Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
Part 6
Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour, Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête. S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»
Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles mielleuses, le projet le plus funeste.
Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.
En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières; que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée; qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre. Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.
En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que, près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.
Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de ses instructions avec leur partie conjecturale.
Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres, seront leur sauve-garde.
Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir; les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.
Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand chemin, sa seule retraite.
Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin la victoire.
Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre recommencée. C'était le 18 octobre.
À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord, tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn. L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se trouveront sur mon passage!»
LIVRE NEUVIÈME.
CHAPITRE I.
DANS la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes deux vont à Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne; l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19 octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk. L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou, Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne reconnaissaient pas son étoile?» Mais cet appel à sa fortune et l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il affectait.
Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie, à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes, et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.
Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef. L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse invasion.
C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange, une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: là des paysans russes avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font partie: d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes, pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront pas ainsi la fin de la première journée: mais, devant leur folle avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.
On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes. Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes; l'armée est leur seul asile.
Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue route, une aussi lourde masse d'équipages.
Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail; mais le sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter: enfin les transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades et les blessés, la seule voie de salut.
Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.
Au milieu de cette manoeuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.
Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers Kalougha.
Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.
CHAPITRE II.
LE 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof, et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.
Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu? sa manoeuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de Kutusof?».
En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater tous nos malheurs de ce séjour.
Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout était décidé.
Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide, entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp retranché de Kutusof.
»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que par deux bataillons.
»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon! Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»
Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de tirailleurs russes disputaient ses rives.»
Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.
En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.
Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux: Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les hauteurs.
Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.
Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos attaques.
À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, fut successivement détruit sans résultat.
Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors, écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.
Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu; les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'oeil y démêle un reste de forme humaine.
Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.
La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les riches leur fortune.
Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.
Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment; elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la guerre est encore reportée sur les hauteurs.
En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.
C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur un penchant rapide.
Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être épargné.