Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
Part 10
De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.
CHAPITRE XII.
LE 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje. Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk furent alors projetés.
Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former autour de lui et de l'empereur.
Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec ses complices ou ses dupes.
L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de correspondance.
Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation, et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.
Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de Ney.
Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant par leur retour continuel.
Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer. Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant Dorogobouje.
Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats, l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait avertir l'empereur.
Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac, devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il annonçait, en achevait la désorganisation.
Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.
Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus; il tuait.
Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon, par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.
Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.
Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et se réorganiserait.»
Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage: dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.
Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.
Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix jours entiers.
CHAPITRE XIII.
LE 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.
Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui, deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées, et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines, pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques, le pont, deux fois rompu, était abandonné.
Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.
Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de loin.
C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir, ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.
En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se dispersent épouvantés.
Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division, furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà intolérable, tous hésitèrent.
Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier. Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers; ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs lances.
L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.
Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect pour l'emportement de leurs généraux.
Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se perdaient dans ses glaçons.
C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des Cosaques de Platof.
Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses deux flancs.
Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs: qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même. On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.
On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la 14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.
C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment arrêta l'ennemi.
Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du 4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.
Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée enflamment un général.
CHAPITRE XIV.
ENFIN, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués!
À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.
On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et en ordre.
C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre; qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un plus puissant effort.
Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.