'une âme croyante, qui tout au plus pouvait s'être écartée de la piété pratique, mais qui s'y laisserait aisément ramener. Dès ce moment, les alarmes de la jeune fille s'étaient dissipées, et elle avait vu s'élever en plein azur l'édifice de son amour heureux et de son heureux avenir. La profession de foi blasphématoire qui, l'instant d'après, tomba des lèvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre éclatant dans la pureté la plus sereine du ciel. Ce seul mot en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait l'abîme qu'elle s'était juré de ne jamais franchir. Elle ne put supporter la violence de ce choc, et elle défaillit.

Quand elle revint à elle dans le boudoir écarté où on l'avait transportée, apercevant de son premier regard lucide tout son bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme. Demeurée seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses principes d'épouser un homme étranger à toute croyance morale et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlât plus d'un mariage qui, à tout autre égard, lui eût convenu. Elle exprima le désir d'aller dès le lendemain demander à la solitude de Férias l'oubli de ses ennuis.

Rentrée à l'hôtel de Vergnes, elle eut à subir une réprimande assez aigre de la part de son grand-père, qui prononça le mot de bigoterie étroite et puérile, en ajoutant que ce sentiment était du reste fort assorti à l'état de vieille fille auquel mademoiselle de Férias se condamnait infailliblement par ses ridicules prétentions.

Elle lui répondit avec calme et respect qu'elle préférait l'état de vieille fille à celui de femme trompée et malheureuse, et une déception de quelques jours au chagrin de toute sa vie.

M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:

-- Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment! voilà un galant homme reconnu qui a la bonté de ressentir pour vous une passion insensée, et votre première idée est qu'il vous trompera,... qu'il vous rendra malheureuse!... Mais cela est gratuit et absurde!

Elle répliqua avec la même fermeté qu'une passion qui n'était pas épurée par le sentiment moral et sanctifiée par la foi ne pouvait être qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui répugnait d'être l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de Vergnes, un peu surpris et même secrètement déferré, répondit avec plus de douceur:

-- Ma pauvre enfant, c'est très-bien; mais en ce cas il faut épouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!

Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument identifié sa vie avec celle de son élève: on peut dire qu'elle avait partagé son amour pour M. de Chalys; elle partagea de même les amertumes de sa déception. Effrayée du caractère sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille, elle l'engagea elle-même à quitter Paris dès le lendemain, et elle employa une partie de la nuit à vaincre la résistance que M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer à ce départ précipité.

Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images, toutes les visions, toutes les heures enchantées de son amour mortellement atteint se représentaient à son cerveau avec une lucidité et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Férias, des premiers rêves de son coeur; elle en avait senti la flamme secrète à travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant que le vide et le néant. Dans la fièvre de sa pensée, la personne et le caractère du comte de Chalys lui apparaissaient sous un jour étrange, effrayant et même odieux: tant de facultés brillantes, de dons élevés, se retournant en ennemis contre leur source sacrée, révoltaient la piété de Sibylle; avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes à Raoul de ses instincts les plus innocents, et même de ses vertus; les élans de sa mobile imagination d'artiste, ses nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus que les jeux d'une rhétorique dépravée et railleuse; elle était tentée de croire que le comte avait mis dans sa conduite vis-à-vis d'elle une inconcevable préméditation, se faisant un divertissement ironique de jouer le rôle d'un esprit de lumière pour lui montrer tout à coup sous ce masque radieux les stigmates d'un esprit de ténèbres. -- La pire des souffrances pour cette jeune fille habituée au triomphe de sa forte volonté, et qui pour la première fois frémissait sous l'étreinte de la passion, c'était de sentir que l'homme à qui sa raison, sa foi et sa fierté prodiguaient ces anathèmes demeurait le maître souverain de son coeur.

Elle partit dans le matinée du lendemain. Les adieux désolés de sa grand'mère n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda pendant tout le cours du voyage la même attitude froide et concentrée. Elle fut rendue le même soir à Férias, où le marquis et la marquise la virent arriver avec une émotion et une surprise mêlées d'inquiétude. Elle leur dit en riant qu'elle avait éprouvé un chagrin, une mésaventure, qui n'était qu'un méchant tour de sa tête romanesque, et qu'elle venait s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser, quant à présent, d'un récit plus détaillé, dont elle laissait le soin à miss O'Neil. Pendant qu'on apprêtait sa chambre à la hâte, elle s'informa avec une sorte de gaieté fiévreuse des choses et des gens qui composaient le petit monde familier de Férias; puis, prétextant la fatigue, elle présenta froidement son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.

L'altération des traits de Sibylle, son indifférence glacée, son accent bizarre, avaient de plus en plus consterné M. et madame de Férias. Restés seuls avec miss O'Neil, ils l'interrogèrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que c'était peu de chose, que ce n'était rien, elle fondit en larmes, et les deux vieillards se mirent à pleurer avec elle. Quand elle eut recouvré assez de calme pour leur conter les brèves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le courage qu'elle avait eu de se dérober à son bonheur au nom de son jugement et de sa conscience, M. de Férias leva les yeux au ciel:

-- Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prévu... Toujours son rêve de perfection!... toujours le cygne!

Le lendemain, ils ne témoignèrent à Sibylle la part qu'ils prenaient à ses ennuis que par un redoublement de caresses et d'attentions. Elle parut leur savoir gré de leur réserve, et ne fit elle-même aucune allusion à la cause de sa tristesse. Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des symptômes qui alarmaient M. de Férias. C'était le plus souvent une indifférence morne que rompaient par intervalles des efforts de gaieté pénibles. Sibylle s'étonnait elle-même de revoir d'un oeil sec des lieux et des scènes dont le moindre détail, pendant son séjour à Paris, attendrissait son souvenir. Son regard, absorbé par sa vision intérieure, n'attachait aucun sens aux objets du monde réel; le bruit de ses pas et le son de sa voix retentissaient singulièrement à son oreille, comme si elle se fût trouvée seule dans l'immensité d'une cathédrale, ou comme si elle eût été seule vivante au milieu d'un peuple frappé d'enchantement. Ce développement excessif de la vie individuelle, qui caractérise les grandes affections de l'âme, ne saurait être soutenu longtemps par une organisation humaine sans en briser les ressorts. M. de Férias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle pleure!" disait-il à la marquise; mais c'était en vain que l'on essayait de tous les expédients qui paraissaient les plus propres à éveiller sa sensibilité. Elle se laissa promener avec une distraction insouciante à travers les sites qu'elle avait le plus aimés; les jardins et les serres de Férias, les bois si chers à son enfance, la falaise qui avait été le théâtre de sa résurrection à la foi, le cimetière même, et les deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris à lire, rien ne put lui arracher un signe d'émotion. Quelques jours après son arrivée, on la conduisit au presbytère, où l'abbé Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les embrassements attendris du vieux prêtre laissèrent à Sibylle sa froideur impassible.

La marquise de Férias avait eu dans la matinée même de ce jour une idée bizarre. Par son ordre, un domestique était allé secrètement trouver Jacques Féray dans la hutte solitaire qui lui servait d'habitation sur une falaise éloignée, avec mission de lui apprendre le retour de Sibylle au château. Sibylle, à la vérité, paraissait se souvenir très-légèrement de Jacques Féray, dont elle avait à peine demandé des nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien négliger. Jacques Féray cependant reçut le message de madame de Férias avec une profonde incrédulité; le domestique qui en était porteur n'échappa même que par une prompte retraite aux violents procédés dont le fou menaçait de payer son ambassade. La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le départ de Sibylle, c'était une espièglerie familière aux mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement fanatique. Il avait été dupe vingt fois de ce mensonge, et, quoique convaincu dès longtemps que ces avis officieux étaient des piéges tendus à sa candeur, il ne manquait jamais d'aller chercher au château la certitude de sa déception. Il suivit ce jour-là, dans le dédale embrouillé de sa cervelle, la série ordinaire de ses réflexions, et tout en se disant qu'on mentait assurément, que mademoiselle n'était pas revenue, que c'était une chose impossible et insensée, il s'achemina vers Férias à travers les bois, en cueillant des primevères, des pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un énorme bouquet. La famille de Férias revenait en voiture de son excursion au presbytère, quand la marquise aperçut le fou Féray qui sautait du talus d'un fossé sur la chaussée.

-- Je vous en prie, mon enfant, dit-elle à Sibylle, ne vous montrez pas!

Puis, passant la tête par la portière, elle fit arrêter la voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha à pas lents, son bouquet à la main, en se penchant à droite et à gauche, comme pour essayer de percer à travers le vitrage de la voiture où miroitait le soleil. -- Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques? dit la marquise.

Il la regarda sans répondre, en secouant la tête tristement, comme pour dire: Non,... n'est-ce pas?... ce n'est pas vrai?... Il était arrivé cependant à deux pas de la portière, et quoique Sibylle se tînt toujours cachée, un instinct singulier parut subitement lui révéler sa présence: une sorte de grelottement agita ses lambeaux de vêtements, et son visage, tendu vers la portière, se décomposa.

-- Regardez-le, dit la marquise à Sibylle.

La jeune fille se montra alors, et le salua de la tête en souriant. Jacques Féray, à cette apparition, avait ouvert soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui manqua. Il fit le geste de présenter son bouquet à Sibylle; le bouquet échappa de sa main. Il tomba lui-même affaissé sur ses genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachés sur Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la poussière de la route.

Ce spectacle, cette scène imprévue, saisirent brusquement Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnât le bouquet.

-- Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs. Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tête dans les fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une main son coeur, qui soulevait sa poitrine.

Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de ses traits se détendit, et dès ce moment elle reprit dans ses relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage la grâce affectueuse de son naturel, tempérée cependant par une teinte de gravité plus marquée qu'autrefois. Elle se mit alors à rechercher chaque jour tous les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces pèlerinages ne fussent point sans de secrètes amertumes, ils n'étaient pas non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse du héros grec, sert à guérir les blessures qu'elle a faites. Ceux qui en sont doués à un degré puissant connaissent de plus grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que le vulgaire. La solitude de Férias, la régularité claustrale de la vie de famille, la mélancolie qui réside dans les bois profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystérieux et solennel de l'Océan, tout respirait autour d'elle une sorte de sympathie austère qui lui charmait peu à peu sa tristesse en la lui poétisant.

La vraie source de ses consolations toutefois était plus haut. Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua point: elle le trouva fidèle comme il l'avait trouvée. Pour ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y a point de désespoir. Quelques déceptions qu'ils rencontrent dans ce rêve de bonheur que poursuit tout être humain, leur rêve en effet n'est jamais qu'ajourné; ce que la terre leur refuse, le ciel le leur promet toujours. -- Mademoiselle de Férias ne s'abusait point sur la portée de l'épreuve qu'elle venait de traverser: elle avait appris dans sa courte expérience à juger le monde, son temps, et surtout elle-même; elle savait désormais à quelle hauteur son coeur était placé, et elle n'espérait pas trouver deux fois sur son chemin un homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les égarements de Raoul, elle rendait justice à l'éclat de ses dons, à l'ampleur de son intelligence, à la puissance rare de sa personnalité: il l'avait profondément séduite. Elle comprenait que ce triste amour, où s'étaient incarnées pour si peu de temps, mais si pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie. En renonçant à Raoul, c'était donc à toute sa destinée de femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut pas trop de sa foi fervente, de sa piété redoublée, de ses espérances éternelles, de Dieu tout entier pour remplir le désert infini qu'elle voyait alors s'étendre devant sa jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque jour ses larmes plus faciles et moins amères, son âme plus ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses l'avertissaient que ses prières étaient entendues et son sacrifice accepté.

Violemment tentée d'abord par l'idée du cloître, elle l'avait bientôt repoussée, ne voulant pas désespérer le coeur de ses vieux parents, sous prétexte de soulager le sien; mais, en restant dans le monde, elle imprima à sa vie un caractère religieux et même un peu mystique, où l'on retrouvait le tour romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour à miss O'Neil avec une sorte d'enjouement mélancolique qui devenait peu à peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir son roman, elle aurait sa légende; si elle n'avait pu vivre heureuse, elle tâcherait de mourir sainte: elle lèguerait un jour le domaine de ses pères à quelque communauté dont elle serait la fondatrice, peut-être la patronne; son ombre reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les jeunes novices vêtues de blanc.

Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abbé Renaud l'apprentissage de la charité dans ses détails les plus sévères: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et même les mourants. C'était un spectacle étrange que celui de cette jeune fille apparaissant dans tout l'éclat de sa beauté, rehaussée par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu de ces scènes de détresse et de mort; car mademoiselle de Férias, par une secrète faiblesse qui faisait sourire son grand-père, conservait dans ses travaux évangéliques un soin de sa personne, un appareil et un cérémonial qui sentaient à la fois la femme du monde et la femme de race. -- Un jour, comme elle revenait à cheval d'une de ses excursions de charité, suivie à trente pas par un grand domestique à cheveux gris, M. de Férias, admirant sous le soleil du matin la mise élégante et coquette de sa petite-fille, sa grâce souple et fière, sa majesté charmante:

-- Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, à qui en avez-vous donc? Voulez-vous faire tourner la tête aux pauvres ou à moi?... Et l'humilité, qu'en faisons-nous, ma chérie?

Elle ne put elle-même s'empêcher de sourire, et quand son grand-père l'eut reçue dans ses bras:

-- C'est vrai, dit-elle, c'est mon côté faible, je le sens bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!... Quand je me vois passer en cet équipage dans l'eau de votre étang ou dans les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse distinguée, malheureuse et intéressante. Cela m'est doux!...

M. de Férias se prêtait d'ailleurs avec une complaisance empressée à toutes les fantaisies que suggérait à Sibylle la ferveur croissante de sa piété. Il la laissait puiser à pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter à ce prix le repos de cette chère existence. Quoique ennemi du bruit et du désordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de mendiants, d'infirmes et de pèlerins de toute nature que la renommée bienfaisante de Sibylle attirait à Férias de dix lieues à la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle faisait de son château une cour des miracles.

Il ne mit pas moins d'obligeance à seconder les plans que Sibylle ne cessait de méditer en concile avec le curé et miss O'Neil pour la restauration extérieure et la décoration intérieure de l'église de Férias. Le goût le plus pur présida du reste à ces embellissements, qui tournaient à la dignité du culte. Rien ne saurait donner une idée de l'allégresse profonde avec laquelle le vieux curé voyait se transfigurer, comme par miracle, cette petite église, qui était sa maison, sa patrie et son univers tout entier. La première fois qu'il monta dans la chaire en chêne sculpté qui avait remplacé l'espèce de cuve où il avait coutume de prêcher, et lorsqu'il aperçut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son église, les beaux tableaux de station qui ornaient les piliers, le lustre gothique qui pendait de la voûte, les boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que de magnifiques vitraux peints répandaient sur ce solennel ensemble, il eut un éblouissement, et il fondit en larmes devant son troupeau stupéfait.

-- Je me suis cru, dit-il ensuite, à Saint-Pierre de Rome.

Sibylle lui ménageait d'autres sujets de ravissement. Quatre forts chevaux attelés à un lourd camion vinrent déposer un matin à l'entrée du presbytère une énorme caisse qui contenait un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux dimensions des plus modestes églises. L'abbé Renaud, hors de lui, se dépouilla aussitôt de sa soutane, et on le vit tout le jour procéder lui-même au déballage de son orgue. L'instrument fut installé dans la partie supérieure de la nef, et le dimanche suivant, après quelques répétitions mystérieuses, mademoiselle de Férias vint s'asseoir toute rougissante devant le clavier, et prodigua à l'humble assistance visiblement attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction. Ce fut dans le pays une joie mêlée de reconnaissance. Quand les sons inspirés de l'orgue s'élevaient vers la voûte de la petite église avec la fumée des encensoirs et qu'on entrevoyait la tête pure et grave de la jeune patricienne à travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les âmes les plus rudes s'ouvraient à un vague sentiment de consolation, de beauté et de douceur célestes.

Mademoiselle de Férias s'avisa vers le même temps d'une autre imagination qui devait avoir d'étrangers suites. S'attachant de plus en plus à son oeuvre, dont elle était loin de s'exagérer le mérite religieux et qui n'était à ses yeux qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'idée de faire peindre à fresque les voûtes et les murs de son église paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement à son grand-père cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit à rire.

-- Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;... mais il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans mon parc... Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques... Vous accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs?

-- Ce n'est pas tout à fait assez, dit Sibylle.

-- Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car encore faut-il garder quelque chose pour le pavé en mosaïque que je vois poindre à l'horizon.

Depuis son retour à Férias, Sibylle entretenait une correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui lui était demeurée ardemment dévouée. Le nom du comte de Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette réserve, une confiance absolue régnait entre elles, et Blanche mettait un empressement tendre à s'acquitter de tous les petits messages de son amie. Sibylle, dès qu'elle eut conquis ses huit mille francs, se hâta donc d'écrire à la duchesse, elle l'informa de ses projets, lui fit une description métrique de son église, et la pria de lui découvrir quelque jeune artiste qui n'eût encore d'autre richesse que celle du talent, et à qui l'allocation fixée par M. de Férias pût paraître une bonne fortune.

Blanche était installée au château de Sauves depuis un mois environ quand elle reçut cette lettre de Sibylle; après y avoir réfléchi un moment, elle eut une pensée féminine qui la fit sourire: elle remit la lettre sous enveloppe, y joignit deux lignes de sa main et adresse le tout au comte de Chalys, qui avait lui-même établi sa résidence d'été dans les environs de la forêt de Fontainebleau, où il vivait fort retiré. Raoul ne reconnut pas sans surprise l'écriture de la jeune duchesse, dont le billet contenait ces mots:

"Mon cousin, voici une chose qu'on me demande, à laquelle vous vous connaîtrez mieux que moi. Aussitôt que vous aurez découvert le jeune homme, prévenez-moi.

