Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
Chapter 17
[Note 49: «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là, nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre, une commode, une table et quelques chaises, faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.» (_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)]
Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle, près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau, Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le _Mystère de l'Ancien Testament_, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en autorise la représentation impose les obligations suivantes «_aux maistres et entrepresneurs_:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne (p.193) prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix livres tournois.»
La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et, sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'hôtel des postes_.
Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de 500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles instruisaient.
Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.
3º Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption, d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant (p.194) quelques années au nº 16 de cette rue.
La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Héron_, où se trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.
4º Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frères Augustins étant venus d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.
5º Rue des _Jeûneurs_.--Son nom véritable est des _Jeux-Neufs_, à cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.
Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de même nom, est, avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des _Variétés_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy, etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº 10 est mort Boïeldieu.
Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas, sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des _Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite _Notre-Dame-de-Lorette_, à cause d'une église dont nous parlerons plus tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis (p.195) quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes qu'on a baptisées du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité par M. Thiers.
Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous remarquons:
1º Rue _Grange-Batelière_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom de _Drouot_. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs. C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a renfermé pendant quelque temps la _mairie du deuxième arrondissement_.
2º Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a été ouverte récemment sur les terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu, d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur: savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_, (p.196) couturier de Paris, et _Marie_, son épouse, lesquels ont déclaré que, naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la grange appelée _Grange-Bataillère_, hors des murs de Paris, à la porte Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture à l'usage desdits frères et soeurs, de la même manière et suivant le même régime que lesdits frères et soeurs ont l'habitude de se vêtir et nourrir. Le 1er août 1260.»
3º Rue de la _Victoire_.--C'était encore, au commencement du XVIIIe siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine, ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui attira la _jeunesse dorée_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et où l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien, qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine. Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma, après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par (p.197) Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000 livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la _Victoire_, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté disait simplement: «L'administration centrale du département, considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des moeurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_.» C'est dans son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit, avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire. Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis cette époque à divers propriétaires.
Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV, lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les (p.198) religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de murailles de cette abbaye.
La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres, qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la plupart des animaux antédiluviens.
CHAPITRE VIII.
QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME.
Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme_; le deuxième, _quartier de la Chaussée-d'Antin_. Dans ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des (p.199) quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si fortement la pensée sur les temps anciens, sur les moeurs, les souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières, construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les oeuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence morale, passionnée uniquement pour le plaisir.
Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires, les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier. Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre: (p.200) 1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale et la Madeleine.
I.
RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES.
La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe siècle: elle a pris son nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On y trouve les bâtiments de la _Banque de France_, dont l'entrée principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien hôtel de _Toulouse_. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en 1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de grands embellissements[50], et il passa à sa postérité. La révolution y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands (p.201) maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de crédit qui soit en Europe.
[Note 50: C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.]
La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de _Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en bronze doré, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux. Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.» Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, oeuvre (p.202) très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont dignement respectée.
La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés, était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance; car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait: «Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par des marchands de châles et de soieries.
La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties égales le grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue, très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel _Colbert_, au coin de la rue Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y mourut en 1683[51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel _Mazarin_, à l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º L'hôtel de _Lionne_, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain, et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place (p.203) un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'_Opéra-Italien_.
[Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur des impôts.]
La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appelée dans le XVIIe siècle le _chemin herbu_, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui l'une des plus fréquentées à cause des _Messageries impériales_, qui y sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les Augustins déchaussés, vulgairement appelés _Petits-Pères_. Cette église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740; elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de tableaux[52].
[Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707, à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a mis la main.»]
Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le scandale de tout Paris.
II.
LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE.
§ Ier.
Le Palais-Royal.