Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Part 12

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En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée, et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.

Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.

Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche. Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant de désespoir.

Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.

Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur marche plus sûre et plus rapide?

»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop, au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof, Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous préparer de plus funestes journées!

»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon, habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne, pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats, l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance, pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un retour pacifique!»

La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave, dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour si long et si désoeuvré, il y avait quelque chose de cet esprit d'erreur,

_De la chute des rois funeste avant-coureur_.

Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois armées ennemies marchaient autour de nous?

»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le coeur du colosse russe, ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que, loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes? n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.

»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?

Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer vite?

Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville, donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite! Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles! comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si l'on en pourrait sortir.

Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si considérable.

Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le moindre attouchement peut dissoudre.»

Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de la révolte générale des nations.

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval. Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne réclama, soit fatigue ou estime.

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé, calme et actif, d'une sévérité de moeurs remarquable, mais naturelle et sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi haut et aussitôt que les autres.

Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait pas pu mettre en mouvement.

Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.

La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot, les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était parvenu à réunir.

Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue trainée de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la ville.

Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer tour à tour par les armes.

CHAPITRE III.

CE fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée au milieu de laquelle elle s'avançait.

Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes, quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.

Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk; Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia; Liady, à quatre lieues de Krasnoé. De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule le Borysthène.

C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous amenait Kutusof: il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille hommes; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre retraite.

L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée.

Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la grande route; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes.

Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs généraux et autres militaires qui marchaient isolément.

En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes, s'applaudissant du succès de ses manoeuvres, que sa lenteur lui aurait fait manquer sans notre imprévoyance; car ce fut un combat de fautes, où les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à lui-même au moment de l'action; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce qu'elle avait sagement combiné.

Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit le jour pour se mettre en mouvement.

Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs espérances.

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent pour percer ce rideau si menaçant.

Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré, servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop souvent, à se venger.

Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout, général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient frappé mortellement.

L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.

En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à l'attendre.

Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de soin.

Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le chemin de l'Europe.

CHAPITRE IV.

PENDANT qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.

Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient; bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se rendre.

Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»

À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt mille!» Et le Russe interdit s'est retiré.

Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.

Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.

Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent; ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et qu'il était impossible de remuer.

Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu'on respecta.

Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.