"Blanche."

Deux jours après, Blanche recevait du comte la réponse suivante:

"Ma cousine,

"Le jeune homme est trouvé, il partira dans une quinzaine. Dites qu'on veuille bien faire préparer les murs, les enduits et tout ce qui n'est pas besogne de peintre. Ci-joint quelques instructions à ce sujet. -- Respectueusement à vous.

"Raoul."

Sibylle était allée au-devant de cette recommandation, et les instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien de lui en révéler l'origine, se trouvèrent superflues. Stimulée par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'était occupée déjà, avec le concours de l'architecte diocésain, de faire exécuter dans la nef tous les travaux préparatoires. Ces travaux étaient complétement achevés et les murailles toutes prêtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tiède soirée de juin, l'abbé Renaud entendit une voiture s'arrêter devant la grille de son jardin; presque aussitôt un homme d'une trentaine d'années, en élégante tenue de voyage, et dont le visage était remarquable pâle, s'avança vers lui, et le saluant avec une grâce hautaine:

-- Monsieur le curé de Férias? dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Vous attendiez un peintre pour votre église, monsieur?

-- Oui, monsieur, balbutia le curé, qui se sentait intimidé par l'apparence distinguée et l'accent un peu dédaigneux de l'étranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste de Paris.

-- La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glacé, n'est pas, je suppose, une condition essentielle... Enfin, monsieur, c'est moi!

II

RAOUL AU PRESBYTERE

M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres temps, son abattement eût trouvé du soutien dans l'affection et dans l'énergie morale de Gandrax; mais Gandrax était alors absorbé par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare de voir éclater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier à Clotilde, Raoul avait quitté brusquement Paris; comme Sibylle, il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mêmes consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il rejetait son pinceau avec dégoût, et cherchait à éteindre dans des orgies de cigare les pensées qui le dévoraient. Le souvenir de Sibylle, toujours présent, soulevait en lui un tumulte d'idées et de sentiments où la passion, le regret et la colère se confondaient orageusement. Il avait entrevu un moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union espérée, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement d'un de ces rêves de paix, d'honnêteté et de réhabilitation morale qui séduisent si vivement parfois les âmes troublées et mécontentes d'elles-mêmes. Les scrupules au nom desquels Sibylle avait brisé ce rêve, et qu'il connaissait d'ailleurs très-imparfaitement, lui semblaient puérils, misérables et comme criminels; puis, à l'instant même où il s'exaltait dans cette irritation, l'image de mademoiselle de Férias se dressait sous ses yeux avec sa grâce étrange, à la fois élégante et pure, chaste et passionnée, et la flamme courait dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la même minute cette enfant charmante et barbare.

Le billet de sa cousine Blanche l'avait trouvé dans ce violent état d'esprit. La jeune duchesse, en le lui adressant par une sorte d'espièglerie de femme, n'avait pas même conçu l'idée du dessein extraordinaire que cette communication devait suggérer à Raoul. Il n'avait pas achevé de lire le billet de la duchesse et la lettre qui y était jointe, que sa résolution fut prise. Il retourna sur-le-champ à Paris, s'y occupa pendant quinze jours de quelques apprêts et de quelques études préalables, et partit pour Férias, agité de mille sentiments contraires, où dominait le plus souvent une sorte de désespoir ironique et malfaisant.

Cette méchante disposition accentua d'abord fortement son langage dans sa première entrevue avec l'abbé Renaud; mais, sa générosité naturelle se réveillant aussitôt devant la physionomie bienveillante et timide du vieillard, il le gagna aisément à son tour par le ton de déférence polie et caressante qu'il fit succéder à l'âpreté de son début. Le pauvre curé n'en éprouva d'ailleurs que plus d'embarras lorsque cet étranger de si haute mine et de formes si exquises le pria de lui indiquer dans le village un hôtel où il pût trouver le vivre et le couvert pendant la durée de ses travaux.

-- Un hôtel, monsieur?... Mon Dieu!... Marianne, monsieur demande un hôtel!

-- Si monsieur veut un hôtel, dit Marianne, qu'il le bâtisse!

-- Marianne, voyons donc!... Hélas! monsieur, nous n'avons dans les environs que de méchantes auberges... Ah! comment n'ai-je pas prévu cela?... Mais j'y songe... Mon Dieu! monsieur, j'ai ici, au presbytère, une petite chambre, fort simple à la vérité, mais assez propre... Si vous vouliez bien l'accepter... avec mon modeste ordinaire?

-- Mais, monsieur le curé, je crains de vous être à charge... Cependant je ne serais pas insensible au plaisir de votre intimité quotidienne, et si, au point de vue matériel, vous consentiez à désintéresser mes scrupules en me permettant de rendre à vos pauvres la charité que vous me ferez....

-- Oh! monsieur!... Puis-je vous demander votre nom, monsieur?

Cette question si facile à prévoir, Raoul ne l'avait pas prévue. Le mensonge était de tous les vices celui qui répugnait le plus à sa fière nature. Il hésita, rougit, et, mentant le moins possible, il donna son titre:

-- Le comte, dit-il.

-- Eh bien, mon cher monsieur Lecomte, soyez certain que nous n'aurons pas de difficultés ensemble... Préparez la chambre verte, Marianne!... Mais vous avez peut-être faim, monsieur Lecomte?

-- Vous l'avez dit, monsieur le curé, j'ai faim... Vous voyez comme je vais vous gêner,... j'ai déjà faim!

-- Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!... Marianne, vous préparerez la chambre un peu plus tard... Tuez un poulet!

-- Non, je vous en prie, monsieur le curé, ne tuons personne... Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je suis sûr que mademoiselle Marianne la fait à merveille.

Un instant plus tard, le comte de Chalys était installé devant la petite table ronde du curé, et félicitait Marianne sur la façon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de café complétèrent ce repas, pendant lequel Raoul, animé d'une fièvre secrète, déploya une verve enjouée et obligeante qui subjugua absolument le coeur de l'abbé Renaud, et qui finit même par évoquer sur le visage hérissé de Marianne le phénomène insensé d'un sourire. Le comte, de son côté, sentait croître sa sympathie pour le vieillard en lui entendant prononcer à tout moment le nom de Sibylle avec une prédilection enthousiaste; ce n'était pas non plus sans un vif intérêt qu'il découvrait sous la bonhomie rustique de son hôte des traits d'élévation et de dignité qui affirmaient sa parenté spirituelle avec mademoiselle de Férias.

-- Monsieur le curé, dit-il en quittant la table, je crois que nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas?

-- Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est déjà faite.

-- Mais, monsieur le curé, je ne veux pas vous prendre en traître... je ne suis pas... très-dévôt!

-- Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul l'était encore moins que vous à votre âge!

-- C'est vrai, monsieur le curé;... mais les temps sont différents... Enfin... me permettez-vous de fumer dans votre jardin, monsieur le curé?

-- Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne... où vous voudrez!

-- Même dans la cuisine! ajouta Marianne.

La nuit était venue: une lune pure flottait dans le ciel, jetant des reflets d'argent sur le sable des allées, emplissant d'ombre les tonnelles, et glaçant d'une teinte de neige le clocher de la petite église, dont le triangle se découpait sur le sommet de la falaise voisine. Pendant que Raoul allumait un cigare en donnant un coup d'oeil à cette scène douce et tranquille, l'abbé Renaud, qui était resté un peu en arrière, fut interpellé à demi-voix par Marianne:

-- Ah çà, monsieur l'abbé, qu'est-ce que c'est donc que cette manière d'artiste-là?... Vous m'aviez dit: un petit jeune homme!... Drôle de petit jeune homme! Il a toutes ses dents, celui-là!

-- Je n'y conçois rien, ma fille;... mais je serais bien étonné si ce n'était pas un grand artiste... un très-grand artiste même!

-- Je ne sais pas si c'est un grand artiste... mais, ma foi! c'est un homme bien aimable... Voyons, monsieur l'abbé, je vous le demande, suis-je une de ces femmes qu'on enjôle facilement, moi?

-- Oh! non, Marianne!

-- Eh bien, il m'enjôle!... Ma foi! c'est un homme bien aimable... et si bien nippé! J'ai commencé, avec le vieux Pierre, à ranger ses effets et ses brimborions de toilette dans sa chambre... Ah! monsieur, c'est là un soin! c'est là des raffineries! c'est là un linge... un linge de sénateur, quoi!

-- Chut! Marianne! il m'appelle!

Et l'abbé Renaud courut au-devant de Raoul, qui l'appelait en effet.

-- Monsieur le curé, je vous demande pardon; mais j'entends de la musique... Est-ce que vous avez des sirènes sur ces rivages?... Ecoutez donc!

Après avoir prêté un instant l'oreille:

-- Ah! dit le curé, oui, en effet... on joue de l'orgue dans l'église, là-haut... c'est mademoiselle Sibylle... elle vient quelquefois dans la semaine répéter les morceaux qu'elle doit exécuter le dimanche... Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue ce soir,... et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse arrivée.

Raoul l'arrêta de la main:

-- Non, non, je vous en prie, monsieur le curé! ne lui dites pas que je suis là! Je désire qu'elle ne connaisse mon arrivée que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,... puisqu'elle y prend intérêt... J'espère qu'elle en sera plus agréablement surprise... Je vous en prie, monsieur le curé!

-- Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il faut penser qu'elle viendra nécessairement à la messe dimanche...

-- Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;... dimanche j'aurai déjà ébauché quelque chose... Et maintenant, monsieur le curé, je vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du haut de vos falaises... A bientôt, monsieur le curé...

Raoul affecta de s'éloigner d'un pas nonchalant; mais, à peine hors du jardin, il accéléra sa marche, et se mit à gravir rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le presbytère était assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour de lui un regard inquiet: la falaise était déserte. Il escalada l'enclos du cimetière par la brèche la plus proche, et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une des fenêtres latérales de l'église. La fenêtre était peu élevée, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maçonnerie d'un contre-fort, il atteignit aisément à la hauteur des vitraux; mais ses yeux, habitués à la clarté crépusculaire dont la falaise et l'Océan étaient alors inondés, eurent peine d'abord à percer l'obscurité relative qui régnait dans l'intérieur de l'édifice: il ne distinguait que la faible lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la voûte et quelques bandes de lumière blanche projetées sur les dalles de la nef à travers les fenêtres. Soudain un de ces reflets, se déplaçant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et la tête de Sibylle sortit de l'ombre comme une pâle vision. Son front penché, son attitude abandonnée, exprimaient une mélancolie touchante. Il était évident qu'elle improvisait: ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration indécise qui s'élevait par instants au cri de la passion pour s'éteindre dans les langueurs de la rêverie. Tout à coup, comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de quelque prière plus fervente ou de quelque regret plus douloureux, sa tête se redressa, et son oeil tendu se dirigea sur la fenêtre qui était en face d'elle et d'où Raoul l'observait. Une verrière peinte masquait la plus grande partie de la fenêtre, et ne put lui laisser voir qu'une forme indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement, et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se laissa glisser à la hâte sur le gazon du cimetière. Son coeur bondissait dans sa poitrine: sa première pensée fut de fuir comme un enfant; il la repoussa par fierté, et, se cachant dans l'angle du contre-fort, il attendit.

Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de l'église qui se refermait. Presque au même instant la voix de Sibylle s'éleva doucement à quelques pas de lui:

-- Est-ce toi, Jacques? dit-elle.

Ne recevant point de réponse, la jeune fille ajouta tranquillement à demi-voix:

-- Je suis folle!

Et Raoul comprit qu'elle s'éloignait. Sans abandonner l'ombre protectrice du contre-fort, il avança la tête avec précaution et put voir mademoiselle de Férias. Elle s'éloignait en effet d'une démarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes d'amazone. Arrivée près du petit mur qui fermait le cimetière du côté de l'Océan, elle s'arrêta et posa sur sa tête son chapeau ombragé de plumes, puis elle gravit quelques débris entassés, monta sur la crête gazonnée du mur, et s'y tint immobile, les yeux dirigés vers le large, sa silhouette élégante et sombre se dessinant étrangement dans l'aube limpide du firmament et de la mer. Après quelques minutes de contemplation, elle sauta légèrement sur la falaise et disparut.

Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit mur qui avait servi de piédestal à la jeune fille; il promena son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva quelques brins de mousse froissés et les porta à ses lèvres. La plaine étincelante de l'Océan s'étendait devant lui et s'assombrissait à l'horizon pour se fondre avec le ciel; il tint un moment ses yeux fixés sur ce spectacle.

-- Que voyait-elle là? murmura-t-il. Son Dieu!... son Dieu qui ne sera jamais le mien!

Quand il rentra au presbytère, l'abbé Renaud et Marianne furent étonnés de la brièveté âpre de son langage.

-- Ces artistes sont capricieux, dit timidement le curé à sa vieille servante.

-- Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne; puis, élevant la voix: -- Eh! jeune homme, cria-t-elle, monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'éteindre votre chandelle,... quand vous aurez fait votre prière, s'entend!

-- Mademoiselle Marianne, répondit froidement Raoul du haut de l'escalier, vous serez obéie... en ce qui concerne la chandelle, s'entend!

Quand le comte de Chalys s'éveilla le lendemain, le soleil, pénétrant à travers les rameaux de vigne qui s'entrelaçaient devant la fenêtre, tapissait d'une tremblante mosaïque les briques vernissées de la petite chambre. Une sensation de gaieté, de courage et d'espoir se répandit dans les veines de Raoul. Il se leva à la hâte, ouvrit la fenêtre, et salua en souriant l'abbé Renaud, qui lisait déjà son bréviaire à l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient tous deux dans l'église. Ils y trouvèrent quelques ouvriers que le curé avait requis à la hâte, et qui dressèrent un échafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put commencer lui-même son travail dans la matinée, et ses premiers coups de brosse eurent une fermeté magistrale qui fit épanouir le visage du curé. Raoul compléta le ravissement du vieux prêtre en lui expliquant le plan général de la composition qu'il méditait: les épisodes dominants du poëme évangélique couvriraient les pans de mur encadrés entre les piliers; le ciel de la voûte, peuplé d'allégories sacrées, serait comme le commentaire mystique des fresques latérales et se relierait à chacune d'elles par des teintes sombres ou radieuses en harmonie avec la scène particulière qui y serait figurée. Sur la retombée de la voûte, au-dessus de l'entrée du choeur, le Christ s'élèverait triomphalement dans la nuit éclatante.

-- Mon cher monsieur Lecomte, s'écria le curé, que Dieu me fasse la grâce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je chanterai du fond de l'âme mon Nunc dimittis!

L'excellent vieillard, malgré son impatience, tenta plusieurs fois pendant cette journée, et celles qui suivirent, de modérer l'ardeur passionnée que Raoul apportait à son oeuvre. M. de Chalys appréhendait à tout instant l'apparition vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement cette espérance presque puérile, il se flattait qu'en avançant son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de la jeune fille. Le curé, auquel il ne pouvait dissimuler ses anxiétés, les partageait, sans les comprendre, par bonté d'âme, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les plus machiavéliques pour maintenir mademoiselle de Férias à distance du presbytère et de l'église. Toute sa diplomatie cependant ne put étouffer longtemps le bruit d'un événement si intéressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la matinée, Sibylle, venant faire quelques visites de charité dans le village, entendit en descendant de voiture vingt bouches de commères lui crier à la fois qu'un peintre de Paris travaillait depuis huit jours dans l'église et qu'il y opérait des miracles. Passablement étonnée de la nouvelle et fort curieuse de la vérifier, Sibylle laissa à miss O'Neil le soin de distribuer ses aumônes, et se dirigea en toute hâte vers l'église.

Le comte de Chalys achevait en ce moment d'ébaucher une adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'étoile conductrice étincelait dans le ciel sombre de la voûte, elle jetait une lueur de nimbe sur l'obscur intérieur de l'étable sacrée, sur la Vierge-Mère et sur les rois à genoux; un ange à peine entrevu soutenait l'étoile dans l'azur comme une lampe d'or. Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une suavité et d'un mystère saisissants qui avait le matin même obtenu du curé le suffrage d'une larme.

Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le pur visage de son ange, quand l'échelle qui était dressée contre l'échafaudage s'agita soudain; puis il entendit les froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et léger qui se posait sur les barres de l'échelle. Son coeur s'arrêta quelques secondes, et reprit son élan avec une violence qui faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna pas, et il affecta de demeurer plongé dans son travail. Sibylle était déjà derrière lui sur l'étroite plate-forme: sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque ébauchée avec un intérêt qui peu à peu se tourna en admiration, et qui toucha bientôt à la stupeur. Son goût très-exercé ne pouvait méconnaître l'oeuvre d'une main puissante. Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le costume fort simple et la blouse maculée ne lui apprirent rien.

-- Monsieur..., murmura-t-elle d'un ton timide.

-- Mademoiselle..., dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui montra son visage.

Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout à coup elle devint pâle comme une cire vierge, et son oeil bleu lança au comte un éclair d'indignation et de fierté souveraines. L'instant d'après, sans avoir prononcé une parole, elle avait quitté la plate-forme, et elle sortait de l'église à grands pas.

Elle rencontra sous le porche l'abbé Renaud, qui accourait tout essoufflé et le visage rayonnant.

-- Eh bien, dit-il, eh bien, ma chère demoiselle?

