Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Part 2

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Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.

CHAPITRE III.

AINSI fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de ces malheureux jusqu'au dernier moment.

À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports, malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt marquées que faites.

C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour cette défaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans exécution.

Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.

Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais, chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés d'espoir et abattus d'effroi.

Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer Napoléon.

Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux, et en hiver par le traînage.

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire, sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe, qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés, il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'oeuvre pour réduire en poudre ces perfides.»

En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs russes.

Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à toute sa responsabilité.

L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de fusils, et moitié de piques.

L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino; restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement militaires à sa retraite.

Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans combat, de cette capitale vient d'être décidé.

À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine: il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but; les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa trahison.

C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. Toutefois, il n'avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste horrible, il le maudit.

Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.

Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.

Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l'incendie éclatassent par-tout à la fois.

CHAPITRE IV.

CE jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On s'attendait à une bataille: le terrain s'y prêtait; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus légère résistance.

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou, qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient: «Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou! Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d'une longue et pénible navigation.

À la vue de cette ville dorée, de ce noeud brillant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvemens serait historique.

Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés des acclamations de tous les peuples; fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.

À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles. Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire: désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille.

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.

Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie: «J'étais de l'armée de Moskou!»

Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur!

Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté; une exclamation de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux mécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire.

Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut: «Il était temps!»

Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau.

Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait; seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son arrière-garde le loisir de l'évacuer.

Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore barbares. L'un d'eux l'appela son _hettman_.

Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.

Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît; l'impatience des soldats devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l'enceinte de la ville; «Moskou est déserte!»

À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, puisqu'ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre; car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»

Mais alors, les rapports se succèdent; tous s'accordent. Des Français, habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie: «Moskou déserte! quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur confiance, et va au-devant de leurs prières.

Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser. Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune fumée du moindre foyer ne s'élève; on n'entend pas le plus léger bruit sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans semblent frappés d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du désert!

Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur, et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux journaliers.

Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son désir, il s'écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la prise de leur capitale!»

CHAPITRE V.

DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement, à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.

Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.

Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine, qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette noblesse.

On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.