Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 21
Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était favorable, pour se continuer successivement de front et à force d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante, épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses ressources?»
On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à lui conseiller la retraite.
Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt: «La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter.»
Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille. On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de Kolotskoï.
Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les villages environnans.
L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point de récits; une morne taciturnité.
On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau. Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de tous.
Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais aux Russes pour se battre?
Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés pour l'effacer.
En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup, et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians.
L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans.
Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux qu'on entendait crier de toutes parts.
On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié cruelle d'achever.
Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras), parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui ne peut pas plus sentir que penser.
On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement.
Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit, ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis par le climat.
Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire incomplète.
CHAPITRE XIII.
EN même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.
Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les routes de Moskou et de Kalougha.
Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva. D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris.
Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les baïonnettes russes.
Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!» Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres, lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages hurlemens.
Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.
Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit, et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les boulets qui arrivaient jusqu'à lui.
Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes. Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.
L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa: son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes de son armée, et de les dérober à notre poursuite.
Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà, l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger: ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert, et des mourans qu'on réunit dans un même lieu.
Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.
Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui, sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous les yeux.
Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'oeil fixe, suivait tous les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.
Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il occupait à peine quelques pieds.
Dès que les Russes virent qu'on manoeuvrait sérieusement pour les attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard sur Moskou.
Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe. Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens, comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi.
L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre: mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit.
Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus à Murat.
Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques difficultés, il s'expliquait par signes.
Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de Mosckou, et il n'y paraîtra plus.»
Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au coeur, ne s'amuse plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout, bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour pouvoir de là venir à Moskou.»
Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde, promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.
Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.
FIN DU TOME PREMIER.