Histoire de Quillembois Soldat

Chapter 2

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La mitraille pleuvait dru sur le fort, et les soldats de bois, mal abrités, tombaient avec fracas. Mais, au pied du fort, un gros canon jaune ripostait ferme et, à chaque coup, des files entières de soldats de plomb s'abattaient sur la table.

Au plus fort de la bataille, Quillembois fut envoyé aux renseignements.

Attaché à un gros ballon rouge, il monta jusqu'au plafond. Lorsqu'il fut arrivé là-haut, il ne vit plus, au-dessous de lui, que de petites taches de toutes les couleurs. Mais, bientôt, il put distinguer ce qui se passait en bas.

Il y avait encore, dans le camp adverse, beaucoup de soldats et beaucoup de petits pois. Et, là-bas, tout au bout, à l'angle de la table, un général et son état-major se tenaient hors de la portée du canon du fort.

Alors, du côté de l'armée des soldats de plomb, un aéroplane prit son vol au moment même où Quillembois commençait sa descente.

Attaché à la suspension, l'oiseau blanc décrivait de grands cercles au-dessus de la table; le ballon continuait toujours sa descente; le choc était inévitable.

Patatras!

Entraîné, déchiré par les ailes de l'avion, l'aérostat se dégonfla aussitôt, s'affala, et Quillembois tomba sur un arbre.

Mais que se passe-t-il?

Voici que l'arbre oscille sur sa base et s'écroule en faisant tomber d'autres arbres; que ces autres arbres écrasent l'infanterie, l'artillerie et entraînent dans leur chute une maison qui jette l'église par terre; que l'église renverse à son tour les cavaliers qui s'abritaient derrière elle et que son clocher s'abat sur le général et son état-major d'officiers, n'en laissant pas un seul debout.

Il ne restait plus rien maintenant, absolument rien, de l'armée des soldats de plomb, plus rien que l'aviateur sur son avion, qui se balançait stupidement, au bout de sa ficelle, devant ses troupes anéanties.

Les soldats de bois avaient gagné la bataille; les soldats de plomb, honteux, s'en allèrent pour toujours.

Ainsi, le sort des armées dépend quelquefois d'un incident futile: une pluie qui tombe, un pont qui s'écroule, un convoi qui arrive en retard peuvent faire perdre ou gagner une bataille.

Les soldats de bois fêtèrent la victoire qu'ils avaient remportée sur les soldats de plomb. Les rues et les maisons du village furent pavoisées, il y eut une grande revue passée par le général de bois et un grand défilé auquel assistèrent tous les habitants de la ville, des campagnes, des fermes et des bergeries.

Et le soir venu, Quillembois s'endormit avec délices sur sa litière de mousse et de copeaux fins.

SOUVENIRS DU PASSÉ

Parfois, les soldats de bois du petit garçon voisinaient, sur la table, avec la bergerie de la petite fille et Quillembois bavardait avec les bergers.

Or, il reconnut, un jour, un de ces derniers. Natifs du même sapin, ils avaient été tournés le même jour.

Si le berger n'était pas soldat, comme Quillembois, c'est parce qu'au moment où il aurait fallu l'armer, il ne restait plus, dans l'atelier, un seul bout de bois assez long pour en faire un fusil; les petits morceaux qui traînaient encore sur les établis étaient tout au plus bons à faire des triques de berger ou des sabres d'officier.

Il aurait été officier si le petit morceau de bois qu'on lui colla au bras avait eu la pointe en l'air; il fut berger parce que la pointe de ce morceau de bois avait été, au contraire, mise en bas.

Mais il était satisfait de son sort et il n'enviait personne.

Quillembois et le berger parlèrent ensemble des anciens camarades qu'ils avaient retrouvés dans le grand magasin.

Un grand beau garçon, qui avait été taillé dans le coeur même de l'arbre, avait été mis dans une boîte de soldats de luxe et il était parti un jour pour l'Amérique en compagnie de poupées richement habillées et de coûteuses voitures automobiles. Un autre était marin sur un cuirassé en bois; un autre était acteur dans un théâtre de marionnettes; et puis, il y en avait un, qui avait mal tourné: il était devenu pion dans un jeu d'échecs, avait été peint en noir et passait depuis pour être en ébène.

