Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Part 15

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Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout entières? N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens?

Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille: ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts, ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les attendait eux-mêmes.

Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.

Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe n'avait point encore quitté Dobroé.

Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des siens, a descendu la colline: il s'est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l'injonction de se rendre.

C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»

Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps, un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé, est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.

En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté; puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l'élément qui lui était propre.

Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies.

Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a fait croire tout possible.

Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles; car tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres.

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe.

Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a point harangué: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne.

Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.

Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. À leur extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire.

Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.

Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû faire.

En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et plusieurs de nos soldats prisonniers.

Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à eux, qu'ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.

Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les femmes fugitives de Moskou.

Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie; il observait l'armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commençait à confondre les objets; l'hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué par les restes de l'armée d'Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.

Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper! que voilà notre guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait entendre.

Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les coups; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se remet en marche.

En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils purent découvrir; ce fut un bonheur inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond le maréchal; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que cette ressource.»

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait: le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé de le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous, sa surface était mobile encore.

Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, la glace commençant à se dissoudre par le dégel.

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: néanmoins, il pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros.

CHAPITRE IX.

ENFIN, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.

Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution, ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.

Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur la glace; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.

Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs ressources contre le présent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.

Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.

Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore; c'était un de ces infortunés, un officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit, et le sauva.

Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés. Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.

On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.

Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques instans.

Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.

C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.

La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.

À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves.

En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.

C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres; mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs flèches.

La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.

La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste, derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.

On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.

Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à une distance suffisante.

La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette ville.

Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une action sublime.

Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène, celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la retraite.