Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 4
«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard, trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une déclaration de guerre.»
À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.
Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne pouvait plus guère que décroître.
À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.
Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même nationale. L'Europe y marchait à contre-coeur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.
Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de repos;» mais il répondit:
«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait nous consumer nous-mêmes.»
[Note 6: Le comte Mollien.]
[Note 7: Le duc de Gaëte.]
Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant, accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son ministre étonné.
Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.
Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.
Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent intacts, et furent brûlés, par ses ordres.
CHAPITRE II.
CEPENDANT Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit; il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.
Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger; ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie importait à l'existence à venir du grand empire français.
Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8], dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise: tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.
[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
[Note 9: Le duc de Vicence.]
Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition d'Alexandre.
Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.
Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre malheureuse.
Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire naître?»
Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis 1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée, par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre entre la France et lui!
Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire l'éruption[10]!
[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Ségur.]
Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage, chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis, et remettant en question ce qui était résolu.
Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs armes.
Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de 1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?
[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester européenne.
Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes, la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics, jusqu'aux voeux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.
Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des moeurs, des figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? _Ma renommée_! s'écria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspire une nation armée!_»
Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa couronne et de sa gloire.
Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau, Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.
[Note 12: M. de Ségur.]
Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre laquelle lui seul pouvait les défendre.»
«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant, comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»
Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi menacer mon absence des différens partis encore existans dans l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse, vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses! Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce point assez?»
Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait, disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait moins l'effet au dehors qu'au dedans.»
Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi, c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un boulet: les jours sont écrits!»
Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots, _Dieu le veut_, répondaient à toutes les objections d'une politique pacifique et prudente.
Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la superstition.
Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité, ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à eux à en décider.
CHAPITRE III.
CEPENDANT Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent, et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui plaisent.
Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance; d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique, céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus persuasive, que lui-même semblait persuadé.
Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui plaire.
Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.
Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.
Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est le cinquième acte, le dénouement.»
[Note 13: Le comte Molé]
Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement: «Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et les conséquens!»