Un petit maigriot, qui avait été taillé dans une branche morte, était, lui aussi, soldat: mais il avait la taille si fine et il était si fragile qu'il n'avait même pas pu arriver jusqu'au magasin et qu'il s'était cassé en deux pendant le voyage.

Mais, depuis longtemps, on n'avait plus de nouvelles d'aucun d'eux.

Et on allait bientôt les oublier.

VIE DE GARNISON

Depuis que les soldats de plomb étaient retournés chez eux, les soldats de bois ne faisaient plus la guerre.

Sur la table, paisible désormais, ils voyageaient souvent en chemin de fer: parfois, le train, lancé trop fort, ne s'arrêtait pas au bord de la table et il tombait avec ses voyageurs sur le parquet, mais tout le monde se relevait sans mal.

Ils passaient aussi, en rangs serrés, sur des ponts de pierre ou de bois; quelquefois, un de ces ponts, mal construit, s'écroulait et les ensevelissait sous ses décombres.

Mais ils s'en tiraient encore sans dommage.

Au bord d'une cuvette pleine d'eau, ils s'embarquaient sur de petits bateaux et faisaient de dangereuses traversées, le plus souvent suivies de naufrages; mais, heureusement, les soldats de bois flottent, aussi toutes les pertes se bornaient-elles à quelques bras ou quelques fusils décollés qui étaient remis en place le lendemain.

Mais, un soir après le dîner, la guerre civile déchaîna ses horreurs sur la table familiale.

N'ayant plus de soldats de plomb à abattre, le petit garçon, voulant se servir de son canon, se mit à tirer sur la bergerie et sur le village.

Les pauvres moutons, frappés par des petits pois ou des boulettes de mie de pain, tombaient les quatre pattes en l'air; les petites cabanes à roulette, dans lesquelles s'abritent les bergers, les maisons, les arbres, tout était renversé. Quillembois entendit la petite fille qui pleurait, puis une grosse voix ordonna aux enfants d'aller se coucher tout de suite.

Et la lampe s'éteignit.

PROJETS DE DÉPART

Les soldats, les moutons, les bergers et la bergère restèrent donc pêle-mêle sur la table.

Au bout d'un instant, quand les jouets furent bien sûrs qu'ils étaient seuls et que personne ne pouvait les voir, ils se hasardèrent à faire un pas ou deux en avant; un rayon de lune, qui entrait par la fenêtre, éclairait d'une lueur blafarde les ruines du village et de la bergerie.

Mais, déjà, les bergers étaient revenus: les uns, aidés des soldats, remettaient les maisons debout pendant que les autres ramassaient les moutons. Quillembois pensa que la petite bergère n'était pas loin. Enjambant les décombres avec précaution, il la chercha au milieu des ruines et l'aperçut enfin au bord de la table.

La pauvre petite, les yeux pleins de larmes, regardait l'abîme qu'elle avait devant les yeux et dont, à cause de l'obscurité, elle ne pouvait apercevoir le fond, qui était le parquet.

Elle expliqua à Quillembois qu'elle ne pouvait plus vivre au milieu de ces coups de canon qui renversaient les villages, les églises, les moutons et les bergères, et qu'elle ne désirait rien tant que de s'enfuir.

Le petit soldat lui répondit qu'il ne demandait pas mieux que de se sauver avec elle; il ajouta qu'il serait bien heureux de la guider dans cette entreprise pleine de dangers, si elle voulait bien, toutefois, le lui permettre.

Comme il était déjà tombé du haut d'une table, il savait bien que les jouets de bois ne se font pas grand mal dans leur chute, mais il pensa aussi que ni la bergère ni lui ne pourraient, une fois qu'ils seraient en bas, ouvrir la porte ou la fenêtre et qu'alors ils seraient ramassés tous les deux, le lendemain matin, pour aller rejoindre les autres jouets au fond de leur boîte.