L'émotion, qui avait pris le dessus dans l'âme impérieuse de Sibylle, était celle du plus amer ressentiment contre l'attentat audacieux dont son repos et sa dignité étaient l'objet. Il y eut une hauteur et une colère presque farouches dans l'accent de la réponse qu'elle adressa au curé en élevant la voix à dessein:

-- Eh bien, mon pauvre curé, nous avons été indignement trompés! Il faut congédier cet homme à l'instant! Cet homme n'est pas un peintre,... ou c'est le dernier des peintres! il souille votre église! Venez.

Et elle s'achemina dans la direction du presbytère en compagnie du vieillard consterné.

Le comte de Chalys, du haut de son échafaudage, n'avait perdu aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur à son front et lui bouleversèrent le coeur. Les sentiments qui lui avaient inspiré sa romanesque entreprise lui semblèrent appréciés avec une dureté odieuse. Ses traits prirent l'empreinte d'une ironie sombre et déterminée. Il sortit de l'église, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance sur le mur du cimetière, et se mit à fumer tranquillement en regardant la mer.

Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner: le curé rentrait dans le cimetière; il était accompagné de miss O'Neil. Tous deux s'avançaient vers lui d'un air grave. Raoul, adossé au petit mur, les attendit les bras croisés et le cigare aux dents.

-- Monsieur, dit le curé, vous êtes le comte de Chalys, et vous devez comprendre que votre séjour ici ne peut se prolonger convenablement un instant de plus.

-- La conséquence, monsieur le curé, répondit Raoul avec une froide politesse, ne me paraît point nécessaire. Je puis être le comte de Chalys sans être pour cela le dernier des peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Férias. Vous pouvez à la vérité me refuser la faveur de votre hospitalité; mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de terminer un travail auquel j'ai été régulièrement appelé. On ne déplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des mains avec une telle légèreté.

-- Il est bien entendu, monsieur, dit le curé en hésitant, que vous serez indemnisé de vos frais d'après votre propre estimation.

-- Pardon, monsieur le curé, reprit Raoul en souriant; mais je ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom à votre église, et cette fantaisie me paraît aussi respectable que celle qui prétend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de mademoiselle de Férias? Mademoiselle de Férias est-elle propriétaire de cette église? Je n'ai affaire ici, monsieur le curé, qu'à vous et à votre conseil de fabrique; il existe entre nous une convention que vous ne pouvez rompre honorablement tant que j'y suis moi-même fidèle. Etes-vous mécontent de mon travail? doutez-vous de ma capacité? Faites appeler des experts; s'ils partagent les appréciations de mademoiselle de Férias, je m'incline et je me retire. Jusque-là je reste, tout prêt d'ailleurs, si vous essayez de me fermer les portes de votre église, à me les faire ouvrir par la justice de mon pays. -- Monsieur le curé, j'ai dit.

-- Monsieur, dit le curé, ce langage ne peut être sérieux.

-- Sérieux, monsieur le curé? Je ne serais pas plus sérieux quand je serais sur mon lit de mort.

L'abbé Renaud était timide; mais il avait en lui un fonds de dignité et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre mesure.

-- Monsieur le comte, reprit-il avec fermeté, vous quitteriez, j'en suis sûr, ce ton de raillerie et de bravade, si vous vouliez bien vous souvenir qu'il ne s'adresse ici qu'à des femmes et à des vieillards.

Raoul pâlit. -- Après un silence:

-- Vous avez raison, monsieur, dit-il. Recevez mes excuses.

Et se tournant vers miss O'Neil:

-- Puis-je avoir, mademoiselle, quelques minutes d'entretien avec mademoiselle de Férias?

-- Non, monsieur.

Raoul leva légèrement les épaules:

-- Eh bien, monsieur le curé, je vais me rendre de ce pas chez M. le marquis de Férias, et je m'engage sur l'honneur à ne pas prolonger mon séjour ici d'un seul instant sans son assentiment.

Il descendit alors à grands pas le revers de la falaise, salua gravement Sibylle en passant et entra au presbytère.

Sibylle, informée par miss O'Neil de la résolution qui avait clos le débat, se hâta de remonter en voiture et d'aller annoncer à son grand-père la visite extraordinaire à laquelle il devait se préparer.

III

RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS

Une heure à peine s'était écoulée quand le comte de Chalys, qui n'avait pris que le temps de quitter son négligé de peintre, fut introduit dans le grand salon du château de Férias, où le marquis et la marquise l'attendaient et lui firent un accueil empreint d'une extrême gravité. Il y eut, après l'échange des saluts, une minute de silence pendant laquelle le comte et ses hôtes s'observaient mutuellement avec un intérêt réservé, mais profond. M. et madame de Férias étaient secrètement frappés du caractère de grâce et d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes, si doux et si tristes, achevait de déterminer le tour encore hésitant de son exorde.

-- Madame la marquise, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, si je n'avais apporté ici les sentiments de la plus absolue déférence, je les y trouverais... Mais on a dû vous dire que je ne me présentais chez vous que pour y prendre vos ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne réclamant que la liberté de vous expliquer ma conduite.

-- Monsieur le comte, dit le marquis de Férias, nous ne pouvons vous refuser cette liberté; mais aucune explication ne saurait modifier la nature -- non point des ordres -- mais de la prière que nous avons à vous adresser.

-- Monsieur le marquis, j'espère le contraire. Mon arrivée dans ce pays a éveillé les susceptibilités de mademoiselle de Férias et les vôtres; je le comprends. Permettez-moi cependant de vous affirmer que la pensée de manquer de respect à mademoiselle de Férias ou à vous m'a été aussi étrangère que peut vous l'être celle d'offenser le Dieu dont vous attendez votre salut... Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis, et les préventions dont vous êtes animé en ce moment vous disposent mal à me croire sur parole;... mais la vérité pourtant a bien de la puissance, et je me flatte que vous en reconnaîtrez l'accent, même dans la bouche. -- Raoul fit une courte pause et reprit: -- Vous ne me connaissez pas, mais vous connaissez mademoiselle de Férias, et vous pouvez facilement imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacré, si jamais elle rencontrait un homme qui fût capable et digne de l'apprécier... Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour particulier de ma pensée et de ma vie m'aient préparé autant que possible à bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle de Férias, à lui rendre tout entier le culte d'admiration, d'estime et de tendresse qu'elle mérite,... à bien concevoir enfin toute la plénitude de bonheur qu'une créature si noble et si parfaite répandrait sur la destinée à laquelle elle daignerait s'unir... Veuillez vous souvenir que ce rêve m'a été permis un jour comme une espérance... et qu'on me l'a soudain brisé dans le coeur,... sur les lèvres,... et je vous demande à vous-même, monsieur, à vous pour qui je suis un étranger et presque un ennemi, -- je vous demande si vous n'avez pas pitié de ce que j'ai dû souffrir!

A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcés avec une mâle émotion, la marquise détourna un peu la tête et toussa légèrement.

-- Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec chaleur, et, je le crois, avec sincérité; mais je vous le demanderai à mon tour, si vous vous êtes formé une juste idée du caractère de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu espérer d'une tentative, -- d'une démarche que je veux bien qualifier simplement de romanesque?

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se débat dans l'agonie d'un naufrage une parfaite maturité de délibération... Il s'attache à tout... Un moyen s'est offert de me rapprocher de mademoiselle de Férias, de me remettre sur son chemin... je l'ai saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas été tout à fait irréfléchie... J'avais une espérance que la raison et l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de Férias a repoussé des voeux qu'elle n'ignorait pas... Eh bien, monsieur, je savais que chez mademoiselle de Férias la fermeté rigoureuse -- trop rigoureuse peut-être -- des principes n'exclut pas la générosité du coeur... C'est à son coeur que j'ai tenté de faire appel, c'est sa générosité que j'ai espéré toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme elle le sait, ne fait point métier de s'humilier.

-- Je suis sensible, monsieur le comte, à vos explications, et j'avoue qu'elles vous concilient jusqu'à un certain point mon intérêt; mais cet intérêt, vous le comprenez, ne saurait me faire oublier ce que je dois au repos et à la dignité de ma petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le témoignage de déférence que vous avez bien voulu nous promettre.

-- Soyez assuré, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si vous jugez, après y avoir réfléchi, qu'en m'enlevant mes dernières espérances vous ne frappez que moi, si vous approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de Férias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous parle était vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si solennel et où je joue sur une partie suprême toute ma destinée, souffrez-moi la franchise la plus entière, la plus inusitée. Ne me défendez aucun argument, si délicat qu'il puisse être... Souffrez que j'essaye d'intéresser à ma cause votre sollicitude même pour l'avenir de celle que vous chérissez à si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et mademoiselle de Férias ne me démentira pas,... car elle ne saurait dire que la vérité, -- son coeur ne me repoussait pas... Ce sera la fierté et peut-être le désespoir de toute ma vie que d'avoir été un instant honoré de sa sympathie... Eh bien, cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas accordée légèrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot, sur une parole, -- sinon mal comprise, -- au moins bien rigoureusement interprétée! Je respecte et j'admire les principes religieux de mademoiselle de Férias;... mais n'ont-ils pas même à vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolérance de la première jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur inflexibilité au contact de la vie et de l'expérience? La résolution qu'ils ont dictée à votre petite-fille ne sera-t-elle jamais sujette,... le croyez-vous!... à quelque secret repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle a bien fait de séparer, de désoler deux existences dont l'union lui avait semblé à elle-même présenter plus d'une condition de bonheur?... Et pourquoi? Parce que l'homme qui l'aimait si profondément, -- et qu'elle avait jugé digne d'un peu de retour, -- était un homme de son temps, un enfant de son siècle,... et peut-être un des meilleurs, car si je suis un incrédule, je ne suis pas un impie; mon incrédulité n'est ni agressive ni triomphante,... elle est triste et respectueuse. Je vénère et j'envie ceux qui possèdent la vérité. Pour moi, je la cherche dans toute la sincérité et dans toute l'amertume de mon âme. Voilà donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle de Férias, jeune comme elle l'est, élevée loin du monde, ait pensé qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le comprends;... mais j'en appelle, monsieur, à l'expérience et à la charité de votre âge;... croyez-vous qu'elle ne se trompe pas? Croyez-vous qu'un incrédule comme moi soit vraiment incapable de tout sentiment honnête et loyal, qu'il n'ait rien de sacré dans l'âme, qu'il ne puisse rien aimer, rien respecter, rien adorer dans ce monde,... ni son père, ni sa femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste, monsieur, que vous me méconnaissez,... je vous atteste, au nom même des sentiments dont je suis pénétré devant vous,... que le plus saint respect peut entrer dans un coeur où la foi n'est pas!

M. de Férias échangea un regard avec la marquise, et répondit ensuite avec une sorte d'abandon:

-- Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que les principes de ma petite-fille, érigés en règles pratiques de la vie, puissent être en effet taxés d'exagération regrettable... Que pouvons-nous faire, madame de Férias et moi, dans la circonstance? Il ne sautait être question ici d'user de notre autorité... Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous demander? Je vous interroge sincèrement, car, ayant égard à ce que vos sentiments et votre situation semblent offrir d'intéressant, nous serions disposés, madame de Férias et moi, à vous donner, dans la limite de nos devoirs, un témoignage de notre sympathie.

-- Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux sourire, ne me chassez pas, voilà tout ce que je vous demande... Laissez-moi le temps de désarmer, d'apaiser des scrupules que vous-même jugez excessifs... Laissez-moi, comme autrefois Jacob, servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main de Rachel!

-- Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en souriant à son tour; mais vous oubliez que la réputation de ma petite-fille pourrait être compromise dans cette expérience.

-- Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est évident que ma folle équipée, en supposant que le monde vienne à pénétrer le mystère dont je me couvre, ne saurait compromettre que moi... Une passion heureuse, encouragée, ne réduit pas un homme de ma condition à ces procédés d'aventurier... On se moquera de moi,... je serai ridicule,... voilà ce qui peut arriver de pis... Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager sur l'honneur à ne pas rechercher mademoiselle de Férias; à l'éviter même, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage... je m'engage encore à ne pas prolonger mon séjour dans ce pays au delà du temps nécessaire à l'achèvement consciencieux de mon travail... Vous avouerai-je l'espérance suprême que j'attache à ce travail?... Si mademoiselle de Férias reste inflexible, si mon dévouement silencieux, persévérant, n'a pu l'ébranler,... eh bien, j'emporterai encore une consolation... Je laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et mon coeur lui auront consacrée... Je pourrai me dire de loin que ce témoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aimée, qu'il mêle mon nom à ses pensées,... à ses prières,... qu'il peut un jour lui arracher une larme de regret, un cri de tendresse,... et que peut-être enfin ma vie n'est pas perdue à jamais... Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres... Si vous l'exigez, je partirai, je partirai ce soir même, mais je partirai désespéré!

Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixés sur le parquet. Raoul crut comprendre à la contraction de son front qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une réponse négative. Il se leva, et s'approchant de madame de Férias avec un air de dignité émue:

-- Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois jugé, condamné peut-être, sans laisser tomber de vos lèvres un peu de cette bonté, de cette compassion que je lis dans vos yeux... Dites un mot, je vous en supplie,... dites que votre coeur maternel a confiance,... et que vraiment j'aime votre enfant comme personne au monde ne l'aimera jamais!

-- Hélas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir à ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des sentiments comme les vôtres ne croie pas en Dieu!

Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Férias, et la baisant avec un respect attendri:

-- S'il m'eût donné... et conservé une mère comme vous, madame, j'y croirais peut-être!

Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son mari, et s'y arrêta un moment.

-- Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon que nous désirions, madame de Férias et moi, nous consulter plus mûrement avant de prendre une décision formelle. Veuillez donc nous conserver des dispositions de déférence auxquelles je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel... Jusque-là nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien ignorer votre présence en ce pays.

Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang colora son pâle visage.

-- Merci! dit-il d'une voix à peine distincte, et, posant une main sur sa poitrine, il salua profondément les deux vieillards et se retira.

Le marquis et la marquise, demeurés en tête-à-tête, se regardèrent quelque temps sans parler.

-- Mon Dieu! dit enfin madame de Férias, qu'il me plaît, mon ami!

-- Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tête; mais prenons garde, ma chère,... c'est un grand séducteur!

-- Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte?

-- Non,... je ne dis pas cela;... mais c'est un grand séducteur... Il m'a séduit moi-même, je l'avoue... J'ai cherché dans mon esprit des arguments en sa faveur... Ce jeune homme, -- qu'on serait heureux à tant d'égards d'appeler son fils, -- a toujours vécu dans le mauvais courant du siècle... Je me suis demandé si quelque temps d'une vie nouvelle, entourée d'influences salutaires, ne pourrait pas le rendre à celui qu'il paraît si digne de connaître!

-- Vous vous êtes rappelé, dit en souriant la marquise, miss O'Neil convertie, Jacques Féray consolé, notre brave curé sanctifié, et vous avez espéré que l'âme troublée de ce jeune homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du même ange?

-- Oui, ma chère; mais cette épreuve est bien grave, bien délicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant de nous y engager.

Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent et curieux interrogea M. de Férias.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une nuance d'embarras, nous avons passé à l'ennemi!

-- Comment! s'écria Sibylle.

-- Non, rassurez-vous... Seulement nous avons cru pouvoir ajourner notre arrêt de proscription... Nous voulons y penser, vous y penserez vous-même... Ce jeune homme ne demande que le droit de terminer son travail, qu'il nous présente comme un hommage désintéressé de sympathie et de dévouement... Il s'engage d'ailleurs à respecter scrupuleusement votre repos... Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en malfaiteur un homme bien né,... d'un grand talent,... et après tout malheureux!... Nous y penserons, ma fille.

Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes extérieurs de son respect habituel pour son aïeul, mais au fond de l'âme elle en fut atterrée. Elle comprit que M. et madame de Férias avaient subi la fascination personnelle de Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce triomphe. Elle crut voir la défaillance de l'âge dans le trait de faiblesse qu'elle reprochait secrètement à ses vieux parents, et dont elle se représentait les suites avec désespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de quelles fièvres, de quelles insomnies elle était parvenue à étouffer, et à n'étouffer qu'à demi, une passion que son jugement condamnait. La présence de Raoul même invisible allait la rendre toute entière à ces agitations dont elle espérait à peine triompher deux fois. Elle était convaincue que la faute la plus grave qu'une créature humaine, et qu'une femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par la passion, dans le gouvernement de sa destinée, la place de la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses guides naturels l'exposait à ce danger. Elle en frémit, et se détermina sur l'heure à tenter de sa personne un effort suprême pour rester maîtresse de sa vie. Laissant ses parents en conférence avec miss O'Neil et avec le curé, qui venait d'arriver au château, elle monta à cheval, sous le prétexte d'une excursion de charité, et, suivie de son vieux domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Férias.

IV

L'EXPLICATION

Si nous sommes parvenu à donner une idée juste du caractère de Raoul, caractère où, sur un fonds riche, mais déraciné de toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme régnaient souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner vers le bien ou vers le mal avec une égale sincérité, on aura peut-être le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui, dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse et dans leurs défaillances, semblent manquer de logique ou de droiture, et qui ne manquent que de foi. -- On comprendra du moins dans quelles dispositions attendries, sereines et honnêtes Raoul rentra au presbytère à la suite de son entrevue avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus à demi gagnés, et, malgré toutes les réserves dont ils avaient enveloppé la tolérance qu'ils lui accordaient, il y sentait une sanction réelle de ses prétentions et de ses voeux. Il connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux vieillards, et, assuré d'une alliance si puissante, il crut pouvoir s'abandonner franchement à ses espérances. Ces espérances avaient pris un caractère plus ardent et plus tendre depuis qu'il avait pénétré dans cet intérieur patriarcal et respiré l'air de paix, de douceur et de dignité dont il semblait être parfumé. L'aspect même du château, le bon goût, l'ordre et le silence qui y régnaient, les grands jardins en fleur, le vitrage étincelant des serres, les avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la demeure natale de Sibylle formait à la jeune fille elle-même un cadre harmonieux, à la fois sévère et gracieux comme elle. Il envisageait avec des effusions de coeur la pensée d'enfermer sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bénie, à côté de celle qui lui paraissait être l'âme et le génie de ce lieu enchanté. Pour cet esprit troublé et pour ce coeur fatigué, un tel rêve, exalté par la passion, avait des délices incomparables.

