Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
Part 19
LE 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà, à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de division, de brigade et de régiment.
La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.
C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d'avancer autant que possible.
Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent presque tous de faim et de froid.
Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et en remplit toutes les rues.
La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.
Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.
Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on venait de rejoindre.
Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.
Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.
«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer, pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité; enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours des restes de sa grande-armée.
«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger, que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle, l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le moment de son départ était venu.»
Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.
Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire les plus ardens de ses ennemis.
Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du cinq au six.
Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette séparation.
La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.
CHAPITRE XII.
MAIS à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza.
L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney.
Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.
Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.
Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.
En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.
Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s'y embourba; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.
Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.
Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.
Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta: Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre combat.
Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut extrême: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.
Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrière-garde; mais ils s'aperçurent que ce maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui: leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes.
Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l'exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se défendre.
Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin, un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.
CHAPITRE XIII.
NAPOLÉON venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore.
L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.
Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.
Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les retenaient.
Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des épanchemens de confiance.
C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné? Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.
Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire de fautes.»
Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»
Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient pas la Vistule avant son retour.»
Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand accord régnera entre vous.»
Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.
LIVRE DOUZIEME.
CHAPITRE I.
COMPAGNONS, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.
Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande, chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires.
Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il emporta leurs voeux, également muets, que quelques gestes respectueux exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.
Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne tombât dans cette échauffourée.
Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent «qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie! qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins déplorablement la retraité.»
Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de son vingt-neuvième bulletin.
Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité enflait encore cette voile.
Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à peine aperçu.
Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point, soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout, il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de chefs.
Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe, n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent eux-mêmes dans le désordre.
La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là, marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que d'eux-mêmes; chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut presque général.