Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 20
Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son infanterie. Ce fut Dufour et le 15e léger qui les premiers gravirent contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita de son succès, et l'assura, quoique blessé.
CHAPITRE X.
CETTE action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait, l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.
Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo. Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse, simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.
Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel, montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.--Eh! j'y reste bien, moi!» s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête! allons nous faire tuer!»
Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens. Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.
Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour cette manoeuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante, qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il ait montré dans toute cette journée.
On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes, échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait: «que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait dans deux heures.»
Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire quelques pas, et se rasseoir encore.
Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations; d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme, ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité, quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une forte indisposition.
Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation, profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son infanterie.
Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours, quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille. Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant, séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux pieds.
Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.
Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite, qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.
La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.
Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.
Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»
C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que, de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»
Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller voir encore et de revenir lui rendre compte.
Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer la première!»
Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.
Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit, Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui!»
Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir, la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double poids de la fatigue et de la fièvre.
Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.
CHAPITRE XI.
CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.
Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en tête et la première au danger.
Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard, Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.
D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour presser son attaque.
Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.
Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort, que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent de sa gauche, détournèrent son attention.
Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et, secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre à la tête d'une attaque décisive.
C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»
L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le jugerait convenable.
Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.
Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi, leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»
Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.
Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte. Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour remercier et refuser.
Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan; tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir dans cette position.
Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent; on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux; et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient élevés.
On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur refuge.
De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi qu'ils contenaient.
Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.
Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les balles nous disputaient encore.
Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence; puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était, depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les vicissitudes de cette terrible journée.
En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait; qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»
CHAPITRE XII.
QUAND il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert ses dernières faveurs?
En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné. Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables. Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.
Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.
Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.
Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable à conserver.
En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.