Ne trouvant pas le curé au presbytère, il se rendit à l'église. En prévision du lendemain, les ouvriers venaient d'enlever les échafaudages qui encombraient la nef pour la restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce débarras pour examiner sous différentes perspectives l'effet général de son oeuvre commencée, en se portant tour à tour sur différents points de l'église. Accoudé sur une des stalles du choeur, il s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit la porte de l'église s'ouvrir, puis se refermer. L'instant d'après, mademoiselle de Férias parut dans la nef: elle s'arrêta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que l'étonnement retenait immobile sur le pavé du choeur, elle s'avança vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli sévère de ses sourcils et la décision hautaine de son regard faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris peut-être en plein rêve de bonheur, de douloureux frissons. -- Il s'inclina:

-- Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.

-- Non, monsieur, je vous cherche.

Après un peu de recueillement, elle reprit:

-- Je viens moi-même, monsieur le comte, vous prier de rendre à ma vie la liberté et le repos que votre présence ici lui enlève. Vous m'excuserez si j'hésite sur le choix des arguments que je dois employer pour vous y décider... Est-ce à votre conscience ou à votre honneur que je dois faire appel?... Votre conscience, monsieur, ne reconnaît d'autres lois, je le crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a pas interdit d'elle-même une conduite que la plus simple honnêteté réprouve.

Le ton âpre de Sibylle et la mesure étudiée de son langage glacé achevaient si cruellement de détruire les espérances dont Raoul s'était bercé un instant, qu'il se sentit défaillir à demi. Il porta une main à son front, qui s'était chargé d'une pâleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle voisine:

-- Mon Dieu! murmura-t-il.

-- Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le même accent de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur, sur les sentiments de savoir-vivre et de délicatesse que les hommes les plus étrangers à la morale vulgaire sont encore forcés de respecter, quand ils sont des hommes bien nés, et qu'ils tiennent à en conserver le nom... Permettez-moi donc de vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur formelle et incontestable, c'est celle qui défend à un galant homme de s'imposer par la persécution et l'intrigue à un coeur qui le repousse.

-- Mon Dieu! répéta la comte, qui croisa les bras sur sa poitrine avec un air de froide résignation.

-- Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je m'adresserai à votre raison, à votre bon sens... Cette entreprise, peu honorable, où vous vous obstinez, ne peut aboutir, laissez-moi vous le dire, qu'à votre confusion. Vous vous êtes gagné la partialité de quelques personnes que je respecte profondément, et vous vous flattez que je céderai un jour ou l'autre à leur influence... Eh bien, je vous atteste, monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma déférence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, me faire dévier de la ligne de conduite que je me suis tracée vis-à-vis de vous,... et je vous atteste encore que votre persévérance, durât-elle des années, ne ferait que rendre vos prétentions plus vaines, en redoublant dans mon coeur les sentiments de dédain et de mésestime que de tels procédés m'inspirent.

Le comte de Chalys étendit le bras vers l'un des angles de l'autel:

-- Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui parlez,... ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre que voilà!

Une flamme de colère s'alluma dans l'oeil de Sibylle.

-- Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille odieusement outragée, et qui certes n'eût pas été soumise à cette indignité, si vous aviez vu près d'elle une seule main capable de la défendre ou de la venger!

A ces mots, une sorte de cri sourd s'échappa de la poitrine de Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:

-- Retirez-vous! lui dit-il.

Stupéfiée par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune fille ne bougea pas.

-- Retirez-vous! répéta Raoul avec force... Vous êtes une enfant insensée! et vous me feriez perdre à moi-même la raison,... avec la patience et le respect!... Quoi! voilà donc vos vertus,... votre charité,... votre religion, mademoiselle Sibylle!... Bonté du ciel!... Je suis un homme sans conscience,... sans honneur,... sans coeur,... sans âme!... Et pourquoi? Est-ce parce que je vous aime tendrement, fidèlement, follement, à travers tous les dégoûts, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous m'abreuvez?... Non!... c'est parce que je ne crois pas, n'est-il pas vrai?... parce que je n'ai pas la foi? Voilà le crime, n'est-ce pas?... qui me vaut tant de réprobation et de mépris?... Eh bien, je n'accepte pas votre anathème, entendez-vous? et votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!... Mais quel est donc enfin ce comble de déraison et d'iniquité?... Comment! la dernière des vieilles femmes de ce village qui pour toute vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire, sera une sainte à vos yeux!... Et moi, qui ai toute ma vie cherché la vérité de tout l'effort de ma pensée... et dans l'angoisse la plus sincère de mon âme, je serai un misérable!... Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable,... l'incrédulité indifférente et railleuse,... mais l'incrédulité qui souffre, qui implore, qui respecte,... respectez-la!

La jeune fille, muette et comme pétrifiée sur les dalles, le regardait et l'écoutait avec un mélange singulier d'intérêt et de terreur. Il fit quelques pas précipités dans l'étroite enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions qui l'agitaient; puis, s'arrêtant brusquement, et montrant la croix qui dominait l'autel:

-- Prenez là, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez là, mademoiselle Sibylle, une leçon de justice et de charité! Rappelez-vous le cri de détresse et de défaillance qui s'est élevé de cette croix: "Mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle de bien d'autres en ce siècle. Est-il donc si coupable?... Ah! il y a des blasphèmes, sachez-le, qui valent des prières,... et il y a des impies qui sont des martyrs!... Oui, je crois fermement, quant à moi, que les souffrances du doute sont saintes, et que penser à Dieu, y penser toujours, même avec désespoir, c'est l'honorer et lui plaire!... Je crois que le seul crime irrémissible à ses yeux, c'est l'insouciance et la raillerie brutale vis-à-vis des grands mystères où il se cache, et qui nous environnent... Oui, passer sur cette terre, voir le ciel sur sa tête, la création tout entière autour de soi,... et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'éternelle vérité,... oui, cela est coupable, cela est honteux et dégradant!... Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,... et même le maudire, s'il ne répond pas,... porter cette pensée et cette tristesse à travers tout,... en sentir sur son front la pâleur soudaine au milieu des plus riantes fêtes de la vie,... est-ce donc là de l'impiété, grand Dieu?... En tout cas, c'est la mienne!... Si elle me fait criminel, je le saurai peut-être un jour;... je sais, quant à présent, qu'elle ne me fait pas heureux... Mais du moins, Sibylle, -- écoutez bien! -- elle ne me dessèche pas le coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme moi-même, cruellement abandonnés en ce monde aux caprices du hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de sacrifier à de misérables scrupules mes sentiments les plus vrais, mes élans les plus purs; elle ne m'apprend pas à immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bénir, mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas: -- la bonté!... Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez heureuse... Vous serez obéie!... Et j'ajoute que je vous connais assez désormais pour vous obéir sans regret!

En achevant ces mots, Raoul se détourna comme pour ne pas voir la jeune fille s'éloigner.

Sibylle parut hésiter un moment, puis, s'avançant lentement vers lui:

-- Raoul! dit-elle.

En entendant son nom prononcé par cette douce voix sur le ton de la prière, le comte se retourna brusquement et regarda Sibylle avec un air de profonde surprise.

-- Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous êtes injuste, et vous me méconnaissez... Pouvez-vous croire vraiment que j'aie sacrifié vos sentiments, -- et les miens, que je ne cherche pas à vous cacher, -- à ces étroits scrupules dont vous parlez? que j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'être impie et d'offenser Dieu? Non,... j'ai craint d'être plus malheureuse encore que je ne le suis, et de l'être surtout avec moins de dignité. -- Tâchez de me comprendre, je vous en prie... Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pensée pour moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces unions qui naissent du caprice d'un jour, -- et qui ne lui survivent pas... Et ce n'est pas seulement ma fierté, Raoul, qui se révolte à cette pensée,... c'est mon coeur,... mon coeur, dont la tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu à vous offrir, je le sentais infini, je le sentais éternel! et j'aurais voulu que le vôtre fût égal! -- Ah! vous m'aimez, je le sais,... et vous êtes un homme sincère et loyal;... mais ne savez-vous pas vous-même ce que deviennent en ce monde les sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne s'appuient pas sur Dieu,... quand ils ne se purifient pas,... quand ils ne s'éternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas, dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de constance à l'affection de deux coeurs... l'espérance commune d'un avenir sans fin?... Eh bien, cette espérance, vous ne l'avez pas! ce lien impérissable nous eût manqué... Vous aimez ma jeunesse, -- qui demain ne sera plus;... mais ce qui sera toujours,... mon âme, -- comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez pas!... Un jour j'aurais aimé seule!... J'en étais persuadée... Hélas! je le suis toujours,... et plutôt que d'affronter cette horrible douleur, j'ai voué ma vie à la solitude, à l'abandon, aux regrets,... préférant briser mon coeur de ma main... que de le sentir jamais brisé par la vôtre... Voilà mon crime, à moi,... et malgré ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?... me rend-il indigne de votre estime?

Raoul resta un moment sans répondre, les yeux attachés avec une secrète admiration sur le visage de la jeune enthousiaste, qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un éclat presque surnaturel. -- Puis, comme se parlant à lui-même:

-- Pauvre enfant! dit-il.

Elevant ensuite la voix:

-- Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,... je vous remercie même,... quoique vous me désespériez; mais vous me parlez avec confiance, avec bonté,... vous me traitez en ami,... je vous remercie! -- Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je avoir cette consolation, dites, ne fût-ce que pendant mon séjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;... je vous connais bien maintenant,... et je n'essayerai même pas de vous fléchir;... mais, à défaut d'un lien plus étroit, cette sympathie qui nous unit ne peut-elle avoir sa douceur,... et ne sommes-nous pas capables tous deux d'une telle amitié?

Sibylle secoua faiblement la tête avec un ombre de sourire.

-- Ah! dit-elle, si je pouvais espérer qu'un jour, -- si lointain qu'il puisse être, -- je vous verrai prier là!

Raoul sourit à son tour:

-- Vous ne voulez pas que je vous trompe, n'est-ce pas?... Je ne le crois pas. Je suis si loin de la foi!... Et pourtant il me semble que si jamais je devais m'en rapprocher,... ce serait là, -- dans cette chère église,... près de ce digne prêtre... et près de vous!

Elle le regarda fixement; puis elle s'avança vers l'autel, s'agenouilla sur les degrés, et se mit à prier avec ferveur, la tête dans ses mains. Raoul, debout et immobile contre la boiserie du choeur, contempla un instant la jeune fille prosternée, et, les traits de son visage s'agitant d'une émotion subite, il mordit ses lèvres et passa rapidement la main sur ses yeux.

Après quelques minutes, mademoiselle de Férias se releva, salua l'autel, et passant devant Raoul:

-- A bientôt! lui dit-elle en souriant.

Comme elle sortait du choeur, elle s'arrêta, attacha son regard sur la fresque ébauchée, et, se retournant:

-- C'est très-beau, monsieur! -- reprit-elle.

Puis elle s'éloigna, et Raoul n'entendit plus que le frôlement de ses jupes traînant sur les dalles.

V

L'AMOUR DE SIBYLLE

Pendant qu'elle retournait au château, Sibylle était agitée d'une sorte d'ivresse: elle ne pouvait se dissimuler que la convention par laquelle s'était terminée son entrevue avec Raoul était un de ces compromis équivoques et suspects que la passion suggère; elle était donc allée elle-même au-devant de cette défaillance qu'elle avait tant redoutée. Cependant elle ne se reprochait rien. Elle se disait, et nous sommes loin de l'en blâmer, que trop de sagesse et de force touche à la dureté de l'égoïsme, et qu'un élan de l'âme, une faiblesse du coeur conseillent plus noblement, à certaines heures de la vie, que les règles de la plus haute raison. Elle concevait sans illusions toutes les délicatesses, tous les écueils, toutes les angoisses de l'épreuve qu'elle venait d'accepter; mais elle les affrontait désormais avec une joie secrète: sa tendresse s'était réveillée tout entière et même exaltée au contact de la passion de Raoul; elle avait appris en même temps à lui rendre plus de justice, à l'estimer plus haut, et dès ce moment il lui avait semblé qu'à la place des principes rigides auxquels elle avait obéi jusque-là se posait devant elle un devoir à la fois plus élevé et plus doux, celui de se vouer au salut moral de cette âme qu'elle adorait, et de hasarder dans cette tentative généreuse son repos, sa réputation même, et, s'il le fallait, sa vie.

La conséquence strictement logique d'une telle résolution eût été sans doute d'agréer sans conditions les voeux et la main du comte; mais si mademoiselle de Férias eut cette pensée, elle la repoussa, soit qu'elle ne pût vaincre si complétement la fière obstination de son naturel et les principes réfléchis de son esprit, soit qu'elle éprouvât la crainte vague que le coeur de Raoul ne se prêtât plus avec la même ardeur au miracle qu'elle implorait pour lui, si elle cessait d'en être le prix.

Quelques instants plus tard, le marquis et la marquise entendaient de la bouche même de Sibylle le récit de sa campagne, laquelle, comme elle le dit en riant, n'avait pas tourné à sa gloire. Elle termina en soumettant à leur approbation le traité de paix et d'amitié qu'elle avait cru devoir conclure avec M. de Chalys sous la restriction expresse qu'il abandonnerait toutes prétentions à sa main. Cette restriction expresse ne trompa pas plus M. et madame de Férias qu'elle ne trompait au fond Sibylle elle-même. Ils ne doutèrent même pas que dès cet instant leur petite-fille n'eût arrêté formellement dans sa pensée le projet de son union avec le comte, et que le temps d'épreuve qu'elle lui imposait ne fût simplement, suivant l'expression du vieux marquis, un moyen de sauver l'honneur des armes. Leur conférence avec miss O'Neil et avec l'abbé Renaud les avait d'ailleurs disposés de plus en plus en faveur du comte, pour lequel le curé en particulier avait témoigné une prédilection tendre, disant que c'était une âme bien troublée sans doute, mais non perverse, qui offrait encore de la prise pour le ciel, et qu'il y aurait conscience à désespérer. Malgré tout, M. et madame de Férias furent tentés de croire que Sibylle entrait un peu trop vivement dans la voie où ils semblaient l'avoir eux-mêmes engagée. Le marquis la gronda doucement de son équipée: il ne refusa pas de ratifier les préliminaires qu'elle avait signés avec Raoul, et de le traiter comme un homme distingué, un artiste éminent qui se trouvait par hasard dans le pays, et avec lequel on serait heureux d'entretenir quelques relations de temps à autre.

-- Mais vous comprendrez, ma fille, ajouta le vieillard avec un sourire un peu ironique, quelle réserve doit présider à des relations dont le but en définitive reste si mystérieux!

M. de Férias, apparemment pour donner lui-même le ton de cette réserve désirable, accompagna dès le lundi suivant sa petite-fille et miss O'Neil dans une excursion au village, et tous trois vinrent surprendre M. de Chalys sur son échafaudage. Raoul avait passé la journée du dimanche, penché sur sa fenêtre, à recueillir d'une oreille émue les soins lointains de l'orgue, que la brise lui apportait avec les sourds murmures de l'Océan. L'apparition du marquis et de Sibylle lui parut d'un augure si excellent que ses beaux traits s'éclairèrent d'une splendeur de joie. M. de Férias, après avoir prodigué les éloges, informa M. de Chalys que, si jamais il prenait une heure de repos dans l'après-midi et que le hasard de sa promenade le dirigeât du côté du château de Férias, madame de Férias en serait reconnaissante.

On peut croire que ce hasard ne se fit pas attendre. Raoul toutefois ne profita qu'avec beaucoup de discrétion des politesses du vieux marquis, dont il avait senti la mesure. Il trouvait d'ailleurs un charme si étrange dans l'espèce de noviciat romanesque auquel il était soumis, qu'il semblait craindre de l'abréger. Il osait à peine toucher à ce bonheur, qui pouvait n'être qu'une illusion. La saison était admirable. Pendant que le soleil incendiait de ses feux l'aride sommet des falaises et réjouissait dans l'herbe desséchée les petites sauterelles bleues qu'on voit sur ces côtes, il se cloîtrait dans l'ombre et dans la fraîcheur de l'église, et il y goûtait entre son art et sa rêverie les heures les plus douces qu'il eût connues. Le curé ne manquait pas de venir chaque jour s'attendrir devant son oeuvre. Il lui apportait des fruits de son jardin, que le comte dévorait comme un écolier, à la vive satisfaction du vieillard. Quand il arrivait à Raoul de se reposer quelques minutes en fumant à l'ombre des murs de l'église, le curé venait s'asseoir près de lui sur le gazon ou sur la pierre d'une tombe, et ils devisaient tous deux amicalement au bruit des flots tranquilles, qui mouraient au pied de la falaise.

