Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 8
Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions! Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le spectacle imposant de notre armée réunie.
À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris.
L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards. Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que lui, soit qu'il se sentît peser sur le coeur une si grande agression, soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.
L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde vers Kowno.
On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.
Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.
Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner. Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard ou autrement, lui donnait un si terrible présage.
Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.
D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne; enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau, répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur et d'admiration.
Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien.
Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.
De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer. Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.
Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions, pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait, après une défense désespérée, était tombé percé de coups.
L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper dans Wilna la place d'Alexandre.
Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir.
Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille réponses et rapports contradictoires.
Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique, militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage, dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres qu'il venait de concevoir.
Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut suffisante.
CHAPITRE III.
CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le bonheur parut général, l'épânchement universel.
On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons, comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée chez les autres, dura peu.
De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion, ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.
Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française, devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme civilisé.
Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces, je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à répandre le sang de mes sujets.
J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»
Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne.»
«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les circonstances.»
Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée: tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?
Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui réservait?»
Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes, contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement; une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs. Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en eux-mêmes.
Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.
Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.
Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux, cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit pas, soit fierté, soit justice.
[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème. (Note du transcripteur.)]
Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes. L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y trouvent développées, il est impossible de les omettre.
Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais, et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.
Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806, c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie. Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna, où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès combats qu'on avait à se préparer.
Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché, l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»
À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce. Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»
Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»
Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse, puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces, que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous, vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»
Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.
Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.