Ils décidèrent donc de se blottir derrière un tas de petits pois. Quillembois s'était rappelé que, tous les matins, on secouait le tapis de la table par la fenêtre; il pensa que, s'ils avaient le bonheur de ne pas être vus au moment où on rangerait les jouets épars sur la table, ils courraient la chance d'être jetés ensemble dans le jardin, avec les petits pois, les mies de pain et autres détritus.

L'ÉVASION

Les événements se passèrent bien ainsi que les avait prévus le petit soldat. Mais, tandis que la bergère tombait au pied du mur de la maison, Quillembois fut jeté beaucoup plus loin: il tomba d'abord sur un arbuste pour dégringoler ensuite dans un gros chou.

Un peu étourdi par sa chute, il essayait de se remettre d'aplomb, mais, dans ce mouvement, il glissa malencontreusement entre deux feuilles et, malgré tous les efforts qu'il fit, il ne put se dégager de leur étreinte.

Prise de peur en se voyant séparée de son compagnon, la petite bergère n'osait plus bouger: tout ce grand monde inconnu qu'elle voyait autour d'elle l'effrayait plus encore que les coups de canon.

Alors, de désespoir, elle se laissa rouler au bord d'une allée, espérant qu'on l'y retrouverait bientôt.

En effet, quelques heures plus tard, Quillembois entendit les cris de joie de la petite fille, ravie d'avoir retrouvé son jouet.

Il pensa tristement qu'il allait être éloigné pour toujours de la petite bergère rose et verte.

QUILLEMBOIS REVIENT SANS GLOIRE

Quillembois passa de longues journées dans le chou.

Il souffrit beaucoup, car, au fur et à mesure que le chou poussait, ses feuilles grossissaient de telle façon que Quillembois était de plus en plus serré entre elles.

Il avait, de plus, à subir deux fois par jour le supplice de l'arrosage, excellent pour les choux, mais très mauvais pour les soldats de bois; dans la journée, de grosses mouches se promenaient sur sa figure et le chatouillaient désagréablement; pendant la nuit, les limaces rampaient sur son corps et laissaient derrière elles des traînées de leur bave dégoûtante.

Il pensait bien pourrir là, lorsqu'un jour le chou fut cueilli pour être mis dans la soupe. Quillembois glissa dans la marmite, y resta toute la journée et fut retrouvé, le soir, à table, dans la soupière.

Mais dans quel état!! Les brillantes couleurs de ses joues étaient ternies; son pantalon rouge était d'un rose sale; sa belle tunique, décolorée, était souillée de graisse; son shako noir était devenu gris; ses bras, son fusil, son sac et la confortable rondelle qui lui servait jadis de souliers, le tout, décollé, flottait sur le bouillon.

La cuisinière fut appelée: on lui montra les horreurs qui nageaient là et on la chassa sur-le-champ en lui ordonnant de remporter la soupière. Aussi, dès qu'elle fut dans la cuisine, elle saisit, de rage, le corps de Quillembois, le jeta par terre, et, d'un vigoureux coup de pied, elle l'envoya, sous un meuble, rouler dans la poussière.

Comme la bonne était aussi sale que la cuisinière, Quillembois resta de longs jours sous ce meuble. Mais, une fois par mois, la maîtresse de maison présidait elle-même au balayage.

Ce jour-là, Quillembois reçut dans les reins un bon coup de balai qui l'envoya rebondir sur les marches d'un escalier: au moment même, le petit garçon blond descendait de sa chambre.

Au bruit que fit Quillembois le petit garçon se précipita. Après un instant d'hésitation, il vit que cette chose informe était un de ses soldats et Quillembois fut remis dans sa boîte, avec les autres jouets, dans l'armoire habituelle.

UNE GRANDE DOULEUR

Lorsque le pauvre Quillembois fut de retour parmi ses camarades, il eut un moment de bonheur, mais sa joie fut de courte durée.

Aucun des soldats ne voulut reconnaître, dans ce morceau de bois gras et sale, qui sentait encore le chou, leur ancien compagnon de gloire. Tous lui tournaient le dos avec mépris et, comme il insistait pour reprendre sa place au milieu d'eux, le capitaine donna l'ordre à ses soldats de jeter Quillembois par-dessus le bord de la boîte.

Les soldats obéirent et Quillembois tomba en plein dans la bergerie: à quelques rondelles de lui, la bergère verte et rose gardait toujours ses moutons.

