Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II

Chapter 29

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2° L'_église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'était une chapelle en (p.332) 1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684. Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une succursale du douzième arrondissement.

3° L'_hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _séminaire Saint Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hôpital avait été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères _pontifes_ ou constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent des Célestins jusqu'en 1790.

4° La _communauté des Ursulines_, fondée en 1608 par madame de Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron, elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines. Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_École normale_.

Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des (p.333) professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes. Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820, rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.

5° Le _couvent des Feuillantines_, fondé en 1622 par madame d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés particulières.

6° Le _couvent des Bénédictins anglais_, fondé en 1640 et où Jacques II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété particulière.

7° Le _couvent des Carmélites_, fondé en 1602 par le cardinal de Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert, moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du (p.334) XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne, de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses appartenant à la plus grande noblesse[81], que de femmes dégoûtées du monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action, cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La (p.335) principale de ces maisons avait été construite par une fameuse pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept ans: c'était la soeur du grand Condé, la belle duchesse de Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait aussi déposé le coeur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790: sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce; dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites, dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.

[Note 81: On compte en effet parmi les Carmélites, des filles appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron, d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de Boufflers, etc.]

8° L'_abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche_, fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le sanctuaire sont de François Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut (p.336) dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en 1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.

9° L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait été fondée en 1204 par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques, qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister, et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa soeur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et mourut madame de Sablé[82]. C'est là que voulut être inhumée la (p.337) duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.

[Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld, toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle mourut, les noms les plus distingués et les plus divers, d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires, gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession gracieuse, à leur voeu de silence.]

Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes, Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société, excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus: «C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour aller à l'échafaud.

En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les (p.338) enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement, c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_, à cause du nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld, mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney! Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!

10º _Le couvent des Capucins_, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hôpital du Midi_, destiné au traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.

11º L'_hôpital Cochin_, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du vénérable fondateur décore la salle principale.

CHAPITRE IV.

LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD.

§ Ier.

La rue de la Harpe.

La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine démolition, partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la _Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui (p.339) qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne. Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus importants du palais des _Thermes_.

Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races. Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques, des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes, etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle _Arx celsa_. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres, sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de _frigidaria_, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En 1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent (p.340) des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.

A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves. Sur son emplacement est le _collége Saint-Louis_, fondé en 1820, et qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable. Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland: c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.

Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:

1º Rue de l'_École-de-Médecine_.--Cette rue a été ouverte vers le XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue des _Cordeliers_ à cause du couvent des Franciscains, qui y fut (p.341) établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste, avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-François_. Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces (p.342) mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel, procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon; Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières, l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement, renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art de guérir. La première pensée de cet établissement est due à Lamartinière, chirurgien de Louis XV.

En face de ce dernier bâtiment est l'_École de Médecine_, monument lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes; une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, (p.343) fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins publics.»

Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était l'_église Saint-Côme et Saint-Damien_, qui fut bâtie en 1212 et devint le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université, mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses membres avec le plus profond et le plus injuste dédain[83]. Un de ses statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la rue Racine.

[Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle jamais les chirurgiens que des _laquais bottés_.]

A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon, se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste, détruite en 1672.