Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II

Chapter 20

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La _place Vendôme_ occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en 1603 à la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel (p.226) entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En 1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré, un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle. En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir, d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire (p.227) du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y célébra les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796, on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une colonne en bronze, oeuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret. Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles, ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.

Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n° 11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile, (p.228) police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris. Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec, et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»

La rue de la _Paix_ a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion, se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête. C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en 1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du maréchal de Créqui, du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats; l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie; enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines, devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En 1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette époque, s'appelle rue de la Paix.

La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard, qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat (p.229) général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai, qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé, en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en 1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.

On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de la rue des Capucines, le _ministère des affaires étrangères_. L'hôtel qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade. Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de belles maisons particulières.

L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le 13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.

VI. (p.230)

LA RUE ROYALE ET L'ÉGLISE DE LA MADELEINE.

La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV), elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a régenté la littérature sous l'Empire, Suard.

Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la même physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de (p.231) charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à notre culte, ni à nos moeurs, ni à notre siècle: c'est toujours le Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots. Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures, qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.

CHAPITRE IX.

LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.

Auprès de l'hôtel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte, c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une belle rue qui est l'artère principale du quartier de la Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chaussée-d'Antin_, se prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est coupée à angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En décrivant la croix formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint patron, à quelque autel révéré, mais aux _petites maisons_ des (p.232) grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre, aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly et Clichy.

§ Ier.

Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.

Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue de la Ferme), _la ferme de l'Hôtel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la _Grange-Batelière_, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins, lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un château dit aussi château du _Coq_, situé rue Saint-Lazare, près de la ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce château, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et portait plusieurs noms: _chaussée des Porcherons_, _chaussée de la ferme de l'Hôtel-Dieu_, _chaussée de la Porte-Gaillon_, _chemin de la Grande-Pinte_, enfin _chaussée d'Antin_, à cause de l'hôtel (p.233) d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé, nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de _Mirabeau_, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:

L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux. Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!

Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom et prit celui du premier département conquis par la République, le _Mont-Blanc_. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs (p.234) qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786 et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62, dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en 1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel du cardinal Fesch.

La rue de _Clichy_ était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_. Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière, devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789, brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235) et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.

Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison pour dettes_ et une église nouvelle dédiée à _la Trinité_. La barrière qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'élégance un peu mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg de la Chaussée-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf mille habitants.

Près de la barrière de Clichy est le _cimetière Montmartre_ ou _du Nord_, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient qu'un petit nombre de tombes illustres.

De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne remarquons que la rue de _Provence_, qui a été construite en 1776 sur le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.

L'_Opéra_, dont le premier privilége date de 1669[57], a d'abord été placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en 1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de (p.236) Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur les jardins du président Pinon.

[Note 57: On lit dans ce privilége contre-signé Colbert: «Attendu que lesdits _opéras et représentations_ sont des ouvrages de musique tout différents des _Comédies récitées_, voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles et autres personnes puissent chanter audit _Opéra_ sans que pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs priviléges, charges, droits et immunités...»]

§ II.

La rue Saint-Lazare.

C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.

[Note 58: Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.]

La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui, le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que s'accroître dans l'avenir.