Le comte avait un compagnon encore plus assidu et qui ne lui était pas moins cher, parce qu'il portait, comme le vieux curé, la marque de Sibylle, et que, s'il n'était pas la rose, il avait vécu près d'elle. C'était Jacques Féray. Jacques Féray, dans sa flânerie perpétuelle, n'avait pas tardé à découvrir la chose merveilleuse qui se passait dans l'église de Férias. Il avait commencé par rôder timidement aux environs du porche, puis il s'était hasardé sur l'échafaudage, où il était demeuré en extase devant le monde radieux qui sortait peu à peu des murailles et de la voûte. Raoul connaissait par Sibylle elle-même une partie de l'histoire de ce pauvre homme, sur laquelle le curé avait achevé de l'édifier. Par bonté naturelle et par une sorte de diplomatie innocente, il fit à Jacques un accueil encourageant, et il n'eut pas de peine à l'apprivoiser en lui parlant de Sibylle avec un accent de sympathie dont l'instinct du fou comprit la sincérité. Jacques, à dater de ce jour, jugea convenable de venir s'installer chaque matin sur le plancher de l'échafaudage, d'où il surveillait le travail de Raoul avec un intérêt le plus ordinairement silencieux. Il ne tarda pas cependant à répondre de bonne grâce aux questions que le comte lui adressait par intervalles sur le ton de bonhomie qui est particulier aux artistes. Sibylle était le thème habituel de ces dialogues bizarres.

-- Tu l'aimes bien, mon garçon, n'est-ce pas? lui dit un jour Raoul.

-- Et vous aussi! répondit Jacques Féray en souriant avec un air de ruse et de finesse. -- Ne lui faites pas de mal! ajouta-t-il aussitôt d'un ton sévère.

La confiance croissante de Jacques dans son nouvel ami alla jusqu'à lui communiquer un secret chagrin dont il était cruellement obsédé. La femme et la petite-fille de ce malheureux reposaient dans le cimetière de Férias sous deux tombes de gazon, dont le relief, bien qu'affaissé par les années, était encore apparent. Depuis que l'intérêt pieux de Sibylle avait rendu un peu de paix et de lucidité à cette intelligence foudroyée, Jacques avait pris l'habitude de planter sur ces deux tombes des tiges de fleurs sauvages qu'il renouvelait avec soin lorsqu'elles étaient fanées. D'après les usages du pays, le moment était venu où cette partie du terrain consacré devait rentrer dans le domaine commun, et Jacques avait été instruit par on ne sait quel féroce plaisant de village de cette expropriation imminente: il savait que d'un jour à l'autre la pioche allait bouleverser ces deux tertres et tout ce qu'ils contenaient. Cette idée se présentait à l'esprit effaré de l'idiot avec un cortège d'images douloureuses et sinistres. Il parlait d'ailleurs de ses alarmes à ce sujet avec tant de mystère et de circonlocutions que la véritable nature de son tourment avait échappé même à la pénétration de Sibylle. Raoul ne la devina qu'à force de patience, et grâce à l'intimité quotidienne et prolongée de ses relations avec le fou. Comme il venait de faire cette découverte, l'abbé Renaud entra dans l'église; il le mit au courant en deux mots:

-- Monsieur le curé, ajouta-t-il à demi-voix en terminant, je désire acheter ce terrain. Chargez-vous de cela et gardez-moi le secret, je vous prie.

Puis s'adressant à Jacques Féray:

-- Ne te tourmente plus, lui dit-il, on ne touchera pas à tes tombes; elles t'appartiennent, c'est arrangé.

Et il se remit à son travail. L'instant d'après, il sentit un froissement qui le fit retourner: c'était le fou qui avait saisi le bas de sa blouse et qui y collait ses lèvres. Une larme se détacha brusquement de l'oeil de Raoul; puis, apercevant à deux pas le curé immobile et attentif, il rougit, frappa du pied, et repoussant Jacques Féray avec une sorte de violence:

-- Laisse-moi donc, bête! dit-il.

L'abbé Renaud s'était fait un devoir d'épier et de recueillir dans le caractère et dans la conduite de Raoul tous les traits qui pouvaient justifier les espérances auxquelles il s'était associé. Il ne manqua pas, malgré les recommandations du comte, de porter le soir même le récit de cet incident aux châtelains de Férias. Ces excellents coeurs en furent touchés au point de perdre ce qu'il leur restait de prudence formaliste, et le lendemain, dans la matinée, Raoul recevait une invitation à dîner au château. -- M. et madame de Férias dînaient alors à six heures par une concession aux habitudes parisiennes de leur petite-fille. -- C'était la première fois que Raoul pénétrait si particulièrement dans leur intimité: il fut surpris de l'expansion et de la gaieté dont Sibylle l'animait; cette disposition rieuse, qu'il avait difficilement entrevue sous la contrainte de l'étiquette mondaine, ajoutait aux grâces sévères de la jeune fille une nuance charmante, et qui le ravit profondément. Il y eut toutefois dans le cours de cette heureuse soirée un moment délicat: ce fut celui où les domestiques du château envahirent le salon, suivant l'usage, pour faire la prière du soir en commun avec leurs maîtres. Quelques minutes auparavant, Sibylle avait prévenu le comte en souriant de la cérémonie qui se préparait:

-- Allez faire une promenade dans le jardin pendant ce temps-là, ajouta-t-elle, je vous le permets.

-- Mon Dieu, non! répondit-il du même ton, je ne veux pas être un objet de scandale dans votre maison.

Il prit sa place un peu à l'écart, les deux mains appuyées sur le dossier d'une chaise dans une attitude de recueillement suffisant, et il se trouva payé outre mesure d'un acte de bon goût aussi simple par le coup d'oeil de reconnaissance que Sibylle lui adressa à travers son dernier signe de croix.

Dès ce moment, les rapports de Raoul avec le château devinrent plus familiers, et cette scène de piété se renouvela plus d'une fois en sa présence. Elle lui causait une sorte d'émotion indéfinie qu'il éprouvait encore en assistant heure par heure à l'existence monastique du curé, et en respirant continuellement l'atmosphère de l'église et les vagues parfums du sanctuaire. Ce cadre singulier où sa vie se trouvait enfermée le faisait sourire quelquefois avec une sorte d'amertume dédaigneuse. Au fond, il ne s'y déplaisait pas. Les pratiques pieuses, lorsqu'elles sont entachées d'une superstition puérile et d'une basse dévotion, ont pour effet ordinaire d'inquiéter et d'effaroucher les esprits qu'elles prétendent édifier; mais la vraie piété, les observances d'un culte pur, la discipline religieuse de la vie, sans doute parce qu'elles répondent à l'instinct le plus puissant et le plus élevé de notre nature, ont un charme sans égal, et qui semble être contagieux. Quel est celui de nous, parmi les plus tièdes, qui, pénétrant à l'heure la plus troublée de sa vie morale dans un de ces intérieurs d'aïeul où une piété souriante et calme règle et sanctifie les habitudes de chaque jour, n'y ait pas senti des élans d'attendrissement, de regret et de désir? Ce n'était donc point sans raison que les parents de Sibylle et Sibylle elle-même avaient espéré que Raoul n'échapperait pas à l'influence du milieu salubre qui l'enveloppait. Dans ce milieu en effet, entre la simplicité évangélique du presbytère et la noblesse patriarcale du château, rien ne choquait son esprit, tout plaisait à son imagination, et tout apaisait son coeur. Il est peut-être vrai de dire que la vie factice et tumultueuse du monde, le contact d'une société dépravée, les jeux effrayants de la force et du mal sur la surface de la terre, contribuent plus encore que les arguments et l'orgueil de la raison moderne à jeter une intelligence dans les abîmes du doute. S'il y avait un lieu dans l'univers où un homme pût n'avoir sous les yeux que l'aspect des grandes scènes de la nature et le spectacle d'honnêtes gens, il serait difficile que son âme, si bouleversée qu'on la suppose, n'y recouvrât pas un peu de paix et de confiance. C'était en quelque sorte dans ce coin idéal de l'univers que Raoul était transporté, et lui-même s'étonnait des couleurs nouvelles dont sa pensée s'imprégnait quelquefois sous ces cieux inconnus.

Il y avait encore bien loin sans doute de ces dispositions émues et de ces aspirations poétiques à une sérieuse renaissance morale et à une foi positive. L'esprit droit de Sibylle ne s'y trompait pas. Sans bien connaître les objections si multiples et si complexes dont s'alimente le scepticisme moderne, et qu'il est trop superflu d'indiquer à un lecteur de ce temps, elle comprenait qu'elles ne pouvaient céder en un jour à de vagues attendrissements. L'abbé Renaud la rassurait.

-- Dieu se sent, lui disait-il, et ne se prouve pas... Laissons ce coeur s'ouvrir encore plus largement, et les objections radicales de l'esprit viendront s'y perdre et s'y noyer d'elles-mêmes. S'il croit une fois en Dieu, je me charge du reste.

Sibylle d'ailleurs semblait s'être fait une loi d'éviter avec tous, et surtout avec Raoul, ce texte d'entretien. Elle lui laissait même voir, dans le cours de leurs relations familières, une sérénité paisible dont il s'inquiétait, la prenant pour de l'indifférence: il craignait qu'elle n'eût vraiment accepté au pied de la lettre, et sans en attendre rien de plus, l'amitié passagère qu'elle lui avait permise; quant à l'épreuve mystérieuse dont l'avenir de leur amour avait paru dépendre, elle n'y faisait aucune allusion, et il pouvait croire qu'elle n'y pensait jamais. -- Elle y pensait toujours; elle y pensait quelquefois avec de mortels découragements, quelquefois avec des ravissements où son coeur se fondait.

-- Hélas! dit-elle un jour au curé, n'y a-t-il pas de la folie à espérer qu'une âme si endurcie puisse être touchée en si peu de temps et par de si faibles moyens?... Il faudrait qu'elle fût saisie!

Et après une pause elle ajouta avec un triste sourire:

-- Il me semble quelquefois, mon père, que si je mourais,... il croirait!

Le vieillard ne put que lui faire signe de la main de chasser ces pensées, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Un autre jour, ayant cru surprendre sur le visage ou dans les paroles du comte quelque symptôme heureux:

-- Ah! mon père, dit-elle au vieux prêtre, quel rêve je fais! N'est-il point trop beau pour la terre? Sauver du mal et ramener à Dieu celui qu'on aime,... qu'on aime éperdument!

Et elle mit dans ce mot un accent de passion inexprimable.

-- Ah! quel rêve je fais! répéta-t-elle.

Elle fondit en larmes à son tour, et cacha son front dans ses mains charmantes.

Cette étrange vie durait depuis deux moins environ, quand un soir, à la nuit tombante, M. de Chalys, qui avait dîné au château, prit le bras de mademoiselle de Férias et l'entraîna doucement dans l'avenue de châtaigniers qui s'étendait devant la grille.

-- Mademoiselle, lui dit-il, est-ce que je me trompe? Je me figure que vous ne tenez plus à me convertir...

-- Pourquoi, monsieur? Parce que je ne vous catéchise pas?... Outre que je suis une pauvre théologienne, je crains les rôles malséants... J'ai grande envie de vous convertir, ajouta-t-elle en souriant; mais j'ai grande envie aussi de ne pas vous déplaire.

-- Je ne sais pas trop dans quel rôle vous pourriez me déplaire, dit Raoul du même ton;... mais enfin voulez-vous connaître l'état de mon âme, mademoiselle Sibylle?

-- Oui, s'il est meilleur qu'autrefois.

-- Il est meilleur.

-- C'est vrai? dit-elle vivement.

Et il sentit le bras de la jeune fille trembler contre le sien.

-- Il faut que ce soit bien vrai pour que je vous le dise, car rien ne me paraîtrait plus cruel que de m'abuser, et plus coupable que de vous abuser vous-même sur un tel sujet... Oui, vous et tous ceux qui vous entourent, vous me faites douter... de tous mes doutes. Il est si difficile, il est si révoltant de croire que des coeurs comme les vôtres soient sortis tout entiers de la matière, et qu'ils y rentrent tout entiers! Chaque jour je me fortifie dans la pensée qu'il y a vraiment une source plus pure d'où les âmes descendent et où elles remontent, -- comme les anges de la vision biblique... Oui, j'entrevois Dieu par éclairs depuis quelque temps avec une certitude qui m'éblouit... Ce Dieu n'est pas encore le vôtre sans doute;... mais enfin dites-moi, mademoiselle Sibylle, que vous êtes contente!

-- Contente! dit-elle d'une voix basse et pénétrée, non, je ne suis pas contente,... mais j'ai le ciel dans le coeur!

Ils continuèrent à marcher quelque temps en silence sous les sombres arcades de l'avenue. Sibylle tout à coup lui tendit la main:

-- Mon ami! murmura-t-elle.

Il prit cette main et la serra sans parler... Elle s'éloigna aussitôt, et il vit son ombre se perdre dans les jardins.

Après la plus heureuse nuit de sa vie, mademoiselle de Férias eut le lendemain un triste réveil. L'abbé Renaud vint lui annoncer que M. de Chalys avait reçu dans la matinée une dépêche qui le forçait de partir immédiatement pour Paris. Raoul comptait d'ailleurs revenir sous peu de jours. Il avait prié le curé de remettre à mademoiselle de Férias la dépêche qui motivait son départ. Elle contenait ces trois mots:

"Viens vite!

"GANDRAX."

En lisant cette signature, Sibylle pâlit.

VI

L'AMOUR DE CLOTILDE

A l'heure même où, sous la voûte des avenues de Férias, Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de Raoul, une scène d'amour fort différente se passait dans le salon d'une de ces élégantes résidences d'été qu'on voit suspendues à peu de distance de Paris sur les coteaux de Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propriétaire de cette habitation, avait eu ce jour-là à dîner un mai qu'il s'était fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni pourquoi. C'était Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied de la familiarité dans la maison de ce jeune homme, Gandrax n'avait pas eu besoin de déployer les souplesses stratégiques qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de son naturel se fût difficilement prêtée. Le génie de Clotilde avait pourvu à tout. Comme toutes les femmes à tête forte qui méditent d'unir les agréments de l'indépendance aux bénéfices d'une situation régulière, elle avait jugé bon d'affermir préalablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une confiance à toute épreuve. Avec une imagination de feu et nuls principes, elle avait su lui persuader qu'elle était à la fois une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pénétré de cette flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de secrètes ardeurs qui n'étaient égalées que par son respect. S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les théâtres ou dans les tribunes du _sport_ quelques amours moins éthérées et plus en harmonie avec l'argile inférieure dont il se sentait pétri, il en rapportait des remords et des terreurs qui n'échappaient point à Clotilde et qui achevaient de lui assurer l'empire. Le jeune baron, malgré tout, était trop amoureux de sa femme pour n'en être pas jaloux. Ce fut donc avec une véritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner l'activité de sa pensée vers les hautes spéculations de la science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La réputation de Gandrax était d'ailleurs particulièrement rassurante; l'intégrité de ses moeurs n'était pas moins notoire que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince cervelle faire un coup de diplomatie raffinée en ménageant à sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son intimité domestique un homme qui semblait devoir y être une égide plutôt qu'un danger.

Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait été le reflet que jetait sur lui son amitié avec Raoul. Puis peu à peu la puissance personnelle, la beauté imposante et la célébrité du jeune savant avaient exercé sur l'esprit de Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre pour de l'amour. Désespérée à ce moment même par l'abandon et par le départ de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre les traces, elle s'était livrée brusquement à cet entraînement équivoque dont un goût subit pour les curiosités de la science fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans sincérité ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de s'initier aux graves études qui occupaient Gandrax, et de donner à leur liaison un caractère élevé qui en rachetât vis-à-vis d'elle-même les tristesses et les rougeurs. Née avec de grandes passions, Clotilde n'était pas une âme basse, et même dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse originelle étouffée par une éducation détestable.

Louis Gandrax avait eu une jeunesse ascétique. Assailli sans sa maturité par un de ces amours vengeurs que déchaîne quelquefois le démon de midi, il avait transigé avec son orgueil, qui était sa maîtresse vertu, par un singulier compromis. Impuissant à vaincre sa passion, il avait cru faire acte de supériorité dominatrice en l'imposant à Clotilde, et il était parvenu ainsi à ériger en nouveau triomphe de sa volonté ce qui n'en était au fond qu'une défaillance. Ce triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la beauté de Clotilde, secrètement touché de l'auréole de gloire mondaine que cette conquête élégante ajoutait à son front sévère, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux délices et aux vanités d'un amour qui lui paraissait compléter sa fière personnalité. Il arrangea pour toujours son existence dans ce cadre idéal, et il se vit même couronné devant la postérité du prestige d'une de ces grandes liaisons en même temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne dédaigne pas de consacrer. Dès ce moment, le jeune matérialiste foula d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir, et il put se répéter, avec plus de certitude que jamais, son axiome favori: "Il y a un Dieu!... c'est l'homme qui sait et qui veut!"

Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre formellement dans cette soirée même où nous le retrouvons à Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le prétexte ordinaire d'études et d'expériences scientifiques, il avait passé la journée chez Clotilde, qui s'était organisé un petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqué à son arrivée une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui révélait la présence du comte de Chalys à Férias, en joignant à cette nouvelle quelques détails venimeux sur la personne de Raoul, sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame de Val-Chesnay s'était extrêmement divertie à la pensée du comte de Chalys transformé en ermite et en enfant de choeur. Gandrax s'était contenté de lever les épaules et d'éviter ce sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du jour, et pendant le dîner, en particulier, elle avait décoché à Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans inquiéter le jeune savant, avaient légèrement blessé son orgueil. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement à ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que son langage et sa physionomie exprimaient avec prédilection. Il était toujours sorti de ces épreuves avec une confiance plus forte dans cette suprématie irrésistible et magnétique qu'il aimait à se reconnaître. Il ménageait ce soir-là à son élève une de ces répressions ironiques; il attendait donc avec impatience que M. de Val-Chesnay voulût bien, suivant son usage, aller fumer dans son parc ou dans ses écuries, et le laissât en tête-à-tête avec Clotilde dans le salon d'été, où ils avaient passé en quittant la table.

