Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
Part 8
S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof, Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.
Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le Styr.
Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre, de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.
Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins et lui couper sa retraite.
CHAPITRE VI.
NAPOLÉON, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion, les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'attendant à tout.
Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.
Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils ne devaient pas tarder à se disperser.
On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de l'armée.
Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français; qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»
Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur, à mesure que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille Russes, que commandait Wintzingerode.
Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.
On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.
Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés; mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés.
Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable.
La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg; double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche offensive.
C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille serfs, innocens de toutes ces barbaries.»
Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d'attaque.
Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.
Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger! Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.
L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison de toutes ces fanfaronnades.»
Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi sera beaucoup plus honorable.»
Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.»
Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa colère.
CHAPITRE VII.
LE 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible, et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres; et l'hiver l'avait atteinte.
Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davoust.
D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.
Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée, car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.
Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers. Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint morne, la marche pénible, la consternation commença.
À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point d'état-major, point d'ordre général, point de noeud commun, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.
L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était oublié sans ressource.
Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.
Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire: c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid, la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait abandonner.
C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui, treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la mort, pour chercher l'immortalité.»
CHAPITRE VIII.
CEPENDANT, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.
Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.
Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains suppliantes.
L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette espèce que déjà l'on était obligé de faire.
Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables, dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi toutes les affections.
Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz, surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes. Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer d'horribles représailles?»