Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 6
Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour embellie, les chefs d'oeuvre de tous les arts et de tous les siècles, que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils l'empereur de tous leurs voeux: ce fut par-tout des acclamations et des arcs de triomphe, par tout un même empressement.
En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi ce qu'il fallait paraître.
Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se présenter au combat.
Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.
Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général. Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la guerre de Russie était européenne.
Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.
Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi des peuples entiers étaient ses flatteurs.
Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les mêmes.
Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté. Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux? Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.
De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude, leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.
Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu, de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du vaincu, le vainqueur est son égal.
Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais de Napoléon, l'oeil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant sortir de leurs coeurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout, même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses victoires, leurs défaites.
Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord un prince se soustraire à cette pénible position par un départ précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les coeurs pour y semer sa haine.
L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure: si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées, entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait réparer ces imprudences par des présens.
Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.
Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus solide.
Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves multipliées.
On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.
Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.
Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint, quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la guerre.»
Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que, doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril. En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment du succès qui l'assure.
Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la guerre en longueur et rebuter Napoléon.»
Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte, ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse opinion.
Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les autres et lui-même.
CHAPITRE II.
ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?
Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon de voitures lourdes, traînées par des boeufs, portait quatre mille huit cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.
Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à peine la Vistule.
On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en saisir.
Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.
D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.
Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux---- et----. J'ai supprimé la brigade----; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au----qu'il courait risque des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours après il rencontra ce---- à la tête de ses troupes, et encore tout irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin de vous.»
De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.
Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.
Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les remit en présence.
Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.
Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»
Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»
Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. «Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la gloire en doit-elle être à Davoust?--En effet, s'écria l'empereur, il semble que ce soit lui qui commande l'armée.»
On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse d'espérer leur trône.»
On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur accord l'eût inquiété.
De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Koenigsberg. Là, se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.
Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en mouvement.
CHAPITRE III.