Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
Chapter 1
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HISTOIRE
DE PARIS
DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS
PAR
THÉOPHILE LAVALLÉE
DEUXIÈME ÉDITION
«Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François, que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»
MONTAIGNE.
DEUXIÈME PARTIE
PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
1857
Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64.
HISTOIRE DE PARIS (p.001)
SECONDE PARTIE
HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS
PRÉLIMINAIRES
Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19° 53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en arrière est son mur d'enceinte fortifiée.
La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57 mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres), se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.
La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente (p.002) douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.
La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000 mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents; sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI, de 1,284; sous François Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de 3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120 impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs, d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856, à 1,130,000.
Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33 mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie, aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on n'arrivait jadis que par de nombreux degrés et qui se trouvent à (p.003) peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.
La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°. En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.
Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1re instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de médecine, droit, sciences, etc.
Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et une commission municipale.
Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements. Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en quatre quartiers.
Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà décrit, depuis (p.004) Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire, tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité; et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie de description plus facile et plus logique.
C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui, rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi, après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la description des rues qui débouchent dans cette grande voie, celle (p.005) de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.; nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général de description seront encore amenées par l'histoire de la formation des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi, dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près; c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les quartiers Saint-Germain et des Invalides.
LIVRE PREMIER. (p.006)
LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.
CHAPITRE PREMIER.
LA SEINE.
La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de 8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf, où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136. Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54 centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.
La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663, 1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.
Elle reçoit à Paris la _Bièvre_, qui naît dans le vallon de Bouviers, à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et (p.007) Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre autres, la célèbre manufacture des Gobelins.
La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le _ruisseau de Ménilmontant_, qui traversait les faubourgs septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau est à sec et son lit forme un égout couvert.
Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine, dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons plus tard.
CHAPITRE II.
LES ÎLES.
La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc, avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements, des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes eaux, étaient:
1º L'_île aux Javiaux_ ou _île Louviers_, qui appartenait en 1408 à Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans (p.008) l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.
2º Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.
3º L'_île de la Cité_, dont nous parlerons tout à l'heure.
4º L'_île aux Juifs_ était située au couchant de la Cité, entre le jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle était l'_île à la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.
5º L'_île du Louvre_ n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans la construction du port Saint-Nicolas.
6º Les _îles aux Treilles_ et _de Seine_ étaient situées depuis le pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.
7º L'_île du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situé en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.
CHAPITRE III.
ÎLE SAINT-LOUIS.
Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont formé l'_île Saint-Louis_, n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près (p.009) l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées, couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en 1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prêcha une croisade, et le roi, avec ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_, architecte, de concert avec deux financiers nommés _Regratier_ et _Poultier_, obtint la concession de ces deux îles à la condition de les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le pont _Marie_ et les rues _Regratière_ et _Poultier_ rappellent les noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu: aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et ressemble à une ville de province[2]. Il n'a joué presque aucun rôle dans nos troubles civils.
[Note 1: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.]
[Note 2: «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier. Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu d'une grande; les moeurs graves et austères de l'ancienne magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées. Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, _De la Prostitution, etc._, t. I. p. 538.]
L'île Saint-Louis est unie à la rive droite par les ponts Marie (p.010) et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de 110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième arrondissement, dit de l'_île Saint-Louis_, et qui, pendant la révolution, s'appelait _section de la Fraternité_.
Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues: la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive droite à la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, où se trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.
Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels _Lambert_ et _Bretonvilliers_.
L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert _le Riche_ et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de son temps. C'était un chef-d'oeuvre d'élégance, de bien-être et de bon goût. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie (p.011) d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses, l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction, quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie: il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.» L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777, les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.
L'hôtel _Bretonvilliers_, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la (p.012) Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et, en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.
Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre mourut en 1783. Dans la rue _Regratière_ a demeuré l'évêque Gobel, qui le premier se _déprêtrisa_ devant la Convention et périt avec la faction hébertiste[3].
[Note 3: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.]
CHAPITRE IV.
ÎLE DE LA CITÉ.
L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres, du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame, au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf, Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché; avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe. Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient au onzième.
L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les (p.013) événements se concentraient dans la Cité, et la population, les églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même, à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque, et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions ne manquent jamais de s'emparer.