Mais Clotilde, de son côté, lui ménageait une surprise. Elle venait de s'étendre sur une causeuse dans une attitude de nonchalance épuisée. Au moment où le débonnaire baron s'esquivait discrètement, elle l'appela tout à coup d'une voix caressante:

-- Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!... Nous sommes seuls,... et je vous ai vu si peu aujourd'hui!

M. de Val-Chesnay, peu habitué à ces élans de tendresse, s'arrêta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude, alluma un cigare, et s'établit dans un coin retiré du salon, pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie à deux pas de la causeuse et lançait à Clotilde un coup d'oeil sévère. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla vaguement, pendant quelques minutes, à travers la porte entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis, s'adressant de nouveau à son mari du même accent affectueux et pénétré:

-- Mon ami, reprit-elle, où êtes-vous donc? Pourquoi si loin?... J'aime l'odeur de vos cigares... Venez donc ici!

Elle lui montra du bout de son éventail une espèce de gros tabouret qu'elle approcha elle-même de la causeuse.

Roland s'était empressé de se rendre à cet appel. Elle laissa pendre sa blanche main sur la tête du jeune homme, puis, le forçant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le regarda dans les yeux:

-- Vous êtes joli! dit-elle à demi-voix.

Et elle reprit sa pose rêveuse, sans cesser de promener sa main sur la tête blonde de Roland.

Après un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax:

-- Quelle belle soirée, n'est-ce pas? lui dit-elle.

-- Très-belle! dit Gandrax.

-- J'adore ces premiers soirs d'automne!... Vos cheveux sont comme de la soie, Roland... Avez-vous remarqué, Gandrax, les cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,... et d'honnête homme!

-- Tout à fait, murmura Gandrax.

Il y eut un nouveau silence. Elle se mit à rire.

-- Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bonté... Allez voir un instant vos chevaux, je vous le permets, -- d'autant plus qu'à la longue cette fumée de cigare... Oh! elle ne me fait pas mal, non!... mais elle me grise,... elle m'enivre!... Allez, mon ami... je vous donne vingt minutes,... mais pas une de plus, vous entendez!

Le jeune baron, hébété de son bonheur, appuya ses lèvres sur la main de sa femme, et sortit en triomphe.

Gandrax le laissa s'éloigner; puis il se leva, et, affectant vainement le calme, car sa voix tremblait de colère:

-- Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette scène, n'est-ce pas?

-- Quelle scène, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et traînante.

-- La scène d'atroce coquetterie que vous venez de jouer là!

-- Comment!... il faut vous l'expliquer?... vraiment? Vous ne la comprenez pas tout seul?

Elle sourit.

-- Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,... vous perdez vos peines, allez! Eh bien, cette scène, je vais vous l'expliquer d'un mot,... d'un mot qui brûle mes lèvres depuis trop longtemps;... mais enfin mieux vaut tard que jamais!

Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et, accentuant tout à coup sa parole avec une sombre énergie:

-- Vous m'ennuyez!... Comprenez-vous?

Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il eût reçu dans la tête une balle de pistolet, il tourna sur ses talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de volonté suprême, fit quelques pas dans le salon, et, revenant vers Clotilde, qui, toujours à demi couchée, mais le buste rigide et la tête haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:

-- Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication. Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?

-- Pourquoi? reprit-elle du même ton âpre et violent: parce que je ne vous ai jamais aimé! parce que jamais une femme ne vous aimera,... à moins que vous n'alliez la chercher dans la fange d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni coeur, ni âme, ni esprit,... ni rien de ce qui peut relever à ses propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,... rien de ce qui peut lui faire quelquefois de son amour un rêve généreux, un enthousiasme, une poésie,... une religion!... Non! Dieu merci, je ne vous ai jamais aimé! Je n'ai aimé en vous que l'ombre de votre ami,... de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!... Et ce que je vous dis là, je l'ai dans le coeur depuis la première heure, sachez-le. Je me résignais cependant, j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais, car une femme qui en est à sa première faute s'y attache avec désespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!... Et vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me fasciniez, que vous étiez mon maître et seigneur!... Pauvre homme!... vous voyez si j'ai peur! -- Tenez, n'en parlons plus... Je pense que vous comprenez maintenant?... Au surplus, que vous compreniez ou non, cela m'est égal! L'important est d'en finir,... finissons-en donc... Allez-vous-en!... et tâchez que je ne vous revoie jamais, car vous me faites horreur, -- simplement.

Et elle se recoucha sur la causeuse.

Gandrax sortit. -- Pendant qu'il gagnait la plus proche station du chemin de fer, il s'arrêtait de temps à autre et portait la main à son front, croyant sentir le sol trembler sous ses pieds. Il était onze heures du soir quand il fut rendu chez lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise; puis au bout d'un instant, comme si l'immobilité lui eût été insupportable, il se releva et se mit à se promener d'un pas lent et régulier dans la longueur de la vaste pièce. Le martellement précipité de ses tempes sonnait à ses oreilles comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son cerveau. Dans ce réveil brutal, dans cette chute immense et sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait confusément quelque soutien auquel il pût se rattacher: il n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble pauvreté même, dépouillés à jamais du charme dont l'amour de Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses. En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune espérance, -- le vide. Il eût voulu pleurer; mais il ne restait pas dans son âme desséchée une seule des sources d'où peut jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de spectre jusqu'aux premières lueurs du jour: quand l'aube blanchissant les fenêtres vint donner à son cauchemar une réalité plus irrécusable et plus poignante, quand il fallut recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure au coeur, il ne le put pas. -- L'idée de la folie traversa son cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur brune, et la vida d'un trait. -- Puis il reprit sa promenade avec une gravité lugubre, son pas s'alourdissant par degrés. Tout à coup il s'arrêta, agita les bras convulsivement, et tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un médecin fut mandé. Après deux heures d'un assoupissement mêlé de délire, il se réveilla et eut la force de dicter sa dépêche à Raoul.

Raoul arriva dans la soirée de ce même jour et se fit conduire chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans avoir trouvé à qui parler. La chambre du savant était une sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'éclairait faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la muraille blanchie à la chaux était appliqué un lit de fer dans lequel Raoul aperçut Gandrax. Ses cheveux noirs étaient repoussés et rejetés en arrière, dégageant son large front couvert d'une pâleur cendrée. Un sourire passa sur ses joues creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul. Il lui tendit la main avec effort:

-- Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir revu.

-- Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand es-tu malade?

Gandrax fit un signe à la femme qui le gardait: elle sortit aussitôt. Il désigna alors du doigt à Raoul la fiole vide qui était posée près de la lampe. Raoul l'examina à la hâte: un pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit, et regardant fixement Gandrax:

-- Clotilde? dit-il.

-- Oui, dit Gandrax.

Et après une pause:

-- La première faiblesse de ma vie,... et la dernière!

-- Ah! malheureux!... mais si tu as résisté jusqu'ici, on peut espérer... L'opium pardonne... Où est le médecin? Que dit-il?

-- Le médecin, c'est moi... Il dit que le système nerveux est détruit, et que je suis perdu... Je ne suis plus qu'une matière qui se transforme.

-- Mais tu peux te tromper, s'écria Raoul avec agitation. Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu?

-- Personne,... inutile,... ne me trouble pas; assieds-toi.

M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise à côté du lit:

-- Souffres-tu beaucoup, mon ami?

-- Beaucoup... J'ai fait une faute,... la dose était trop forte; mais j'étais fou.

Après un moment, un éclair d'ironie glissa sur la bouche amincie de Gandrax:

-- Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on?

-- Mon ami, je t'en prie.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans la triste chambre que la respiration sifflante du malade et les faibles battements d'une montre posée sur son chevet. L'oeil de Gandrax cependant, attaché avec insistance sur celui de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquiétude pénible:

-- Tu désires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant vers Gandrax.

-- Pourquoi ne pleures-tu pas?

-- Mon ami! je fais un rêve affreux; je suis terrifié!

-- Il ne pleure pas!... murmura Gandrax.

Après une nouvelle pause, il éleva plus fortement la voix:

-- Quelle heure est-il?

-- Bientôt minuit.

-- Quel jour?

-- Jeudi.

-- Donne-moi ta main,... donne vite!

Raoul se leva vivement et lui prit la main:

-- Louis, dit-il, n'as-tu rien à me recommander? n'as-tu rien qui te tourmente? Es-tu bien maître de ta pensée en ce moment terrible?... Es-tu sûr?... Sais-tu bien ce que tu es,... où tu vas?

-- Où je vais?

Un sourire effrayant retroussa les lèvres de Gandrax: il se dressa à demi sur sa couche, retira brusquement la main que tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une énergie farouche:

-- Là! dit-il.

Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et sa tête inerte retomba sur l'oreiller. -- Raoul, après une minute de contemplation silencieuse, cacha son front dans ses mains, et des larmes ruisselèrent à travers ses doigts crispés; mais Gandrax ne pouvait plus les voir.

M. de Chalys veilla seul près des restes de son ami. -- Le surlendemain, la cérémonie des funérailles eut lieu dans l'église Saint-Sulpice avec un mélange de pompe et d'austérité qui rappelait à la fois les honneurs mérités et la digne pauvreté du jeune savant. En entrant dans l'église, Raoul aperçut dans un des bas côtés une femme vêtue de noir, dont l'air de jeunesse et d'élégance le frappa; il sentit un frisson passer dans ses veines. C'était Clotilde en effet; poussée par ce goût des émotions fortes et dramatiques qui est propre aux femmes de son espèce, ou peut-être par quelque secret sentiment de remords et de piété, elle avait recherché ce spectacle. On l'entendit à plusieurs reprises pleurer sous son voile. Ces pleurs étaient sincères; mais elle pleurait sur elle-même bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa destinée semblait se teindre à ses yeux du jour lugubre et des flammes bleuâtres dont l'église était remplie. Elle s'épouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec attendrissement les scènes heureuses de son enfance, les bois et les campagnes de Férias, la paix qu'elle y avait laissée. Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa soudain devant elle, et qui l'obséda avec une persistance étrange: ce fut la vision du fou Féray couché sur le pavé de la cour de Férias, et soulevant tout à coup les oripeaux ensanglantés dont elle l'avait affublé pour lui adresser de la main, comme une des tragiques prophétesses de Macbeth, une vague menace de royauté et de malheur.

Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, après avoir accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra à son hôtel. Il s'était retiré dans un grand salon du rez-de-chaussée fermé depuis longtemps, et où la lumière du dehors pénétrait à peine par une fenêtre dont on avait écarté les volets. La porte s'ouvrit tout à coup, et un vieux domestique s'y montra timidement.

-- C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il.

Raoul se leva avec impatience.

-- Mais je j'attends personne!

Il n'avait pas achevé sa phrase, que madame de Val-Chesnay était dans le salon. Le vieux domestique sortit à la hâte.

Clotilde s'était arrêtée immobile devant Raoul. Son voile était baissé, laissant entrevoir sa pâleur ardente et ses yeux de flamme. Sous ses vêtements de deuil, relevés d'ornements de jais, sa taille superbe, sa grâce sombre, sa fière beauté, resplendissaient d'un éclat saisissant. Raoul la regardait avec un air d'indécision et de colère. Elle repoussa lentement son voile et attacha sur lui un oeil suppliant.

-- Que voulez-vous? dit durement le comte.

-- Votre pitié, Raoul.

-- Je vous la refuse!

Il se détourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle:

-- Savez-vous qu'il s'est tué? reprit-il. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve... hardie de vous présenter ici!

-- Je le savais! murmura-t-elle.

Elle se jeta sur un divan, cacha sa tête dans la soie des coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes à grands pas dans l'obscurité de l'immense salon, et, s'arrêtant en face d'elle brusquement:

-- De grâce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est inutile... et répugnant.

Elle releva le front.

-- Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-même ce qui s'est passé? Croyez-vous donc être si étranger à ce malheur,... à ce crime,... que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui m'avez poussée à ce vertige,... dont voici les suites?... Ne m'avez-vous pas demandé mon amour?... L'ai-je rêvé, dites?... Et le jour où il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torturée, humiliée, désespérée,... en vous donnant à une autre sous mes yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de pitié,... un mot de pardon?... Et qu'avez-vous pourtant à me pardonner,... si ce n'est de vous avoir aimé trop fidèlement à travers ce fantôme d'amour que j'avais saisi dans mon désespoir, parce qu'il était encore un souvenir, une ressemblance de vous,... parce qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!... Eh! grand Dieu! c'est ce qui l'a tué, si vous l'ignorez, car le moment est venu où je me suis réveillée de ce songe avec horreur;... je n'ai pu le tromper plus longtemps,... le cri de la vérité s'est échappé de mon coeur, et l'a foudroyé!... Plaignez-le; moi, je l'envie! Il ne souffre plus!

Elle plongea son front pâle dans ses mains et se remit à sangloter avec violence.

-- Madame, dit Raoul avec gravité, je ne vous reproche rien, et je me reproche amèrement, à moi, la conduite inconsidérée qui a pu vous préparer de telles fautes et de tels chagrins... Je vous en demande même pardon, si vous le voulez. Maintenant vous devez comprendre que nous sommes séparés par le plus profond des abîmes, et que cette explication ne saurait se renouveler ni même se prolonger entre nous sans prendre une couleur odieuse... Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un fauteuil, comme accablé par les sensations pénibles de cette scène. La jeune femme s'était levée.

-- Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se détourna en appuyant son front sur sa main.

-- Ah! reprit-elle du même accent suppliant, que vous êtes dur! Je vous demande si peu,... moi qui vous avais tant donné! Est-ce que cet amour enfin,... l'unique de ma vie!... ne me vaudra pas à ce dernier moment... une parole de bonté,... de compassion?... Ah! soyez sûr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous quitter,... pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froissée: elle s'était mise à genoux et se traînait sur la tapis.

-- Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop... On m'a perdue dès l'enfance en ne me laissant connaître d'autres lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mérite au monde, pas une vertu, pas une croyance... Je sais aimer seulement,... et je vous aime!... Vous êtes ma religion;... je vous aime... comme je voudrais aimer Dieu!... Ah! si vous m'aviez mieux connue, vous n'auriez pas tant dédaigné peut-être une tendresse comme la mienne,... car je vous jure qu'il n'y en a pas une semblable sous le ciel!... Maintenant tout est fini,... je le sens,... et il y a presque de la démence à espérer que votre coeur s'ouvre jamais pour moi... Sachez bien cependant,... voilà ce que je veux vous dire,... sachez que je vous reste consacrée et dévouée,... et qu'à l'heure où vous le voudrez,... sur un mot, sur un signe,... je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde à deux genoux,... comme votre servante et votre esclave!... Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son sein et la pressa sur ses lèvres. -- Raoul se dégagea avec une sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se levant lui-même:

-- Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et impérieuse.

Elle était debout, toute frissonnante et comme près de défaillir.

-- Dites-moi que je vous fais pitié, murmura-t-elle, et je pars!

-- Oui, vous me faites grande pitié, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui étincelaient sous ses pleurs, soupira longuement et sortit à pas lents.

Le surlendemain, dans la matinée, M. de Chalys remontait en wagon et reprenait le chemin de Férias.

VII

LE CYGNE

Ce n'était pas sans quelque hésitation que le comte de Chalys avait pris le parti de retourner à Férias. Son bref séjour à Paris, et les événements qui l'avaient marqué, semblaient avoir rompu le charme dont la main délicate et pure de Sibylle l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'était comme éveillé de ce rêve, et il y voyait une sorte d'enfantillage à demi ridicule auquel il s'étonnait de s'être prêté si longtemps. Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter dans le cours du voyage. Le contact de la vie réelle, de ses tristesses et de ses dépravations avait rejeté sa pensée dans tous les découragements et dans toutes les ironies du scepticisme; la mort sèche et brutale de Gandrax l'avait replongé en pleine matière; son entrevue même avec Clotilde l'avait profondément troublé. Malgré les révoltes de sa conscience, les transports, les ardeurs, les paroles enflammées de la jeune femme avaient fait monter à son cerveau la fumée des amours païennes, et lui laissaient encore dans les veines une ivresse secrète; il la voyait toujours à genoux devant lui, dans le désordre de ses pleurs, de sa beauté et de sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion emportée et prête à tous les sacrifices, il était tenté de l'admirer et de la déifier comme une vertu supérieure à toute autre, et près de laquelle l'amour scrupuleux et timoré de mademoiselle de Férias pâlissait étrangement. Il était parti cependant, peut-être pour épargner à Sibylle un coup trop soudain, peut-être pour se soustraire lui-même à des entraînements dont il sentait l'horreur.

Quand il arriva le soir au presbytère, l'abbé Renaud, à qui il avait écrit la veille pour le préparer à son retour, l'informa que la famille de Férias l'attendait pour dîner. Il retint la voiture qui l'avait amené de la gare, et se fit conduire au château. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reçut ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur, et que son visage et son accent même trahissaient. Les tristes circonstances qui l'avaient appelé à Paris, le deuil qu'il en avait rapporté, expliquaient suffisamment son attitude au marquis et à la marquise de Férias; mais Sibylle parut être plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard lorsqu'elle avait tendu la main à M. de Chalys une expression de curiosité inquiète qui le surprit et l'embarrassa. Dans cette nature fine, délicate et sensitive à l'excès, le tact et le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne cessa de l'observer pendant le dîner avec le même air d'anxiété. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa coutume, à l'heure de la prière, comme pour éviter d'y assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la soirée son rôle de maîtresse de maison avec son calme habituel, quoiqu'elle fût fort pâle. Elle se mit un instant au piano, servit le thé, et crayonna sur un bout de table, à l'ombre de ses blonds cheveux, en échangeant avec M. de Chalys quelques paroles indifférentes.

