Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 18

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Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le même étonnement. «Quand nos villes brûlent, disaient-elles, nous n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par terre, on ment en paroles et par écrit, on ment au ciel et à la terre, on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant, mais il y a de la crédulité à nous croire si crédules.»

Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des gouvernans, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres.

Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'à Gjatz, en échangeant avec eux quelques boulets; échange qui se faisait presque toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut-être inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent.

Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna comme il arrive souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos, que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaques, à des barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation, semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler sur-tout les villes.

CHAPITRE IV.

LE 1er septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà livrés aux flammes.

Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait sauvé le reste.

On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce maréchal le questionna.

Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu. «Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin! et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à l'honneur du sacrifice.

Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre, l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un grand choc indispensable.

Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le défendre, enfin pour y vaincre ou mourir.

Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle: ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe. Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux.

Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette; par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre, point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.

L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes, dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables. Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français, et, pendant la nuit du 1er au 2 août, toutes les nouvelles des avant-postes les confirmèrent.

Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi si agressif.

Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens; il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou abandonné.

Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus souvent, on sauve les nations malgré elles.

Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.

CHAPITRE V.

ENFIN l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut! accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer davantage.

Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de combattre.»

L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé: caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante, souple et patiente, une guerre implacable.

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque individu, depuis le général jusqu'au soldat.

On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au milieu des rues, on s'était cru sauvé.

Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.

Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues. Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares obéirent et reculèrent étonnés.

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.

Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter. Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même, l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.

Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger, devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses conjurations, comme il en était expressément chargé.

Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de la paix, était transformé en places de guerre.

Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages: ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.

Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette contrée avec ce coup d'oeil des conquérans, qui voit tout à la fois et sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle, comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec toute son impétuosité.

Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en laisse la gauche à découvert.

Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk, qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et leurs ressauts.

Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes, un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible, puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer: Napoléon en donna l'ordre.

Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un homme de génie!

Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite, Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.

Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.

Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.

Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.

En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups incertain.

Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe, mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.

CHAPITRE VI.

L'EMPEREUR campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes, ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale, et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au centre et à la gauche.

Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de l'année sur les saisons pareilles de la vie.

Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement, et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé.

L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer, entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes, sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne. Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite inabordable.

L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement, cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du centre des Russes, dont elle est l'extrémité.

À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable, armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par retranchement.

Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de Bagration.

De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre, est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille, n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à celle qui paraît terminer la ligne des Russes.

Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.