Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II

Chapter 14

Chapter 143,749 wordsPublic domain

Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses. Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du voisinage des halles, souillé et profané par les passants, Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on garnit ces murs de galeries couvertes, appelées _charniers_, sous lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les charniers des Innocents.

Au XIIIe siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres, (p.157) humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat, qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers avait-il peint la _Danse macabre_, allégorie philosophique, où l'on voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles, et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux, un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les greniers des charniers en étaient tellement remplis et comblés (p.158) qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection; c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris, disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir, car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des morts.»

Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785 qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour Notre-Dame-des-Bois_, le _prêchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix de _Gâtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou _catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetière fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des fruits.

[Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.]

A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des Innocents était une charmante fontaine qui datait du XIIIe siècle, mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les (p.159) plus élégants et les plus précieux de Paris.

Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28 juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et transportés sous la colonne de Juillet.

4° L'_église du Saint-Sépulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les _filles de Notre-Dame_. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers. Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique prétentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_ à cause d'une compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.

5° L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'était d'abord une chapelle dont l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en fouillant ses jardins au XVIe siècle, on trouva des ossements, des chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans, avait établi dans son hôtel de Bohême. Les statuts primitifs de (p.160) ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.

6° L'_église Saint-Leu-Saint-Gilles_ était, dans l'origine, une chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une des succursales du sixième arrondissement.

7° L'_hôpital Saint-Jacques_ fut fondé en 1317 par des bourgeois de Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin. Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches, Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en 1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés, bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge trouvées dans les caveaux de l'hôpital.

1° L'_hôpital de la Trinité_, situé entre les rues Saint-Denis et Grenétat, avait été fondé dans le XIIe siècle sous le nom de la (p.161) Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du nº 266 de la rue Saint-Denis.

Vers la fin du XIVe siècle, des bourgeois de la rue Saint-Denis s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes qui les érigeaient en _confrérie_, sous le titre de «maîtres, gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs _jeux_ en public, les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande salle de l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises de long, sur six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces naïves appelées _mystères_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des apôtres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les _sotties, farces et moralités_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la confrérie se réunit à celle de la Passion. La foule accourut à ces spectacles si nouveaux, qui semblaient le complément des spectacles augustes des églises: et, pendant un siècle et demi, sauf les interruptions causées par les guerres civiles, l'hôpital de la Trinité fut le lieu le plus populaire et le plus fréquenté de Paris.

En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage, âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur théâtre et se transportèrent dans la rue Coquillière, à l'hôtel (p.162) de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles, auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits, étaient appelés les _Enfants-Bleus_. Cet établissement, qui était administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache, acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.» Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée: on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la manufacture royale des tapis de la Savonnerie.

L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817; l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue Grenétat[44].

[Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.]

9º L'_église Saint-Sauveur_ était, dans l'origine, une chapelle où l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il (p.163) allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au XIIIe siècle et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785, et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons particulières.

10º _Le couvent des Filles-Dieu_ avait été fondé en 1226 par Guillaume III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en mendicité.» Il était d'abord situé dans la _couture de l'Échiquier_, qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un _hostel_, et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la _couture_ des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris, sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette oeuvre de charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le mur d'enceinte de Paris.

Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées de mendier pour les besoins de leur maison:

Les Filles-Dieu savent bien dire: Du pain pour Jhesu nostre sire,

dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles étaient d'ailleurs astreintes à une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se (p.164) trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe de vin avec des paroles de charité.

Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce passage prirent de là le nom du _Caire_, et l'on décora l'entrée du dernier de monstrueux attributs égyptiens.

11º La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV, qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore, mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781, est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782, on a ouvert la rue de Tracy.

Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:

1º Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes (p.165) rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom, à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le _For-l'Évêgue (Forum Episcopi)_, lieu où, dès le temps de Louis VI, l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison «où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.

Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfèvres_, où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution; une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.

2º Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du _Chevalier-du-Guet_. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle (p.166) vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de la bourgeoisie éclairée de cette époque[45].

[Note 45: Il avait fait son _étude_ d'une première chambre «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque, une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle clarté.» (_Lettres_, t. II, p. 584.)]

3º Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entrée de cette rue était une petite place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgré les édits royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167) pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où elle existait encore en 1785.

4º Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque, c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.

5º Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom à de «_pauvres ferrons_» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai 1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en 1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard[46].

[Note 46: Voyez chap. X.]

6º Rue aux _Fers_.--C'était autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on y tenait le marché à la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe siècle, elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches (p.168) de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui principalement habitée par des marchands de passementerie.