En l'apercevant, Quillembois poussa un cri de joie et se précipita vers elle: il pleurait d'émotion en retrouvant sa chère petite pastoure qu'il croyait bien ne plus jamais revoir.

Mais la bergère eut peur de cet homme sans bras, qui titubait sur son pied trop petit et elle courut se réfugier auprès d'un grand berger bleu et gris qui était armé d'un solide gourdin; comme elle criait de toutes ses forces: «Au fou, au fou!» d'autres bergers accoururent avec des chiens et mirent en fuite Quillembois, qui, après mille difficultés, réussit à se hisser jusqu'au sommet de l'église, où il put enfin échapper à leur colère.

Toute l'eau dont il s'était imbibé pendant l'arrosage, tout le bouillon de choux dont il s'était imprégné dans la marmite et dans la soupière s'en allèrent durant cette nuit sous forme de larmes, car Quillembois ne connut jamais de douleur plus amère.

Devant l'église, bergers, arbres, maisons, chiens et moutons dansaient joyeusement pour célébrer les fiançailles de la petite bergère verte et rose et du grand berger gris et bleu.

LA FIN DE QUILLEMBOIS

Lorsqu'il eut épuisé toutes ses larmes et qu'il ne fut plus qu'un petit morceau de bois sec et ratatiné, Quillembois voulut s'éloigner pour toujours du lieu de son malheur.

Entre l'extrême bord du rayon sur lequel il se trouvait et la porte de l'armoire, il existait un vide assez grand pour qu'il pût y passer. Quillembois se rappelait avoir vu, sur la planchette inférieure, des livres et des plumiers. Il espérait qu'au milieu d'eux il pourrait peut-être vivre ignoré et se refaire une existence calme et paisible, comme celle d'un vieux savant.

Il abandonna donc son refuge, s'approcha du bord du rayon et se laissa tomber au hasard.

Mais son malheur voulut qu'il chût la tête la première dans un encrier qui n'avait justement pas été bouché. La jupe de sa tunique, trop large pour passer par l'ouverture du flacon, l'empêcha de couler jusqu'au fond mais il resta là, les pieds en l'air et la tête dans l'encre, sans pouvoir se dégager.

Il fut retrouvé le lendemain, dans cette position inattendue, par les enfants qui venaient chercher leurs jouets. En le voyant, ils s'accusèrent mutuellement de s'être joué ce mauvais tour et ils se disputèrent bien.

Mais lorsqu'ils eurent retiré Quillembois de l'encrier, ils rirent tellement en voyant sa pauvre tête noire, qu'ils ne restèrent pas fâchés plus longtemps et qu'ils coururent vers la chambre de leurs parents, voulant leur montrer ce personnage ridicule, espérant bien que tout le monde en rirait autant qu'eux.

L'encre qui dégouttait de la tête de Quillembois tacha le tapis de la salle à manger, l'escalier, le parquet de la chambre. Le héros démodé n'eut pas un succès de rire, mais d'horreur.

Alors, arraché des mains qui le tenaient, il fut jeté dans le feu où il se consuma.

Ses anciens camarades, le tambour, le capitaine, le porte-drapeau disparaîtront à leur tour: les bergers, les moutons, les bergères roses et vertes s'en iront aussi en fumée ou en poussière.

Des jouets naissent, des jouets meurent: et leur histoire se ressemble beaucoup.

TABLE

PAGES

Le Portrait de Quillembois 5

Premier Chagrin 7

Le Départ 9

Un Rêve 11

Le Magasin 14

Les Jouets humbles 16

Les Jouets riches 18

Quillembois est vendu 25

Une Page d'Histoire 27

Nuit de Noël 32

Quillembois est donné 37

Première Sortie 40

Première Victoire 43

Souvenirs du Passé 48

Vie de Garnison 51

Projets de Départ 54

L'Évasion 57

Quillembois revient sans gloire 59

Une grande Douleur 62

La Fin de Quillembois 65

IMPRIMÉ PAR BERGER-LEVRAULT

NANCY

End of Project Gutenberg's Histoire de Quillembois Soldat, by André Hellé