Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 5
Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps; il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône; que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est perdu s'il reste stationnaire?»
Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et qu'enfin tout, datât de lui.
Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que, comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves. Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»
Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette impératrice avait perdu cette influence que donne une présence continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.
Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, «qu'il le réduirait à obéir!--Eh! qui conteste votre puissance? répondit le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! répliqua Napoléon en passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne veux martyriser personne.»
Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de 1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.
Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main, le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle atteignait déjà les cieux.
Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et ceux de la politique du cardinal!
Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.
«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse, l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles, qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»
Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang, et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il, on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.
Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?
Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que son père.»
[Note 14: Le comté de Lobau.]
Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.
Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.
C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt: «Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.» Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya, par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.
CHAPITRE IV.
PENDANT que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient; Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.
Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure; les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui!
Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne; oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout revers serait décisif?
En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.
Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations; il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la Russie, l'Angleterre et la France.
Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas; on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve et répète ses premières conclusions.
Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres griefs.
Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.
Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, et détruisait le système continental; secondement, la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les armements de la Russie.
Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.
L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.
Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.
CHAPITRE V.
SES voeux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival. Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou. Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois, nourrir son armée: il l'attache à sa personne.
Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue, crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible. Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour ces deux négociations.
Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui redoutait le plus le crédit de Talleyrand.
Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette guerre d'un oeil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position, depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition, conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout leur parût possible.
Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et dans l'étoile de son souverain.
Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y vit plus que de l'aveuglement.
Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était accueilli.
Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres, n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant, l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux avec violence.
On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la noble franchise qu'on venait de lui montrer.
J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète. Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en connaissant bien le caractère et les moeurs de ses principaux personnages.
Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra. L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil; mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de deux mois.
L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera terminée par une bataille.
Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait, l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et qu'Alexandre sut y échapper.
Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.
LIVRE TROISIÈME.
CHAPITRE I.
LE temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai 1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne devait plus rentrer que vaincu.
De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.
Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination, étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse, et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive l'empereur! Vive notre brave armée!»
On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient? Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne s'alimentait que par ses provinces de l'est.