Il était dix heures et demie quand il se retira. En sortant du château, il s'arrêta sur le haut du perron comme frappé du spectacle qui s'étendait sous ses yeux. La soirée, déjà froide, était belle et pure: un mince croissant d'argent glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparaître derrière la cime noire des bois; il répandait encore une aube limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au delà quelques pâles rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres, dans l'eau des bassins et sur le plumage éclatant d'un cygne immobile. C'était une scène d'une paix et d'un silence comme enchantés. Raoul la contempla un instant et soupira longuement. Un bruit léger le fit retourner: il vit mademoiselle de Férias à deux pas de lui.

-- Vous êtes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave sonorité d'accent qui était la séduction de sa voix.

-- Comment ne le serais-je pas, mademoiselle!... Je viens d'être frappé si cruellement.

-- Sans doute,... mais il y a quelque chose de plus, n'est-ce pas?... Soyez vrai!

Il baissa les yeux, hésita, puis, relevant la tête:

-- Je voudrais vous parler, mademoiselle Sibylle.

-- Maintenant?

-- Maintenant.

Elle parut hésiter à son tour; puis tout à coup:

-- Attendez-moi.

Elle rentra dans le vestibule et reparut l'instant d'après: elle avait jeté sur ses épaules à demi nues une courte mante blanche bordée de bleu, dont la capuchon retombait sur son front. Elle prit le bras de Raoul: ils descendirent lentement les degrés du perron et traversèrent la cour en silence, se dirigeant vers le parc. Comme ils entraient dans la sombre allée qui s'ouvrait devant la grille, et que rayaient çà et là des bandes de lumière blanchâtres, Raoul éleva enfin la voix, et parlant avec une amertume à peine contenue:

-- Mademoiselle, dit-il, je viens de traverser quelques-unes de ces heures rigides qui rappellent un homme à la réalité et à son devoir. Je vous supplie donc de me révéler le secret de votre pensée, je vous supplie de me dire si l'honneur d'obtenir votre main me sera vraiment interdit tant que j'aurai pas reçu d'en haut la grâce, -- qui me manque, -- et qui, j'en ai peur, me manquera toujours. Dans ce cas, je n'attendrai pas, je vous l'avoue, pour rompre un attachement sans espoir, que j'y aie perdu le peu de courage et de dignité qui me reste.

Sibylle s'était arrêtée brusquement.

-- Je sentais cela! dit-elle à voix basse.

Sans paraître l'entendre, il continua avec la même âpreté:

-- Oui, dès à présent, je renoncerais à une épreuve que je regarde comme inutile, comme insensée.. Le temps des illusions est passé... Vos croyances ne seront jamais les miennes... Tant que je vivrai, le doute coulera dans mes veines avec mon sang... Voilà la vérité.

-- Pardon, monsieur, dit mademoiselle de Férias d'un ton à peine distinct; mais ce langage est si inattendu après celui que vous me teniez il y a bien peu de jours, et à cette heure même, qu'avant d'y répondre j'ai besoin de me recueillir.

Raoul la salua. Elle marcha quelque temps près de lui en silence. Ils arrivèrent à l'extrémité de l'avenue dans le demi-jour lumineux d'une clairière. Sibylle, comme étonnée, leva les yeux vers le firmament semé d'étoiles, et dans ce simple mouvement son visage, se dégageant de l'ombre de sa mante, parut à Raoul éclairé d'une sorte de pâleur et de transparence singulières.

-- Vous souffrez? lui demanda-t-il vivement en se rapprochant.

Elle sourit.

-- Un peu, dit-elle.

Et montrant le ciel du doigt:

-- Je tombe de si haut!

Il crut qu'elle chancelait tout à coup; il fit un mouvement pour la soutenir, elle le repoussa avec sa grâce tranquille.

-- Donnez-moi votre bras seulement.

Elle entra dans une allée voisine, et au bout d'un instant:

-- Voici ma réponse, dit-elle. Je n'ai pas deux paroles: je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne croit pas, qui ne prie pas, qui n'a d'autre dieu que la matière et d'autre espérance que le néant. Je serais coupable si j'acceptais une telle union, puisque je n'y pourrais donner le bonheur, ne l'y trouvant pas. Il faut donc nous séparer;... mais, je vous en prie, monsieur, ne nous séparons pas avec des paroles de colère et d'amertume... Que le souvenir de cette heure suprême nous soit doux à tous deux... Je vous le demande surtout pour moi... Je n'aurai que ce roman dans ma vie,... je vous prie que la dernière page n'en soit pas mauvaise! Je suis, je vous assure, une personne courageuse, et, malgré le chagrin que j'éprouve, je suis très-capable de goûter le charme de cet instant qui me reste,... quand il serait le dernier de ma vie, comme il est le dernier de notre amitié.

Il ne lui répondit que par une faible pression du bras.

Après quelques minutes d'une marche silencieuse:

-- Parlez-moi, mon ami, reprit-elle, parlez-moi comme autrefois, comme si nous devions nous revoir demain et toujours.

-- Je ne puis, Sibylle...

-- Dites-moi que, malgré tout, mon souvenir vous sera cher...

-- Bien cher,... oui...

-- Le vôtre me sera sacré... Je ne verrai jamais un ciel d'été ni une belle nuit sans penser à vous et sans vous bénir.

-- Me bénir!... dit Raoul amèrement.

-- Oui, vous bénir... Vous avez mis dans ma vie quelques heures douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai dû aussi les émotions les plus élevées, les joies les plus profondes qui puissent ravir l'âme d'une femme... et d'une chrétienne... Quelle soirée heureuse que celle qui précéda votre triste départ! Quel moment que celui où je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu y descendre!... Vous me disiez ce soir-là des choses si justes, si nobles, si dignes de vous!... J'y ai souvent pensé depuis,... non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma foi,... je ne comprends pas le doute... Le nom de Dieu est écrit pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque feuille, sur chaque étoile; ce silence même de la solitude, de la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement, que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes lèvres respirent... Mais ce que vous disiez me frappa... Que j'aurais aimé à parler souvent avec vous de ces choses élevées!... Je n'osais pas... Je suis plus femme que vous ne le croyez,... je le suis trop peut-être... Je redoutais de vous plaire moins,... de perdre à vos yeux un peu de ce prestige qui vous avait touché,... de vous sembler une pédante et une prêcheuse... N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins, m'abandonner à cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de vous apparaître, quand vous penserez à moi dans l'avenir, sous une forme chagrine et déplaisante?

-- Ne le craignez pas...

Ils continuaient, pendant cet étrange dialogue, de s'avancer dans l'intérieur du bois, tantôt perdus dans l'ombre épaisse des futaies, tantôt traversant des éclaircies inondées d'une clarté stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne s'égarait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour à tour avec une prédilection calculée vers chacun des sites qu'elle avait le plus aimés. Elle semblait d'ailleurs avoir recouvré toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans hâte de ce pas élégant, souple et glissant, qui était son allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles avec inquiétude, étonné de ne retrouver dans son langage aucune trace de la vivacité et de la fierté fougueuses de son naturel. Sa voix avait un calme et une douceur extraordinaires. Raoul sentait dans cette frêle créature une volonté et une énergie d'un principe supérieur aux passions violentes dont il était agité lui-même, et qui se taisaient maîtrisées. Livré à un désordre d'esprit indicible, il se laissait conduire, comme en rêve, par la main de cette enfant, sans résolution, sans force, presque sans pensée.

-- Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle... Il y a, disiez-vous, des êtres et des coeurs qu'il est impossible, qu'il semble monstrueux de vouer au néant!... Cela paraît si vrai, si éblouissant de vérité! Puisque nos corps, quand la mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la matière est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus fragile et de plus misérable doit vivre éternellement, comment concevoir que nos pensées les plus hautes et nos sentiments les plus sublimes, que nos dévouements, notre charité, notre foi, nos élans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos larmes, que tout cela doive périr avec nous sans laisser de traces,... sans trouver un avenir, un refuge, une justice!... Ainsi tout survivrait, excepté ce qui est pur!... tout serait éternel, excepté ce qu'il y a en nous de bon et de grand,... excepté tout ce qui honore la vie, tout ce qui décore la terre, tout ce qui plaît au ciel! Oh! non!... il y a, c'est vous encore qui le disiez, il y a une source pure d'où nos âmes descendent et où elles remontent, comme les anges dans la vision biblique... J'aime cette image... Il est doux d'entourer la mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des êtres bien-aimés. -- Vous avez perdu votre mère toute jeune, n'est-ce pas, mon ami?

-- Toute jeune, oui.

Sibylle cessa de parler. Elle s'était arrêtée sur un plateau découvert, devant lequel s'étendait un horizon de collines étagées et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au loin vers la mer. Au fond des vallées marécageuses et sur les flancs entre-croisés des coteaux flottaient ces vapeurs diaphanes de l'automne qu'on appelle poétiquement dans le pays les _dames blanches_. Pénétrées par les lueurs sidérales, elles répandaient sur les contours indécis de ce vaste paysage un vague aérien et une sérénité lactée qui ne semblaient pas être de la terre. Mademoiselle de Férias, appuyée sur le bras de Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention profonde. Elle parut se réveiller tout à coup, et reprenant sa marche:

-- Allons! dit-elle.

Ils entrèrent alors dans une des parties les plus ombragées du bois. Sibylle avait accéléré son pas. Ils descendirent un sentier rapide, et se trouvèrent soudain sur le terre-plein d'une étroite clairière que dominait la silhouette sombre d'une roche élevée et abrupte, pareille à un fragment de muraille ruinée. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche-à-la-Fée, la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la vallée sauvage où roulait le ruisseau de Férias, dont une brume épaisse marquait au loin les méandres. Quelques feux brisés d'étoiles, perçant à travers la feuillée, scintillaient doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et triste qui semblait ajouter encore au silence de cette solitude.

Sibylle promena longuement son regard autour d'elle:

-- C'est là, dit-elle ensuite à demi-voix, que j'ai voulu vous dire adieu,... Raoul. Vous me pardonnerez encore cette faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma raison... Quand je vous ai vu là pour la première fois, vous souvenez-vous?... c'était au printemps et par un soleil charmant... Maintenant... c'est l'automne et la nuit!...

Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, et s'interrompit tout à coup; puis elle se détourna, se jeta la face contre le rocher, et, plongeant sa tête dans les lierres et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle sanglota amèrement.

Raoul, immobile et comme anéanti, regardait ce gracieux fantôme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais semblait être le génie mélancolique de ce lieu solitaire; puis il s'avança lentement, et debout, à deux pas de la jeune fille:

-- Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pénétrée; ah! quel jeu barbare vous jouez avec moi... et avec vous-même! quel crime vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!... Nous nous aimons comme jamais deux créatures sur terre ne se sont aimées... Vous pleurez, et j'ai le coeur déchiré... Nous sommes libres,... tout nous donne l'un à l'autre,... le bonheur est là dans nos mains,... et vous le repoussez,... vous n'en voulez pas!... Pourquoi?... Vous le savez à peine vous-même, malheureuse enfant!

-- Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fière énergie de son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,... parce que je veux être aimée comme j'aime, et que rien ne dure que ce qui s'appuie là!

Elle montra le ciel.

-- Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que vous souffrez, et je voudrais me mettre à genoux pour vous demander pardon de la peine que je vous fais;... mais vous voyez que je souffre bien aussi,... moins que vous pourtant, je le crois,... car moi, j'espère vous retrouver... Oui, je l'espère fermement, Raoul,... j'en suis certaine!... Adieu!

Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait, et elle s'éloigna à la hâte.

Au bout de quelques pas, il la vit s'arrêter, s'appuyer contre un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit murmurer:

-- Je ne vois plus!

Il courut à elle:

-- Prenez mon bras!... Ne craignez rien de moi... pas un mot de plus, pas une prière... mais il faut que vous retourniez, et vous ne pouvez retourner seule!...

Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui était imprégnée de l'humidité de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit à son bras, et gravit péniblement la rampe qui tournait autour du rocher. Peu à peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la tête penchée, comme étrangère à tout, s'abandonnant au bras qui la guidait.

Après un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard étonné.

-- Mon Dieu! dit-elle,... mais je ne reconnais rien, je ne vois pas, je ne me retrouve pas!... Ce brouillard cache tout... Etes-vous sûr d'être dans le vrai chemin?

-- Jusqu'ici, je l'ai pensé; mais en ce moment je suis troublé, je vous l'avoue... On ne distingue rien à deux pas!

Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit, sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des marais environnants s'étaient élevées subitement. Elles s'étaient enroulées d'abord, comme des flocons de givre, autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagné tout l'intérieur du bois. Elles prêtaient aux taillis les plus clair-semés des aspects fantastiques, et semblaient dresser, sous le couvert des fourrés et dans l'ombre des hautes futaies, une muraille de ténèbres impénétrable.

Mademoiselle de Férias parut recouvrer tout son sang-froid sous cette impression de la vie réelle. Elle interrogea Raoul sur la direction qu'il avait suivie, hésita et se recueillit, puis poursuivit la même route avec agitation. Elle crut s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'égaraient de plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti était de chercher à regagner la Roche-à-la-Fée, espérant qu'une fois maîtresse de ce point de départ elle pourrait s'orienter avec plus de précision. Ils essayèrent donc de retourner sur leurs pas, et achevèrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce vertige étrange qui nous saisit quand tous nos guides ordinaires nous font défaut. Sibylle crut bientôt reconnaître, à quelques vagues indices, qu'ils avaient dépassé la limite des bois contigus au parc, et qu'ils étaient entrés dans la forêt qui en était le prolongement, et dont les dernières cimes couronnaient de hautes falaises à deux lieues du château.

Ils continuaient cependant de marcher avec une sorte de résolution fiévreuse, s'étant déterminés à aller toujours droit devant eux. Il leur arrivait presque à chaque pas de se heurter contre des troncs d'arbres ou de s'embarrasser dans les halliers. Ils descendaient et montaient des pentes rapides, et quelquefois traversaient de larges ravines marécageuses où leurs pieds s'imprimaient dans la fange. Par intervalles ils s'arrêtaient pour se consulter brièvement. Des exclamations découragées, des demi-mots douloureux s'échappaient, quoique rarement, des lèvres de Sibylle:

-- Mon Dieu! que je suis punie!... Que va-t-on penser?... Pauvres coeurs qui m'aiment tant, et que j'ai oubliés, comme ils doivent être inquiets!

Elle s'asseyait un moment, n'en pouvant plus, toute grelottante, puis elle disait: -- Allons! -- et se remettait vaillamment en marche.

Raoul était désespéré. Il gardait le plus souvent un silence morne. Il soutenait Sibylle avec un énergie convulsive; il l'entourait d'attentions et de tendresses maternelles. Il y eut un instant où, malgré sa résistance, il l'enleva dans ses bras, et la porta comme un enfant, pour passer une fondrière où il s'enfonçait lui-même jusqu'aux genoux.

Depuis deux longues heures, ils erraient ainsi, perdus dans les bois, dans la brume et dans la nuit, quand, au sortir d'une vallée profonde, ils virent confusément devant eux une haute colline boisée qui s'élevait en forme d'amphithéâtre. Tous deux en même temps reconnurent, à cette disposition particulière du terrain, que leur course désespérée les avait conduits à l'extrémité même de la forêt, sur le revers des falaises où elle venait mourir. Quoiqu'ils fussent à une grande distance du château, la proximité du rivage leur assurait du moins dès ce moment une route connue. Sibylle, ranimée par cette découverte, se mit à gravir rapidement et presque joyeusement la rampe des collines; mais arrivée sur le sommet, et comme ils quittaient enfin l'obscure enceinte des bois, elle défaillit, et sa tête s'affaissa sur la poitrine de Raoul. Il l'appela doucement:

-- Sibylle!

Elle ne répondit pas.

Pendant qu'il la soutenait de toutes les forces qui lui restaient, il promenait autour de lui des yeux à demi égarés. Tout à coup son visage s'éclaira; ils distinguait à quelques pas sur la falaise la forme basse et écrasée d'un toit de chaume, d'une sorte de masure qu'il reconnut aussitôt; une lumière s'en échappait par quelque ouverture et brillait à travers la brume. Raoul éleva la voix:

-- Jacques! cria-t-il, Jacques! à moi! C'est Sibylle! mademoiselle Sibylle! Viens vite!

Un bruit de pas précipités se fit entendre, et Jacques Féray sortit du brouillard.

-- Ah! mon pauvre garçon! reprit Raoul d'une voix agitée, que je suis heureux de te trouver! Je ne savais plus si j'étais de ce monde... Quelle nuit!... Tu vois, elle est malade!... Fais du feu, vite!

-- J'en ai, dit Jacques Féray, que rien n'étonnait. Venez.

Raoul emporta Sibylle dans ses bras et suivit le fou dans sa chaumière. Un reste de feu brûlait dans un coin entre quelques grosses pierres qui tenaient lieu de foyer. Jacques Féray y jeta une brassée d'ajoncs épineux, et la vive flamme qui s'en éleva aussitôt rayonna sur les murs désolés de ce réduit avec un air de gaieté bizarre. Raoul déposa la jeune fille évanouie devant cette claire attisée, et, continuant de la soutenir à demi:

-- Va vite, dit-il à Jacques, va chercher des bruyères, des feuilles... tant que tu pourras!

Jacques sortit et rentra à plusieurs reprises, et peu de minutes après le sol de la hutte était jonché de bruyères et de feuilles sèches que Raoul disposa à la hâte en forme de couche, et sur lesquelles il étendit Sibylle. Au bout d'un instant, elle soupira et entr'ouvrit les yeux. En voyant Raoul penché sur elle, elle sourit; puis, tout étonnée:

-- Où sommes-nous donc? dit-elle.

