Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
Chapter 27
Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la (p.308) sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort, les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant de bruit dans le XVIIIe siècle.
4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était l'église collégiale de _Saint-Marcel_.
Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel, le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en déloger.
L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été (p.309) bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable, origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_ donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.
Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin, qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en 1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:
VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE, ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.
5º _Manufacture des Gobelins_.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on, favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean _Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants. Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse, et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676. Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour (p.310) en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la teinture.
Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard, nous remarquons:
1º Rue de la _Contrescarpe_, bâtie sur l'emplacement des remparts de Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme un nouveau Messie.
Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-Étienne_, où le sage et modeste _Rollin_ a demeuré près de cinquante ans[75]. Sa maison occupe le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait inscrire:
ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR.
Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin (p.311) de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les _Études de la nature_.
[Note 75: «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier, à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie. rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»]
2º Rue de l'_Arbalète_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la Providence_, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charité.» On y élevait des jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la chasteté.»
Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.
Dans cette rue débouche la rue des _Postes_, dont le nom dénaturé vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent encore sont: (1º nº 24 et 26) le _séminaire du Saint-Esprit_, fondé en 1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34) le _collége Rollin_, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des Filles de la Présentation-Notre-Dame.
Ceux qui n'existent plus sont: _la congrégation des Eudistes_, fondée en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses, (p.312) dans les postes déserts et dans les missions; 2º les _Religieuses de Notre-Dame-de-la-Charité_ ou Filles Saint-Michel, fondées par le père Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les _Orphelins de l'Enfant Jésus_, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.
3º Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur lequel elle a été ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en franchise. On y trouvait:
1º L'_hôpital de Lourcine_, situé alors à l'entrée de la rue, près de la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charité chrétienne_. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV (p.313) sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine, et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à l'Hôtel-Dieu.
2º L'_abbaye des Cordelières_ ou Filles de Sainte-Claire de la Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _châtel_ attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche, sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville, l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité qui nous semble aujourd'hui surhumaine.
Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent (p.314) ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des _Cordelières_. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge, d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la dernière en _hôpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.
3º Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue était un hôtel bâti par Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392 à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli, dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans, qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si connue.»
La rue Mouffetard aboutit à la _barrière d'Italie_, qui ouvre la route de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.
A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de _Bicêtre_, qui tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus horrible, le plus dégoûtant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un hospice pour des fous et des vieillards.
[Note 76: «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787; dans les salles d'expectants, la moitié des malades se couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés; les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait transformé des salles de malades en cachots de criminels,» etc.]
CHAPITRE III. (p.315)
RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77].
[Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques. Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais l'ancienne division étant restée populaire et ayant d'ailleurs une importance historique, nous l'avons conservée.]
§ Ier.
La rue Saint-Jacques.
La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord, en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie[78]. On y entrait autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques, près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la _grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique, (p.316) si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_, à cause des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première imprimerie, dans une maison à l'enseigne du _Soleil d'or_, située vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs, des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin. Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre, étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices publics qu'elle renferme sont:
1º Le _Collége de France_, fondé par François Ier, en 1530, pour (p.317) l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès, François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie; Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont: Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet, Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille, Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares, la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les professeurs étaient-ils appelés _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_. Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon. «Les _lecteurs du roi_, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient sujettes à être importunées et destourbies par le passage des (p.318) crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables, qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.
2º Le _collége du Plessis_, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en 1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de l'Égalité_. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale: c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.
3º Le _lycée Louis-le-Grand_.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le nom de _Clermont_, par les jésuites, dont l'établissement à Paris venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui (p.319) donnèrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collége, par le choix de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France: presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy, Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins, Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les établissements de l'ancienne université: il devint une institution particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'Égalité_. La Convention le vit sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés, Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet, etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention de 200,000 francs et le nom de _Prytanée français_; la loi du 11 floréal an X en fit le _Lycée impérial_; il reprit en 1814 son nom de Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands lycées ou colléges de la capitale.