-- Chez votre ami Jacques Féray, dit-il en la rassurant du regard. Ne craignez plus rien. Remettez-vous... Je vais l'envoyer au château tout à l'heure,... quand la brume sera un peu dissipée. Reposez-vous... Tâchez de dormir. Je veille sur vous.

-- Oui... Je suis bien fatiguée!

Et, rencontrant l'oeil ardent et affectueux de Jacques Féray:

-- Bonjour, mon Jacques, dit-elle faiblement.

Puis, se tournant vers le feu:

-- Que j'ai froid! que cela me fait du bien!

Ses yeux se refermèrent, sa tête s'appesantit sur son oreiller de bruyères, et elle s'endormit.

Raoul recommanda le silence à Jacques Féray par un geste impérieux. Jacques crut comprendre qu'il lui ordonnait de sortir; il sortit sur la pointe du pied et alla se coucher sur le gazon de la falaise à quelques pas de la masure. Quelques minutes après, il se mit à chanter de sa voix douce et mélodieuse un de ces refrains plaintifs qu'il avait chantés dans les veillées du bord, quand il était matelot, et qu'il avait répétés souvent près du berceau de sa petite fille. Raoul, assis sur une des pierres du foyer et penché sur Sibylle endormie, écoutait avec émotion ce chant monotone, qui, à cette heure et dans ce lieu, était d'une tristesse infinie. De temps à autre, il jetait un regard inquiet sur la falaise à travers la porte entr'ouverte: il fut heureux de reconnaître que le brouillard était moins intense. Il écrivit quelques lignes à la lueur du feu sur une page de son portefeuille; il instruisait M. de Férias des événements de la nuit et l'informait avec précaution de l'état de Sibylle. Puis il sortit de la hutte et remit ce billet à Jacques Féray, en le chargeant de le porter au château le plus vite qu'il pourrait. Jacques se mit en marche aussitôt du pas rapide et comme affolé qui lui était propre.

Raoul rentra alors dans la chaumière; il grelottait sous ses vêtements humides. Il s'assit sur l'escabeau qui composait tout le mobilier de Jacques Féray. Sibylle continuait de dormir profondément. Son visage, illuminé par instants des reflets du foyer, s'encadrait gracieusement dans les plis blancs de sa mante et semblait sourire; mais il portait les traces effrayantes des émotions et des fatigues de cette cruelle nuit. Les yeux de la jeune fille étaient cernés d'un sillon bleuâtre; sa pâleur de neige était traversée par des rougeurs soudaines, et un souffle précipité soulevait à la fois son sein et ses deux mains qu'elle y avait posées.

Raoul demeura plusieurs heures immobile à cette place, sans détacher ses yeux de cette douce figure, dont la beauté pure et brisée faisait songer aux jeunes martyres chrétiennes. Les craintes les plus affreuses traversaient son esprit. Ce qui se passa dans son âme, depuis longtemps ébranlée, pendant cette contemplation douloureuse, lui-même sans doute pourrait à peine le dire: -- il y a des attendrissements, des douleurs, des adorations, des coups de lumière qui descendent dans l'homme à des profondeurs que le langage n'atteint pas. -- Tout à coup il tressaillit, ses yeux se mouillèrent, il tomba sur ses genoux, le front dressé vers le ciel, et il fut évident qu'il priait.

Un léger froissement l'éveilla, après quelques minutes, de l'abstraction où il était plongé. Sibylle s'était soulevée sur son lit de feuilles, et elle le regardait d'un oeil étincelant:

-- Raoul... balbutia-t-elle en joignant ses mains comme incertaine, vous priez?

Il lui saisit les deux mains comme hors de lui:

-- Oui,... Sibylle,... je prie! je crois!.... je crois qu'il n'y a rien de vrai dans l'univers, ou que vous êtes un ange immortel!

Un flot de larmes jaillit de son coeur avec ce cri. -- Sibylle était retombée sur sa couche, comme accablée par une joie surhumaine; un sourire d'extase entr'ouvrait sa bouche, et ses yeux demeuraient attachés tout rayonnants sur les yeux de Raoul, d'où les larmes coulaient silencieusement... La jeune fille, trop émue pour parler, eut un mouvement d'une grâce et d'une tendresse inexprimables; elle retira sa main baignée de ces pleurs sacrés, l'approcha de ses lèvres et la baisa.

Les lueurs grises de l'aube commençaient alors à pénétrer dans la hutte. Un bruit de voix confuses et de pas hâtés se fit entendre sur la falaise. Presque aussitôt M. et madame de Férias parurent sur le seuil; miss O'Neil les accompagnait. -- Pendant que la marquise et l'Irlandaise couvraient Sibylle de caresses et la pressaient de questions inquiètes, M. de Férias échangeait avec Raoul quelques paroles rapides.

-- Ma pauvre enfant, dit-il ensuite, ma pauvre chère enfant!...

Et il l'embrassait avec agitation.

-- Pourrez-vous marcher... croyez-vous?... Voulez-vous qu'on vous porte? La voiture est en bas sur la grève... Monsieur, aidez-moi, je vous prie.

Sibylle se dressa avec un peu d'effort, puis elle se mit debout.

-- Oh! je marcherai! dit-elle gaiement. Je suis tout à fait remise... j'irais au bout du monde!

Elle jeta un regard à Raoul, et s'appuyant sur la bras de son grand-père, elle sortit de la hutte.

Comme ils traversaient la largeur de la falaise pour gagner un sentier qui descendait sur la plage à travers une déchirure oblique des rochers, le jour achevait de naître, et le soleil jaillit brusquement des flots, pareil à une sphère d'or qui s'enlève. -- Sibylle s'arrêta une minute comme éblouie, puis elle se tourna vers Raoul, qui la suivait, et, sans parler, lui montra de son doigt levé cet horizon radieux. Au moment de s'engager dans le sentier, elle se retourna encore:

-- Vous venez avec nous, n'est-ce pas?

Sa voix était si tranquille et si sonore, son oeil si riant, sa démarche si légère, que Raoul sentait se dissiper peu à peu les extrêmes alarmes qui depuis quelques heures l'avaient torturé. Rentrant alors lui-même avec une sorte d'enjouement dans la familiarité de la vie:

-- Non! dit-il, je vous gênerais... D'ailleurs mon chemin est très-court par le haut des falaises... et, de plus, la marche me fera du bien... Je suis transi... Mais à bientôt!... et ne doutez pas de moi!...

Elle lui tendit la main, et disparut bientôt dans les détours du sentier.

Dès qu'il l'eut perdue de vue, Raoul s'achemina à grands pas dans la direction du village, et après une demi-heure il arrivait au presbytère. Il s'étonna d'apercevoir devant la grille du jardin la voiture qui avait emmené Sibylle. Il s'informa à la hâte: un domestique lui dit que mademoiselle de Férias s'était trouvée si mal tout à coup qu'on n'avait pu la transporter plus loin. -- Le marquis accourut au-devant de lui, les traits décomposés. Sibylle était en proie à une fièvre effroyable, elle délirait. -- Ils se consultèrent tous deux un moment, puis quelques minutes plus tard M. de Chalys partait dans la voiture. Il changea de chevaux au château et se rendit à la ville épiscopale de ***, qui était à sept lieues de Férias, pour y réclamer les services d'un médecin qui avait quelque célébrité dans le pays. -- Le marquis l'avait prié de mander en outre un médecin de Paris. La ville de *** n'ayant pas de station télégraphique, Raoul dut aller jusqu'à la gare la plus prochaine, à deux lieues de là, pour y expédier sa dépêche.

Toutes ces excursions, avec les difficultés de voitures et de chevaux, lui prirent la journée, et il étai six heures du soir environ quand il vint descendre devant le presbytère, le corps et l'esprit écrasés de fatigue, d'impatience et d'inquiétude.

Comme il entrait dans le jardin, il se trouva en face du médecin qu'il était allé requérir dans la matinée, et qui se promenait à pas lents, le front soucieux.

-- Eh bien, monsieur? lui dit-il.

-- Eh bien, c'est une fièvre pernicieuse... une espèce de fièvre paludéenne,... l'excès des émotions... et puis cette nuit passée dans le brouillard et dans les marais...

-- Il y a du danger?

-- Beaucoup.

-- Ah, monsieur... sauvez-la!

-- Vous pouvez être assuré, monsieur, que je ne néglige rien... Si elle résiste au premier accès, on peut espérer... mais cet accès a été terrible... Cela commence à se calmer;... elle ne crie plus... Nous allons voir!

Madame de Férias et miss O'Neil se montrèrent sur le seuil de la maison. Il courut à elles. Toutes deux lui prirent les mains sans parler.

-- Ah! madame!... Ah! Dieu du ciel!... vous ne me dites rien?

-- Elle est un peu mieux, murmura la marquise.

-- Ah! misérable que je suis!

-- Non, monsieur, non,... remettez-vous. Elle nous a tout conté ce matin... Nous ne vous reprochons rien... C'est un malheur qui nous est commun, voilà tout. Nous espérons d'ailleurs depuis un moment.

La voix de M. de Férias se fit entendre sur l'escalier.

-- Louise! dit-il, voulez-vous venir?

Le deux femmes entrèrent aussitôt et le médecin les suivit précipitamment.

M. de Chalys, demeuré seul, fit quelques pas au hasard en appuyant sa main sur son front brûlant, puis il s'arrêta pour écouter. Aucun son ne parvenait à son oreille. Un silence doux et mélancolique régnait dans l'enceinte du petite jardin, qu'enveloppaient déjà les ombres du crépuscule.

Pour tromper les agitations intolérables de sa pensée, il sortit et se promena quelque temps dans le chemin devant la grille. Tout à coup il se mit à gravir la lande, traversa le cimetière et entra dans l'église. Quand les peintures inachevées des murailles et de la voûte, souvenirs de tant d'espérances et de tant d'heures heureuses, lui apparurent dans le demi-jour de la nef, une impression poignante lui serra le coeur. Il joignit ses mains dans une convulsion de douleur, se jeta à genoux sur les dalles, et, le front battant sur les degrés de l'autel, il sanglota follement.

Il était là, priant et pleurant, quand une main lui toucha l'épaule; il se leva: l'abbé Renaud était devant lui, pâle et muet. Raoul lui prit la main, et, le regardant dans les yeux:

-- Ah! mon père! cria-t-il, que venez-vous me dire?... Epargnez-moi, mon père!... Ce n'est pas fini? dites!... Ce n'est pas fini?... Elle n'est pas morte,... n'est-ce pas?... Oh! je vous en prie!... Mon Dieu! qu'est-ce que je ferais au monde?... Elle n'est pas morte... Ne me dites pas qu'elle est morte,... je vous en prie,... je vous en supplie!

Et il tomba aux genoux du prêtre, dans un transport qui tenait du délire.

Le vieillard le releva.

-- Mon ami,... calmez-vous,... songez à Dieu! Venez,... elle vous demande.

-- Elle me demande?

Il l'interrogea encore d'un oeil plein d'angoisse, et, voyant les lèvres du curé s'agiter vaguement, il le suivit sans parler. Ils descendirent la lande en silence. -- Comme ils montaient l'étroit escalier du presbytère, ils rencontrèrent le médecin, qui saisit la main de Raoul au passage.

-- Soyez hommes, monsieur! lui dit-il.

Ils pénétrèrent alors dans la petite chambre que Raoul avait occupée. C'était là qu'on avait transporté Sibylle. -- Le marquis de Férias, la marquise et miss O'Neil étaient groupés vers la tête du lit: leurs traits, sillonnés de larmes récentes, étaient graves et calmes. Le premier regard de Raoul rencontra les grands yeux bleus de Sibylle, dirigés vers l'entrée de la chambre avec une expression d'anxiété qui s'apaisa dès qu'elle l'eut reconnu. Il s'approcha du lit: le visage de Sibylle, enveloppé dans la masse dénouée et tourmentée de ses cheveux blonds, respirait une sérénité, une grâce et une sorte d'allégresse qui firent d'abord illusion à Raoul. Elle remua faiblement la tête en lui souriant, puis aussitôt elle leva les yeux sur le curé, qui s'avança.

-- Monsieur, dit le vieillard d'une voix lente et pénible, mais accentuée, mademoiselle de Férias, en ce moment suprême, aurait souhaité de vous être unie par la bénédiction nuptiale. Elle ignorait et j'ai dû lui apprendre que mon devoir m'interdit de consacrer une telle union; mais je ferai du moins tout ce que ma conscience me permet pour donner à ce coeur... qui vous a tant chéri... une dernière consolation.

Il fit une pause, puis il ajouta:

-- Mademoiselle de Férias m'a dit, monsieur, que vous partagiez désormais sa pure croyance et ses espérances éternelles?

-- Oui, monsieur, dit Raoul: -- à jamais!

Un rayon de joie passa comme une flamme sur les traits de Sibylle. -- Le vieillard se recueillit un moment:

-- Donnez-lui la main, reprit-il.

Raoul enlaça doucement sa main dans celle de Sibylle.

Le vieux prêtre leva alors son regard humide vers le ciel, et d'une voix que l'émotion brisait:

-- Mon Dieu! dit-il, Dieu de bonté! vous savez comme ils se sont aimés... et comme ils ont souffert!... Que ces deux âmes, si dignes l'une de l'autre, et que vous allez séparer,... soient unies un jour dans l'éternité!... Et daignez bénir la promesse que je leur en fais en votre nom... Ainsi soit-il!

Un bruit de sanglots éclata dans la chambre pendant que le vieux prêtre achevait cette prière, et lui-même ne put retenir ses pleurs. Sibylle seule ne pleurait pas: son front et ses yeux semblaient baignés d'une lumière souriante. -- Après une minute, elle appela le curé du regard; il s'inclina vers le chevet; elle parut lui parler à voix basse avec une sorte de timidité.

-- Monsieur, dit-il à Raoul en se relevant, embrassez-la.

Raoul se pencha sur la couche et posa ses lèvres tremblantes sur le front et sur les cheveux de la jeune fille. Les joues de la pauvre enfant se teignirent soudain d'une légère teinte rosée; elle adressa à Raoul un regard empreint d'une tendresse et d'une douceur infinies, puis brusquement la faible rougeur qui l'avait envahie se dissipa comme si un souffle l'eût enlevée; elle pâlit mortellement, l'ombre de ses longs cils s'abaissa, elle entr'ouvrit les lèvres, et sa beauté inaltérée se fixa dans une immobilité radieuse. -- Il semblait que la mort ne l'eût prise qu'avec respect....................................

On voit aujourd'hui trois tombes blanches dans le petit cimetière de la falaise. Sur la plus blanche, dont le marbre est souvent jonché de fleurs sauvages, on lit cette simple inscription: "Sibylle-Anne de Férias. -- Dix-neuf ans." -- Et plus bas: "_In aeternum!_"

________

Depuis les derniers événements de ce récit, le comte Raoul de Chalys habite le château de Férias. Pour obéir aux volontés de Sibylle et au désir des deux vieillards qui le nomment aujourd'hui leur fils, il ne le quittera plus jamais. Il semble avoir pris en même temps l'héritage des vertus de mademoiselle de Férias. Les gens du pays, accablés de ses bienfaits, témoignent à ce jeune homme sombre, sévère et pieux un respect voisin de la superstition. Ils savent à peine son nom. Ils l'appellent "le fiancé de Mademoiselle."

FIN

TABLE

PREMIERE PARTIE

I. Les Férias

II. Les Beaumesnil

III. Sibylle

IV. Le fou de Sibylle

V. Miss O'Neil

VI. Sibylle hors du giron de l'Eglise

VII. La barque

DEUXIEME PARTIE

I. Clotilde

II. L'hôtel de Vergnes

III. Raoul

IV. La duchesse Blanche

V. L'église de la Madeleine

VI. La couronne

VII. L'atelier

TROISIEME PARTIE

I. Retour à Férias

II. Raoul au presbytère

III. Raoul au château de Férias

IV. L'explication

V. L'amour de Sibylle

VI. L'amour de Clotilde

VII. Le cygne.

PARIS. -- IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.

erreurs typographiques corrigées silencieusement:

1ère partie

chapitre 2: =à ses beaux parents= remplacé par =à ses beaux-parents=

chapitre 3: =la raison supérieure de son grand père= remplacé par =la raison supérieure de son grand-père=

chapitre 6: =-- Trois hommes descendirent= remplacé par =Trois hommes descendirent=

chapitre 6: =plat-.bord= remplacé par =plat-bord=

chapitre 7: =ombragaient= remplacé par =ombrageaient=

2ème partie

chapitre 1: =petite fille au départ= remplacé par =petite-fille au départ=

chapitre 1: =à leur petite fille= remplacé par =à leur petite-fille=

chapitre 4: =Thoma?.= remplacé par =Thoma?=

Chapitre 4: =de .son ami= remplacé par =de son ami=

Chapitre 6: =-- Et elle lui jeta un burnous= remplacé par =Et elle lui jeta un burnous=

Chapitre 6: =-- Puis se retournant vers Raoul= remplacé par =Puis se retournant vers Raoul=

Chapitre 7: =je n'en voie pas de meilleure= remplacé par =je n'en vois pas de meilleure=

3ème partie

chapitre 2: =mentant le mois possible= remplacé par =mentant le moins possible=

chapitre 2: =vous serez obéi= remplacé par =vous serez obéie=

chapitre 3: =peut-être de désespoir de toute ma vie= remplacé par =peut-être le désespoir de toute ma vie=

chapitre 4: =m'inspirent:= remplacé par =m'inspirent.=